‹ HerminieChapitre 14 sur 17 · ÉLÉONORE · texte numérisé non relu

ÉLÉONORE

Édouard ne put s'empêcher de rire.

— Qu'est-ce que tu dis de cela, fit Edmond.

—- Je dis que ça c'est pas une réponse bien encourageante.

— Toi qui connais tant de femmes, faism'en donc connaître une.

— Tu es donc toujours vacant?

— Toujours. | :

Ce fut un des toujours les plus tristes qui se soient dits.

— Eh bien, je t'en ferai connaître une.

— Vraiment?

— Oui.

— Quand?

— Aujourd’hui même.

— Blonde?

— Oui.

— Une femme honnête ?

— Parbleu! mais fort sensible.

— Tu vas me présenter?

— Tu iras seul.

— Elle me mettra à la porte.

— Tu lui donneras quelque chose de ma part. Il faut que je lui fasse un cadeau quelconque. Autant que ce soit toi qui profites de la bonne humeur qui en résultera,

Édouard entra chez Marcé, choisit un bracelet auquel il joignit cette lettre :

« Ma chère Marie, oublie ce qu'hier encore j'étais pour toi; souviens-toi toujours de ce que je serai désormais : un ami sincère et dévoué.

» Permets-moi d'offrir ce bracelet à ton bras droit; s’il n'en veut pas, qu’il l'offre à ton bras gauche.

» Celui qui te le remettra est un de mes bons amis, qui voudrait devenir un des tiens. »

— Maintenant, continua Édouard, porte cela à mademoiselle Marie, rue Vivienne, 49.

HERMINIE re:

Edmond disparut comme l’ange de la Visitation. He

Quant à Édouard, ne sachant que faire de sa soirée, il rentra de fort bonne heure, étudia de nouveau les localités, réfléchit longtemps à tout ce qui lui arrivait et s’endormit.

Le lendemain malin, il fut réveillé par le charpentier, qui lui apportait sa planche.

Ce brave homme était fort intrigué, et voulait absolument savoir ce qu’on pouvait faire d'une planche de dix pieds dans un appartement si petit. [l ne s’expliquait cela que par un amour exagéré du bois et par le besoin qu'éprouvait l’acheteur d’en avoir toujours auprès de lui. Il ne put y tenir, et demanda où il fallait mettre la planche.

— Dans le cabinet de toilette.

-- Et comment faut-il la poser?

— Droite, appuyée contre le mur.

— Si monsieur voulait me dire pourquoi

ne Re

c'est faire, nous pourrions la placer tout de suite. Si c'est pour y poser des objets lourds, — car il faut que les objets soient lourds pour que monsieur l’ait commandée si forte, — en y mettant, dessous, des supports solides …

— C'est pour faire un jeu chinois, dit Édouard. Le reste me regarde.

Le charpentier sortit.

Quelque temps après, Edmond entra.

— Quelles nouvelles ? lui demanda Édouard.

— Eh! mais, elle ne m'a pas très bien réqu. |

—- Qu'est-ce qu’elle t'a dit?

— Presque rien. Elle m'a remis cette lettre pour toi.

Édouard ouvrit et lut:

« Mon cher Édouard, je te remercie de

ton bracelet, mais quand tu voudras que tes cadeaux me fassent plaisir, il ne faudra pas me les envoyer par des ambassadeurs aussi insolemment bêtes que ton ami... »

— Parle-t-elle de moi? fit Edmond.

— Du tout! Ce sont des choses particulières.

— J'y retournerai aujourd’hui.

— Fais comme tu voudras.

La journée se passa comme toutes les journées à la fin desquelles on doit faire une chose plus importante que la veille, c’est-à-dire qu'Édouard n'avait qu'une pensée et que tous ceux qu’il rencontra passèrent devant lui comme des ombres, sans que son esprit en gardât le moindre souvenir. Les rideaux de la fenêtre voisine restèrent inviolablement fermés, et il y avait

même des moments où Édouard croyait

avoir fait un rêve et ne savait plus ce qu’il lui restait à faire. Les aiguilles de la pendule, qui devaient, selon toute probabilité, marcher si vite pour lui à partir de minuit, marchaient bien lentement pour arriver là.

Une bizarrerie de l’homme, c’est de vouloir, quand il attend une heure avec impatience, faire faire au temps un chemin aussi rapide que celui de sa pensée. Ainsi Édouard se promenait dans sa chambre, reconstruisait dans son esprit les commencements de cette aventure, s’en représentait toutes les suites possibles, rêvait tout un monde inconnu, et restait fort étonné de n'avoir mis que cinq minutes au plus pour tout cela.

Mais enfin, si lentement que semble marcher l'heure, il faut que celle qu’on attend arrive; et alors, chose assez étrange, une fois qu'elle est arrivée, toutes les choses indifférentes qu'on a faites s’effacent, et il semble qu’elle est venue bien vite.

Minuit sonna !

Édouard se mit derrière sa fenêtre, pour voir s'il apercevrait à celle de sa belle voisine quelque mouvement qui le rappelât

à la réalité.

Au bout de deux ou trois minutes, il vit le rideau se soulever imperceptiblement, :

et, comme si son cœur n’eût attendu que ce signal, il se mit à battre avec archarnement.

Édouard ouvrit sa fenêtre tout à fait.

L'autre répondit en s’ouvrant de même.

L'’obscurité était complète. Édouard s’en alla prendre la planche. Or, la planche était lourde, et ce n’était pas chose facile que de poser un pareil monument entre les deux maisons.

— Si elle allait être trop courte ! pensat-il.

Et, tout en faisant les réflexions qu'ins-

pirait la circonstance, il approcha son pont et regarda si personne ne pouvait le voir. Il s’assura que tout dormait dans la maison comme dans la nature, depuis Neptune jusqu'au portier, et 1l se mit à faire glisser son dessus de précipice sur le rebord de sa fenêtre jusqu’à ce qu’il eût touché celui de la fenêtre opposée.

Il avait eu une peine horrible pour accomplir cette manœuvre; il avait fallu qu’il appuyàât de tout son poids sur la partie de la planche qu'il tenait, pour qu'elle ne s’en allât pas, comme une flèche, donner dans les fenêtres du dessous et réveiller tout le monde. Outre qu'une pareille maladresse lui eût fait perdre tout le bénéfice de son aventure, cette chute n'aurait eu aucune excuse aux yeux des voisins. Si bizarres et si excen-

triques que soient les habitudes d’un loca-

taire, il ne peut pas faire croire qu'elles aillent jusqu'à jeter, passé minuit, des

planches de dix pieds de long et de deux pouces d'épaisseur dans les carreaux des maisons. Il n’eût guère trouvé de soutiens que chez les vitriers.

Il faut avouer, pour être vrai, que la crainte de se casser le cou était pour moitié dans l'émotion qu’éprouva Édouard lorsqu'il mit le pied sur la planche.

Comme vous pensez, il ne resta debout sur le pont mouvant que juste le temps nécessaire, et il se trouva bien vite à cheval sur la planche, qui, toute solide qu’elle était, n’en avait pas moins une certaine élasticité de tremplin, fort agréable dans un gymnase, mais fort déplaisante au dessus de quatre étages.

Enfin, comme il n’y avait plus à reculer, Édouard avança, mais avec une précaution qui prouvait tout le prix qu'il attachait à son existence.

Arrivé au milieu, il pensa à Marie, se

disant qu'il aimerait encore mieux sa vertu d'occasion, qu’il trouvait toujours au bout de quatre-vingts marches, que cette vertu toute neuve qu'il allait trouver, par un chemin plus court, il est vrai, mais bien plus difficile, et qui lui faisait faire un exercice qui devait le rendre souverainement ridicule.

Enfin 1l toucha le bord et ne put retenir un ouf! où il y avait plus de joie d’être arrivé sain et sauf, que de bonheur de voir sa maîtresse.

A peine eut-il enjambé la fenêtre, qu'il entendit la charmante voix du bal qui lui d'sait :

— Retirez la planche.

— Ah çà! se dit Édouard, ce n’est pas un amour, c'est un déménagement,

Et il se mit à retirer son chemin.

La chambre où 1l se trouva élait com-

HERMINIE sl

nana

plètement obscure, si bien qu'il restait là, étreignant dans ses bras cette planche stupide, et ne sachant où la mettre. S'il avait fait jour et qu’il eût pu voir la figure qu'il faisait, il se fût jeté par la fenêtre à l'instant même et se fût sauvé du ridicule par le terrible.

Comme 1l n’entendait rien, il se hasarda à dire :

— Où peut-on poser la planche?

Il sentit une main qui le guidait dans l'ombre, et, ayant rencontré un mur. il lui confia ce que, dans une heure ou deux, il aurait de plus cher au monde, Puis il continua de suivre cette main, qui l’attira et le tit asseoir sur une causeuse. Et alors, au milieu de l'obscurité, commença à voix basse ce dialogue historique :

— Vous tiendrez vos promesses ?

EE

— Oui.

— Savez-vous ce que je risque en vous recevant ici ?

— Savez-vous à quoi je n'expose en y venant ?

— Je peux perdre ma réputation !

— Je peux me casser le cou, mot!

— C'est si peu de chose que la vie!

— Pardon, pardon! Si vous n'y tenez pas, n’en dégoûtez pas les autres.

— Je vous l'avais bien dit, qu'il y avait un danger de tous les jours à vaincre pour me voir. Il en est temps encore, si vous ne m'aimez pas assez pour vous y exposer, rentrez chez vous- et oubliez-moi comme je vous oublierai.

— Je vous aime, fit Édouard en lui prenant les mains.

— Ma conduite doit vous paraitre étrange ; mais vous vous rappelez que je vous ai dit n'être pas une femme comme les autres, Je vous aime comme amant mais je vous

haïrais comme mari. La seule idée que quelqu'un aurait reçu d'un pouvoir plus fort que le mien le droit de m'empêcher d'être libre, serait un tourment sans fin pour moi. Vous êles mon premier amour; mais je ne vous dis pas que vous serez le dernier. Moi, je n'ai jamais aimé, je ne sais pas combien de temps on aime, et, du jour où je ne vous aimerai plus comme aujourd'hui, j'entends que nous redevenions libres tous deux; que jusque-là 1l n’y ait pas une indiscrétion de votre part, comme il n’y aura pas un doute de la mienne, et qu'une fois séparés par ma seule volonté, quoi qu'il arrive, vous cessiez de me connaitre el con- Linuiez votre route sans regarder en arrière.

— Cette femme-là prend un amant comme on prend un domestique, pensa Édouard. Voyons les gages!

—— Une autre, continua la jeune fille, se fût mariée et eût caché ses amours sous sa position nouvelle, ses amants derrière son

mari, et, aux yeux du monde, eût rendu ridicule un homme d'honneur qui lui aurait donné la moitié de sa vie et confié son nom. Moi, je ne trompe personne; je suis libre de mon amour comme de ma pensée ; je suis venue à vous parce que je vous aimais, et que, si hardi que vous fussiez, vous n’eussiez pas osé venir à moi.

— Très bien, se dit Édouard; me voilà rangé dans la classe des chiens et des chevaux.

— Une seule personne est dans notre secret; mais celle-là sera muette comme moi, parce qu'elle me doit tout, ne croit et n’espère qu’en moi, et que, du jour où elle tenterait de me perdre, elle se perdrait. Ainsi, c’est plus qu'un témoin, c’est un auxiliaire.

Si cet amour spontané et violent de la jeune fille était flatteur pour la vanité d'Édouard, la position qu’elle lui faisait ne

l'était guère pour son amour-propre ; il restait, comme il disait, dans la catégorie des animaux domestiques; il devenait pour sa maîtresse un peu plus que sa femme de chambre, un peu moins que son chien, un ‘accessoire, un hochet, un passe-temps, et on le prenait à son tour pour éteindre une passion, comme, du reste, il avait pris bien des femmes pour satisfaire un caprice.

Cependant, tout humiliant que devenait son rôle, 1l l’accepta en pensant que, du jour où 1l serait réellement l'amant de cette femme, 1l prendrait assez d'empire sur son esprit, Sinon sur son cœur, pour passer au moins de la position d’accessoire à celle d'utilité.

Édouard était de ceux qui croient que l'amour est la grande chose de la vie des femmes, et que celui qui parvient à s’emparer de cet amour devient leur maitre. Il

se trompait, surtout pour Herminie, chez qui une éducation exceptionnelle avait plus exalté l'imagination que développé le cœur.

Elle se connaissait parfaitement, et il faut dire, à sa louange, qu’elle était franche avec lai. Elle l’aimait, elle trouvait tout naturel de le lui dire, comme aussi de lui fermer sa fenêtre, du jour où elle lui fermerait son cœur. Mais, comme, tout en trouvant lamour une assez agréable distraction, elle trouvait le monde un charmant plaisir, elle ne voulait pas sacrifier le plaisir à la distraction. C'est pour cela qu’elle exigeait un silence hermétiquement gardé.

Quant à Édouard, il n'avait pas d'amour pour elle. Si c'eût été une douce et craintive jeune fille, il se fût senti fort auprès d'elle, et peut-être l'eût-if aimée, ne fût-ce que pour avoir dans sa vie un amour de roman. Si Herminie, qui bravait les pré-

(gs “à?

jugés dans le lète-à-tête, les eût bravés en face de tous; si elle l'eût pris, lui, jeune, inconnu, au mépris du monde, et en lui écrivant pour ainsi dire sur le front : « Cet homme, c'est mon amant! » il en fûl devenu fou, parce que son plaisir el sa vanité y eussent trouvé leur compte. Mais une liaison ténébreuse, accompagnée de menaces de mort à la moindre indiscrétion,

tout cela n'était pas très engageant pour

un homme habitué à des cœurs sans garnison, se rendant, comme les citadelles espagnoles, à la première attaque, et ne trouvant jamais une arme contre les assiéseants, une fois qu'ils sont devenus les maitres. Aussi n’accepta-t-il ce que lui offrait Herminie que parce que, après tout, on ne trouve pas tous les jours une belle jeune fille qui jette sur vous tout le feu de son premier amour, el parce qu'il se disait que, lui aussi, il serait toujours libre de rompre ce mariage nocturne, et de Ler-

ss HERMINIE

miner celte aventure par le dénouementqui lui conviendrait.

Il faut dire cependant que ces idées, qui devaient évidemment devenir plus précises chaque jour, ne pouvaient être d’abord qu'à l'état de vague instinct dans l'esprit d'Édouard, en présence de la jeune fille.

n l'écoutant, en prenant sa douce main, il se crut capable de tout braver pour elle, pour la femme dont le cœur lui demandait si naïivement la révélation d'un bonheur inconnu, dont l’âme se donnait à lui avec tous les élonnements et toutes les joies d'un premier amour. Elle aussi, qui avait si froidement raisonné sa passion d’abord, semblait entièrement changée; elle l’aimait oublieuse du monde et de l'avenir. Si bien qu'à rois heures du matin, à peu près, quand Édouard recommenca, pour rentrer chez lui, le même exercice qu'il avait fait pour en sortir, tout se lrouvait poélisé à

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