LETTRE XLVI
Le 16 mari.
Tout conspire contre moi ! J'ai rencontré aujourd'hui mademoiselle de B... à la promenade. Je n'ai pu m'empêcher de l'aborder, et dés que nous nous sommes trouvés un peu éloignés de la compagnie, de lui témoigner combien j'étais sensible à l'étrange conduite qu'elle avait tenue l'autre jour avec moi. « O Werther, m'a-t-elle dit avec émotion, avez-vous pu, connaissant mon cœur, interpréter ainsi mon trouble? Que n'ai-je pas souffert pour vous, depuis l'instant de mon entrée dans le salon I Je prévis tout, cent fois j'eus la bouche ouverte pour vous le dire ; je savais que la de S... et la de T... rompraient plutôt avec leurs maris, que de rester dans votre société ; je savais que le comte n'ose pas se brouiller avec elles; et puis, tout cet éclat!... — Comment, mademoiselle? » lui ai-je dit en cachant mon saisissement; car tout ce qu'Adelin m'avait dit avant-hier me courait dans ce moment par toutes les veines comme une eau bouillante. « Combien il m'en a déjà coûté !» a dit cette douce créature l 'S larmes aux yeux ! Je n'étais plus maître de moi-même, et iîétaip sur le point de me jeter à ses pieds. • Expliquezfous. » me suis-je écrié. Ses larmes inondaient ses joues ; j'étais hors de moi. Elle les a essuyées sans vouloir les cacher. • Ma tante, vous la connaissez . a-t-elle dit, elle était pré-
sente, et elle a vu, an ! grana Dieu l avec quels yeux elle a vu cette scène ! Werther, j'ai essuyé hier au soir, et ce matin, un sermon sur ma liaison avec vous, et il m'a fallu vous en* tendre abaisser et mépriser, sans pouvoir, sans oser vous défendre qu'à demi. »
Chaque mot qu'elle prononçait était un coup de poignard pour mon cœur. Elle ne sentait pas que par pitié elle eiit dii me taire tout cela. Elle ajoutait de plus tout ce qu'on en disait encore , et quel triomphe ce serait pour les gens les plus dignes de mépris ; combien on se réjouirait de voir punir mon orgueil et le peu de cas que je faisais des autres, ce qu'ils me reprochaient depuis longtemps.
Entendre tout cela de sa bouche, Guillaume ! prononcé d'une voix si compatissante ! j'étais attei'ré, et j'en ai encore la rage dans le cœur. Je voudrais que quelqu'un s'avisât de me plaisanter sur cette aventure, pour que je pusse lui passer mon épée au travers du corps 1 Si je voyais du sang, je serais plus tranquille. Hélas ! j'ai déjà cent fois saisi un couteau pour soulager mon cœur oppressé. Il est une noble race de chevaux, qui, lorsqu'ils sont échauffés et surmenés, s'ouvrent par instinct une veine avec leurs dents pour respirer plus à l'aise. Je me trouve couvent dans le même cas, je voudrais m'ouvi-ir uae veine pour retrouver la liberté étemelle.
LETTRE XLVn
Le 04 mars.
J'ai demandé ma démission à la cour, et
j'espère l'obtenir; et vous me pardonnerez si je ne vous ai pas d'abord demandé votre permission. Tôt ou tard il fallait partir ; et je sais tout ce que vous auriez pu me dire pour me persuader de rester; ainsi... Tâche de faire avaler cette pilule à ma mère. Je ne saurais rien faire pour moi-même ; elle ne doit donc pas murmurer si je ne puis l'aider. Cela doit sans doute l'affliger : voir son fils s'arrêter tout à coup dans la carrière brillante qui le conduisait droit aux grades de conseiller privé et d'ambassadeur, et rentrer ainsi lionteusement dans la poussière 1 Faites tout ce que vous voudrez, combinez tous les cas possibles où j'aurais pu, où j'aurais dû rester; il suffit. je pars. Et afin que vous sachiez où je vais, il y a ici le prince de *** qui a pris plaisir en ma société; des qu'il a entendu parler de mon projet, ^J m'a proposé de l'accompagner dans ses terres, et d'y passer le printemps. J'aurai liberté entière de disposer de moi; il me l'a promis; et comme nous nous entendons ensemble jusqu'à un certain point, je veux ea courir les ri^:^ues et partir avec lui