‹ Hermann et DorothéeChapitre 43 sur 138 · LETTRE XLV · texte numérisé non relu

LETTRE XLV

Le 18 mars.

n vient de m'arriver une aventure qui me chassera d'ici; je <?rince des dents! Diable! c'est une chose faite, et c'est encore à vous que je dois m'en prendre, à vous qui m'avez airruillonné, excité, tourmenté pour me faire accepter une position qui ne me convenait p:is. J'y suis, vous en êtes venus à bout. Et aiin que tu ne dises pas encore que mes idées

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exaltées gâtent tout, mon cher, voici le fai<' ïaconté avec toute la précision et la netteté d'un chroniqueur.

Le comte de C... m'aime, me distingue, on le sait, je te l'ai dit cent fois. Je restai à dîner chez lui hier: c'était le jour où toute la noblesse des deux sexes s'assemble le soir chez lui ; c'est une société à laqueUe je n'ai jamais pensé ; et d'ailleurs il ne m'était jamais venu dana l'esprit que nous autres subalternes nous ne sommes pas là à notre place. Bon. Je dîne chez le comte, et après le dîner nous allons et venons dans le salon, je cause avec le comte et le colonel B... qui survient; et hasensiblement l'heure de l'assemblée arrive. Dieu sait que je ne pensais à rien. Arrivent très iiaute et puissante dame de S... avec M. son mari -st leur oison de fille avec sa gorgre plate et «on coi-ps effilé et tiré au cordeau ; ils me tont tn passant la petite grimace familière aux grands seigneurs, l'œil arrogant et le nez en l'air. Comme je déteste cordialement cette engeance, je voulais me retirer et j'attendais seulement que le comte fût délivré de leur maussade babil ; lorsque mademoiselle de B... entra aussi ; et, comme je sens toujours mon cœur s'épanouir un peu quand je la vois, je restai donc et me plaçai derrière sa chaise ; je ne m'aperçus qu'au bout de quelque tempg qu'elle me parlait d'un ton moins ouvert que lîe coutume, et avec une sorte de contramte. J'en fus frappé. « Serait-elle donc aussi comme tout ce monde-là ? dis-je en moi-même. Que le diable l'emporte!» J'étais piqué, je voulais me retirer, mais l'envie d'approfondir

cette affaire me retint. Cependant le cercle s'agrandit peu à peu. Je vis entrer le baron F avec l'habit qu'il portait au couronnement de François P'"; le conseUler R..., qualifié ici de monseigneur de R...,avec sa femme qui est sourde, sans oublier le ridicule J..., dont l'ajustement gothique contrastait avec nos habits modernes, etc.. Je jase avec quelques personnes de ma connaissance, je les trouve toutes fort laconiques. Je pensais..., et je ne faisais attention qu'à mademoiselle de B... Je ne m'apercevais pas que les femmes se parlaient à l'oreille, au bout de la salle, que cela gaernaif même les hommes, que madame de" S... parlait avec le comte (mademoiselle de B... m'a dit tout cela depuis), jusqu'à ce qu'enfin le comte vint à moi, et me conduisit Ters une fenêtre. « Vous connaissez, me dit-iJ, nos usageb singuliers ; il me semble que la compagnie est choquée de vous voir ici; je ne voudrais pas pour tout au monde...— Monseigneur, lui dis-je, en l'interrompant, je vous demande mille pardons, j'aurais 1ù y songer plus tôt; mais j'espère que vous me pardonnerez cette inconséquence; j'avais déjà pensé à me retirer. Un mauvais génie m'a retenu, » ajoutai-je, en riant, et en In faisant mou salut d'adieu. Le comte me serra la main d'une manière qui disait tout. Je saluai l'illustre compagnie, montai dans im cabriolet et me rendis à M... pour y voir du haut de la moutugne le soleil se coucher, et relire en même temps ce beau passage d'Homère, où il raconte comment Ulysse reçut l'hospitalité chez un digne gardeur de pôm'ceaux, et je revins sa-

tisfait

Quand j'entrai, le soir, dans la salle à manger, il n'y avait encore que quelques personnes, qui jouaient aux dés sur un coin de la table : on avait relevé un bout de la nappe. Je vis entrer l'honnête Adelin. Il posa son chapeau en me regardant, vint à moi , et me dit tout bas : « Tu as eu du chagrin ?— Moi ?— Le comte t'a fait entendre qu'il fallait sortir de la compagnie? — Que le diable l'emporte! J'étais bien aise d'aller prendre l'air. -~ Tu /ais bien de prendre ^a chose sur ce ton-là; ce qui me fôche, c'est qu'elle court déjà partout. » — Ce fut alors que je me sentis piqué. Je m'imaginai que tous ceux qui venaient se mettre à table, et qui me regardaient avec une sorte d'attention, pensaient à mon aventure, ce qui commença à me mettre de mauvaise humeur Et lorsqu'aujourd'hui l'on me plaint partout ou je vais, lorsque j'apprends que tous mes nvaux triomphent, et disent : Voilà ce qui arrive à ces nains présomptueux qui s'©blouissent de leurs talents, et qui croient pouvoir se mettre au-dessus de toutes considérations, et autres sottises semblables , alors on s'enfoncerait volontiers un couteau dans le cœur. Qu'on vante tant qu'on voudra la modération; je voudrais voir celui qui peut souffrir que des drôles glosent niaisement sur Bon compte, lorsqu'ils ont l'avantage sur lui. Quand leurs propos sont sans fondement, ah I l'on peut alors ne pas s'en mettre en peine.

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