‹ Hermann et DorothéeChapitre 5 sur 138 · LA MÈRE ET LK FILS · texte numérisé non relu

LA MÈRE ET LK FILS

Durant Tentretien de ces amis, la mère v» chercher son fils, d'abord à l'entrée de la maison, où il avait accoutumé de s'asseoir sur un banc de pierre ; ne l'y trouvant point, elle porta ses pas vers l'écurie, dans la pensée qu'il y serait peut-être pour soigner les superbes chevaux qu'il acheta poulains, soin dont il ne se reposait que sur lui-même. Le valet dit :

— Il est allé dans le jardin.

Alors elle traverse avec rapidité les deux longues cours, passe devîint les étables et les solides bâtiments des granges, entre dans le vaste jardin qui s'étendait jusqu'aux murs de la cité; elle le traverse aussi, et dans sa route elle voit avec plaisir les progrès de chaque plante, redresse les supports sur lesquels reposaient les branches du pommier chargées de fruits, et du poirier pliant sous le poids des siens; elle dégage promptement le chooi

Vigoureux et rebondi de quelques chenilles ; car une femme active ne fait point un pas qui soit inutile.

Arrivée dans le berceau de chèvre-feuille à l'extrémité du jardin, elle n'y trouve pas son fils, et ses yeux l'ont en vain cherché dans toute l'enceinte qu'elle a parcourue ; mais la petite porte qui, par la faveur particulière d'un aïeul, digne bourgmestre, fut placée dans le mur de la cité, -était entr'ouverte. Elle en sort, et, passant le fossé qui était sec, arrive près du grand chemin au sentier escarpé de son vignoble qui, ceint d'une forte haie, était favorablement exposé aux rayons du so^ leil. Elle gravit ce sentier, et, dans son chemin, elle voit avec satisfaction l'abondance des grappes de raisin, qui pouvaient à peine recevoir quelque abri du feuillage. Traversant le milieu du vignoble, on parvenait au sommet par un degré formé de pierres non taillées, et sous un berceau de vigne; là étaient appendus le chasselas blanc, et le raisin muscat, en grappes d'un bleu rougefttre et d'une grosseur extraodinaire : ces fruits, cultivés avec soin, étaient destinés à Tornement des desserts qu'on présentait aux étrangers : le reste du vignoble portait de? ceps isolés l'un de l'autre, et chargés de plus petites grappes qui donnaient un vin excellent. Elle jouit par avance des bienfaits de l'automne, de la fête où tout le canton, en chant,

eueille les raisins, les foule au pressoir, et remplit de vin les tonneaux; où le soir des feux d'artifice éclairent toute la contrée, et font entendre un bruit éclatant pour honoref la plus belle des récoltes.

Cependant elle marche avec plus d'inquiétude, depuis qu'elle a deux et même trois fois appelé son fils, et que l'écho seul lui a répondu, écho babillard qui a retenti des tours de la ville en sons nombreux. Il était si rare qu'elle eût à chercher son fils ! jamais il ne s'éloignait, ou il avait soin de l'en prévenir pour épargner de vives craintes à sa tendre mère ; mais elle espère encore le rencontrer en poursuivant sa route, puisque la dernière porte du vignoble, comme la première, était ouverte.

Elle va dans le vaste champ qui formait le dos de la colline ; elle était toujours sur son propre terrain, et son cœur éprouvait de la joie en voyant le blé qui, chargé d'épis dorés et forts, s'inclinait et s'agitait sur tout le champ. Elle suit dans une lisière un sentier en dirigeant ses regard» vers le grand poirier qui s'élevait sur un coteau, limite de ses possessions. On ne savait qui l'avait planté ; on l'apercevait de toutes parts à une, grande distance, et son fruit était renommé; sous cet arbre, à midi, les moissonneurs prenaient joyeusement leur repas, et les bergers qui gardaient les troupeaux s'asseyaient sous soa

ombrage; on y trouvait des bancs de pierre et de gazon.

Elle ne s'était pas trompée dans son espoir: là son Hermann était assis ; il se reposait la tête appuyée sur son bras, et paraissait considérer dans réloignement les monts qui bordaient cette contrée ; il avait le dos tourné contre sa mère. Elle se glisse doucement vers lui, et d'une main légère lui touche l'épaule ; il se retourne, elle voit ses yeux chargés de larmes.

— Ma mère, dit-il étonné, vous m'avez fait une surprise.

Et il se hâtait d'essuyer ses pleurs, expression des sentiments généreux de ce jeune homme.

— Quoi I mon fils, tu pleures ? dit la mère émue. Je ne te reconnais point à cette désolation ; je ne t'ai jamais vu dans cet état. Dis-moi ce qui navre ton cœur, ce qui te porte à t'asseoir seul ici sous ce poirier, et ce qui remplit tes yeux de larmes ?

L'excellent jeune homme recueillant les forces de son âme :

<— Vraiment, répliqua-t-il , pour être à présent insensible à la misère humaine, à la détresse des exilés, il faut n'avoir pas même un cœur, et avoir une poitrine d'airain ; pour vivre en nos jours sans aucun souci sur son propre bonheur ni sur le bonheur de sa patrie, il faut avoir une tête entièrement dé-

pourvue de sens. Ce qu'aujoui'd'hui j'ai vu et entendu a pénétré mon âme : je suis sorti de la maison ; j'ai porté mes regards sur le paysage admirable, étendu, qu'embrassent autour de nous des coteaux fertiles ; sur le» épis dorés qui déjà se penchent en gerbes au-devant de la moisson, sur les riches fruits qui promettent de remplir nos greniers : mais, hélas ! que l'ennemi est près de nous 1 Les flots du Rhin nous défendent ; mais que peuvent maintenant les flots et les montagnes contre cette nation terrible qui s'approche comme un orage, qui rassemble de toutes parts la jeunesse et la vieillesse, et va toujours en avant avec impétuosité? multitude qui ne craint pas la mort, multitude qui presse la. multitude et soudain la remplace. Et un Germain se hasarde de rester dans sa maison I il espère peut-être d'échapper au désastre qui menace d'être universel. Ma mère chérie, je vous déclare que je suis chagrin en ce jour d'avoir &lé exempté de l'enrôlement fait, il y a peu de temps, parmi no» citoyens. 11 est vrai, je suis votre fils uni" que (1); nos possessions et les soins d'en recueillir tous les produits, sont considérables : mais ne me vaudrait-il pas mieux d'être placé en avant des frontières pour résister à l'ennemi, que d'attendre ici la misère et la servitude ?

(1) Selon la règle établie, cette eircoustance loi dou- EUil UD droit d'exemption.

Oui, mon esprit animé de courage, le désir ardent qui s'élève du fond de mon cœur, me disent de vivre et de mourir pour la patrie, et d'offrir un digne exemple. Si la fleur de la jeunesse allemande se réunissait aux frontières, déterminée par un mutuel engage»

ment à ne point céder le terrain aux étran* gers... oh ! certainement ils ne mettraient pas le pied sur notre sol heureux, ils ne consommeraient pas sous nos yeux les fruits de notre pays, ils n'y commanderaient point aux hommes et n'y raviraient point les femmes. Apprenez, ma mère, "que j'ai fermement résolu d'exécuter bientôt, à cet instant m*ême, ce que la raison et la justice m'ont paru exiger de moi. Les longues délibérations n'amènent pas toujours le choix le plus sage : apprenez que je ne rentrerai pas dans notre aaaison; d'ici je me rends à la ville, et je consacre à nos guerriers ce cœur et ce bras pour le service de la patrie. Qu'après cela mon père juge si une ambition louable ne vit pas aussi dans mon âme, et si je n'ai autfan désir de m'élever.

La bonne et sage mère répandant quelques iarmes, car elles paraissaient facilement sur sa paupière :

— Mon fils, dit-elle avec un regard expressif, qu'est-ce qui t'a changé à ce point? Tous les jours, hier encore, tu ouvrais ton cœur à ta mère; pourquoi ne lui fais-tu pas con-

laître tes souhaits? Si quelque autre t'eût eotendu, séduit par l'énergie de tes paroles, 11 te comblerait d'éloges, et vanterait ton dessein comme le plus généreux qu'on puisse former : moi, je te blâme; car, vois-tu? je te connais mieux. Tu me voiles ton cœur. Ce n'est pas le tambour ni la trompette qui t'excitent k partir; tu ne désires pas de te produire en uniforme aux yeux de nos jeu^ nés filles; quelque brave que tu sois, ta vocation est de bien régler et de maintenir notre, maison, et de veiller paisiblement sur la culture de nos terres. Parle-moi donc avec ingénuité; qu'est-ce qui te pousse à cette résolution ?

— Ma mère, dit-il avec un air sérieux, vous êtes dans l'erreur. Les jours ne se ressemblent pas: l'adolescent mûrit, devient homme; il mûrit mieux pour les belles actions dans une vie calme et réglée, que dans une vie incertaine et tumultueuse, souvent la perte des jeunes gens. Quoique mon caractère soit, ait été paisible, il s'est formé dans mon sein un cœur qui hait l'injustice et l'oppression; j'apprécie très bien ce qui arrive dans le monde, et mon corps s'est fortifié par le travail. Tout ceci est vrai, je le sens et l'ose affirmer. Cependant, ma mère, vous avez eu raison de me blâmer, et vous m'avez surpris ne disant pas la vérité entière, et me rendant coupable de quelque dissimulation. Je l'avoue ;

ce n'est pas l'approche du péril qui me fait quitter la maison de mon père, ni la pensée généreuse d'être le défenseur de la patrie 6t l'effroi de l'ennemi. Ce n'étaient là que des paroles, elles vous devaient cacher les sentiments qui déchirent mon cœur. 0 ma mèrel veuillez me laisser : puisque ce cœur forme des vœux inutiles, que ma vie se donne inutilement ; car je sais que si tous ne concourent pas au même but, se consacrer à notre défense, c'est vouloir se perdre.

— Poursuis, reprit sa mère ; que je sache tout, depuis le plus grand sujet de ton agitation jusqu'au moindre. Les hommes sont violents, ils se portent souvent à quelque extrémité -, les oppositions directes achèvent de les mettre hors d'eux-mêmes ; une femme est habile à trouver des moyens, à prendre, s'il le faut, un détour adroit pour arriver au but. Ne me cache rien : pourquoi es-tu plus vivement ému que tu ne l'as jamais été? pourquoi ton sang bouillonne-t-il dans tes veines? pourquoi des larmes, malgré toi, se pressentelles dans tes yeux pour s'en précipiter ?

Alors le bon jeune homme s'abandonne à sa douleur ; il pleure, il sanglotte sur le sein de sa mère; il est vaincu, et profère ces paroles :

Le reproche que m'a fait mon père m'2 percé l'âme, reproche que je n'ai niérité ni aujourd'hui ni en aucun jour de ma vie. Ho-

norer mon père et ma mère fut de bonne heure mon plaisir le plus cher ; personne ne me paraissait plus prudent et plus sage que ceux qui m'avaient donné la vie, et dont l'attention sévère m'avait guidé dans la nuit de l'enfance. J'ai eu beaucoup de support pour mes camarades, le venin de leur malice n'a pu nuire à l'affection que j'avais pour eux : souvent, quand ils me jouaient de mauvais tours, je faisais semblant de ne pas m'en apercevoir ; mais s'ils se moquaient de mon père lorsque, le dimanche, il sortait de l'église d'un pas grave et vénérable ; s'ils riaient à la vue du ruban de son bonnet, et des fleurs de sa robe de chambre qu'il portait avec dignité, et qui n'a été donnée qu'aujourd'hui ; alors, fermant aussitôt un poing terrible, je me précipitais sur eux avec une rage aveugle, et frappais sans savoir où tombaient mes coups redoublés : ils ^hurlaient, le sang coulait de leurs narines, et ils pouvaient à peine échap^^^ per à la furie de ma poursuite.

Animé de ce respect f liai, je croissais pour avoir à supporter bien des torts de la part de mon père. Aval- -il à se plaindre d'autrui, l'avait-on chagriné dans la séance du conseil trop de fois, s'en prenant à moi, il m'accablait de mots injurieux, et je portais la peine des querelles que ses collègues lui avaient suscitées et de leurs intrigues. Vous m'avez souvent plaint vous-même ; j'endurais tous ces

traitements, sans cesse occupé de la pensée d'honorer du fond de mon âme mes parents les plus chers, de reconnaître leurs bienfaits, et ce tendre sentiment qui, toujours présent au cœur d'un père et d'une mère, les porte à se refuser beaucoup de jouissances pour accroître le bien de leurs enfants. Mais, hélas ! ce n'est pas cette attention seule, dont les fruits sont tardifs, qui procure le bonheur ; il ne résulte pas d'amas accumulés sur amas, ni de champs ajoutés à champs, quoiqu'on ait eu soin de les bien arrondir. Un père, et avec lui ses enfants, avancent en âge sans jouir d'un heureux jour, sans être dégagés des soucis du lendemain. Voyez l'étendue et la richesse de ces champs ; au-dessous, le vignoble et le jardin ; plus loin, les granges et les étables ; quelle série agréable de biens t mais lorsqu'au delà je regarde l'arrière-maison, le toit sous lequel je découvre la fenêtre de ma petite chambre ; lorsque, me rejetant dans le passé, je songe combien de nuits en ce lieu j'ai déjà attendu la lune, et combien de matins le soleil, quand le sommeil salutaire ne m'avait accordé que peu d'heures de repos, ah ! non moins que ma chambre, la cour et le jardin, et le beau champ qui s'étend sur la colline, me paraissent alors si solitaires! tout à mes yeux est si désert I i' me manque une compagne.

— 0 mon fils! dit la tendre mère, quand

tu souhaites de conduire dans ta chambre l'épouse qui t'aura été accordée, afin que la nuit soit pour toi une heureuse moitié de la vie, et que le jour tu te livres plus gaiment à des travaux dont tu posséderas les fruits, tu ne peux former ce souhait avec plus d'ardeur que ton père et ta mère. Aous t'avons toujours exhorté, pressé même de te choisir une compagne; mais je le sais, et mon cœur me le dit en ce moment : quand l'heure n'est pas venue, l'heure véritable, et qu'elle n'amène pas la véritable compagne, le choix est reculé, et ce qui agit le plus est la crainte de prendre la fausse. Te le dirai-je, mon fils? je crois que le tien est fait; ton cœur est atteint, il est plus sensible qu'il ne l'a jamais été. Parle ouvertement ; car je me le suis déjà dit : cette jeune fille , expatriée, est celle que tu as choisie.

— Mère chérie, vous l'avez dit, répond-il avec feu, oui, c'est elle; et si je ne la conduis pas ce jour même dans notre maison comme mon épouse, si elle s'éloigne, et, ce que peuvent causer les troubles de la guerre et tant de funestes m.igrations, si elle disparaît pour toujours à mei yeux, ô ma mèrel en vain, dans tout le cours de ma vie, ces champs se couvriront pour moi des plus riches fruits, ea vaip chaque année m'apportera les dons de l'abondance. Oui, la maison où je suis né, le jardin, ont perdu cour moi tout leur attrait ;

et même, hélas ! la tendresse d'une mère no console paint cet infoituné. Je sens que l'amour relâche tous les autres nœuds en formant les siens ; si la jeune fille s'éloigne de son père et de sa mère pour suivre son mari, le jeune homme qui voit partir sa seule bien* aimée, oublie qu'il a une mère et un père. Laissez-moi donc m'abandonner à la route où me pousse le désespoir ; car mon père a prononcé la sentence décisive, et sa maison n'est plus la mienne, quand il la ferme à celle que seule je désirais d'y conduire.

— Deux hommes opposés dans leurs sentiments, reprit la bonne et prudente mère, sontils donc comme les rocs î sont-ils tellement fiers et immobiles qu'aucun d'eux ne veuille faire un pas pour se rapprocher l'un de l'autre , ni ouvrir le premier ses lèvres et proférer des paroles conciliantes? Mon fils, je t'en assure, dans mon cœur vit encore l'espoir que ton père, quoique si prononcé contre le choix d'une fille indigente, te permettra d'épouser celle que tu aimes, pourvu qu'elle soit bonne et sage.

Dans ses vivacités il dit bien des choses qu'ensuite il n'exécute p^s; aussi, lui arrivet-il souvent de consentir à es qu'il avait refusé; mais il exige des paroles douces , et il peut les exiger de toi, il est ton père. No".3 savons très bien aussi que son courroux ne dure pas longtemps après son repas. Quand à

table il parle avec feu et se plaît â contester les raisonnements des convives, le vin réveillant toute la véhémence avec laquelle s'exerce sa volonté, ne lui permet pas de bien saisir leurs expressions ; il n'écoute que lui seul, et n'est affecté que de ses propres sentiments ; mais, le soir arrive, et les longs entretiens auxquels il s'est livré avec ses amis sont passés; il est plus doux, je le sais, quand la petite pointe de vin s'est évaporée, et qu'il sent les torts que sa vivacité a commis. Viens, faisons sur-le-champ la tentative ; risquer avec courage amène seul le succès : le secours des amis assis encore à ses côtés nous est néces- Baire, et particulièrement le digne pasteur nous secondera.

Elle dit avec feu; et , se levant du banc de ^erre, elle en retire son fils, disposé à suivre ses pas : occupés de leur dessein important, ils descendent la colline en silencet

POLYHYMNIS

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