‹ Héro et Léandre. [Traduction de Laporte du Theil] Dessins de Pfnor, gravures de Méaulle. NoticesChapitre 1 sur 13 · Héro et Léandre. [Traduction de Laporte du Theil] Dessins de Pfnor, gravures de Méaulle. Notices · texte numérisé non relu

Héro et Léandre. [Traduction de Laporte du Theil] Dessins de Pfnor, gravures de Méaulle. Notices

Un jeune homme d'Abydos, ville située sur la rive asiatique de l'Hellespont, aimait une fille de Sestos, qui est sur la rive européenne , à l'endroit le moins large du canal. Pour voir sa

HERO ET LEAXDRE

maîtresse, il franchissait toutes les nuits à la nage l'espace qui le séparait d'elle. Dans une de ces traversées, il périt et son amante elle-même se noya de désespoir.

Tel est, en sa primitive simplicité, le fait divers d'oii est sorti le poème d'Héro et Léandre , la donnée féconde sur laquelle Musée a construit son élégant chef-d'œuvre. On a bien contesté la vérité du fait, sous prétexte que la distance à parcourir est trop considérable pour un nageur, que la violence du courant s'y oppose, enfin cent objections. Mais l'entreprise fût -elle plus périlleuse encore et plus téméraire, est-ce qu'un véritable amoureux a

HEIiO KT LEANDIiK

jamais reculé devant le danger? N'estil pas capable, dans sa folle ardeur, de surmonter des obstacles dont ne saurait triompher l'homme de sens rassis? D'ailleurs une expérience matérielle a prouvé mieux que tous les arguments que la traversée était possible. On sait en elTet que Byron, pour convaincre les incrédules, accomplit un jour le même trajet que Léandre en une heure et dix minutes. Il avait eu, il est vrai, la précaution de se faire suivre d'une barque, prête à le recueillir en cas de défaillance , ne pouvant, comme son devancier, être soutenu sur les flots par l'espoir d'une aussi douce réception.

HEUO ET LEAXDRE

Chez les anciens , tout le monde croyait à l'authenticité de la légende.

Deux géographes du siècle d'Auguste y ont fait allusion: Strabon, dans la revue des côtes de l'Hellespont, cite la tour de Héro ; Pomponius Mêla parle d'Abydos comme d'une ville autrefois célèbre parle commerce amoureux dont elle fut le théâtre. Presque tous les poètes latins ont célébré l'aventure et payé tour à tour leur tribut aux deux amants. Virgile, au troisième livre des Géorgiques, ayant à décrire les fureurs des animaux en rut, songe évidemment à Léandre, quand il s'écrie :

Quid juveiiis, m.iguum cui versât iu ossibus igneiii Diirus nmor ?

HEKO ET LEA.N'DKI;

Ce que Delille a traduit heureusement :

Quen'ose un jeune nmnnt qu'un feu brûlant dévore ?

L'insensé, pour jouir de l'objet qu'il adore,

La nuit au bruit des vents, aux lueurs de l'éclair,

Seul traverse à la nage une orageuse mer.

n n'entend ni les cieux qui grondent sur sa tête,

Ki le bruit des rochers battus par la tempête.

Ni ses tristes parents de douleur éperdus.

Ni son amante, hélas ! qui meurt s'il ne vit plus.

Ovide, pour son début en poésie, composa sur le même sujet deux héroïdes où l'on rencontre les qualités et les défauts de ce charmant conteur, un pétillement d'esprit continuel et peu de vraie passion, du Champagne frappé

HERO ET LEAXDEE

à la glace. Il a pourtant quantité de jolis vers, ne serait-ce que celui-ci :

Injiciîis ]iuineris brachia lasa lueis.

qui figure si vivement à nos yeux Léandre, au sortir des flots, reposant sur les épaules de Héro ses bras fatigués. Dans la Pharsale, quand César passe d'Europe en Asie , c il voit les gorges Thréiciennes et cette côte que l'amour a rendue fameuse et la tour de Héro sur un fatal rivage ». De même Silius Italicus, à propos de l'expédition de Xerxès, appelle l'Hellespont, le détroit de Léandre. Enfin Stace , dans un passage de ses poésies, nous montre Il la prêtresse de Sestos qui du haut

HEUO KT I.EAXDRE

de sa tour interroge sans cesse les flots avec anxiété. «

Par tous ces exemples on comprend combien l'histoire des deux amants était répandue et populaire. C'était un de ces récits qui se transmettent par la tradition orale, que les plus ignorants connaissent sans les avoir jamais appris; il suffisait d'un mot pour en réveiller aussitôt le souvenir dans chaque mémoire. Cependant il ne s'était pas trouvé jusque-là de poète qui l'eût traité d'une façon spéciale, qui lui eût soufflé la vie et la couleur, qui lui eût donné ces ailes qui font plus rapidement courir les noms du passé sur les lèvres des hommes. Pour une cause

IIERO ET LEAXDRE

OU pour une autre, ce poète ne devait surgir que dans la dernière période et, pour ainsi dire , au crépuscule de la littérature grecque. Il en est peu d'ailleurs qui soient moins connus. On ne sait absolument rien de Musée, ni le siècle , ni la ville où il est né , ni aucune circonstance de sa vie, pas même d'oùlui vient l'épithète de Grammairien que l'on accole toujours à son nom. Les premiers éditeurs, en tête de leur préface, ne manquaient jamais de le traiter de poète très ancien, « poetaB antiquissimi ». Peu à p£u cependant, à mesure que le goût s'épurait et que l'on portait dans l'exaijnen des écrits un flair plus subtil, cette opinion fut

IIERO KT I.EAXDIîE

abandonnée. Des premiers temps de la Grèce où il était censé avoir vécu, Musée s'est vu ramené d'abord au II<^, puis au IV« et même au V^ siècle après Jéfeus-Christ. Tel est du moins l'avis de Casaubon, de Heyne et de Heinrich , l'un de ses plus récents et plus heureux interprètes. Ce n'était pas celui du docte Jules Scaliger, qui rompit à ce propos bien des lances et s'obstina à confondre l'auteur du poème d'Héro et Léandre avec l'ancien Musée, poète athénien , contemporain et disciple d'Orphée , dont Virgile au Vie livre de l'Enéide, a parlé si magnifiquement.

La méprise, il faut l'avouer, était un peu forte. Que ne dirait-on pas d'un

HERO ET LEANDRK

critique de nos jours qui prendrait notre Théophile Gautier pour son homonyme , le Théophile du temps de Louis XIII, ou qui, par une erreur moins excusable encore, placerait Victor Hugo parmi les vieux trouvères dont il a si splendidement ravivé les inventions dans la Légende des siècles?

Les confrères de Scaliger le malmenèrent de la belle façon, pour s'être ainsi grossièrement trompé; sa réputation d'érudit en fut diminuée. Le dé chaînement contre lui devint si grand que son propre fils crut devoir protester lui-même et marquer son dissentiment : « Je n'adopte pas sur ce point dit-il, le jugement de mon cher père.

IIEIÎO ET LEAXDUE

que ces pointes et ces fleurs de rhétorique avaient tellement séduit qu'il n'hésite pas à mettre Musée au-dessus d'Homère : Neque in hoc sequimur optimi pàrentis nostri judicium, quem acumina illa et flores declamationis ita ceperunt. ut non dubitarit eum Homero praeferre. » Gardons-nous de prendre au pied de la lettre et d'accepter, dans ce qu'elle a de sévère et d'excessif, la décision du fils de Scaliger. Sans doute Musée , écrivant au milieu d'un monde plus sensible au brillant de l'esprit qu'aux beautés naturelles et nues, a cédé parfois au goût d'alentour. Il se ressouvient trop d'Ovide et de Callimaque, attentif comme eux à

relever chaque détail par la grâce, la délicatesse et les coquetteries de l'expression. N'arrive pas qui veut à une époque vierge, où l'on puisse à volonté être grand, simple et naïf. Mais avec quel art ne voile- 1- il pas ces légers défauts! Son vers facile, gracieux et coulant, plein de flamme et d'énergie, peint à ravir les mouvements tumultueux où nous entraîne la fougue du désir et communique au récit un intérêt qui va toujours croissant. A travers son élégante harmonie circule une fraîcheur délicieuse qui tient à la vérité des sentiments, mais aussi à la pureté de la source hellénique. Chacun de ses tableaux est enlevé avec vi-

nERO ET LEA.VDlîK

gueur, tout court à l'événement; le seul reproche qu'on soit tenté de faire au poème, après l'avoir lu, c'est de finir trop vite, et l'on souscrit volontiers à l'éloge qu'en a fait Musurus de Crète, lorsqu'il dit qu'il fut achevé par les divines mains de l'Amour.

Si quelqu'un pourtant, au contact de l'ardente et fiévreuse peinture d'où sont bannies la chasteté et ces tendresses délicates qui nous charment dans des œuvres modernes, telles que Paul et Virginie, par exemple, était tenté de préférer ces fruits plus nouveaux et mieux appropriés à notre goût, cela nous étonnerait peu. Ne faut-il pas un certain effort d'esprit et comme un

HEito i:t i.eandhk

dépouillement volontaire pour se plaire franchement aux libertés du génie grec?

C'est dans le texte seulement que l'on peut goûter toutes les grâces de l'original et respirer l'antique parfum; aucune traduction n'en saurait rendre la suavité ni la fleur exquise. Mais ce plaisir délicat n'étant accessible qu'à un petit nombre d'esprits favorisés, nous avons, pour suppléer à l'insuffisance commune , remplacé le poème de Musée par deux versions françaises, l'une en vers, celle de Clément Marot, qui par son enjouement et sa naïveté lutte souvent avec bonheur contre la difficulté; l'autre en prose, celle de La

IIEHO KT LEAXDHE

porte du Theil ' qui est d'une fidélité scrupuleuse, et peut donner à ceux qui n'entendent pas le grec une idée du génie de cette langue, étant d'un écrivain qui en connaissait les nuances les plus délicates et les plus légères et qui usait de toutes les ressources de la sienne. Nous l'avons préférée à des traductions plus récentes, où l'on s'efforce de serrer le texte d'aussi près que possible et de montrer à nu la pensée et la forme de l'original. 11 ne nous parait pas que ces tentatives, si méritantes qu'elles soient , aient eu Jusqu'à présent le succès que l'on

1. Xé à l'.tiis le 13 juillet 1742 et mort dam l:i mûme Tille le 28 mai 1815.

s'en était promis. Le public ne mord pas volontiers à ces phrases dures et rauques, à demi barbares et qui ne sont plus ni françaises ni grecques. Dans un tel travail, la qualité que l'on réclame avant tout, c'est l'agrément; ce n'est rien d'être archaïque et littéral, si vous oubliez d'être lisible.

LAPURTE DU TIIEIL

Muse, chante ce (lambeau, confident des larcins de l'amour; et ce nageur nocturne, que l'hymen attendait au delà des mers : chante ces plaisi.-s clandestins, que jamais l'immortelle Aurore n'éclaira : chante Abydos et Sestos, où les noces de Héro n'eurent de témoin que la nuit.

ET LEAXDUE

J'entends nager Léandre, et pétiller ce flam beau, étendard de l'Amour, messager de Vénus, ordonnateur des noces furtives de Héro ; flambeau, qu'après cet office nocturne Jupiter aurait dû placer dans la voûte étoilée, sous le nom d'astre propice aux amours, puisqu'il fut le complice d'une tendre fureur, puisqu'il annonça fidèlement les ordres d'une amante inquiète, jusqu'au moment où s'éleva le souffle impétueux d'un vent ennemi. 'Viens donc, ô Muse, et déplore avec moi le sort, qui, d'un seul coup, éteignit ce fanal et perdit Léandre.

Aux bords de la mer, en face et proche l'une de l'autre, sont les villes de Sestoset d'Abydos. C'est là qu'Amour, tendant son arc, d'un seul trait lancé sur les deux cités, blessa un jeune homme et une jeune beauté. Le charmant Léandre, la tendre Héro ; c'étaient leurs noms : tous deux pareils, tous deux astres brillants de leur ville. L'une demeurait à Sestos ; l'autre habitait dans Abydos. Passant, qui que tu

IlERO ET LEA.NDKK

sois, cherche la loup d'où la jeune Héro, le fanal à la main, guidait son amant; cherche le détroit retentissant de l'antique Abydos, où l'onde murmure encore du destin de Léandre. Mais, comment Lêandre, fixé dans Abydos, brûla-t-il pour Héro ? comment l'en flamma-t-il à son tour?

Issue du sang des dieux, la charmante Héro servait de prétresse à Cypris. Nouvelle Cypris, mais ignorant les plaisirs de l'hymen, elle habitait, loin de ses parents, une tour voisine de la mer. Sage et modeste, jamais on ne l'avait vue se mêler avec les femmes assemblées, ni danser avec les compagnes de son âge; elle voulait éviter les propos malins d'un sexe Jaloux; car toujours les femmes ont jalousé la beauté. Craignant Vénus et le carquois brûlant de son fils, sans cesse elle priait la déesse, et souvent, par des dons, tâchait de désarmer l'Amour. Hélas! elle n'échappa point à ses traits enflammés.

HERO ET LEANDKE

Bientôt revint le jour où l'on célèbre dans Sestos Adonis el Vénus, jour solennel, où les étrangers accourent dans cette ville de toutes parts, des îles que la mer couronne, des côtes de l.'Hémonie et des rivages de Chypre. Les femmes alors désertent Cythère, et les monts odorants de la Syrie ne voient plus de jeunes filles danser sur leur cime. Nul des habitants des lieux d'alentour, de la Phrygie, d'Abydos, surtout, nul jeûna homme sensible à l'amour ne manque à cette fête, et, sitôt que le retour en est annoncé, tous arrivent dans Sestos, moins empressés de sacrifier aux dieux que de voir les jeunes beautés qu'attire ce grand jour.

Déjà l'aimable Héro s'avance dans le temple. De son charmant visage part l'éclair de sa beauté : c'est l'astre argenté de la nuit qui se lève. Pareille au bouton nuancé de la rose, sa joue d'albâtre se colore d'un tendre incarnat. Au travers de la gaze blanche qui la

HEKO KT I.KAMIKK

couvre, sa peau vermeille paraîi un champ de roses nouvelles. Elle marche, el sous ses pas il semble que des roses vont éclore. Mille grâces brillent, sur sa personne. Les poêles Jadis n'ont compté que trois Grâces, quelle erreur! l'œil seul, l'œil riant de Héro pétille de cent grâces. Certes ta prétresse, ô Cypris, était digne de toi.

Telle, effaçant toutes les belles, la prêtresse de Vénus parut elle-même une autre Vénus. Déjeunes et tendres cœurs en furent bientôt épris, et tous brûlent déjà d'obtenir ses faveurs. A chaque pas qu'elle fait dans ce temple superbe, les yeux, les esprits, les cœurs volent après elle. L'un cède à son ravissement et

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s'écrie : " J'ai vu la ville de Lacédémone , Sparte, où se dispute le prix de la beauté, mais je ne vis jamais tant de majesté, de fraîcheur et d'appas. Déesse de Cythère, ne serait-ce point la plus jeune de les Grâces? Je la fixe et fatigue mes yeux, sans me rassasier de la voir. Puissé-je la posséder un instant et mourir aussitôt! Qu'elle partage ma demeure et ma couche et je n'envie rien à l'Olympe. Ou, si c'est trop de prétendre à ta prêtresse, donae-moi donc, ô Cypris, une épouse qui lui ressemble. ■> Ainsi disait l'un, tandis qu'un autre, non moins épris de tant d'attraits, cachait avec soin sa blessure.

Pour toi , malheureux Léandre , à peine as-tu vu cette fatale beauté, soudain un trait brûlant t'a percé. Tu ne languiras point dans un secret martyre ; il te faut mourir ou posséder Héro. Le feu du désir s'allume chez loi aux étincelles de ses regards, ton coeur

IIEIIO ET LEANDIiK

s'embrase, une flamme inextinguible le dévore. Car le trait que lance une beauté parfaite est plus rapide que la flèche ailée : il frappe l'œil, et de l'œil il pénètre et s'enfonce dans le cœur.

L'étonnement, la crainte, la honte et l'audace s'emparent de lui tour à tour. Tant de beauté l'étonné, la crainte fait palpiter son cœur, la honte le retient, mais l'audace se soutient par l'amour, la honte est vaincue. D'un pas tranquille, il s'avance en face de la prêtresse et jette sur elle un coup d'œil flatteur, expression muette qu'entendit trop bien un jeune cœur. Héro comprend le désir du séducteur et s'applaudit de ses charmes ; elle soulève souvent le voile qui couvre ses appas et répond à Léandre par des regards furtifs qu'elle détourne aussitôt. Il triomphe ; la belle a connu son amour et ne l'a pas dédaigné.

Tandis qu'il épie l'instant de l'aborder sans

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témoin, le soleil vers les portes du couchant entraîne enfin la lumière et l'astre du soir amène l'ombre épaisse qui le suit. Dès que la nuit a déployé son voile ténébreux , devenu plus hardi, il s'approche de Héro, et pressant amoureusement ses doigts de rose, ne s'explique encore que par un soupir. Héro ne dit rien et, d'un air courroucé, retire sa belle main. Il laisse calmer ce premier mouvement de colère; mais bientôt, plus téméraire encore, il la saisit par son précieux manteau et l'entraîné au fond du sanctuaire. La timide prêtresse le suit lentement, comme à regret, et du ton menaçant ordinaire à son sexe :

" Etranger, quelle est ton audace! Malheureux, où veux-tu m'entraîner? Sors de ces lieux, laisse-moi, redoute la vengeance d'une famille puissante. Ojses-tu donc attenter à la prêtresse de Vénus? Oses-tu porter la main sur une Vierge? "

Kl l.hAMMiK

Telles élaienl ses menaces, langage accoutumé des jeunes filles. Mais son courroux annonçait sa défaite; car dès qu'une femme menace un amant, le triomphe de Vénus est prochain.

Léandre le sait; il se livre aux transports du désir et, couvrant de baisers son cou d'albâtre :

■I 0 ma seconde Vénus, lui dit-il, ô ma seconde Minerve, car tu n'es pas une mortelle, mais une fille du dieu de l'Olympe, heureux celui qui t'a donné l'être! heureuse celle qui t'a mise au jour! trois fois heureux le sein qui t'a porté! Ecoute ma prière, prends pitié d'un amant vaincu par tes charmes.

" Prêtresse de Vénus , viens l'initier aux amoureux mystères de la déesse. Est-ce aux vierges à servir Cypris ? Non, les vierges ne plaisent point à Cypris. Veux-tu connaître ses fêtes aimables et ses orgies? l'hymen et le lit nuptial te les apprendront. Tu chéris Vénus;

HKKO ET LEANDllK

reconnais donc aussi le doux empire des cfiarmanls amours. Reçois Ion suppliant, ou, si lu veux, ton époux , victime que l'Amoup t'amène percé de ses traits. Ainsi le dieu léger qui porte un caducée d'or engagea l'audacieux Hercule dans les fers de la fille d'Iardan. Pour moi, ce n'est point l'éloquent Hermès, c'est Vénus qui me conduit à tes pieds. Songe à la nymphe d'Arcadie, la superbe Atalante. Fière de sa virginité, elle dédaignait la couche de l'amoureux Mélanion ; Vénus s'en ofTensa et bientôt Atalante languit pour celui qu'elle avait méprisé. Obéis, chère Héro ; crains Vénus et sa haine. »

Il dit et, par ces mots qui respiraient l'amour, il séduisit bientôt cette beauté d'abord si Tarouche.

Héro interdite, les yeux, fixés vers la terre, rougit, couvre son visage de son voile, fait quelques pas incertains et, d'un air modeste, ramène souvent son manteau sur ses épaules.

HERO ET LEAXDRE

signes certains de sa défaite, car le silence et l'embarras sont l'aveu des belles qui se rendent. Déjà le trait cruel et doux a porté; une flamme rapide s'est glissée dans son cœur, et les grâces de son amant la ravissent.

IJJ

Tandis qu'elle tient ses regards baissés, Léandre, d'un œil égaré par l'amour, parcourt avidement tous ses charmes. Enfin, d'une voix timide et, laissant échapper des larmes qu'arrachait la pudeur, elle lui répond :

'< Etranger, quel marbre n'annoUiraient point

tes discours? Qui l'a donc appris cet art séducteur? Hélas! qui l'a conduit dans ma patrie ? Mais lu parles en vain. Quoi donc ! étranger, errant, inconnu, tu prétends à mes faveurs! Nous ne pouvons former un hymen légitime; jamais il n'aurait l'aveu de mon père. Voyageur, si lu prolonges ici ton séjour, crois-tu dérober à tous les yeux un amour clandestin? Non, les hommes sont trop médisants, et la faute commise dans l'ombre paraît bientôt au grand jour. Mais dis, quel est ton pays, Ion nom? Tu sais le mien, il n'est que trop connu. Une tour fameuse, élevée jusqu'aux cieux, est ma demeure ; c'est là qu'avec une seule esclave j'habite, devant Seslos, des rivages escarpés où je n'ai de voisins que la mer; ainsi le veulent des parents sévères. Là ne viennent jamais danser ni les jeut)es hommes ni les filles de mon âge, mais nuit et jour retentit à mes oreilles le bruit d'une onde agitée

JIEnO ET I.KAXDRE

par les venls. » A ces mois, elle abaisse son voile sur ses joues de rose ; la pudeur reprend ses droits et lui fait accuser sa Taiblesse.

Léandre, pressé de l'aiguillon brijlanl du désir, songe à faire triompher l'amour. Ce dieu rusé, s'il nous blesse, guérit aussi nos plaies. Vainqueur irrésistible, il éclaire les cœurs dès qu'il les a domptés. Ainsi lui-même alors inspirant Léandre, le séducteur, après un long soupir, répond : " Oui , charmante fille, pour loi je traverserai les flots courroucés; la mer fiit-elle intraitable et bouillonnante de feux. Si je dois partager ton lit, craindrai-je la tempête ou le bruit retentissant de l'onde mugissante? Non, non; mais chaque nuit, porté sur les eaux, ton amant saura passer à la nage le rapide Hellespont; car je demeure dans Abydos, proche et vis-àvis de ta ville. Seulement, du haut de ta tour, voisine des murs, montre-moi le soir un fa-

IIERO KT LEANDHI-;

nal : guidé par cet astre, je serai le navire de l'Amour. Les yeux fixés sur celle éloile, je n'observerai ni le coucher du Bouvier, ni le fier Orion, ni la queue toujours sèche de l'Ourse, et j'aborderai au port désiré de la patrie.

" Toi , chère amante, prends garde que le vent impétueux, éteignant ce flambeau, ce guide lumineux de qui mesjours dépendront, ne me fasse à l'instant perdre la vie. Tu me demandes mon nom, je suis Léandre, l'époux de l'adorable Héro. >■

Ainsi projetèrent-ils une union clandestine et nocturne; ainsi se jurèrent-ils que, fidèles au message de l'hymen, au signal du flambeau, l'une ferait luire ce fanal, l'autre soudain traverserait les flots. Après s'être promis de veiller pour l'amour, il fallut malgré soi se quitter. Héro rentre dans sa tour; Léandre , pour ne point s'égarer le soir, en remarque les abords , et regagne les

IlEUO KT LKAXDKE

murs élevés de l'antique Abydos. Combien de fois brillant, d'entrer dans la carrière amoureuse, leurs vœux hâtèrenl-ils le retour de la nuit?

EnTin, étendant son voile ténébreux, elle apporta le sommeil aux hommes, mais non à l'amoureux Léandre. Seul, sur les rivages bruyants de la mer, attendant le courrier de l'hymen, il cherchait des yeux le signal lointain de ses plaisirs, le trop funeste flambeau. Héro, dès qu'elle voit l'ombre noire chasser la lumière, allume le fanal. Soudain s'embrase le cœur de l'impatient Léandre; il brûle en même temps que le flambeau. Toutefois sur la rive, le retentissement des vagues bondissantes l'effraye un instant, mais bientôt, ranimant son audace il s'excite en s'adressant ces mots à lui-même :

" L'amour est terrible et la mer implacable, mais la mer n'a que des eaux, et l'amour a des feux qui me consument. Cède à

les feux, ô mon cœur, el ne redoute point les eaux. Cours au plaisir: que crains-tu des flots? Ignores-tu que Cypris est la fille des ondes? elle peut apaiser el la mer et mon mal. >i

Il dit et, sans plus tarder, dépouillant ses habits, les attache sur sa tète, s'élance du rivage el se plonge dans les flots. Il nage vers le fanal étincelant, et lui-même est son navire, son rameur el ses voiles.

Héro , du haut de sa tour élevée, tenant le flambeau, chaque fois que s'élevait le souffle ennemi des vents, le larantissait de sa robe. Enfin Léandre, après mille efforts, aborde au rivage. Elle accourt au-devant de lui, l'amène à la tour hors d'haleine el dégouttant d'écume, l'embrasse en silence sur le seuil de la porte et l'introduit dans celte retraite virginale qui s'ouvrait à l'hymen. Là elle l'essuie, le parfume d'essences et de roses, chasse l'odeur de la mer, l'entraîne encore tout haletant sur

IIEKO KT I.EANDlîK

un duvet moelleux et, l'enlaçant de ses bras, exprime ainsi sa tendresse :

" Époux qui viens de souffrir ce que jamais époux n'a souffert , assez tu as lutté contre l'onde amère et l'odeur suffocante des vagues agitées; oublie dans mon sein tes fatigues. »

lY

Elle dit : Léandre lui délie sa ceinture ; le doux mystère de Vénus eslaccompli. Hymen réel, mais sans pompe ; coucher nuptial, mais sans hymnes. Point d'invocation des poètes à Junon, point de (lambeaux brillants ni de danses légères autour de la couche; point de père ni de mère vénérable qui chantent

HElîO ET LE ANDRE

l'hyménée. Mais le silence, dans cette heure du plaisir, avait dressé ce lit et préparé celte couche ; l'ombre seule para l'épouse et la fête se célébra sans concerts. La nuit présida toujours à ces noces; jamais l'aurore ne vil Léandre dans ce lit où il entra si souvent. Chaque matin, plus désireux encore que rassasié de plaisirs, il retournait à la nage dans sa patrie et la modeste Héro, fille le jour, femme la nuit, trompait ainsi ses parents. Que de fois ces amants conjurèrent-ils le soleil de précipiter sa retraite!

Ainsi forcés à cacher leur amour, ils goijtaient en secret les plaisirs de Vénus. Mais ce temps fut bien court et ce bonheur mal assuré dura peu. Bientôt la saison glaciale des hivers amène les plus horribles tempêtes ; de noirs tourbillons, s'engouffranl au fond des mobiles abîmes, ébranlent les humides fondements delà mer. Déjà, redoutant l'orageu-x et perfide élément, le nocher, dans l'un et

i; 1 l.KASDl'.K

l'aulre porl, a relire son vaisseau. Léandre seul, l'audacieux Léandre, n'est point arrêté par l'orage, et l'impiloyable, le funeste fanal qui . du haut de la tour, lui donne le signal accoutumé du plaisir, l'excite à braver les Ilots courroucés. Mais toi , malheureuse Héro, ne devais-tu pas, à l'approche des hivers, te priver de Léandre et ne plus faire luire cet astre passager de l'hymen ? Hélas ! le destin et l'amour en ont ordonné; un charme fatal t'entraîne et tu montres à ton amant le flambeau, non plus de l'amour, mais de la mort.

Il était nuit, temps où les vents plus fou gueux, par leur souffle orageux excitant la tourmente, fondent tous ensemble sur les rives du détroit. Toutefois Léandre, brillant de revoir son épouse, s'élance sur le dos bruyant de la mer. Déjà les flots s'accumulent et les eaux s'amoncellent; les vagues s'élèvent aux nues, les vents se combattent et résonnent

IIERO ET LEAXDHK

de toutes parts, Zéphyrs gronde contre Eurus. et Borée menace Notus avec d'affreux sifflements; un bruit épouvantable retentit sur les ondes.

Dans cette cruelle tempête , Tinfortuné Léandre, tantôt invoque la déesse née au sein de l'onde ou le dieu même de l'humide élément, tantôt rappelle à Borée sa charmante Orythie ; mais les dieux sont sourds, l'amour n a pu fléchir les Parques. Battu des flots qui l'assaillent de toutes parts, il. erre à leur gré. Bientôt ses jambes se lassent et ses bras fatigués refusent de se mouvoir. L'onde impétueuse entre dans sa bouche; il boit à longs traits l'amer et funeste breuvage; enfin le vent cruel éteint l'infidèle fanal et Léandre perd à la fois son amour et la vie.

Héro, dans l'attente, l'œil toujours ouvert, repassait en son cœur mille pensées accablantes. Le jour vient et son amant n'a point paru ; elle promène ses regards sur le vaste

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dos de la mer, croyant que, peul-élre, le fanal éleinl, il s'est égaré ; elle le voit au bas de sa demeure tout déchiré par les rocs. A cet as pect, elle arrache le voile délicat qui couvre son sein et se précipite du haut de la tour.

Ainsi mourut Héro sur le corps de son amant et le trépas même ne put les séparer.

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