‹ HérodoteChapitre 22 sur 35 · XVI · texte numérisé non relu

XVI

les notions géographiques des anciens ; que, par exemple, au VI® siècle, les Grecs d'Asie Mineure savaient sur le Nord-Ouest de l'Europe des choses qu'au siècle suivant, Hérodote ignorait ou contestait; par contre, il savait que la Caspienne est une mer fermée, tandis que, plus tard, on en revint à la vieille conception qui en faisait un golfe de la Mer Extérieure. Du reste, il faut^ distinguer entre l'expérience acquise par les navigateurs, qui avaient des buts prati(iues et n'étaient pas disposés à divulguer les sources de leurs profits, et les connaissances scientifiques. On ne peut guère douter de l'importance du commerce de l'or d'Ophir ; pourtant le pays d'où il provenait est resté mystérieux. Tout ce que nous savons du commerce du même métal sur la côte occidentale d'Afrique se réduit à quelques lignes d'Hérodote, qui en avait très vaguement entendu parler.

Les Phéniciens, de retour en Egypte, remirent-ils à Néchao, ou à son successeur, un rapport détaillé sur leur voyage ? Nous l'ignorons. En tout cas, l'antiquité ne connut pas ce document, s'il exista jamais. Hérodote ne sait évidemment rien de plus sur l'expédition que ce qu'il en dit. On ne doit donc pas invoquer contre la réalité du périple le fait que ni lui, ni d'autres n'en ont tiré aucun profit scientifique (^). L'admirable voyage que le Marseillais Pythéas fit, au iv» siècle, dans les eaux de l'Europe occidentale et septentrionale ne fut guère utile à la science géographique. Pourtant il en avait publié une relation qui paraît avoir été très précise et très sincère. Mais ses assertions rencontrèrent des détracteurs acharnés et les voies qu'il ouvrit ne furent point suivies par d'autres

(1) Des exemples plus récents peuvent être rappelés, entre autres la découverte par les Scandinaves, vers l'an 1000, de ce Vinvland, dont remplacement n'est pas encore connu avec certitude: de la Honciôre, Annales' de Géographi,^, xxii. 1913, p. 267-270.

navigateurs (i). Il ne faut pas trop s'étonner que l'çxpédition phénicienne, beaucoup moins connue, ait eu encore moins d'influence. Souvenons-nous, cependant, qu'entre le règne de Néchao et l'époque oiî Hérodote écrivit, le périple de l'Afrique fut tenté une fois, sinon davantage : on peut croire que l'idée de la navigation imposée au Perse Sataspès fut suggérée par le souvenir de l'exploit des Phéniciens.

LXXXVIII. — Hérodote, a-t-on dit encore, a pu mal comprendre des indications que lui traduisait un interprète. Cela est évident, aussi bien pour ce récit que pour une grande partie des renseignements contenus dans l'œuvre de l'historien, pour 'la presque totalité de ceux qu'il recueillit en Egypte. 11 n'en est pas moins certain que, souvent, Hérodote a connu la vérité. En ce qui concerne le périple, nous pouvons constater qu'il reproduit avec fidélité un détail auquel il ne veut pas croire luimême et qui est parfaitement exact.

11 faut avouer qu'un autre détail paraît fort suspect : ces semailles et ces moissons qu'auraient faites les Phéniciens. Si l'un de leurs deux séjours prolongés eut lieu dans un hémisphère où les saisons différaient des saisons méditerranéennes, comment pouvaient-ils connaître répofjue convenable pour semer et le temps qu'il leur faudrait attendre pour récolter? A supposer qu'ils aient trouvé le moyen de se faîre comprendre des indigènes et de les comprendre, ceux-ci n'étaient sans doute pas en état de leur donner des renseignements utiles, car ils devaient ignorer les céréales que les Phéniciens se proposaient d'ensemencer. iMalgré des avocats ingénieux, l'indication d'Hérodote est, sinon inadmissible, du moins

(1) Voir JuUian, Histoire de la Gaule, i, p. 145 et siiiv.

peu vraisemblable. Nous ne pensons pas cependant que, si l'on rejette ce détail, l'on doive rejeter le récit tout entier.

LXXXIX. — La plupart des partisans du périple ont insisté avec raison sur la phrase relative à la position du soleil. Ce qu Hérodote se refuse à croire leur a paru la preuve irréfutable du passag'e de l'expédition phénicienne dans l'hémisphère austral. A quoi d'autres ont objecté qu'il n'était pas nécessaire d'aller jusqu'au Sud de l'Afrique pour voir le soleil à droite. Gomme nous l'avons déjà dit(l), le phénomène pouvait être observé, pendant l'été, dès qu'on avait franchi le tropique du Cancer. Or ce tropique passe à peu de distance d'Assouan (Syène, limite de l'Egypte), sur le Nil, et de Ras Benas, sur la mer Rouge. Il y avait en Egypte nombre de gens qui s'étaient avancés au delà de ces deux points. Ils savaient ce qu'Hérodote ignorait et il était naturel qu'un imposteur, imaginant le voyage de circumnavigation qui fut raconté au Grec, introduisît ce détail dans son récit pour lui donner de la (' couleur locale ». Ce n'est pas impossible, mais nous pouvons tout aussi bien admettre que les Phéniciens dirent à leur retour ce qu'ils avaient vu eux-mêmes.

Ce qui prouve, soutient M. Siegiini^), que le voyage n'a pas eu lieu, c'est précisément cette indication. Pour avoir le soleil à droite, il fallait se tourner vers l'Ouest. Cela revient à dire que l'auteur du récit croyait que, pour faire le tour de l'Afrique, il fallait se diriger vers le Couchant; dans sa pensée, la côte devait tourner vers l'Ouest au delà du cap Guardafui. Cette assertion répondait donc à une conception erronée de la forme du continent, conception qui semble bien avoir été adoptée par

Hérodote (•). Elle ne pouvait pas provenir de marins qui auraient véritablement fait le périple, en se dirigeant vers le Sud, puis, à partir du cap de Bonne-Espérance, vers le Nord, mais non vers l'Ouest. — Nous ne sommes pas convaincu de la valeur de l'argumentation de M. Sieglin. D'abord, la marche entre le cap Guardafui et le cap de Bonne-Espérance était dirigée, non vers le Sud, mais vers le Sud-Ouest, et, durant ce parcours, les vaisseaux avaient, pendant la plus grande partie de la journée, le soleil à droite. D'ailleurs, l'idée ne pouvait-elle pas venir aux Phéniciens de se tourner du côté de l'Ouest, même s'ils ne naviguaient pas dans cette direction? Pour observer le soleil dans le cours de la journée, ils devaient faire un demi-tour conforme au trajet apparent de l'astr^ : de l'Orient à l'Occident par le Nord. En exécutant ce mouvement, qui se terminait face au Couchant, ils constataient que le soleil s'avançait sur leur droite. Cela n'avait rien à voir avec la marche de leurs navires.

En résumé, nous estimons que les censeurs d'Hérodote n'ont pas fait la preuve de la fausseté de son récit. Nous ne croyons pas que le périple des Phéniciens soit invraisemblable. On peut conserver des doutes; la négation pure et simple ne nous paraît point admissible.

XC. ~ Longtemps après, le Perse Sataspès reçut de Xerxès l'ordre de faire le tour de l'Afrique, mais cette tentative échoua. Hérodote est le seul auteur qui nous la fasse connaître '2). ]\ en fut sans doute informé à Samos, où il séjourna dans sa jeunesse.

Ce voyage eut lieu avant 465, date de la mort de Xerxès, et probablement après 478: ce fut cette année-là que les Grecs délivrèrent Samos ; or l'île ne devait plus appar-

(1) V. supra, p. 74.

(2) IV, 43. Voir le texte et la traduction supra, p. 44-47.

tenir au roi de Perse quand un eunuque de Sataspès s'y enfuit avec de grandes richesses, à la suite du supplice de son maître. Il est probable aussi que Xerxès était à Suse quand, sur la demande de sa tante, il ordonna le départ de Sataspès. Or il ne revint dans sa capitale que dans l'automne de l'année 477 (^K

Parti d'Egypte, Sataspès. franchit les Colonnes d'Héraclès, doubla le cap Soloeis et poursuivit sa route vers le Sud. Après plusieurs mois de navigation, il atteignit une côte bordée de montagnes et habitée par de petits hommes, qui portaient des vêtements en p*almier(2). Ces montagnes rappellent celles des régions de Conakry et de Sierra- Leone, en deçà et au delà desquelles le littoral est bas sur quelques milliers de kilomètres. Les indigènes de petite taille que Sataspès rencontra au point extrême de sa route étaient-ils des Pygmées, ou Négrilles ? On ne saurait l'affirmer. Actuellement, il n'y a pas de Négrilles sur les côtes de la Guinée française et de Sierra-Leone, où le Perse débarqua peut-être. Les petits hommes que virent les voyageurs avaient des villes, c'est-à-dire sans doute des villages, et, si l'on adopte dans le texte d'Hérodote la leçon TtpôêaTa, ils élevaient des animaux domestiques. Ces détails ne conviennent pas aux Négrilles de nos jours, qui errent dans des forêts et vivent des produits de leur chasse et de la cueillette des fruits.

Par quel obstacle le navire de Sataspès fut-il arrêté, circonstance qui aurait décidé le Perse à revenir en arrière? Le Périple du Pseudo-Scylax (3) prétend qu'il est impossible de naviguer au delà de l'île de Cerné (située.

(1) Sur cette question de date, voir Fischer, De Hannonis Periplo, p. 85.

(2) èiBriTi ^oivtx»)i)î Sta/oE'ijfiivovc : probablement avec des feuilles de palmier; peut-être avec de l'écorce de cet arbre.

(3) § 112 {Geogr. gr. min., i, p. 93|.

croyons-nous, entre les caps Juby et Bojador), à cause des hauts-fonds, des boues et des algues. Mais cela n'est pas exact ; il y a du reste tout lieu de croire que Sataspès s'avança beaucoup plus loin. Des savants (i) ont supposé qu'il fut contrarié par les vents alizés, qui soufflent du Sud- Est jusqu'au golfe de Guinée. Aquoi l'on a répondu l^) que le domaine de ces vents commence assez loin de la côte. Un commentateur i3) s'est demandé si l'échec' de l'expédition n'eut pas pour cause l'emploi de marins égyptiens, moins expérimentés que les Phéniciens. Sataspès luimême devait manquer de connaissances nautiques. Il fît son expédition avec un seul vaisseau, ce qui n'était guère prudent. Enfin il tenta le périple dans un sens peu favorable : nous avons vu '"^^ que le voyage était moins difficile en partant de la mer Rouge.

XCI. — Hérodote ne dit rien de l'expédition d'Hannon. Peut-être l'a-t-il ignorée; peut-être, quand il recueillit les matériaux de son histoire, cette expédition n'avaitelle pas encore eu lieu i^). Mais il a su par les Carthaginois comment ceux-ci se procuraient de l'or dans un pays situé sur le littoral de la Libye, au delà des Colonnes d'Héraclès '6). Il y a là un exemple curieux du mode d'échange appelé o commerce muet », qui a été en usage dans les contrées les plus diverses (7) et qui s'explique

(1) Bœhr, ad locum. Rawlinson, ad locum. Etc. (2-j Neumann, Nordafrika, p. 11.

(3) Bœhr, l. c

(5) Conf. Gsell, l. c, p. 513 et suiv.

(7) Voir, entre autres, Bnehr et Rawlinson, ad loc; MûUer, Geographi graeri minores, i, p. xxvii, n. 1 ; Vivien de Saint-Martin, Le Nord de l'Afrique, p. 329: Neuraann, /. c, p. 73; Letourneau, Bull, de la Société d'anthrofiologie de Paris, 1895, p. 267-9; H. Schurtz, Urgeschirhte der Kultur, p. 287-8. — Eustathe (Commentaire de Denys le

par deux causes : impossibilité de se comprendre ; défiance réciproque et, par conséquent, désir d'éviter tout contact immédiat.

Ce trafic se faisait évidemment sur une côte où les Carthaginois n'avaient ni villes, ni comptoirs. Il a pu être usité avant comme après l'expédition d'Hannon, en dehors des colonies que celui-ci avait fondées U). Le pays dont parle Hérodote peut être la Sénégambie : les indigènes auraient apporté sur le littoral l'or de la Falémé et du haut Niger. Mais il est permis de supposer que l'or de ces régions arrivait jusqu'à des parages plus septentrionaux. Lés Portugais se procuraient la précieuse marchandise sur la côte saharienne, au Rio de Oro (entre le cap Bojador et le cap Blanc) et à la Baie d'Arguin. On peut même se demander si cet or que les marins carthaginois venaient chercher n'était pas recueilli dans le Sud du Maroc (2).

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