‹ Hermann et DorothéeChapitre 93 sur 138 · L'ÉCOLIER · texte numérisé non relu

L'ÉCOLIER

Je voudrais devenir trés-savant, bien connaître le ciel et la terre, et ne rien ignorer de ce qu'enseignent les sciences et la nature.

UÉPHISTOPHÉ'.ÈS.

Vous voilà dans la bonne voie ; prene? garde de vous en laisser détourner.

l'écolier.

Oh! je travaillerai de toute mon âme, de toutes mes forces r. 3ais je voudrais aussi uon 3

Bfi FADST

mener bonne vie ; et j'espère bien conserver quelque loisir pour me divertir pendant l'été, les jours de fête.

MËPHISTOPBÉLÈS.

Profitez du temps : il nous échappe si vite! Mais si vos occupations sont bien réglées, vous en économiserez beaucoup. Croyez-moi, mon cher ami, suivez d'abord un cours de logique; c'est là qu'on vous enseignera à raisonner comme on apprend à faire l'exercice. On vous chaussera l'esprit de larges bottes à l'espagnole, pour qu il marche plus sûrement dans la carrière de la routine et qu'il ne s'égare point à droite et à gauche dans des chemins de traverse. Vous étudierez longtemps, mais aussi vous apprendrez à faire savamment ce que vous faisiez d'abord sans calcul, ce qm vous paraissait facile comme de manger et de boire. Il en est du travail de la pensée comme de l'ouvrage d'un tisserand ; une seule impulsion met tout en mouvement; mille fils imperceptibles s'approchent, se croisent, et tous les nœuds se forment à la fois. Le professeur s'avance alors; il vous prouve que cela devait être ainsi : un est à deux comme trois est à quatre ; et si les deux premiers n'existaient pas, que- deviendraient le troisième et le quatrième? Les écoUers de tous les pays app iaudissent à cette démonstration savante : mais aucun d'eux ne sait faire de la toile. Si vous voulez comprendre et décrire un corps vivant commencez par le briser pour en chasser la vie. Réunissez ensuite soigneusement tous les morceaux ; il n'y manquera rien, que l'esprit qui l'animait. Les chimistes nomment ce procédé encheiresin naturœ; et s'ils ne comprennent pas ce qu'ils disent. C'est assurément de très-bonne foi.

rAUST 67

l'écolier.

Je dois avouer que moi-même je ne vous Ri pas parfaitement compris.

MÉPHISTOPHÉLÊS.

Cela vous paraîtra plus clair quand voua saurez réduire et classer chaque chose aveo méthode.

l'écolier.

Votre raisonnement m'a tout étourdi ; il me semble que j'entends une roue de moulin dans ma tête.

HÉPHISTOPBÉLÈS.

Immédiatement après, livrez-vous à la métaphysique, afln de Dieu comprendre ce qui esc en dehors de l'intelligence humaine, ann. d'exprimer en lang-age technique ce oue vous saurez ou ne saurez pas, n'importe. Mais ordonnez bien votre temps pendant cette demiannée. Chaque jour, les leçons vous prendront cinq neures ; ayez soin d'arriver au premier coup de cloche... Ayez soin de vous bien préparer ; apprenez par cœur vos naragrapnes, pour deuiturer bien certain de ne rien dire que ce qm se trouve imprimé partout. Recueillez cependant ces précieuses par rôles ; écrivez-les avec autant de soin que si le Saint-Esprit dictait.

h'icoutn.

Oh I pour cela, je ne me le ferai pas dire deux fois ; je sais que l'avis est important, et

âu'il est bien agréable, quand on revient ans sa famille, de rapporter des cahiers qu'on a chargés de noir et de blanc.

HéPHISTOPBlJLÈS.

Mais enfin, quelle faculté choisissez-70us 1

î.'écolier.

Je n'ai point d'attrait pour l'étude du droit.

MÉPHISTOPHÉLÈS

Je ne vous en fais pas un reproche. Je sais troc ce que vaut cette science : les lois et les droits qui en dérivent se transmettent de génération en génération, comme une maladie héréditaire ; on les transporte d'un lieu à un autre : ce qui j&dis était raisonnable est devenu insensé: ce qui était utile est devenu désastreux. N importe ; il est triste pour vous d'être venu au monde cent ans trop tard. Car du droit né avec nous, il n'en est guère question pour la génération présente.

l'écolier.

Vous augmentez mon dégoiit personnel

Sour cette étude. Ah ! c'est un grand bonheur 6 rencontrer un guide tel que vous! Peut-, être ferais-je mieux de m'appliquer à la théologi*î?

MÉPHISTOPHÉLÈS

Mon jeune ami, je ne voudrais pas vous voir vous égarer: et, dans l'étude de cette science, il est difficile de connaître toujours le droit chemin. Le poison se déguise sou- ;vent si bien, qu'on ne peut le distinguer du remède salutaire. Ce que vous aurez au reste de mieu3 à faire, quand vous étudierez sous un professeur, c est de jiu-er sur sa parole. En général, attachez-vous au mot. c'est le moyen le plus siir d'écarter tous les doutes et d entrer toiit droit dans le sanctuaire de la scies^'

l'écolier.

n faut cependant bien que chaque mot ait un sens, contienne une idée.

PADST 69

MÉPHISTOPHÉLÈS

Oli ! sans doute ; mais ne vous en tourmentez pas trop ; car si le sens vient à manquer, le mot y supplée merveilleusement* Avec des mots on soutient toute discussion; avec des mots on construit un système, ou dresse un symbole. Les mots ne plient jamais, ne se prêtent à rien; on ne leur enlé» verait pas un iota.

Pardonnez-moi si je vous importune, mais Je voudrais obtenir de vous encore quelques lumières. Parlez-moi maintenant de la médecine, je vous prie. Trois années sont bientôt passées. Ah! bon Dieu! j'ai tant de choses a voir pendant ce temps. Si j'obtiens de vous quelque direction pour ma route, je pourrai ensuite la continuer tout seul.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part.

En voilà assez sur le ton doctoral, je vais reprendre mon rôle naturel. (Haut.) L'esprit de la médecine est facile à saisir ; on étudie et l'homme et la nature, puis, en définitive, on laisse toute chose aller ainsi qu'il plaît à Dieu. CTest en vain que vous vous fatigueriez à la poursuite de la science, vous ne serez jamais plus savant qu'U ne vous est donné de le devenir. Savoir profiter du moment, voilà ce qui fait l'habile nomme. Vous êtes bien bâti, et ne manquerez pas sans doute de hardiesse. Si vous avez confiance en vous, vous gagnerez facilement celle des autres. Attachez-vous surtout à conduire les femmes ; il est, pour leurs vapeur;^, pour leurs maux de nerfs si variés, un remède universel : si vous vous présentez avec un extérieur décent, fous en ferez tout ce que vous voudrez ; un titre vous assurera leur confiance, et elles ne douteront

TO PAOST

pas que votre savoir ne soit merveilleux. Dès l'abord, vous obtiendrez leur familiarité, qu'un autre attendrait inutilen^ent rendant des aimées. Pressez doucement leur bras, en leur tâtant le pouls; que votre regard soit expressif et ardent ; passez le bras autour de leur taille, comme pour sentir si elles ont des palpitations, ou s; leur corset est bien lacé.

l'écouer, riant niaisement.

Oh ! j'entends bien ; on connaît son monde....

liéPBISTOPHéLÈS.

Mon boa ami, la science est aride. L'arbre de la vie est chargé de feuilles et de fruits.

l'écolier.

Je vous jure que c'est pour moi un enchantement de vous entendre. Pourrais-je, sans importunité, me présenter une fois encore pour me pénétrer à fond de votre doctrine?

nÊPHISTOPHÉLÈS.

Je suis tout à votre service.

l'écoher.

Je ne vous quitterai pas sans vous présenter mon album ; daignez l'honorer d'un souvenir de votre main...

MÉPHISTOPBÉLiS.

Très- volontiers.

{Il écrit et lui rend le livr$,)

l'écolier, lisant.

«Vous serez semblable à Dieu, connaissant }6 bien et le mal.»

<Jl salue respectueusement et tùrt.)

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