SCENE III
HEKNANI, DONA SOL.
DONA SOL
Ils s'en vont tous, Enfin I
HERNANi {cherchant à l'attirer dans ses bras). Cher amour !
DONA SOL {rougissant et reculant).
C'est... qu'il est tard, ce me semble...
HERNANL
Ange! il est toujours tard pour être seuls ensemble!
Ce bruit me fatiguait! — N'est-ce pas, cher seigneur. Que toute cette joie étourdit le bonheur?
HERNANI
Tu dis vrai. Le bonheur, amie, est chose grave. tl veut des cœurs de bronze et lentement s'y grave. Le plaisir l'effarouche en lui jetant des fleurs. Son sourire est moins près du rire que des pleurs !
DONA SOL
Dans vos yeux ce sourire est le jour.
{Hernani cherche à T entraîner vers lajx^rte. Elle rougit.)
— Tout à l'heure,
HERNANI
Oh I je suis ton esclave I — Oui, demeure, demeure I
Iâ4 HERNÂNl
Fais ce que tu voudras. Je ne demande rien. Tu sais ce que tu fais ! ce que tu fais est bien l Je rirai, si tu veux, je chanterai. Mon âme
Brûle Eh ! dis au volcan qu'il étouffe sa flamme^
Le volcan fermera ses gouffres entrouverts,
Et n'aura sur ses flancs que fleurs et gazons verts I
Car le géant est pris, le Vésuve est esclave,
Et que t'importe, à toi, son cœur rongé de lave ?
Tu veux des fleurs ! c'est bien. Il faut que de son mieux
Le volcan tout brûlé s'épanouisse aux yeux.
DONA SOL
Oh I que vous êtes bon pour une pauvre femme, Hernani de mon cœur I
HERNANI
Quel est ce nom, madame ?
Oh I ne me nomme plus de ce nom, par pitié I Tu me fais souvenir que j'ai tout oublié I Je sais qu'il existait autrefois, dans un rêve, Un Hernani, dont l'œil avait l'éclair du glaive. Un homme de la nuit et des monts, un proscrit Sur qui le mot Vengeance était partout écrit I Un malheureux traînant après lui l'anathème I M&is je ne connais pas ce Hernani. — Moi, j'aime ! Les prés, les fleurs, l,es bois, le chant du rossignol. Je suis (Jean d'Aragoh, mari de dona Sol I Je suis heureux I
DONA SOL
Je suis heureuse I
HERNANI
Que m'importe I Les haillons qu'en entrant j'ai laissés à la porte? Voici que je reviens à mon palais en deuil.
ÀOTB V, SCÈNE m. 1^
TJn ange du seigneur m'attendait sur le seuil. J'entre, et remets debout les colonnes brisées, Je rallume le feu, je rouvre les croisées, Je fais arracher l'herbe au pavé de la cour. Je ne suis plus que joie, enchantement, amour. Qu'oiv^ne rende mes tours, mes donjons, mes bastilles, Mon panache, mon siège au conseil des Castilles, Vienne ma dona Sol rouge et le front baissé. Qu'on nous laisse tous deux, et le reste est passé I Je n'ai rien vu, rien dit, rien fait, je recommence, J'efface tout, j'oublie! Ou sagesse ou démence. Je vous ai, je vous aime, et vous êtes mon bien I
Que sur ce velours noir ce collier d'or fait bien !
HERNANI
Vous vîtes avant moi le Roi mis de la sorte.
DONA SOL
Je n'ai pas remarqué. — Tout autre, que m'importe ? Puis, est-ce le velours ou le satin encor ? Non, mon duc. C'est ton cou qui sied au collier d'or I Vous êtes noble et fier, monseigneur.
{Il veut V entraîner.)
— Tout à l'heure î tJn moment! — Vois-tu bien? c'est la joie, et je pleure. Viens voir la belle nuit I
(Elle va à la balustrade.)
— Mon duc, rien qu'un moment î Le temps de respirer et de voir seulement! Tout s'est éteint, flambeaux et musique de fête. Rien que la nuit et nous ! Félicité parfaite ! Bis, ne le crois-tu pas ? Sur nous, tout en dormant, La nature à demi veille amoureusement.
U6 HBBNÀKI.
La lune est seule aux cîeux, qui comme nous repose, Et respire avec nous l'air embaumé de rose ! Regarde : plus de feux, plus de bruit. Tout se tait. La lune tout à l'heure à l'horizon montait ; Tandis que tu parlais, sa lumière qui tremble Et ta voix, toutes deux m'allaient au cœur ensemble ; Je me sentais joyeuse et calme, ô mon amant ! Et j'aurais bien voulu mourir en ce moment.
HEENANI.
Ah I qui n'oublierait tout à cette voix céleste I Ta parole est un chant où rien d'humain ne reste. Et comme un voyageur, sur un fleuve emporté, Qui glisse sur les flots par un beau soir d'été. Et voit fuir sous ses yeux mille plaines fleuries. Ma pensée entraînée erre en tes rêveries !
DONA SOL
Ce silence est trop noir. Ce calme est trop profond. Dis, ne voudrais-tu point voir une étoile au fond? Ou qu'une voix des nuits, tendre et délicieuse, S'élevant tout à coup, chantât?...
HERNANi (souriant).
Capricieuse ! * Tout à l'heure on fuyait la lumière et les chants I
DONA SOL
Le bal! — Mais un oiseau qui chanterait aux champs I Un rossignol perdu dans l'ombre et dans la mousse. Ou quelque flûte au loin!... — Car la musique est douce? Fait l'âme harmonieuse, et, comme un divin chœur, Éveille mille voix qui chantent dans le cœur I — Ahl ce serait charmant!
(On entend le bruif lointain d'un cor dans V ombre.) — Dieu ! je suis exaucée I