‹ Hermann et DorothéeChapitre 88 sur 138 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Qu'il conserve la santé à {;e brave homma, pour qa'il puisse nous aider encore !

Prosternez-vous devant celui qui connaît vos besoins et vous envoie ses secours. {Il s'éloigne avec Wagner.)

WAGNER

Que vous devez être fler, 3 grand hommej d'être ainsi honoré de tous! Heureux celui qui peut placer ses dons a un si gros intérêt! Le père vous montre a son enfant ; cliacun s'agite, se presse autour de vous. Le violon se tait, la danse s'arr^^te. Marchez-vous : la foule vous suit, tous les bonnets volent en l'air, et peu s'en faut qu'ils ne tombent à genoux comme si le bon Dieu passait.

Encore quelques pas jusqu'à eette pierre ; nous nous y reposerons de ûotre course, Souvent, jadis, je m'y suis assis, enfoncé dans mes pensées^ j'offrais au ciel mes prières et mes jeiines. Riche d'espérance, ferme dans ma foi, je croyais, a force de larmes, de soupirs, de mortifications, arracher au Seigneur ses bienfaits, en obtenir la fln de l'éDidémie. Je ne puis entendre sans honte les éloges de ces Donnes gens. Oh! si tu pouvais lire dans le fond de mon âme, tu verrais combien le père et le fils y ont peu de droit! Mon père était homme de bien, d'un esprit bornti; il avait étudié en conscience la nature et ses forces secrètes, puis il s'était fait sur le tout un système â sa fantaisie. Entouré de quelques adeptes, il s'épuisait sur les fourneaux. Il opérait, ^râce à do nom-

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èreuses recettes, la transfusiou des contraires. Il mariait dans uu bain tiède le lion rouge, amant sa uvag-e, a la fleur de lis ; puis, avec un feu ardent, il les faisait passer d'un creuset à un autre. La jeune reine apparaissait alors dans un verre ; son remède était Erêt. Quant à lui, il croyait à leur infailliilité : les malades avalaient et mouraient, sans que personne mît son savoir en doute. C'est ainsi qu'en ces lieux mêmes, dans ces vallons, sur ces montagnes, nos détestables drogues ont fait plus de ravages que la peste. Moi-même, j'ai de mes mains distribué le poison à des milliers d'hommes; Ils sont morts, et leur meurtrier vit encore et reçoit l'hommage de leurs parents.

De quoi vous allez-vous troubler? N'est><;e pas assez, pour un homme d'honneur, d'exercer en conscience et avec ponctualité l'art qui Im fut enseigné 1 Honorez dans votre jeunesse l'expérience de votre père ; recevez-la avec respect; si, parvenu à l'âge d'homme, vous reculez les bornes de la science, votre fils pourra se perfectionner à son tour.

Heureux si je conservais encore l'espérance de sortir de cet océan de ténèbres! Ce que 1 homme i.urnore est ce qu'il lui importe de savoir; ce qu'il connaît ne peut lui servir à rien. Mais ne troublons pas, par ces importunes pensées, le charme de ce beau moment. Vois 'iriller, dans les feux du soleil couchant ces toits entourés de verdure ; le jour e.st à son terme ; le soleil tombe ; il s'éteint, ou plutôt il va paraître et porter la vie dans d'autres contrées. Ah! que n'ai-je des ailes, pour m'ar-

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racher à la terre, pour m'élaneer à sa poursuite! Je jouirais éternel iement du magnifl. que crépuscule; je verrais Je monde se balancer a mes pieds ; toutes les vallées silencieuses, toutes les montagnes aorées de feux, tous les fleuves changer en flots d'or le mi roir argenté de leurs ondes : rien n'arrêterail ma course, semblable à celle des dieux. La montagne sauvage m'oppose en vain ses précipices; la mer ouvre à mes yeux étonnés ses abîmes: je m'y précipite à la suite de l'astre immortel; je m'enivre de sa lumière; je traverse les ténèbres; j'atteins le jour nouveau. Mon front frappe le ciel, mes pieds touchent les flots... Songe délicieux, serezvous perdu au réveil ? Hélas ! quand mon esprit, porté sur des ailes légères, s'élance et plane dans l'espace, mon corps, attaché à la terre, n'a point d'aUes pour le suivre. Et ce-

Ï rendant tout mortel sent de tels désirs agier son cœm' lorsque, sous un ciel pur, il entend le chant de l'alouette; lorsque, au del^ des rocs ardus, couverts de noirs sapins, l'aigle plane avec majesté; lorsque les grues traversent les plaines et les mers pour retrouver leur patrie!

Souvent, moi-même, j'éprouve par momentî de singuhéres fantaisies; mais je n'ai jamais senti rien de pareil à ce que vous dites. Oc se fatigue bientôt et des champs et des bois Je n'ai jamais envié les ailes d'un oiseau. Mon esprit -se réjouit bien davantage quand, entoure de volumes, j'en parcours toutes les feuilles : c'est alors que des nuits d'hiver paraissent belles et courtes. Une douce chaleur .anime tous mes membres. Oh ! quand je déroule un vénérable manuscrit, il me semble que la voûte du ciel s'abaisse jusqu'à moi.

Ainsi, des deux puissances qui agissent sur l'homme, une seule t'est connue ; n'apprends jamais à connaître l'autre. Deux âmes, hélas ! nabitent dans mon sein : elles le déchirent dans leurs efforts pour se séparer l'une de l'autre : l'une, dominée par les plaisirs des sens, s'attache, se cramponne a la terre; l'autre, impatiente des ténèbres, s'élance avec effort vers les demeures de nos aïeux... Ah! si des inteUigences habitent entre le ciel et la terre et régnent dans les plaines de l'air, qu'elles sortent de leur vapeur dorée, qu'elles m'emmènent à leur suite dans une meilleure vie. Si j'obtenais des génies un manteau enchanté qui m'emportât vers ces lointains rivages, que je dédaignerais tous les trésors de la terre, que je dédaignerais le manteau des rois!...

Nous savons bien que l'atmosphère est peuplée d'une foule d'esprits malfaisants, qui, accourant des quatre coins du monde, menacent l'homme de mille dangers : craignez de les provoquer. Ceux du nord s'élancent sur vous- leurs dents déchirent, leurs langues sont aiguës comme des dards ; ceux de i orient desséchent et dévorent vos poumons ; ceux du midi traversent le désert, chargés de mille feux qu'ils amassent sur nos tètes ; enfin, ceux du couchant promettent d'abord une bienfaisante fraîcheur, mais bientôt ils inondent et les prés, et les champs, et nous-mêmes. Toujours disposés à nuire, ils nous obé'ssent, dans l'espoir de noua tromper; ils disent qu'ils sont envoyés du ciel, mais ils mentent quand ils prenaient le langage des anges. Croyez-moi, monsieur le dccteur, allons-nous-en ; Je ciel s'obscurcit

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l'air est pris, le brouillard tombe: à cette heure, rien ne vaut le log'is. Qu'avez-vous î Que regardez-vous d'un ai»- si étonné? Quar çercevez-vous donc ainsi dans l'obscurité?

FAUST

Ne vois-tu pas ce chien noir qui court à travers les semences et les chaumes f

WAGNER

Je le voyais depuis longtemps, mais je n'y remarquais rien de curieux.

Observe-le bien. Que penses-tu de cette bêteT

Cest un barbet qui cherche son maître à la piste, comme le font les chiens de cette œpèce.

Vois-tu comme il tourne autour de nous î n s'approche, et les cercles qu'il forme deviennent toujours plus petits. Si je ne me trompe, une ligne de feu marque sur le terrain la trace de ses pas.

Je ne vois, en vérité, qu'un barbet noir ; ii faut que vous ayez des vertiges.

n me semble qu'il apporte des lacets commô s'il voulait attacner mes pieds : il y a là de la magie.

WAGNER

Cet animal est incertain, craintif; il n'ose

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sauter sur nous, parce qu'au lieu de son maître, il trouve deux inconnus.

Les cercles se rétrécissent de plus en plus; il va nous toucher.

Mais le vous assure que vous voyez ub chien et nullement un fantôme : il grogne, il hésite, il se couche sur le ventre, il remue sa queue, il a toutes les façons d'un chien.

FAUST, au barbet.

Veux-tu venir avec nous, barhet ? Approche.

C'est un barhet de fort bonne humeur. Arrêtez-vous, il vous attend ; parlez-lui, il se dresse devant vous ; cachez quelque chose, il le trouvera; il ira chercher votre canne dans la rivière.

Tu as raison, je n'aperçois pas trace d'intelligence ; tout sans doute est un effet de l'éducation.

Un chien, quand il est bien dressé, a droit aux égards d'un honnête homme ; celui-ci mérite, j'en suis sûr, toute votre bienveillance : des étudiants lui auront donné leurs soins sans doute, et il en a bien profité. (lit nnUrent dans la ville.)

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