‹ Hermann et DorothéeChapitre 4 sur 138 · LES BOURGEOIS · texte numérisé non relu

LES BOURGEOIS

Le fils respectueux s'étant dérobé à la suite de ce discours mêlé d'emportement :

Ce qui n'est pas dans le cœur de l'homme, continue le père sur le même ton, ne saurait en sortir, et je ne puis guère espérer que mon vœu le plus ardent s'accomplisse; c'est que mon fils, non content de m'égaler, soit meilleur que moi. Car que serait une maisou, une ville, si chacun, d'après l'exemple des temps passés et des autres pays, ne se faisait pas une étude agréable et continue de l'entretenir et de l'améliorer? Un homme ne doit pas ressembler au champignon, qui, presque au sortir de la terre, pourrit à la place où il est né, et ne laisse aucun vestige de force et de vie. Au premier aspect d'une maison, l'on connaît l'esprit du maître, comme en entrant dans une cité on juge de ses magistrats. Les tours et les murailles tombent-elles en ruines, les rues et les fossés sont-ils bourbeux, la

pierre se déj oint-elle sans qu'on la replace, la poutre est-elle vermoulue, et la maison attendelle en vain an nouvel étançonnement : ce Heu est mal gouverné. Lorsque les autorités supérieures ne veillent pas d'en Haut sur l'ordre et la propreté, le citoyen s'habitue à la plus sale nonchalance, comme le mendiant à ses haillons. C'est pourquoi je veux qu'Hermann ne tarde pas à voyager, à. voir au moins Strasbourg, Francfort et la riante Manheim, Mtie au cordeau.

Quiconque a va des villes propres et vastes, n'a pas de repos qu'il n'ait embelli celle où Il est né, quelque petite qu'elle soit. Chaque étranger ne loue-t-il pas nos portes que nous avons réparées, la tour que nous avons blanchie, l'église qui semble être nouvellement construite? Ne loue-t-il pas notre pavé, nos canaux couverts où l'eau coule abondamment, si bien distribués pour nos besoins et pour notre sûreté à la première apparence d'un incendie ? tout cela n'a-t-il pas été fait depuis notre grand désastre? J'ai six fois, dans notre conseil , eu la place d'inspecteur des bâtiments; je puis dire qu'en poursuivant avec ardeur mes entreprises, en achevant des travaux commencés par des hommes probes, et restés imparfaits, j'ai obtenu, m<^rité l'approbation et les remercîmeuts sensibles des bons citoyens. Chaque membre du conseil prit enfin de l'éraulation, se fit un

plaisir de ces soins ; à présent tous s'évertuent, et déjà la nouvelle chaussée qui nous unit à la grande route est finie, et l'ouvrage est solide. Mais je crains bien que nos jeunes gens ne suivent pas ces exemples : les uns ne pensent qu'à la dissipation et a des par rures passagères : les autres croupissent dans leurs maisons, se tiennent derrière leur^ poêles, comme des poules qui couvent, et je crains qu'Hermann ne soit de cette classet

— Père, tu es toujours injuste envers notre fils, répartit aussitôt la bonne et sage mère ; et par là le bien que tu désires s'ac-* complit le moins. Nous ne pouvons pas en tout élever nos enfants à notre volonté ; tels que Dieu nous les donna, nous devons les garder et les chérir, en consacrant nos soins à leur éducation, sans vouloir forcer en eux la nature. Celui-ci a reçu tel don, celui-là tel autre ; chacun use du sien, et ne peut être bon et heureux que d'une manière qui lui est propre. Je ne souffre pas que mon Hermann soit grondé; je sais qu'il est digne des biens qui seront un jour son partage, qu'il soigne nos champs en économe instruit et habile, qu'il est le modèle de nos cultivateurs et de notre boui-geoisie, et je prévois avec certitude qu'il n'occupera pas au conseil la dernière place ; mais le gronder et le censurer journellement, comme tu viens de

le faire, c'est étouffer tout courage dans le cœur de ce pauvre enfant.

En achevant ces mots, elle sort et se hâte d'aller trouver son fils, impatiente de le rencontrer, et de rappeler par les paroles d'une tendre mère (car ce bon fils le méritait) la joie dans son âme.

Dès qu'elle est sortie :

— Quel peuple singulier que les femmes et les enfants ! dit le père avec un sourire ; ils aimeraient tant de ne vivre qu'à leur fantaisie, et voudraient qu'ensuite on fût toujours prêt à leur donner des éloges et à les cajoler. Une fois pour toutes, le proverbe ancien est vrai, et restons-en là: Qui n'avance, recule.

— J'adopte volontiers ce proverbe, mon digne voisin, dit le pharmacien avec une mine réfléchie, et je m'occupe, en regardant toujours autour de moi, à découvrir ce qui peut améliorer ma situation, pourvu que la nouveauté ne soit pas trop dispendieuse; mais lorsqu'on veut embellir le dehors et l'intérieur de sa maison, et que les facultés sont limitées, pensez-vous que l'ardeur la plus active puisse y suppléer? Disons que le bourgeois est trop borné dans ses moyens : en vain il connaît ce qui est bon, il ne peut l'acquérir ; l'objet est trop grand et sa bourse trop petite ; il est à chaque pas arrêté dans ses desseins. Que n'eussé-je pas fait? mais qui ne serait pas épouvanté, surtout dans la crise

présente, des frais qu'entraîneraient de tels changements? Il y a longtemps que ma maison aurait été un peu mise à la mode et me rirait ; qu'on verrait briller dans toute son étendue de grands carreaux de vitre; toutefois, peut-on suivre le marchand qui joint à ses richesses la connaissance des lieux où Ton trouve ce qu'il y a de meilleur ? Voyez la maison qui est en face ; ne dirait-on pas qu'elle est neuve ? Avec quelle magnificence le stuc blanc de la volute figure entre les panneaux verts ! combien les fenêtres sont grandes ! comme les carreaux éblouissent ! ce sont autant de miroirs ; les autres maisons du marché restent éclipsées. Et cependant, d'abord après l'incendie, les plus belles étaient les nôtres, la pharmacie de l'^n^'eetl'hôtellerie du L^on-(/'Or. Mon jardin aussi était renommé dans toute notre contrée; et chaque voyageur s'arrêtait pour regarder à travers la palissade rouge, le mendiant, statue de pierre, et celle du nain en habit coloré. Mais ceux auxquels je présentais le café dans la superbe grotte qui, je l'avoue, est à présent souillée de poussière et à demi minée, témoignaient une grande joie à l'asçect de la lumière étincclante et colorée qu'envoyaient les coquillages si heureusement assortis ; et le connaisseur ébloui considérait même les cristaux de plomb et les coraux. On n'admirait pas moins les peintures de la salle, où l'on voit se promener dans un jardin lea

dames et les messîeursparés, tenant et offrant des fleurs de la pointe de leurs doigts délicats. Eh bieni de nos jours, qui voudrait seulement regarder ces décorations? Dans mon humeur chagrine, je ne vais presque plus dans mon jardin ; on veut que tout prenne une autre forme, et, comme on le dit, soit inarqué au coin du goût; il faut que les lattes et les bancs de bois soient blancs ; on n'aime que le simple et l'uni, on a proscrit la ciselure et la dorure; et cependant le bois étranger est à présent ce qui coûte le plus. Je consentirais sans peine à me procurer, comme d'autres, quelques objets d'un goût nouveau, à marcher avec mon siècle, à renouveler souvent mes meubles; mais on craint de faire le plus petit pas : qui peut à présent payer les ouvriers ? J'ai voulu, il n'y a pas longtemps, faire redorer l'enseigne de ma pharmacie, l'ange Michel, aux pieds duquel se roule un dragon terrible : le prix de la réparation était Bi grand, que j'ai préféré de le laisser encore tel qu'il €sst, tout embruui.

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