‹ Hermann et DorothéeChapitre 64 sur 138 · LETTRE LXXV · texte numérisé non relu

LETTRE LXXV

Le 8 décembr».

Cher Guillaume, je suis dans l'état de ces malheureux qu'on croyait obsédés par le démon. Cela me prend bien souvent. Ce n'est point angoisse, ce n'est point désir. C'est une rage intérieure et inconnue, qui menace de déchirer mon sein, qui me serre la gorge ! Malheur a moi î malheur à moi I Je cours errer alors au miheu des scènes noctui-nes et lugubres qu'étale à nos yeux cette saison ennemie des hommes.

Hier au soir encore, je fus obligé de sortir «3e la ville. On m'avait dit que la rivière et tous les ruisseaux des environs s'étaient débordés, et que depuis Wahlheim toute ma

chère vallée était inondée J'y courus à

onze heures.... Quel effrayant spectacle ! Voir les ravines sablonneuses rouler au clair d<» la lune du haut du rocher sur les champs les prés, les haies, et tout ; la vallée couverte dans toute son étendue d'une mer orageuse, soulevée par la bruyante haleine des vents. Et quand la lune reparut, eue se reposa sur un noir nuage: les torrents roulaient avec fracas en réfléchissant son maage imposante et majestueuse, le vent faisait mugir les ondes, Ot les échos répétaient leurs mugissementH.

Alors je me sentis saisi d'horreur; puis bien tôt un désir !... Hélas ! je me tenais debout, les bras étendus devant l'abîme, et je respirais en regardant en bas! en bas, et je me perdais dans la joie indicible que j'aurais eue a me précipiter pour terminer mes tourments et mes .souffrances, a m'elancer, a bruire coinuieles iîots. Quoi ! tu n'eus pas la force de détacher tes pieds de la terre, et de terminer ainsi tes maux!... Mon heure n'est p<is encore venue... Je le sens I 0 Guillaume, avec quel plaisir n'aurais-je pas changé de nature pour m'élancer avec les tourbillons, déchirer les nuées et tourmenter les flots! Hélas! prisonniers que noua sommes, ce plaisir sera-t-il Jamais notre partage?

Et comme j'abaissais tristement mes regards sur une petite place où je m'étais reposé sous un saule à côté de Lolotte, après une pi'omenade d'été, je vis qu'il était aussi inonde, et je pus à peine entrevoh- le saule! Ahl peasai-je, la prairie, le terrain autour de la maison de ebasse, no.-a bosquets, tout est ravagé par le toirent, Sitns doute. Et le rayon

du passé brilla dans mou âme comme nu

prisonnier qui rêve ûc troupeaux, de prairies, de dignités. Je m'arrêtai.. Je ne m'en f;iis fK)int de reproches, car j'aiiecouiage de mourir... J'aurais... Me voici maintenant comme uae vieille lenome qui rama.sse du dois le long Cfs haies, et qui mendie sou paiu de portt; en porte, pour adouci/ et prolongei- encore un moment sa triste et défaillante existence.

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