Livre-nous Hernani
DON RUY GOMEZ
Seigneur, en vérité, J'ai dit.
DON CARLOS, à SŒ SUite.
Fouillez partout ! et qu'il ne soit point d'aile, De cave, ni de tour...
DON RUY GOMKZ.
Mon donjon est fidèle Comme moi. Seul il sait le secret avec moi. Nous le garderons bien tous deux.
Je suis le roi !
DON RUY GOMEZ
Hors que de mon château, démoli pierre à pierre, On ne fasse ma tombe, on n'aura rien.
DON CARLOS
Prière , Menace, tout est vain ! — Livre-moi le bandit, Duc, ou , tête et château , j'abattrai tout !
DON RUY GOMEZ
J'ai dit.
DON CVRLOS.
Hé bien donc! au lieu d'une alors j'aurai deux têtes.
Au duc d'Alcah.
Jorge ! arrêtez le duc!
dona sol, arrachant son voile et se jetant entre le roi, le duc et les gardes.
Roi don Carlos , vous êtes Un mauvais roi !
DON CARLOS
Grand Dieu ! que vois-je ? doua Sol !
DONA SOL
Altesse, tu n'as pas le cœur d'un Espagnol !
don carlos, troublé.
Madame, pour le roi vous êtes bien sévère. Il s'approche de dona Sol.
Bas.
C'est vous qui m'avez mis au cœur cette colère ! Unhommedevienfangeou monstre en vous touchant. Ah ! quand on est haï , que vite on est méchant ! Si vous aviez voulu, peut-être, ô jeune fille, J'étais grand, j'eusse été le lion de Castille ; Vous m'en faites le tigre avec votre courroux. Le voilà qui rugit, madame ! taisez-vous ! Dona Sol lui jette un regard. Il s'incline.
Pourtant, j'obéirai.
Se tournant vers le duc.
Mon cousin , je t'estime.
Ton scrupule, après tout, peut sembler légitime. Sois fidèle à ton hôte , infidèle à ton roi , C'est bien.— -Je te fais grâce et suis meilleur que toi. — J'emmène seulement ta nièce comme otage.
DON l'.t'V GOMEZ.
Seulement !
-58 HERN
don a sol, interdite.
Moi , seigneur !
DON CARLOS
Oui , vous !
DON RUY GOMEZ
Pas davantage !
O la grande clémence ! ô généreux vainqueur Qui ménage la tête et torture le cœur ! Belle grâce !
Choisis. — Dona Sol, ou le traître.
Il me faut l'un des deux.
DON RUY GOMEZ
Oh ! vous êtes le maître !
Don Carlos s'approche de dona Sol pour l'emmener. Elle se réfugie vers don Ruy Gomez.
DONA SOL
Sauvez-moi , monseigneur !...
Elle s'arrête. — A part.
Malheureuse ! il le faut !
La tête de mon oncle ou l'autre!... moi plutôt !
Au roi.
Je vous suis !
don carlos , à part.
Par les saints , l'idée est triomphante ! Il faudra bien enfin s'adoucir, mon infante ! Dona Sol va d'un pas grave et assuré au coffret qui renferme l'écrin, l'ouvre et y prend le poignard qu'elle cache dans son sein. Don Carlos vient h elle et lui présente la main.
don carlos , à dofia Sol.
Qn'emportez-vous là ?
dona sol.
Rien, don carlos.
Un joyau précieux?
DONA sol.
Oui.
don carlos, souriant.
Voyons.
DONA SOL
Vous verrez. Elle lui donne la main et se dispose à le suivre, — Don Ruy Gomez, qui est resté immohile et profondément absorbé dans sa pensée, se retourne et fait quelques pas en criant,
DON RUY GOMEZ
Dona Sol ! terre et cieux !
Dona Sol !— Puisquel'homme ici n'apointd'entrail- A mon aide, croulez! armures et murailles! [les,
11 court au roi.
Laisse-moi mon enfant! je n'ai qu'elle, ô mon roi!
don carlos, lâchant la main de dofia Sol. Alors, mon prisonnier !
Le duc baisse la tête et semble en proie à une horrible hésitation, puis il se relève et regarde les portraits en joignant les mains vers eux.
DON RUY GOMEZ
Ayez pitié de moi , Vous tous ! —
11 fait un pas vers la cachette; dona Sol le suit des yeux avec anxiété. Il se retourne vers les portraits.
Oh ! voilez-vous ! votre regard m'arrête ! Il s'avance en chancelant jusqu'à son portrait, puis se retourne encore vers le roi.
Tu le veux ?
DON CARLOS
Oliî.
Le duc lève en tremblant la main vers le ressort. DONA SOL.
Dieu !
:vr::Non ! z^
Il se jette aux genoux du roi.
Par pitié, prends ma tête !
ANI
DON CAKLOS.
Ta nièce !
don ruy gomez, m relevant.
Prends-la donc ! et laisse-moi l'honneur ! don carlos, saisissant la main de dona Sol tremblante.
Adieu, duc.
DON RUY GOMEZ
Au revoir. — H suit de l'œil le roi qui se retire lentement avec doua Sol, puis il met la main sur son poignard.
Dieu vous garde , seigneur !
Il revient sur le devant du théâtre, haletant, immobile, sans plus rien voir ni entendre, l'œil fixe , les bras . croisés sur sa poitrine qui les soulève comme par des mouvements convulsifs. Cependant le roi sort avec dona Sol, et toute la suite de seigneurs sort après Jui, deux à deux, gravement, et chacun à son raYig. Ils se parlent à voix basse entre eux.
DON RUY G0ME2, à part.
Roi, pendant que tu sors joyeux de ma demeure , Ma vieille loyauté sort de mon cœur qui pleure ! Il lève les yeux, les promène autour de lui, et voit qu'il est seul. Il court à la muraille, détache deux épées d'une panoplie, les mesure toutes deux, puis les dépose sur une table. Cela fait, il va au portrait, pousse le ressort , la porte cachée se rouvre.