ERATO CHANT VII
Comme le voyageur au coucher du soleil, fixe une fois encore les yeux sur cet astre, qui descend de rhorizon et disparaît; son œil ébloui en voit flotter l'image dans un sombre bosquet, et près d'un rocher ; partout où il dirige ses regards H la voit à l'instant même se reproduire, et, vacillante, rayonner de riches couleurs : ainsi Hermann voit l'image de la jeune fille passer légèrement devant lui, et suivre le sentier qui mène à sa demeure. Mais tout-à-coup il sort du songe qui l'éton ne, et il tourne avec lenteur se<5 pas vers le village : il retombe dans le même étonnement, voit reparaître, vo'"t venir à sa rencontre la forme admirable. Il la considère avec la plus forte attention; ce n'était pas une image illusoire, c'était la personne elle-même : tenant de ses mains par les anses deux cruches d'inégale grandeur, elle se hâtait d'arriver à la fontaine.
lls*avance vers elle avec joie, et ranimé par sa vue, tandis qu'elle est vivement étonnée à son tour :
— Filla active, dit-il, je te vois en ce moment encore, comme peu auparavant, occupée à soulager les maux d'autrui, à secourir rhumanité souffrante. Dis, pourquoi viens-tu seule à cette source éloignée, tandis que tes compagnons se contentent des fontaines du village? 11 est vrai que l'eau de cette source est douée d'une vertu particulière, et qu'on s'en abreuve avec plaisir; tu veux sans doute en apporter à cette femme infirme, dont tu as sauvé la vie avec tant de zèle.
L'aimable personne fait un salut gracieux au jeune homme.
— La peine que Je prends de me rendre à cette source, répond-elle, est déjà récompensée ; puisque je rencontre l'honmie généreux qui nous a comblés de ses dons : l'aspect du bienfaiteur est aussi agréable que le bienfait. Venez, voyez de vos propres yeux ceux qui ont joui de vos largesses, et recevez les remercîments des cœurs tranquilles que vous avez ranimés. Il faut cependant que je vous apprenne pourquoi je viens seule puiser à cette source pure et intarissable. Des hommes imprévoyants ont, à leur arrivée, troublé toutes les eaux du village, en faisant passer les chevaux et les bœufs par le réservoir qui en fournit aux habitants ; et le soin de laver
le linge et les ustensiles a souillé tous les puits et tous les abreuvoirs : chacun n'est occupé que de soi ; absorbé par le besoin présent, il le soulage promptement et avec ardeur; le besoin suivant est loin de sa pensée.
En disant ces mots elle a descendu les larges degrés, accompagnée d'Hermann ; ils s'asseyent sur le petit mur de la source. Elle se baisse sur l'eau pour y puiser ; il prend l'autre cruche, et se baisse sur la même eau. Ils y voient leurs images, flottantes sur un ciel azuré ; ils se parlent par un mouvement de tête et se saluent tendrement dans ce miroir.
— Je veux m'abreuver de cette eau, dit aussitôt le jeune homme satisfait.
Elle lui présente la cruche. Ils restent assis sur le n.ur avec une confiance ingénue, appuyés sur les vases.
Cependant elle dit à son ami :
— Parle, comment te rencontré-je en ca lieu ? et cela sans ta voiture et tes chevaux, loin de celui où je t'ai vu pour la première fois ; pourquoi es-tu venu ici 1
Hermann pensif baissait sa paupière. Il lève ensuite un regard paisible vers Dorothée l'attache avec tendresse sur les yeux de son amante, et U sent que son cœur se calme et Be rassure. Cependant lui parler de son amour, il ne l'aurait pu; le regard de la jeune personne n'annonçait point d'amour, mais de rintellipence et de la sagesse, ot
commandait une réponse dictée par îa raison. 11 se décide aussitôt, et lui dit avec la ton d'une douce confiance :
— Ecoute-moi, mon enfant, je vais répondre à ta question. Tu es le sujet de ma vfr nue; pourquoi te le celer? Un père et une mère que j'aime s'occupent du bonheur de ma vie; moi, comme leur fils unique, je les aide avec zèle et fidélité à régir notre maison et nos biens ; chacun de nous a des travaux assignés , ils sont nombreux ; je soigne la culture de tous nos champs, mon père est l'adminislrateur vigilant de la maison, et ma mère active surveille et amme le ménage. Mais tu as sûrement appris par ton expérience combien les domestiques, tantôt par légèreté et tantôt par mauvaise foi, tourmentent la maîtresse de la maison, l'obligent Ji les renouveler fréquemment, c'est-à-dire à échanger leurs défauts contre d'autres défauts. Ma mère, depuis longtemps, désire d'avoir auprès d'elle une personne qui la soulage, non pas seulement en mettant la mam à l'œuvre, mais encore en s'y trouvant portée par attachement, et qui remplace sa fiUa chérie, morte, hélas l à la fleur de l'âge. Tu as pa'-u aujourd'hui devant ma voiture; je t'ai vue te livrer de si bon cœur à des soins généreux, j'ai vu que la force et la s<.nté relevaient encore en toi les autre? avantages de la jeunesse, j'ai entendu la raison parler
par ta bouche; captivé, j'ai couru vanter k mon père, à ma mère et à nos amis l'étrangère selon tout son mérite. Je te dirai enfin ce qu'ils désirent ainsi que moi... Pardonne ce discours embarrassé.
— Ne craignez point d'achever, répond-elle; loin d'être offensée, voas me voj-ez reconnaissante; parlez ouvertement, le mot ne peut m'effrayer. Vous voulez me louer comme servante auprès de votre père et de votre mère pour entretenir l'ordre qui règne dans votre maison, et vous croyez trouver en moi celle qui leur convient, une fille sage, active et d'un caractère doux. Votre proposition était courte, ma réponse le sera de même. Oui, je vais avec vous, et crois suivre ainsi ma destinée. Ici mon devoir est rempli; j'ai rendu l'accoucliée à ses parents, ils se félicitent qu'elle ait été sauvée; la plupart d'entre eux sont réunis, les autres ne tarderont pas à les rejoindre. Tous s'assurent d'arriver bientôt au moment de retourner dans leur patrie; c'est ainsi que l'exilé aime à se flatter : moi, dans ces jours malheureux qui nous en font craindre d'autres encoi*?, je ne me berce pas d espérances légères. Les liens du monde sont brisés; qui les renouera? ce sera la nécessité seule, amenée par l'excès des malheurs que nous présagent ceux dont nous sommes les témoins. Si je puis me nourrir en servant 80US les yeux de votre mère vertueuse, dans
a maison de votre père vénérable, J'y ^b Z^ Hi^nosée- car la réputation dune nue ;;rant '^tlôujours iacertaine. Oui, je vous I v?ai, S que j'aurai rapporté ces cruches Tme Lmis, et que ces bonnes gens m auront donné leurs bénédictions, ^^"f ' f^^^^^^^'^ que vous les voyiez, et que vous me receviez
''Sune"«e, ravi de la voir si disposée à le suWre, délibère sMl doit en ce momen nnstrSdu véritable -ti^ ^^^ ^^^.^eur
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'''!!:Non. dit-elle, en PO^ant de chaque Biaitt un fardeau l'équilibre l'aUége, et le
maître dont à l'avenir je recevrai les ordres ne doit pas me servir. Ne me regardez pas avec tant de sérieux, comme pour plaindre ma destinée. Il faut qu'une femme se dévoue de bonnô heure aux soins domestiques que sa vocation l'appelle à remplir, et c'est par là qu'eue mérite d'arriver au pouvoir qu'une maîtresse doit exercer dans sa maison. La jeune fille, attentive à servir son père, sa mère, son aîné, va, vient, prépare et apporte ce qu'ils désirent : c'est là sa vie : heureuse si elle s'est habituée à ne trouver aucun chemin trop pénible, à ne pas distinguer les heures de la nuit de celles du jour, à ne juger aucun travail trop minutieux, aucune aiguille trop fine, enfin à s'oublier elle-même et à vivre pour autrui 1 Elle aura besoin de toutes ces vertus domestiques si elle devient mère, lorsque le nourrisson la réveillera, demandera de l'aliment à la femme affaiblie, et que les soins s' uniront pour elle aux douleurs : les forces réunies de vingt hommes ne supporteraient pas ces fatigue?:; ils n'y sont point appelés mais ils doivent les regarder avec, l'œil delà reconnaissance.
Elle parle ainsi, traverse le jardin, arrive avec son fidèle compagnon jusqu'à la grange où reposait l'accouchée qu'elle avait laissée contente, entourée de ses filles, ces jeunes personnes qu'elle délivra des ravisseurs, ec qui offraient la belle image de l'innocence.
Ils entrent, et d'un autre côté s'avance en même temps le juge, tenant de chaque main un enfant; ils avaient été égarés, le vieillard venait de )es retrouver dans la foule tumultueuse. Ils sautent avec joie vers leur mère chérie, l'embrassent, et se réjouissent à l'aspect du petit camarade, leur nouveau frère, qu'ils voient pour la première fois : ils sautent ensuite vers Dorothée, la saluent avec une vive amitié, demandant du pain, du fruit, et avant tout de la boisson. Elle présente à tous ceux qui l'entourent l'eau qu'elle apportait •. les enfants en boivent, l'accouchée en boit aussi, ainsi que ses filles et le juge; chacun s'est abreuvé avec plaisir, et vante l excellence de cette eau; elle avait une pointe acide, et c'était un breuvage restaurant et salutaire. . ,. , .
Mais la jeune fille prend uninaiiitlen sérieux. Mes amis, dit-elle , c'est , je crois, pour la dernière fois que j'ai porté la cruche à vos lèvres et vous ai abreuvés de l'eau d'une source : lorsqu'à l'avenir, dans un jour brûlant, un breuvage vous i-animera; lorsquà l'ombre vous jouirez du repos, delà fraîcheur d'une source pure, veuillez songer à moi, et aux soins que l'amitié, plus que la parenté, m'a portée à vous rendre. Durant tout le cours de ma vie, je me souviendrai avec reconnaissance de vos bons service. Je vous quitte à regret; mais en ce temps chacun est
pouT les autres une charge plutôt qu'une* concolation, et si le retour dans notre patrie nous est interdit,, il faudra bien qu'eiii}n noua nous dispersions tous dans les paj^s étrangers. Voici le jeune liomme qui a été notre bienfaiteur, auquel nous devons les langes de cet enfant, et les aliments qui nous semblèrent envoyés par le ciel pour le soutien de notre vie. Il est venu me proposer de me rendre dans sa maison pour servir son père et sa mère, qui ont des vertus et de l'opulence; je ne m'y refuse point; car partout une jeune fille doit remplir des soins domestiques, et ce serait pour elle un fardeau que de vivre dans l'indolence et d'être servie. Je suis donc volontiefs ses pas; il parait être raisonnable, et je m'assure que son père et sa mère le sont aussi, ce qui donne un véritable prix à l'opulence. Chère amie, vivez heureuse; faites votre joie du nourrisson plein de vie dont les regards, tournés sur vous, annoncent déjà la force et la santé ; et lorsqu'avec ses langes colorés vous le presserez contre votre sein, oh 1 pensez au bon jeune homme à qui nous en socames redevables, et dont à l'avenir aussi je tiendrai la nourriture et le vêtement, moi votre parente et votre amie. Et vous' homme excellent, continua-t-elle en se tournant vers le juge, recevez mes remercîments, vous qui, dans un grand nombre d'occasions, m'avez servi de père.
■ IRMIKR tl DOnOTHfl. A
Alors s'agenouillant devant raccouchée.
ùont Vme était sensible, elle embrasse cette femme qui fondait en larmes, et jui. d^^s ^ douleur, peut à peine bégayer sa bénédiction, îoi cependant, juge vénérable, tu adresses à
«TCS vous'devez être compté parmi les hommes sages qui. pour le gouvernement ^leur maison, s'associent des personnes esâmables. J'ai ;u souvent que lo-qu^. /agU d'acQuérir, par échange ou par achat, des K de chevaux, des brebis, on en fait un Sen attentif; tandis qu'on semble se dé- S au hasard ou se reposer sur son bonheur pour le choix d'un homme qu'on amène . dans^a maison et auquel on la confie, qui. s'ies bon et habile, en est le soutien, mais nui s'U a les qualités contraires , en est la ^ ne : onTe ?epent ensuite, mais trop tard, S^ cette décision aveugle. Pour vous, il p^ raîtque vous l'entendez; vous avez choisi pourTervir votre père, votre mère et v^s une fille accomplie. Ayez pour elle de Ju^s éeards-. aussi longtemps qu'elle sera chargée dS soiis de votri ménage, vous aurez trouvé en elle, vous une sœur, eux une fille. ^ (^pe^iant arrive un grand nombre de^ proches parents de l'accouchée, qui Im app^ent divers secours, et l'instruisent qu on ?uTprépare une demeure plus convenable. Ils apprennent la résolution qae la jeune fille »
prise; ils font des vœux pour Hermann, el|
portent sur lui des regards qui expriment leurs pensées. Ces mots volent de chaque bouche à l'oreille du voisin :
— Si de son maître il devient son époux, elle est pourvue.
Hermann lui prenant la main ;
— Partons, dit-il ; le jour décline, et notre petite ville est éloignée.
Alors les femmes , parlant avec vivacité toutes à la fois, embrassent Dorothée. Hermann l'entraîne; elle les charge encore desalutations et de vœux pour ses amis : mais les enfants désolés, se précipitant sur ses habits avec des cris excessifs et un torrent de larmes, ne feulent point laisser partir leur seconde mère. Plusieurs de ces femmes les répriment :
— Paix, enfants 1 elle va dans la ville pour prendre les excellentes dragées que votre frère a commandées pour vous, lorsque la cigogne en nous l'apportant a passé devant le confiseur, et vous verres bientôt revenir votre amie avec des cornets joliment dorés (1).
A ces mots , les enfants abandonnent ses habits ; Hermann l'arrache à peine encore à de nouveaux embrassements et aux mouvements des mouchoirs, adieux dont elle est longtemps accompagnée.
(1) En Allemagne, dans quelques classes du peuple, il est reçu de faire aux enfants le coiUe qae la cigogne a apporté le uouveau-aé.