CHANT II
HERHANN
Dès que le jeune Hermann , d'une figure parfaite, paraît dans le salon, le pasteur dirige vers lui ses regards pénétrants , et considérant ses traits et tout son maintien de l'œil d'un observateur qui lit dans la physionomie, il sourit, et lai dit avec confiance :
— Je vous revois tout différent de ce que TOUS étiez ; jamais vous ne m'avez paru si vif, ni vos yeux n'ont été si animés ; vous êtes serein, content ; on voit que vous avez soulagé des malheureux, et recueilli leurs bénédictions.
— Si ma conduite est louable, je l'ignore, répondit le jeune homme d'un ton sérieux ; mais je vous raconterai tout ce que j'ai fail par les mouvements de mon cœur. Ma mère, vous vous êtes un peu trop arrêtée à chercher et à choisir des vêtements, le paquet n'en a été formé que tard , et le soin de pi»-
cer dans le caisson de la voiture les alinaents et les boissons, a consumé bien des Koments. Lorsqu'enfin sorti de la ville, je me suis avancé dans la campagne, j'ai rencontré les flots de nog concitoyens , déjà retournant , avec leurs femmes et leurs enfants, à leurs demeures ; les fugitifs avaient passé. Je redouble la rapidité de ma course, et, la dirigeant vers le village où j'avais appris qu'ils devaient cette nuit prendre du repos, je suivais cette route, occupé de mon dessein, lorsque j'aperçois un chariot d'un bois solide , traîné par deux bœufs les plus grands et les plus vigoureux des pays étrangers ; à côté d'eux marchait d'un pas fort une jeune fille qui, d'une longue baguette, gouvernait ces animaux terribles , les excitait et les réprimait tour à tour, menant le chariot avec précaution. Dès qu'elle me voit , elle s'approche de mes chevaux avec calme : « Notre situation , dit-elle, n'a pas toujours été aussi déplorable que vore l'apercevez sur cette route, et je ne suis pas accoutumée à solliciter de l'étranger un don, accordé souvent à regret et pour se délivrer du malheureux ; mais la nécessité m'y contraint.- Là est étendue sur la paille la femme d'un homme opulent ; elle vient d'être délivrée; elle était près de son terme quand je l'ai placée sur ce chariot ; à peine ai-je pu la sauver avec le secours de cet attelage; nous arrivons plus tard que les autres
fagitifs; elle n'a plus qu'un souffle de via, l'enfant nouveau-né est nu dans ses bras. Nous ne pouvons attendre de nos compagnons d'infortune qu'un faible soulagement ; il est même incertain que nous les rencontrions au village le plus voisin , où nous devons nous reposer ce jour ; je crains bien qu'ils ne l'aient passé. Si donc vous êtes de ce voisinage, et si par hasard vous avez quelque pièce de linge dont vous puissiez aisément faire le sacrifice, soyez assez bon que d'en gratifier des malheureux. » Telles étaient ses paroles ; et l'accouchée, pâle, défaillante, se soulevant avec peine, me regardait attentivement. « Je ne doute pas, dis-je, qu'une intelligence céleste ne parle souvent au cœur des hommes sensibles, et ne leur fasse connaître la peine qu'éprouve leur frère; car ma mère, par un pressentiment de votre détresse , m'a remis de quoi vous secourir. » Déliant aussitôt le paquet, je lui donne la robe de chambre de mon père, les chemises et les couvertures. Dans sa joie, elle me fait des remerctments, et s'écrie : « L'homme heureux ne croit pas ; qu'il arrive encore des prodiges; c'est dans le malheur qu'on apprend que le doigt de ■ Dieu dirige les bons vers le bien. Puissiez- . vous recevoir de sa part des secours dont vous Ates le distributeur I » Je voyais l'accouchée passer entre ses mains avec satisfaction les pièces de linge , et particulièrement la
laine moelleuse de la robe de chambre. « Hâtons-nous, lui dit la jeune fille, d'aller au village où déjà nos compagnons jouissent du repos ; dès que nous y serons, j'aurai soin de préparer les langes et tout ce qu'il faudra pour vous soulager. » Me faisant encore un salut et le remercîment le plus sensible, elle anime les bœufs , le chariot part. Je tardais à m'éloigner et retenais mes chevaux. Mon cœur était partagé entre le dessein de les pousser rapidement au village, pour distribuer les aliments à d'autres infortunés , et celui de remettre le tout à la jeune personne pour qu'elle en fît une sage distribution; mon cœur fut bientôt décidé. Conduisant mes chevaux sur ses pas, et l'ayant atteinte en un moment : « Bonne fille, dis-je , ma mère ne m'a pas seulement remis du linge, mais encore des aliments et des boissons , et le caisson de ma voiture en est assez abondamment pourvu. Je suis porté à déposer aussi ces dons entre tes mains, et crois par là remplir au mieux ses ordres ; tu les distribueras avec discernement ^ j'agirais au hasard. — Je ferai de vos dons , dit-elle , un juste emploi ; les plus malheureux les recevront , et tous aurez épanoui leurs cœurs. » Ouvrant aussitôt le caisson de la voiture , j'en sors les lourds jambons, les pains, les flacons de vLi et de bière , et remets le tout en ?gs mains : ie lui aurais volontiers donné plus encore ,
mais le caisson était vide. Elle place avec soin tous ces dons aux pieds de raccouchée, et s'éloigiie : je fais prendre à mes chevaux rapides le chemin de la ville.
Dès qu'Hermann se tait, le voisin, toujours prêt à discourir, s'écrie :
— Oh 1 combien est heureux celui qui, dans ces jours de fuites et de troubles , vit isolé dans sa maison, et ne voit pas une femme et des enfants collés à lui , trembler dans ses brasl Je sens à présent tout mon bonheur; je ne voudrais pas en ce temps-ci, pour tous les trésors, porter le nom d'époux ni de père. Déjà souvent j'ai voulu fuir : j'ai rassemblé mes plus précieux effets, mon ancienne vaisselle d'argent, les chaînes et les anneaux d'or de ma feue mère, que je n'ai pas vendus encore. 11 me faudra sans doute abandonner bien des objets qu'il n'est pas si aisé de remplacer ; je regretterai, quoique la marchandise ne soit pas d'un grand prix , les racines et les simples que j'ai recueillis avec tant de soin ; mais laissant mon pourvoyeur dans ma maison, je me consolerai d'en sortir. Si je sauve mon argeu;. comptant et ma personne, tout est sauvé ; un célibataire a des ailes s'il veut prendre la fuite.
— Mon voisin , reprit le jeune Hermann avec énergie, je suis fort éloigné de penser comme vous, et je blâme votre opinion. Peuton estimer uc homme qui, dans le bonheur
et dans l'infortune, uniquement occupé de Boi , ne sait partager avec personne ni ses peines, ni ses plaisirs, ne trouve en son cœur aucun sentiment qui l'y porte? Aujourd'hui plus que jamais, ^e me déciderais à prendre une compagne ; car un grand nomipre de bonnes filles peuvent souhaiter d'avoir un mari qui les protège , et les hommes une femme qui les rassérène, lorsque le malheur est en leur présence.
— Voilà parler selon mes désirs , dit son père en souriant ; tu m'as rarement fait entendre un mot si judicieux.
— Mon fils, tu as raij^on, dit la bonne mère avec vivacité , et nous t'avons donné l'exemple : loin de nous choisir en des jours heureux, ce fut dans le jour le plus sinistre. Je me rappelle que c'était , il y a vingt ans , un lundi au matin : la veille, un dimanche comme aujourd'hui, arriva le terrible incendie qui consuma notre cité. La chaleur et la sécheresse étaient extrêmes , l'eau nous manqua ; tout le monde se promenait en habits de fête, dispersé dans les villages et dans les moulins;; 1 incendie commença à l'une des extrémités de la ville, et, par le courant d'un vent impétueux qu'il fit naître, fut porté rapidement vers l'autre extrémité. Les granges et la riche moisson, les maisons jusqu'au marché, celle de mon père, celle-ci qui en était voisine, tout fut la proiç ^es flammes : nous
ne sauvâmes que peu d'effets. Veillant sur ces débris, je passai une triste nuit, assise hors de la ville dans un champ. Cependant le sommeil s'empare enfin de moi. Réveillée au matJn par la fraîcheur qu'envoie le soleil levant, je vois la fumée, les charbons embrasés : tout était détruit; il ne restait que les murailles et les cheminées. Alors mon cœur est serré; mais le soleil, plus éclatant que jamais, reparaît et répand le courage dans mon âme. Je me lève aussitôt. Je sens naître en moi le désir de voir la place qu'occupa notre maison, de savoir si mes poulets favoris s'étaient préservés du malheur ; car mon caractère tenait encore de lenfance. Je montais sur les ruines fumantes de la maison et de la cour, et considérais cette habitation déserte et réduite en cendres , lorsque , montant d'un autre côté, toi, à présent mon époux, tu parais à mes regards. Ton œil attentif parcourait toute cette place pour découvrir un de tes chevaux qui, dans l'écurie, avait été accablA par des poutres brûlantes et couvert par les décombres. Nous restons en présence l'ui. de l'autre, pensifs, saisis de tristesse; la muraille qui séparait nos cours était abattue. Tu me prends la main et me dis: «Lisette, comment viens-tu ici? Va-t-en, tu embrases tes semelles ; les décombres ardents brûlent mes bottes. » Et m'enlevant dans tes bras , tu me portes le long de* ruines
à travers ta cour : la porte de ta maison et la voûte subsistaient encore, telles que nous les voyon? aujourd'hui, et c'est tout ce qui restait de ta demeure. Tu »e déposes, et me donnes xm baiser: je m'en défendais ; mais tu me dis ces parolss tendres , assez Intelligibles: 0 Vois, cette maison est détruite; reste ici, aide -moi à la relever, j'aiderai ton père à relever la sienne. » Je ne compris pas néanmoins le sens de ces paroles , jusqu'au moment où ta mère vint trouver mon père de ta part, et reçut aussitôt la promesse de l'heureux mariage qui nous unit. Je me ressouviens toujours avec plaisir de ces poutres à demi consumées, et de l'éclat avec lequel le soleil se levait sur l'horizon ; car ce jour me donna mon époux, et les premiers temps de cette dévastation terrible le fils de ma jeunesse. Je te loue donc, Hermann, de penser aussi, dans nos jours malheureux, avec la confiance d'une âme vertueuse, h te procurer une compagne, et d'oser former ce nœud an milieu de la guerre et sur des ruines.
— La pensée de notre enfant est louable , reprit avec vivacité le père ; et ton récit, ma petSte femme, est conforme à la vérité , car c'est ainsi que tout se passa ; mais le mieux est préférable au bien. Chacun ne réussit pas en recommençant , pour ainsi dire, à vivre ; chacun ne doit pas, comme nous et d'autres, se tourmenter de travaux : heu-
reux celui qui a son père et sa mère ont transmis une maison toute établie, et qui, en y prospérant, n'a plus qu'à l'embellir l Les commencements, surtout ceux d'un ménage, sont pénibles ; l'homme a des besoins nombreux, et tout renchérit de jour en jour ; il faut donc avoir de la prévoyance et une bourse plus garnie. Ainsi, mon Hermann, je m'attends à te voir bientôt conduire dans ma maison une épouse opulente : un garçon estimable mérite une fille bien dotée; et c'est une satisfaction si douce lorsqu'avec la jeune femme que l'on désirait , arrivent aussi, en des caisses et des paniers, d'utiles effets. Ce n'est pas en vain qu'une mère prépare pour sa fille, durant plusieurs années, iant de gros et de fin linge, que les parraina lui font d'honorables présents en argenterie, et que le père met pour elle en réserve dans son bureau la pièce d'or qui est rare : elle doit un jour, par ces biens et ces dons, ajouter au bonheur du jeune homme qui l'aura préférée à toutes ses compagnes. Je sais combien se platt dans son domicile une nouvelle mauriée qui revoU dans sa cuisine et dans ses appartements ses propres effets, et qui a garni elle-même son lit et sa table. Je veux ne voir entrer ici qu'une fiancée qui ait de l'opulence; celle qui est dénuée de biens, risque d'être enfin méprisée du mari ; il traite en servante celle qui n'est venue qu'avec un
humble paquet. Les hommes seront toujoum Injustes : le temps de Tamour s'envole.'^OuL mon Hermann, tu comblerais ma vieillesse de joie, SI tu me présentais bientôt une jeune
verte Thn'' ^^7'^'-^^^' ^e cette mS veue. L homme a beaucoup de fortune- son commerce et ses fabriques (car où le marchand ne prospère-t-il pas?; Taccrois^eni chaque jour II n'y a là qui trois filles euli héritières : l'aînée, je le sais, est promL^
peut-être, sont encore libres. A ta plac- îp n aurais pas biaisé si lontemps, et j'aurais été prendre l'une d'entre elles,' âinsi^ que 'em! portai ta petite mère. ^
diM^^fi"^" '^®'"''"' ^«°^0'™e au vôtre, répondit le fi.s avec respect aux paroles pressantes du père, était de choisir une des filles de nbtre voisin. Nous avons été élevés ensemble • dans nos premières années, nous nous réunîmes souvent pour nos jeux près de la fontaine du marché, et je les défendais contre la pé!
Lffii.i ^ ^ '^"«^^^"'Ps '• il convenait enfin, à ces filles qui grandissaient, de rester à la maison et de /uir les jeux trop ibres' Elles ont reçu une bonne éducation : vos désirs ancienneté de notre connaissance, S'onJ ^ngage à me rendre chez elles do temps en
'i.vè^iMQ. bans cesse, et cela il fallait bien
l'endurer, elles trouvaient quelque chose & reprendre en moi; mon habit était trop long, l'étoffe irop grossière, la couleur trop commune, mes cheveux mal coupés et maf frisés. Enfin la pensée me vint aussi de me parer, comme ces garçons marchands qui se produisent chez elles le dimanche, et qui, en été, étalent leur petit habit de soie ; mais je m'aperçus assez tôt que j'étais toujours l'ob. jet de leurs railleries : c'est à quoi je fus sea«sible; ma fierté en fut blessée ; et ce qui suiv tout me navrait le cœur, c'est qu'elles mé* connaissaient à ce point ma bonne volonté pour elles, et en particulier pour Minette, la plus jeune. Ce sentiment me conduisit encore dans cette maison à la dernière fêle de Pâques ; j'avais mis mon habit neuf qui , à présent, est suspendu là-haut dans mon armoire, et j'étais frisé comme nos autres jeunes gens. A mon entrée elles firent des ricanements; je ne crus point en être l'objet. Minette était à son clavecin; son père écoutait chanter sa jeune fille, il était ravi et dans sa belle humeur. Les paroles de ces chansons me furent, en grande partie , inintelligiijles ; j'entendais seulement qu'il y était souvent question de Pamina, de Tamino (1); je ne voulais pas néanmoins demeurer muet. Dès qu'elle a cessé de chanter, je demande des éclaircissemente
(1) Personnages dun opéra-comique allereand , la fluieenehantee, dûul Mozart a composé la musiqu^j.
•ur le sujet et sur ces deux personnages: tous se taisent et sourient ; mais le père dit : « N'est-il pas vrai , mon ami ; il ne connaît qu'Adam et Eve. » Alors aucun d'eux ne se contient ; les jeunes filles rient aux éclats, les garçons éc'atent aussi de rire ; le vieillard, ïiant de to'ite sa force, se tenait les côtés. Décontenancé, je laissai tomber mon chapeu ; et les ricanements se renouvelèrent durant toutes les pièces de musique qui furent exécutées. Honteux et chagrin, je regagne es hâte notre demeure, suspends mon habit dans mon armoire, déboucle mes cheveux de mes doigts , et jure de ne plus remettre le pied sur le seuil de cette maison. J'avais bien raison de prendre ce parti ; car elles sont vaines, malignes, et je sais qu'à présent encore elles ne me donnent pas d'autre nom quo celui de Tamino.
— Tu ne devrais pas, Hermann, dit la mère, être si longtemps brouillé avec ces enfants; car on peut les appeler ainsi toutes trois. Minette certainement est bonne ; elle a toujours BU du penchant pour toi ; il y a peu de jours qu'elle demanda encore de tes nouvelles ; tu devrais la choisir.
— Je ne sais , répond-il d'un air rêveur ; Biais je vous avoue que ce chagrin s'est tellement emparé de mon esprit, qu'il me serait impossible de la voir à son clavecin et d'éeouter ses chansonnettes.
Alors le père s'emporte, et son courroux éclate en ces mots :
— Tu me donnes peu de satisfaction. Je l'ai toujours dit en voyant que tes seuls goûta sont les chevaux et le labourage ; tu exerces les fonctions du valet d'un riche propriétaire: '«n père cependant se voit délaissé par un fils qui pourrait lui faire honneur et se distinguer, comme d'autres de nos jeunes gens, parmi nos concitoyens. Ta mère, dès tes premiers ans, m'a leurré de vaines espérances, lorsque je me plaignais de ce qu'à l'école tu restais toujours en arrière de tes camarades pour la lecture, pour l'écriture, pour l'exercice de la mémoire, et de ce que tu occupais toujours la dernière place. Voilà ce qui arrive quand l'ambition ne vit pas dans le cœur d'un jeune homme, quand il n'a aucun désir de s'élever plus haut Si mon père avait soigné mon éducation comme j'ai soigné la tienne, s'il m'avait envoyé à l'école et m'eût donné des maîtres, certainement je serais un autre personnage que l'hôte du Lion-d'Or.
Son fils se lève, sapprocne de la porte en silence, à pas lents et sans bruit ; mais il est poursuivi par ces paroles que prononce à haute voix son père dominé par le courroux :
— Va, je connais ton esprit mutin, va, et en continuant à remplir tes fonctions, fais en sorte de ne pas t'attirer mes réprimandes. Mais ne pense point à conduire dans ma mai-
son pour ma bru une villageoise, une fille Indigente. J'ai vécu longtemps ; je sais me bien comporter envers tout le monde, et reçois les étrangers dans mon hôtellerie, de manière qu'ils partent satisfaits de moi ; je sais leur plaire en les cajolant. 11 faut aussi qu'enfin je trouve dans une jeune bru un retour d'égards, et qu'elle m'adoucisse tant de soins : j'ai droit, comme d'autres, d'en avoir «ne qui touche pour moi du clavecin ; de vou« joir que les personnes les plus aimables et les plus choisies de la ville se rassemblent avec plaisir dans ma maison, ainsi qu'elles se rassemblent le dimanche dans celle de notre voisin.
Après qu'il a dit ces paroles, son fils presse doucement le loquet et sort ainsi du salon.
THALIE CHANT m.