LETTRE LXVI
Le S novembrej
Combien de fois, en me mettant au lit, n'aije pas souhaité, n'ai-je pas espéré même de ne plus m'éveiller; et le matin j'ouvre les yeux, je revoie le soleil, et je suis malheureux ! Oh ! que ne suis-je hypocondre, que ne puis-je m'en prendre au mauvais temps, à un tiers, à une entreprise manquée! Alors le poids accablant de mon chagrin ne pèserait pas tout entier sur moi. Malheur à moi ! oui, je ne le sens que trop : toute la faute en est à moi seul... Non pas la faute! Je sais que je porte cachée dans mon sein la source de toutes les tortures, comme j'y portais autrefois la source de toutes les béatitudes. Ne suis-je donc plus ce même homme qui nagxière voyait naître \m paradis à chaque pas, et dont le cœur ardent pouvait embrasser dans <?ou
amour tout un monde? Et maiivtenant ce cœur est mort, mes yeux sont secs, et mes sens, qui ne sont plus réjouis par la rosée de mes larmes, sont secs aussi, et leurs souffrances sillonnent mon front des rides de la douleur. Je souffre beaucoup; ce ^ui faisait la joie, le bonheur de ma vie, cette force divine et vivifiante qui créait des mondes autour de moi, elle est passée f... Lorsque de ma fenêtre je reg-arde au loin la colline, que je vois le soleil perçant Ib brouillard, la dorer de ses rayons et éclairer les verdoyantes prairies, tandis que la rivière coule vers moi en serpentant à travers les saules dépouillés de leurs feuilles ; lorsque je vois cette nature splendide ne m'offrir qu'une glaciale et vulgaire ima^re; que toute mon imagination ne peut plus puiser dans mon cœur une seule goutte de .'élicité, l'iiomme tout entier repose devant Diea comme un source tarie. Combien de fois ne me suis-je pas prosterné à terre, pour demander au Seigneur des larmes, comme un laboureur demande de la pluie, lorsqu'il voit sur sa tète un ciel d'airain,* et que la terre se consume de soif autour de lui !
Mais, je le sens f Dieu n'accorde point la pluie et le beau temps à d'importunes prières; et ces temps, dont le souvenir me tourmente] pourquoi étaient-ils si heureux 1 Cest qu'alors j'attendais avec patience les bienfaits du Créateur, et que je recevais la joie qu'il versait sur moi avec un cœur pénétré et reconnaissant.
LETTRE LXVn
Le 8 novembre
Elle m'a reproché mes excès, hélas! avec tant d'intérêt et d'un ton si doux! Pour m'étourdir, mon ami, depuis quelque temps, d'un verre de vin, je me laisse quelquefois entraîner à boire la bouteille. « Evitez cela, me disait-elle, pensez à Lolotte!— Penser ! Avez- V0U3 besoin de me l'ordonner? J'y pense I Mais non, je n' pense point !... Toujours vous êtes présente à mes yeux, toujours vous êtes dans mon cœur. Ce matin encore, j'étais assis à l'endroit même où vous descendîtes dernièrement de voiture... » Elle s'est mise à parler d'autre chose... je ne suis plus mon maître, cher amil Elle tait de moi tout ce qu'elle veut
LETTRE LXVm
Le 15 novembre
Je te remercie, Guillaume, du tendre intérêt que tu prends à moi, des bons conseils que tu me dormes, mais je te prie de rester tranquille. Laisse-moi supporter toute la crise ; malgré l'abattement qui me dévore, j'ai encore assez de force pour aller jusqu'au bout. Je respecte la religion, tu le sais ; je sens que c'est un bâton pour celui qui tombe de lassitude, un rafraîchissement pour cemi que la soif consmne. Seulement... peut-elle, doit-elle faire cette impression sur tous les hommes? Considère ce
vaste univers: tu verras des millions de peuples pour lesquels eUe n'a point existé, et des millions pour qui, annoncée ou non, elle n'existera jamais. Le Fils de Dieu ne dit-il pas lui-même • Ceux que mon Père m'a donnés seront avec noit Si donc je ne lui ai pas été donné ! Si le Père veut me garder pour lui, comme mon cœur me le dit! De grâce, ne va pas donner à cela une fausse interprétation, et trouver un sens ironique dans mes paroles ; c'est mon âme tout entière que j'expose devant toi ; sans cela j'aimerais mieux me taire : je n'aime point à raisonner en valu sur des choses que nous ignorons également. Et n'est-ce pa^ le sort de l'homme d'accomplir sa mesure de souffrances et de bQire sa coupe tout entière? Et si le Dieu du ciel, portant- le calice à ses lèvres humaines, le trouva trop amer, pourquoi voudrais-je affecter plus de courage et feindre, dans un fol orgueil, de le trouver doux? Et pourquoi rougirais-je de trembler à l'instant terrible où toute mon âme frémissante sera suspendue entre l'existence et le néant, où le passé brille comme un éclair sur le sombre abîme de l'avenir, où tout ce qui m'environne s'écroule, où le monde périt avec moi?... Voici la voix de la créature accablée, défaillante, s'abîmant bans ressource, au milieu des vains efforts qu'elle fait poxu- exprimer son désespoir • Mon Dieu! mon Dieu ; pourquoi m'avcz-vous abandonné? Pourrais-je rougir d'employer cette expression ? Pourraisje redouter ce moment, quand celui dont la main lait rouler les cieux n'a pu l'éviter?