‹ Héro et Léandre. [Traduction de Laporte du Theil] Dessins de Pfnor, gravures de Méaulle. NoticesChapitre 2 sur 13 · MAROT AUX LECTEURS · texte numérisé non relu

MAROT AUX LECTEURS

A peine esloit la preseitle histoire hors de mes mains (lecteurs débonnaires) que je ne sçay quel avare libraire de Paris, qui la guettait au passage, la treuva et l'emporta tout ainsi qu'un loup affamé emporte une brebiz, puis me la va imprimer en bi£er}e du Palais, c'est asçavoir en belle apparence de papier et de lettre, mais les vers si corrompuz et le sens si desciré, que vous eussiez dict que c'esloit la diite brebiz eschappée d'entre les dents du loup: et qui pis est, ceulx de Poictiers, trompez sur l'exemplaire des autres, m'en ont faict autant. Quand je vey lefruict de mes labeurs ainsi

IIERO ET LEANDKE

accoustré, je vous laisse à penser de quel cuenr je donnay nu diable monsieur le babouin de parisien , car à la vérité il semblait qu'il eusl autant pris de peine à gasler mon livre que moy à le bien traduire. Ce que voyant, en passant par ta noble ville de Lyon , je priay ma'istre Sebastien Griphius, excellent homme en l'art de l'imprimerie, d'y vouloir mettre la main ; ce qu'il afaict,etlevous a imprimé bien correct, et sur la copie de l'autlieur, lequel vous prie (^pour vostre contentement et. le sien') si avez envie d'en lire , de vous arrcster à ceutx-cy. Dieu tout-puissant soit toujours vostre garde. De Lyon, ce 20' jour d'octobre 1541-

HLRO ET LEANDER

Muse, dy moy le flambeau qu'on feil luyre Pour les amours secrètes mieulx conduire Dy moy l'amant qui, nouant en la mer.

AUoit de nuict les nopces consommer Et le nocturne embrassement receu Qui d'Aurora ne fut onc apperceu

Ne descouverl. Declaire moy au reste

Les murs d'Abyde, et la grand tour de Seste.

Là où Hero par amour tant osa,

Que Leander de nuict elle espousa.

J'oy Leander desja nouer, ce semble, El flamboyer le flambeau tout ensemble : Flambeau luysanl annonçant la nouvelle De seure amour, et qui d'Hero la belle Toute la nuict la fesle décora, Quand le doulx fruict des nopces savoura Flambeau d'amour, le signal mis exprès, Que Juppiter devoit planter auprès Des astres clers, pour le hault bénéfice D'avoir si bien de nuict faict son office, Et le nommer l'estoille bien heureuse, Favorisant toute espouse amoureuse ; Car il servit Amour en ses négoces:

Et si sauva cestuy là qui aux nopces Alla et vint par les undes.souvenl, Ains que le fort et trop malheureux vent Se fut esmeu. Vien donc, ma Muse, affin

HEIIO LT I.EAXUltK

De me chanter le louljusqu'à la fin, Qui telle fut, que par un dur esclandre Elle estaingnit le flambeau et Léandre.

Seste jadis fut ville fréquentée ; Vis à vis d'elle Abyde estoil plantée.

Et entre deux floloit l'eau de la mer. En ces deux lieux Cupido, dieu d'aymer, Tira de l'arc une mesme sagette, Rendant d'un coup à ses flammes subjecle Une pucelle et un adolescent Nommé Léandre, agréable entre cent, Et l'autre Hero, pucelle desja meure, plie faisoit en Seste sa demeure, Luy en Abyde, et furent en leurs ans Des deux citez les deux astres luysans, Pareilz entre eulx. Je te supply, lecteur, Quand par la mer seras navigateur, Fais moy ce bien (si passes là autour) De l'enquérir d'une certaine tour Là où Hero (un temps fut) demouroil.

Et des creneaulx à Léandre esclairoit.

HEHO V.r LKANDHK

De demander mesmemenl le souvienne La mer bruyant' d'Abyde l'ancienne, Qui en son bruyl plainct encores bien fort De Léander el l'amour et la mort.

Mais dont advint que Léander, estant En la cité Abydaine habitant.

Fut amoureux d'Hero, jeune pucelle, Jusques à vaincre enfin le cueur d'icelle?

Hero, jadis, pleine de bonne grâce.

Née de riche et de gentille race, Estoit nonnain à Venus dédiée.

Et se tenoit, vierge et non mariée, En une tour dessus la mer assise, Où, ses parens, bien jeune, l'avoienl mise. C'estoit, de vray, une Venus seconde.

Mais si honteuse et chaste, que le monde Luy desplaisoit, et tant s'en absenta, Qu'onc l'assemblée aux femmes ne hanta.

Et davantage, aux lieux jamais n'alloil Où la jeunesse amoureuse balloit, Ny aux festins, ny à nopces aucunes.

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IIERO ET LEANDUK

Les femmes sont voulunliers envieuses.

Mais humblement elle faisoil sans cesse

Veuz et offrande à Venus la déesse.

Souvent aussi alloit sacrifier

A Cupide, pour le pacifier,

Non moins craingnantsa trousse trop amere

Que le brandon de sa céleste mère;

Mais pour cela ne sceut finablement

Les traictz à feu éviter nullement.

Orestoient jà les moys et jours venus Que Sesliens celebroient de Venus La grande feste, et du bel Adonis.

Là vindrent lors les peuples infinis 0(ii habitoient les petites et grandes Isles d'autour; tous y vindrent par bandes. Du fons de Cypre à la cerimonie Vindrent les uns, les autres d'Hemonie.

Femme du monde en toute Cytherée N'est en faubourg ne cité demourée; N'y eut danseur n'y autre demeurant Dessus Lyban, le mont bien odorant.

HERO ET I.EANDliE

En évitant des femmes les rancunes ; Car pour raison des beautez gracieuses Ne Phrygien (tant aymast le séjour) Qui ne courust veoir la feste ce jour. Tous ceulx dAbyde, aux Sesliens voisine, Tous jouvenceaux qu'Amour tient en saisine Y sont venuz : car voluntiers ilz vont Là où l'on dit que les festes se font, Plus pour y veoir des dames les beautez Que pour offrir leurs dons sur les aulelz.

Dedans le temple où se faisoit la feste Hero marchoit en gravité honnesle.

Rendant partout de sa face amyable Une splendeur à tous yeulx agréable.

Telle blancheur au visage elle avoil Que Cynthia, quand lever on la voit; Car sur le hault des joues paroissoient Deux cercles ronds, qui un peu rougissoient Comme le fond d'une rosf nayfve, Mesié de blanche et rouge couleur vive. Vous eussiez dict ce corps tant bien formé

lIKIiO KT [,EANDI!E

Sembler un champ de roses loul semé, Car par dessus sa blancheur non pareille La vierge estoit de membres si vermeille, Qu'en cheminant ses habilz blancz et longs Monslroienl par foys deux roses aux lallons. D'elle au surplus sorloienl bien apparentes Grâces sans nombre, et toutes différentes. Vray est qu'en tous trois Grâces nous sont paino- Des anciens : mais ce ne sont que faine tes, [tes ■Veu que d'Hero un chascun œil friant Multiplioit cent grâces en riant, Si que Venus (si trop ne me deçoy) Avoit trouvé nonnain digne de soy.

Ainsi passant de beauté toutes celles Qu'on eslimoit en son temps les plus belles. L'humble novice à Venus bien décente Apparaissoil une Venus récente; Dont il advint, quand ainsi se monstra. Qu'aux tendrescueurs des jouvenceaulx entra. Et n'en fut un qui n'eust en son courage Désir d'avoir Hero par mariage.

HEItO El- l.EAXDIiK

Chascun l'admire et chascun la contemple. Si qu'en allant çà et là par le temple, L'œil et le cueur de tous ceulx qui la veirenl (Où qu'elle allasl) tout le jour la suyvirent. Et un jeune homme entre autres esloit là. Qui en ce poinct tout esbahy parla ; « J'ay plusieurs foys veu Sparte la cité, Lacedemone ay par tout visité, Là où on oyt, par manière d'esbat, Sur les beautez chascun jour main débat; Mais telle fille encores n'ay je veue, Qui soit de grâce et beauté si pourveue. Peult estre aussi que "Venus en ces places A faict venir quelc'une des trois Grâces. Certes, lassé de regarder je suis, Mais de la veoir saouler je ne me puis. Content serois d'estre en terre boulé Après avoir au lict d'Hero monté; El dieu du ciel eslre ne.vouldrois mye, L'ayant chez moy pour espouse et amye.

Helas! Venus, si c'est chose odieuse

IIEIÎO ET I, K A X D 1! li

Que de loucher à ta religieuse,

A tout le moins avecques moy assemble

Par mariage une qui luy ressemble. »

Ainsi disoient mainlz gracieux et doulx Jeunes amans. Mais un autre sur tous, Taisant son mal, hors du sens se jectoit Pour la beauté qui en la vierge estoit. O Leander, qui tant souffris, si est ce Qu'après avoir veu la demy déesse Tu ne voulois soubz l'aguillon d'aymer Couvertement ta vie consommer, Aincoys, estant à l'improviste attainct Des traicts chargez d'un feu qui ne s'estaincl Tu n'eusses eu de vivre patience Sans de la belle avoir expérience. [fort

Aux raiz des yeulx creut le brandon plus D'amour cruel, dont par le grand effort Impétueux de la (Ïambe invincible Brusloit sans fin le povre cueur paisible.

Aussi beauté excellente bien née En femme honneste et non contaminée

IIERO ET T.EANURE

Aux hommes est plus aiguë et perçante Que Iraicl volant tiré de main puissante : L'oeil est la voye, et quand frappé se sent, La playe coule, et doicl au cueur descend. Si devint lors l'amant dont je vous compte Ravy, tremblant, tout honteux et sans honte ; Du cueur trembla : honte le tenoit pris. Ravy estoit en beauté de tel prix; Finablement, amour l'a tant dompté, Que de honteux le rendit eshonté.

Par amour donc de soymesmes cherchant A n'avoir honte, il s'en alloil marchant Tout pas à pas, et print l'audace après De costoyer la vierge d'assez près; Puis de travers tourne de bonne grâce Ses yeulx tous pleins d'amoureuse fallace. Et l'induisant par signes sans mot dire A désirer la chose qu'il désire.

Incontinent qu'elle se veit aymée, Bien ayse fut, se sentant/ estimée, Et plusieurs foys tout bellement baissa

iiErio F.r i.KAXDni

Sa belle Tace, el puis la redressa,

Guignant de l'œil Léander doulcement',

Qui en son cueur fui ayse grandement

De ce qu'Hero son amour entendit.

Et l'entendant point ne se defTendit.

Donques tandis que son heure opportune

Il espyoit pour suivre sa fortune,

Le clair soleil vers Occident liroit.

Et peu à peu sa clarté retiroit.

Si que Vesper on veit de l'autre part,

Qui jà du jour tesmoignoit le départ,

Parquoy, voyant le jouvenceau Léandre

De toutes parts les ténèbres s'espandre,

Plus hardiment d'elle s'approcher ose.

Et .luy serra les doigts plus blancs que rose,

En souspirant; et elle sans mot dire

Comme en courroux sa main blanche retire.

Dès qu'il sentit aux gestes la pensée

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