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CHAPITRE VI Navigations autour de l'Afrique

LXXXIII. — Les quelques lignes qu'Hérodote a écrites sur la circumnavigation de l'Afrique par des Phéniciens {livre IV, chapitre xlii (l)) sont justement célèbres ; elles ont suscité de nombreuses études (2).

Nous examinerons d'abord ce texte, sans tenir compte provisoirement des objections qu'il a soulevées.

L'expédition, ayant été ordonnée par Néchao, eut lieu entre 610 et 595 avant J.-C, dates de l'avènement et de la mort de ce souverain, mais non pas tout à fait au début de son règne, s'il est vrai qu'elle ne fut entreprise qu'après l'abandon des travaux de restauration du canal reliant le Nil à la mer Rouge. Il n'est pas certain qu'elle ait été antérieure à la bataille de Gargamish (604), à la suite de laquelle les Égyptiens furent chassés de l'Asie,

(1) Texte et traduction, p. 42-45.

(2) Voir les indications bibliographiques données par H. Berger, Geschichte der ivissenschaftlichen Erdkunde dcr Griec/ien, 2' édit. (1903), p. 62, n. 6, et p. 63, n. 1. Je citerai en particulier: Rennell, The geographical systein of Hercdotus (Londres, 1800), p. 672-718 ; Junker, dans Neue Jahrbûcher fur Philologie und Pœdagogik, Supplementband VII, 1841, p. 357-384 ; Quatremère, dans Mémoires de l'Académie des Inscriptions, xv, 2» partie, 1845, p. 380-8 ; Bœhr, Herodoti Musae, 2« édit., II, p. 719-722 ; I. Sandberg, Disputatio historica de Africa a Phœnicibus, iussu Neconis, circumnacigata, Utrecht, 1860 ; Bunbury, History of ancient geography, i (1879), p. 289-297 ; W. Mûller, Die Umsegelung Aj'rikas durch phamisische Schiffer ums Jahr 600 c. Chr. Geb., Rathenow [1889] ; H. Berger, l. c, p. 62-70 ; Sieglin, dans Archu'ologischer Anaeiger, 1910, p. 52-7.

mais qui ne dut pas rompre tout rapport entre eux et les Phéniciens.

Ceux-ci étaient renommés comme navigateurs: il était naturel que Néchao les chargeât d'exécuter le projet qu'il avait conçu. Il fit partir en même temps plusieurs vaisseaux, ce qui devait accroître les chances de succès. On ignore pourquoi il décida cette expédition. Nous n'avons pas de motifs de supposer, contrairement à l'opinion d'Hérodote, que des voyageurs antérieurs eussent démontré qu'elle fût possible. Les Égyptiens, comme Homère, Hésiode et les géographes ioniens <i), croyaient (|ne la terre était entourée d'eau de tous côtés, que, par conséquent, l'on pouvait faire le tour du continent africain.

LXXXIV. — II nous paraît vain de chercher, d'après les indications très sommaires d'Hérodote, à reconstituer le voyage étape par étape, à indiquer avec précision les deux pays où les Phéniciens auraient fait un séjour assez prolongé pour y semer et y moissonner, ainsi que les mois de l'année pendant lesquels auraient eu lieu ces deux séjours. On peut toutefois admettre que, dans leur navigation sur l'Océan Indien, depuis le cap Guardafui jusque dans le canal de Mozambique, ils durent profiler de la mousson qui souffle du Nord-Est, d'octobre à avril. Hérodote dit qu'ils débarquaient oxcoç yivoiio 'pôtvéïrcopov. Ce dernief mot signifie proprement « la fin de l'automne », mais il n'est pas nécessaire de le prendre dans un sens strict. Il doit désigner ici le temps des semailles, qui coïncide en etïet avec la fin de l'automne dans les pays méditerranéens, mais non pas sous d'autres cieux. Au dire d'Hérodote, les Phéniciens semèrent du (TÎtoç, c'està-dire du blé. Si cela est exact, ils s'arrêtèrent sur deux côtes situées en dehors de la zone tropicale, car la culture

(1) Voir plus haut, p. 72.

du blé n'est pas possible dans cette zone à de basses altitudes. Il faudrait donc placer le premier séjour à Textrémité méridionale de l'Afrique, dans une contrée où l'ordre des saisons est inverse de celui de l'hémisphère boréal, et le second sur le littoral Nord-Ouest du continent. Ces longs séjours se justifiaient peut-être, non seulement par la nécessité de se procurer des vivres, mais aussi par le désir de ne pas naviguer dans une saison défavorable et le besoin de réparer les avaries des bâtiments.

On a interprété de diverses manières l'assertion des Phéniciens au sujet de la position du soleil, assertion qu'Hérodote ne veut point admettre : ô)ç TrspiTrXéovTSç T'/]v AtêÛTjV Tov YjXiov èV/ov èç TOI, dzE^ià. Nous ne croyons pas que cette indication concerne le mouvement apparent du soleil, qui, regardé en face, semble, dans Thémisphère austral, s'avancer de droite à gauche, tandis qu'il semble suivre la marche inverse dans notre hémisphère. Le texte ne dit rien de tel : il y est question de la position du soleil à la droite des navigateurs. Une explication fort simple a été proposée (^h Les Phéniciens, a-t-on dit, virent le soleil se lever à leur gauche tant qu'ils longèrent la côte orientale d'Afrique, mais, quand ils eurent doublé le cap de Bonne-Espérance et qu'ils s'engagèrent le long de la côte occidentale, ils le virent se lever à leur droite. Mais alors pourquoi Hérodote repousserait-il cette vérité, qui n'était que trop évidente ? Puisqu'il croyait à la réalité du périple, il fallait bien qu'il crût que les Phéniciens avaient, au cours de leur voyage, suivi une direction opposée à celle du départ. Il indique lui-même (2) qu'en

(1) Wilkinson, apud Rawliuison, ad locum. Stein, ad locum. Maspero, Histoire ancienne des peuples de l'Orient, 6* édit., p. 627. Etc.

dehors des Colonnes d'Héraclès, au delà du cap Soloeis (probablement le cap Gantin), la côte de la Libye tourne vers le Sud. Ceux qui, venant d'Egypte, atteignirent ce cap avaient donc dii voir auparavant le soleil se lèvera leur droite. Cette conclusion, un enfant pouvait la tirer ; elle s'imposait, même si Hérodote, comme cela est probable, ne se rendait pas un compte exact de l'allongement du continent africain vers le Midi au delà de la mer Rouge (1).

La seule explication qui semble plausible est la suivante. Quand on est dans les pays méditerranéens et qu'on se tourne vers TOuest, on a le soleil à gauche (2), Quand on est, au contraire, dans l'hémisphère austral (et même, pendant notre été, dans la partie de l'hémisphère boréal comprise entre le tropique du Cancer et l'Equateur) et qu'on se place dans la même position, on a le soleil à droite; Ce fait a dû surtout frapper les Phéniciens sMls se sont trouvés au Sud de l'Afrique dans la saison d'hiver (correspondant à notre été), pendant laquelle le trajet apparent du soleil se rapproche le plus de l'horizon (3). Voilà ce qui a semblé si étrange à Hérodote.

LXXXV. — n ne dit pas comment il a connu cette expédition. L'hypothèse la plus probable est qu'il en fut informé oralement, pendant son séjour en Egypte (*).

Quoique bien d'autres Grecs aient visité la vallée du Nil et aient été en rapports avec des Phéniciens, rien

(2i Sauf au dôlxut et à la fin des jours les plus longs de l'anoée.

(3) Conf. W. MûUer, l. c, p. 105.

(4) Les Carthaginois aflfirmaient, selon Hérodote (iv, 43). qu'on pouvait faire par mer le tour de la Libye. Faisaient-ils ainsi allusion au périple du temps de Néchao ? Quand même cela serait certain (v. i'ifra, p. 232), il ne s'ensuivrait pas qu'Hérodote l'ait connu par leur intermédiaire. Il distingue assez nettement de leurs dires le récit qu'il a recueilli (voir iv, 43, début).

n'indique qu'ils aient recueilli des renseignements à ce sujet, et, malgré la célébrité d'Hérodote, son récit paraît avoir trouvé peu de crédit. Parmi les auteurs anciens, un seul le mentionne : c'est Strabon, d'après Posidonius. L'un ou l'autre a commis une erreur : nous lisons dans le texte de Strabon, en deux passages (1), que l'expédition fut ordonnée par Darius; il y a là une confusion avec le voyage que Scylax entreprit au temps de ce roi, le long des côtes d'Asie, et dont Hérodote parle après avoir raconté les navigations des Phéniciens et de Sataspès autour de la Libye (2). Posidonius. d'ailleurs, ne croyait pas au périple des Phéniciens (^) et Strabon était du même avis (^). D'autres rejetaient implicitement le récit d'Hérodote, puisqu'ils doutaient qu'on pût faire par eau le tour de l'Afrique. Ces doutes, nous le savons, étaient très répandus au iv® siècle (^) et Alexandre le Grand les avait d'abord partagés : voyant des crocodiles et des fèves égyptiennes dans des rivières qui forment l'Indus, il avait pensé. que ce fleuve était la tête du Nil '^), que, par conséquentj l'Inde et l'Afrique n'étaient pas entièrement séparées par la mer <^). Plus tard. Eratosthène admet que le continent africain est entouré d'eau, et c'est aussi l'opinion de Posidonius, de Strabon, de Pomponius Mêla, de

(1) II. 3, 4 et 5.

(3) Strabon, ii, 3, 5.

(4) Voir 1, 2, 26, où il dit que personne n'a fait le tour de la Libye.

(5) Voir le périple du Pseudo-Scylax, 112, m fine (Geogr. gr. min., I, p. 95), et l'écrit De inundacione Nili, qui se rattache a un traité d'Aristote (Fragmenta Aristotelis, Didot, p. 213). Conf. H. Berger, l. c, p. 62 (n. 3)', 112, 316.

(6) V. supra, p. 209.

(7j Au contraire, quelque temps après, dit la légende, il aurait conçu le projet de longer par mer l'Arabie et la Libye et de rentrer dans la Méditerranée par les Colonnes d'Héraclès : Plutarque, Alexandre, 68.

Pline, etc. Mais Polybe reste dans l'incertitude 'i'. Au second siècle de noire ère. Ptolémée croit qu'à quelques degrés au Sud de l'Équaleur, la côte orientale de l'Afrique tourne vers l'Est et se prolonge dans cette direction, de manière à rejoindre l'Asie, faisant ainsi de l'Océan Indien une mer fermée. Il fallut le voyage de Vasco de Gama pour ruiner cette conception.

LXXXVI. — Parmi les savants modernes, les uns affirment que l'expédition des Phéniciens est un fait historique, ou sont du moins disposés à l'admettre (2) ; les autres se montrent très sceptiques, ou tout à fait hostiles *3'. Examinons les objections de ces derniers.

L'entreprise présentait, disent-ils, de telles difficultés pour les marins de l'antiquité qu'elle ne pouvait pas être menée à bonne fin. Aucune des autres tentatives faites par les anciens pour contourner l'Afrique n'a réussi.

Il est évident que lu tâche assignée aux Phéniciens n'était point chose aisée. Il ne faut cependant pas exagérer. S'avançant le long des côtes, ils ne couraient rfucun risque de s'égarer. Comme l'ont montré Rennell et d'autres après lui, ils naviguaient en partant de TEst dans des conditions beaucoup plus favorables que les Portugais, qui contournèrent l'Afrique par l'Ouest. Sur la côte orientale, et aussi sur la côte occidentale jusqu'au Congo, ils avaient des courants et des vents propices (en supposant qu'ils se soient avancés sur l'Océan Indien entre

(1) III, 38, 1. — Voir aussi Slrabon, i, 2, 26 : il dit que, selon l'opinion de beaucoup de gens, les deux mers qui baignent la Libye ù l'Ouest et à l'Est ne communiquent pas.

(2) Kant, Rennell, Heeren, A. von Humboldt, C. Ritter, ■ Junker, Quatremère, Bœhr, Kiepert, Maspero, W. Mftller, Ed. Metyer, etc.

(3) Gosselin, Mannert, Ukert, Forbiger, Vivien de Saint-Martin, Bunbury, H. Berger, Sieglin, etc.

les mois d'octobre et d'avril). Quatremère (1^ remarque avec raison que ce voyage ne doit pas paraître si extraordinaire à ceux qui ont présentes à l'esprit les navigations des Normands et des Malais.

Nous n'avons, il est vrai, aucune preuve que d'autres aient fait dans l'antiquité le tour de l'Afrique. Le Perse Sataspès, parti par l'Ouest, revint en arrière (2). Hannon, qui ne se proposait peut-être pas de contourner le continent, ne semble pas avoir dépassé le Gabon (3). A la fin du second siècle avant notre ère, Eudoxe de Cyzique tenta le périple, mais sans succès*'^), quoi qu'en ait dit Cornélius Népos '5). Une indication d'Hérodote (6' pourrait cependant faire croire qu'après les Phéniciens du temps de Néchao, d'autres démontrèrent que l'entreprise était possible : « On connut ainsi, pour la première fois [par le voyage de ces Phéniciens],-que la Libye est entourée d'eau. Depuis, ce sont les Carthaginois qui le disent, puisque Sataspès... n'en a pas fait le tour». Sur quoi se fondait l'assertion des Carthaginois? M. Fischer (7) croit qu'ils faisaient allusion à l'expédition d'Hannon : opinion inadmissible, puisque celui-ci, comme Sataspès, était revenu en arrière (^). On peut donc se demander s'il ne s'agit pas de circumnavigations qui, selon les Carthaginois, auraient été exécutées par des marins de Carthage. Mais, cette hypothèse étant admise, disaient-ils la vérité? Et n'est-on pas en droit de supposer que leurs propos

(2) Voir plus loin, § xc. .

(3) bsell, Histoire, i, p. 501, 504.

(4) Strabon, ii, 3, 4, d'après Posidonius.

<5) Cité par Pompoiiius Mêla, m, 90, et par Pline, ii, 169.

(7) De Hannonis Carihayinicnsis Perlplo, p. 87. |8) Conf. Gsell, l. c, p. 513-4.

n'avaient d'autre source que la connaissance du voyag-e accompli, sur l'ordre de Néchao, par des frères de race ? Ce texte ne prouve pas que ceux-ci aient eu des émules heureux dans leur grande colonie d'Occident.

Admettons donc qu'ils aient été les seuls navigateurs anciens qui aient fait le tour complet de l'Afrique. 11 n'en est pas moins vrai qu avant et après eux, des marins de la Méditerranée s'avancèrent fort loin le long de ce continent : constatation qui rend le récit d'Hérodote plus digne de foi. Une coupe d'argent fabriquée dans un atelier phénicien, vers le milieu du vu® siècle au plus tard, représente un très grand singe, dépourvu de queue, sans doute un gorille (^). Or cet animal se rencontre sur la côte occidentale d'Afrique, au Nord et au Sud de l'Equateur; il n'est pourtant pas impossible que des gorilles aient existé jadis sur la côte orientale, à la même latitude On doit en conclureque, cinquante ans au moins avant Néchao, les Phéniciens avaient atteint des rivages de l'Afrique équatoriale. Peut-être faut-il remonter plus haut encore, si l'or d'Ophir, que les Phéniciens et les Hébreux, partant de la mer Rouge, allaient chercher au temps d'Hiram et de Salomon '2)^ était véritablement recueilli dans l'Est de l'Afrique, en arrière de la' côte de Sofala : entre les diverses hypothèses présentées à ce sujet, c'est celle qui reste la plus vraisemblable (3). Nous savons, d'autre part, qu'au début du \^ siècle, Salaspès longea pendant plusieurs mois les côtes de l'Atlantique ; qu'Hannon s'avança probablement jusque vers l'Equateur.

(1) Perrot et Chipiez, Histoire de l'Art, m, p. 759, Hg. 543. Voir à ce sujet Gsell, l. <•., p. 508-9.

(2) III Roi», 9, 26-28 ; ihift, 10, 11 et suiv. II Chron., 8, 17 et suiv. ; ibif/., 9, 10 et suiv.

(3) Voir, sur cette question, Oppert, Zeit.t,Uiri/'t fur Ethnologie, xxxv, 1903, p. 219 et suiv.

Hannon ne s'aventura point dans des parages complètement inexplorés ; ses interprètes avaient sans doute accompagné déjà d'autres navigateurs jusqu'au point extrême qu'il atteignit (1).

LXXXVII. — On a dit encore qu'un voyage de cette importance aurait dû être mentionné par d'autres que par Hérodote '2)^ accroître les connaissances géographiques des anciens, susciter des imitateurs, développer les relations commerciales. Il n'en fut rien. Éphore écrivait au IV® siècle que les marins qui partaient de la mer Rouge ne pouvaient pas dépasser certaines petites îles, à cause de la chaleur '^l Vers la fin du second siècle, Artémldore, cité par Strabon(^), afîîrpiait qu'au delà de la Corne du Midi, c'est-à-dire du cap Guardafui, les côtes d'Afrique éiaient inexplorées. Sous l'Empire romain, ce littoral fut connu jusque vers les parages de Zanzibar ; l'erreur énorme de Ptolémée, qui fait tourner la côte vers l'Est, montre à quel point l'on ignorait les régÎDns situées plus au Sud. Pour la côte occidentale de l'Afrique au delà du Maroc, le seul texte dont nous puissions essayer de tirer quelque parti est le Périple d'Hannon. Les indications désordonnées et contradictoires que nous rencontrons dans Pomponius Mêla, dans Pline, surtout dans Pûolémée, témoignent d'une ignorance profonde.

Tout cela ne prouve point qu'à une époque antérieure, les côtes africaines n'aient pas été mieux connues. Il est presque superflu de rappeler qu'il y eut des reculs dans

(1) Gsell, l. c, p. 508.

(2) Sur deux scarabées, portant des inscriptions égyptiennes fausses, relatives au périple de l'Afrique sous Néchao, voir Maspero, C. /". de l'Acad. des Inscriptions, 1908, p. 493-5; Erman et Schœfer, Sitsunrjsberichte der preussischen Akademie der Wissenschaften, 1908, p. 956-967.

(3) Pline, vi, 19S.

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