‹ Hermann et DorothéeChapitre 89 sur 138 · CABINET D'ÉTUDE · texte numérisé non relu

CABINET D'ÉTUDE

FAUST. (Il entre, suivi du chien barbet.)

J'ai quitté la campagne déjà couverte des ombres de la nuit : de secrets pressentiments m'agitent ; une crainte mystérieuse ouvre mon âme aux inspirations religieuses; je sens s'éteindre en moi les désirs grossiers et leurs empressements déréglés ; mon cœur se remplit d amour pour mes semblables, d'amour pour leur Créateur. (Il parle à son chien.) riens-toi tranquille, barbet; ne cours pas ainsi à droite et à gaucbe. Pourquoi grognes-tu à cette porte f Couche-toi derrière le poêle, je te donnerai mon meilleur coussin? Tes tours et tes gambades nous ont réjouis sur le chemin en descendant la montagne j je veux t'en récompenser à présent ; et si tu te montres un bote paisible, tu seras le bienvenu dans mon logis. Ob ! de retour dans mon modeste asile , quand cette lampe l'éclairé doucement, mon cœur, rendu à luimême, jouit aussi d'une paisible lumière; ia voix de la raison se fait entendre de nouveau; l'espérance commence à fleurir; je ne repousse plus la coupe de la vie. Hélas! je voudrais encore la remplir aux sources dont elle jaillit. (Il parle au chien.) Ne grogne donc pas, barbet ; ta voix trouble l'harmonie céleste qui remplit en ce moment mon âme. J'ai bien souvent remarqué que les hommes insultent ce qu'ils ne peuvent comprendre ; ils accueillent par des murmures le beau, le bien qui les importune. Veuxtu, barbet, faire en ce moment comme les hommes ? Je sens qu'en dépit de mes eflForts ma satisfaction intérieure s'épuise. Pourquoi sa source estnelle sitôt tarie? Pourquoi suis-

FAUST Ta-

ie encore dévoré d'une soif ardente î Hélas l *e n'ai que trop souvent éprouvé cet inévitable dégoût qui s'attache aux choses de la terre ; mais leur insufflsance même nouseoseigne à rechercher des biens impérissables. "Dieu, touché des désirs de nos cœurs, nous a lui-même révélé ces biens, et sa parole brille d'un pur éclat dans les saintes Ecritures. .Te veux revoir le texte original, je veux que ces saintes paroles soient traduites dans ma chère langue maternelle, avec l'intelligence de leur sens. (Il ouvre un volume et le place devant lui.) 11 est écrit : « Au commencement était la parole. » Ici, je m'arrête. Oh! qui viendra à mon secours? Je ne puis estimer si haut la parole, je traduirai autrement si l'esprit veut, bien m'éclairer. Il est écrit ; « Au commencement était Vesprit. » Appesantissons-nou.^ bien sur cette première ligne. Ne laissons rien échapper trop précipitamment. Est-ce, en effet, l'esprit qui a créé et qui régit toutes choses? Il faudrait dire peut-être : « Au commencement était la force.» Mais ma plume trace à peine cette version que je m'aperçois que je n'y suis pas encore. Enfin l'esprit m'éclaire ! il m'inspire! et j'écris avec confiance : « Au commencement était l'action. » Barbet, si tu veux continuer à partager ma chambre, cesse de hurler et d'aboyer; je ne puis souffrir à mes côtés un compagnon si insociable : un de nous deux doit quitter la place. Je violerais à regret l'hospitalité promise • mais enfin la porte est ouverte, je ne te retiens pas... Que vois-je f Ceci peut-il être nature! ? Est-ce une illusion, une réalité ? Comme mon barbet se gonfle et s'étend ! Il s'élève avec effort : ce n est plus la forme d'un chien. Dieu! quel démon ai-ja introduit dans mon logis? Déjà il est granl comme un hippopotame, ses naseaux lanceat

Ir^f?'??^^,* ^-^^"^^ formidable est menaçanfc3 Ôh! qm que tu sois, fils de l'enfer, tu ne mecliapperas pjw ; je sais les paroles magiques um soumettent tes semblables.

CHOEUR DES DÉMONS, dernèrc la porte.

Un des nôtres est son prisonnier : restons dehora lu aucun ne se hasarde à le suivre Un vieux dabu «est laisse prendre comm,- un renard dans un pS voltigeons autour de lui, prenons garde ; s'il neàf s« sauver, aidons-le : ne le laissons pas daHs sa Snil nous a toujours bien eryis ! prison,

ti^n'^lSV''^^'''^'"' employons le qua.

Que la Salamandre brûle,

Quel'Ondine s'agite,

Que le Sylphe disparaisse,

Que le Démon de la terre travaille I

Pour se rendre maître des esprits, il faut connaître les éléments, leur force et leur propriété. ""^

Salamandre, disparais dans la flamme I Ondine, coule en murmurant! Sylphe, brille comme un t-clatant météore! DemoQ de la terre, aide-moi dans ma maison,

Incubas .' hicubust Parais, et qne tout finisse I

Cet animal n'appartient à aucun de»

âuatre éléments. Il grince, immobile. Reoublons nos attaques; a moi de plus forte* conjurations. ( // parle au fantôme). Estu un échappé de lenfer? Vois ce signe redoutable, devant lequel se prosternent le< puissances des ténèbres. {A part.) Déjà il sf gonfle ; ses crins se Léi-issent. {Au. fantôme.\ Etre maudit! penses -tu iii-o ce aom, celui dé

î'être incréé, inexprimable, dont la majesté remplit les cieux, que le crime frappa sur la terre? (A part.) Il se retire derrière le poêle, il s'enfle comme un élé|j liant, il remplit tout cet espace, il se fond dans un nuage. (Au fantôme.) Ne t'élève pas jusi^u'à la voûte : couchetoi aux pieds de ton maître. Tu le vois, je ne menace pas en vain. F;iut-il que je te brûle avec le feu sacré ! Croi.s-moi, n'attends pas cette dernière épreuve, ne m'oblige pas à faire usage du plus puissant de mes enchantements.

uÉPHisTOPHÉLfes [Lf. ituage se dissipe; il sort de derrière le poêle, vêtu comme un étudiant en tournée).

Pourquoi tout ce tapage, maître ? Qu'y a-til pour votre service ?

FAUST

Quoi ! l'enveloppe de ce barbet cachait ua étudiant ambulant ? L'aventure est vraiment lisible 1

MÉPHIi-TOPHlÎLÈS.

Salut au savant docteur ! Tu m'as rudement malmené.

FAUST

Comment te nommes-tu?

MÉiHIST<'PHF,LÈS.

L» question me par .ît frivole pour un homme qui donne peu d'importance aux mots, qui dédaigne toutes les surfaces, et ne s'attache qu a la substance des choses.

Cher les gens de votre espèce, le nom indique souvent le caractère; ainsi, tel d'entro

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vous se nomme l'esprit de corruption, de mensonge. Toi, qui es-tu, enfin ?

HÉPHISTOPUÉLtS.

Je suis une partie de cette puissance qui Jbujours veut le mal, et cependant concourt au Dien.

FAUoT.

Que veux- tu dire avec cette énigme?

MÉPHISTOPIIÉLÈS.

Je suis l'Esprit de négation, et mes efforts sont légitimes sans doute ; car, si rien dans l'œuvre de la création ne mérite l'éternité, ne serait-il pas mieux que tout fût resté dans le néant? Ce que tu nommes péché, destruction, tout le mal enfin est de mon domaine.

Tu disais tout à l'heure que tu n'étais qu'une partie, et cependant, tu te présentes en ce moment comme un être entier.

KÉPHISTOPHÉLÈS.

J'ai dit là une modeste vérité. L'homme, dans l'orgueil de sa folie, s'imagine à lui seul former un univers; moi, j'en conviens, je ne suis qu'tme partie de ce que jadis était le monde entier ; je suis une partie des ténèbres qui ont enfanté la lumière. Orgueileuse lumière! elle dédaigne à présent la nuit dont elle est sortie f elle ose lui disputer le premier rang j elle veut la chasseï de son domaine; mais elle n'y parviendra pas. La lumière, malgré tous ses efforts, reste enchaînée dans la matière ; elle s'arrête à. la surface des corps; elle les colore; les «orps la brisent dans sa marche, et. je l'es-

TACST 49

père, elle ne durera pas plus qu'eux ; elle reO" trera dans le néant.

FACST.

Maintenant je comprends ta noble mission. S'il ne t'est pas donné de sonner l'heure de la destruction g;énérale, en attendant, te t'exerces à détruire en détail.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Et véritablement je n'ai pas beaucoup avancé mon ouvrage ; malgré tous mes efforts, je ne sais comment m'y prendre poui entamer ce monde grossier et solide, éternel adversaire du néant. Vainement j'excite les flots, les orage.';, j'ébranle la terre, je lance les feux. En définitive, et la terre et la mer redeviennent paisibles, et cette maudite engeance des hommes et des bêtes, je ne puis rien gagner sur eux. Combien n'en ai-je pas déjà enterré! Toujours une vie fraîche et nouvelle circule dans la nature. Si cela continue, j'en deviendrai fou. Une foule de germes se développent dans l'air comme dans la terre et dans la mer : le seo, l'humide, le chaud, le froid conspirent en faveur de la vie. A peine puis-je compter sur la flamme, que j'avais voulu réserver pour moi seul.

Et tu crois pouvoir opposer la main glacée du démon à cette puissance créatrice, toujours sainte, toujours active! Crois-moi, cherche quelque autre industris, bizarre fils du Chaos!

MÉPHIST0PHÉLÈ5.

Nous pourrons en parler une autre fois. En ce moment, me permets-tu de me retirer?

FAUST

Tu n'as pas besoin de ma permission sans doute; désormais, nous nous connaissons, tu pourras venir quand tu voudras : tu as la porte, la fenêtre ; le tuyau de la cheminée ne te suffirait-il pas ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je t'avouerai qu'un petit obstacle s'oppose en ce moment à ma sortie : le pied magique tracé sur le seuil de ta porte. {Il montre une figure tracée sur le plancher.)

Le pentagrammei'm(\mhtQ ! Si tu as en effet quelque cliose à craindre, pourquoi es-tu entré ici ? Comment un esprit comme toi s'est-il laissé attraper ?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Regarde bien : la figure est mal tracée, le trait supérieur, comme tu vois, est resté un peu ouvert.

FAUST

C'est une bizarre rencontre. Ainsi tu de« meures mon prisonnier ; le hasard m'a bien servi.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Le barbet est entré comme un étourdi ; rafi"aire a changé de face, et maintenant le diable ne peut plus sortir.

FAUST

Pourquoi ne sors-tu pas par la fenêtre T

MÉPHISTOPHÉLÈS

Cest la loi générale des diables et des re-

FAOOT **

venants : ils doivent sortir par où ils sont enS Libres avant d'entrer, nous ne le sommes plus povir la retraite.

FAUST

Eh quoi ! l'enfer a donc des lois ? Très-bien! AJ?si un pacte conclu avec l'un de vous serait observé fidèlement?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Nous tenons loyalement nos promesses, sans que nous vous fassions tort d une obole. Ce n'est pas peu de chose cependant, et nous en parlerons une autre fois, si tu veux m'en croire. Quant à présent, je te supphe de me laisser partir.

FAUST

Reste encore un instant et dissSioi ma bonne aventure.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Oh ! lâche-moi : je reviendrai bientôt, et je serai tout à fait à tes ordi-es.

FAUST

Je ne t'ai pas tendu âe piège ; ne t'en prends qu'à toi. Quand on tient le diable, il faut bien le tenir, sans quoi on ne le rattraperait pas deux fois.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Tu le veux, je vais rester avec toi et amuser tes loisirs par quelques tours de ma îeçon.

FAUST

Volontiers; mais U faut que ton industrie soit divertissante.

5t FAtJST

MÉPHISTOPHÉLÈS

En une heure seulement, tes sens seront enivres mille fois plus délicieusement que dans une année tout entière. Ce ne sont point de vains prestiges, tu entendras une harmonie surhumaine: de ravissants tableaux passeront devant tes yeux ; ton odorat, ton goût seront charmés, tes fibres tressailliront d extase voluptueuse. Point de vains préparatifs ! Nous sommes prêts.

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