‹ Hernani, drame en cinq actes. With explanatory notes by Gustave MassonChapitre 66 sur 105 · ACTE IV. SCÈNE IL loà · texte numérisé non relu

ACTE IV. SCÈNE IL loà

Qu'une idée, au besoin des temps, un jour éclose,

Elle grandit, va, court, se mêle à toute chose,

Se fait homme, saisit les cœurs, creuse un sillon ;

Maint roi la foule aux pieds ou lui met un bâillon ;

Mais qu'elle entre un matin à la diète, au conclave,

Et tous les rois soudain verront l'idée esclave

Sur leurs têtes de rois que ses pieds courberont

Surgir, le globe en main ou la tiare au front.

Le pape et l'empereur sont tout. Eien n'est sur terre

Que pour eux et par eux. Un suprême mystère

Vit en eux ; et le ciel, dont ils ont tous les droits,

Leur fait un grand festin des peuples et des rois,

Et les tient sous sa nue, où son tonnerre gronde,

Seuls, assis à la table oii Dieu leur sert le monde.

Tête à tête ils sont là, réglant et retranchant, .

Arrangeant l'univers comme un faucheur son champ.

Tout se passe entre eux deux. Les rois sont à la porte,

Respirant la vapeur des mets que l'on apporte,

Regardant à la vitre, attentifs, ennuyés,

Et se haussant j^our voir sur la pointe des pieds.

Le monde au-dessous d'eux s'échelonne et se groupe.

Ils font et défont. L'un délie, et l'autre coupe.

L'un est la vérité, l'autre est la force. Ils ont

Leur raison en eux-même, et sont parce qu'ils sont.

Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire.

L'un dans sa pourpre, et l'autre avec son blanc suaire.

L'univers ébloui contemple avec terreur

Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l'empereur.

— L'empereur î l'empereur ! être empereur! — O rage I

Ne pas l'être ! — et sentir son cœur jjlein de courage !

Qu'il fut heureux celui qui dort dans ce tombeau.

Qu'il fut grand! — de son temps c'était encor plus beau.

Le pape et l'empereur ! ce n'était plus deux hommes.

Pierre et César ! en eux accouplant les deux Romes,

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Fécondant l'une et l'autre en un mystique hymen,

Redonnant une forme, une âme au genre humain,

Faisant refondre en bloc peuples et pêle-mêle

Royaumes, pour en faire une Europe nouvelle.

Et tous deux remettant au moule de leur main

Le bronze qui restait du vieux monde romain !

Oh ! quel destin ! — Pourtant cette tombe est la sienne^

Tout est-il donc si peu que ce soit là qu'on vienne?

Quoi donc! avoir été prince, empereur et roi!

Avoir été l'épée! avoir été la loi! •

Géant, pour piédestal avoir eu l'Allemagne!

Quoi! pour titre César et pour nom Charlemagne!

Avoir été plus grand qu'Annibal, qu'Attila,

Aussi grand que le monde!... — et que tout tienne là!i

Ha! briguez donc l'empire! et voyez la poussière

Que fait un empereur! couvrez la terre entière

De bruit et de tumulte. Elevez, bâtissez

Votre empire, et jamais ne dites: "C'est assez! "

Taillez à larges pans un édifice immense!

Savez-vous ce qu'un jour il en reste? — ô démence !

Cette pierre ! — et du titre et du nom triomphants ? —

Quelques lettres, à faire épeler des enfants !

Si haut que soit le but où votre orgueil aspire,

Voilà le dernier terme ! . . . . — Oh ! l'empire ! l'empire J

Que m'importe? j'y touche, et le trouve à mon gré.

Quelque chose me dit : "Tu l'auras! " — Je l'aurai.—

Si je l'avais ! O ciel ! être ce qui commence I

Seul, debout, au plus haut de la spirale immense î D'une foule d'Etats l'un sur l'autre étages. Etre la clef de voûte ; et voir sous soi rangés Les rois, et sur leur tête essuyer ses sandales ; Voir au-dessous des rois les maisons féodales, Margraves, cardinaux, doges, ducs à fleurons ; Puis évêques, abbés, chefs de clans, hauts barons ;

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