LES TRAITRES ET LES BRAVES
Il était bien ourdi le complot de l'intendant Bigot.
D'abord, lors de son entrevue avec Wolfe, Sournois avait fait promettre au général anglais, ainsi qu'aux brigadiers Monckton, Townshend et Murray, qu'ils garderaient sur cette transaction un inviolable secret.
Rassuré de ce côté, Bigot, qui pensait,
arec beaucoup de raison, n'avoir pas à craindre l'indiscrétion de Vergor et de Sournois, ne songea plus ensuite qu'à saisir le moment propice à l'exécution de son dessein.
Il ne fut pas longtemps à l'attendre. L'armée commençait à manquer de vivres, vu que les vaisseaux anglais bloquaient le fleuve en haut et en bas de la capitale, et que les vieillards, les femmes et les enfants qui avaient, pendant quelques semaines, transporté des provisions à force de bras, depuis les Trois Rivières jusqu'à Québec, étaient maintenant exténués par ce travail atroce. I lf allait aviser à ravitailler au plus tôt la ville et l'armée. C'était le devoir de l'intendant et du munitionnaire. Aussi, proposèrent-ils qu'on tentât l'expédient d'un convoi par eau, qui, à la faveur d'une nuit noire, forcerait le blocus en trompant la vigilence des marins anglais. On se rendit d'autant mieux à cet avis que c'était le seul possible, et l'on fixa la nuit du douze au treize septembre pour cette tentative.
Il ne s'agissait plus pour Bigot que de faire connaître cette particularité aux généraux anglais afin qu'ils en profitassent. Voici comment Sournois s'y prit, selon les ordres de son maître. Il s'aboucha avec deux soldats de la garnison de Québec, gens de sac et de corde et ivrognes au moins autant que lui. Comme il les avait déjà traités plusieurs ibis, il fut facile au valet de les décider à le suivre dans une taverne dont il était l'habitué.
Là, après maintes rasades, Sournois feignit de paraître plus échauffé qu'il ne l'était réellement. D'abord, il s'apitoya sur le sort de ses deux amis qui ne pouvaient manquer de perdre très-prochainement le goût du vin, vu qu'il savait de source certaine que les Anglais étaient à la veille de s'emparer de la ville et qu'ils se préparaient à passer toute la garnison au fil de l'épée, à cause de la longue et opiniâtre résistance opposée jusqu'alors aux assiégeants. Et, sans qu'il y parût, Sournois leur infiltra l'idée de désertion pour prévenir le funeste sort qui les at-
tendait, pensant bien que l'imagination excitée des troupiers ferait le reste.
Comme on continuait à lever le coude et que l'on buvait chaque fois à verre pleurant, Sournois simula une ivresse encore plus imprudente. 11 alla jusqu'à dire que si la ville, par grande chance n'était pas prise d'assaut, la garnison périrait de faim parce que le fleuve était bloqué par les Anglais. Déjà les vivres étaient des plus rares à Québec, et le convoi que l'on attendait dans la nuit du douze au treize serait certainement intercepté par l'ennemi.
— Pour preuve que je n'invente pas, leur dit confidentiellement Sournois, et que je suis bien renseigné, je puis même vous apprendre quel est le mot d'ordre que les conducteurs du convoi devront
jeter à nos sentinelles. C'est: Monon
gahéla.
Il eut soin d'entrecouper ce mot d'un hoquet fictif.
Puis Sournois, qui tenait à ne pas griser
complètement ses deux hommes, sortit avec eux du cabaret et les quitta.
C'était le soir.
Les idées sombres que le valet y avait jetées fermentant avec le vin dans le cerveau des deux soldats, ils se dirigèrent à pas de loup vers les remparts, suivis de loin par Sournois qui les épiait. Arrivés sur le mur de l'ouest, entre les portes Saint- Jean et Saint-Louis, et après s'être assurés que personne ne les observait, ils se laissèrent glisser dans le fossé, du côté de la campagne. Ce qui leur fut trèsfacile, vu que le mur n'avait guère, en cet endroit, plus de six à sept pieds de haut par suite de la négligence, peut-être systématique, apportée à fortifier Québec.
Sournois revint à l'intendance en se frottant les mains. Ce plan, qui pouvait aussi bien manquer, avait réussi à merveille. Quant à lui, en supposant que les deux troupiers ne fussent pas désertés et qu'ils eussent rapporté aux autorités françaises les paroles qu'il avait comme laissé échapper, on ne pouvait songer à l'in-
quiéter pour quelques propos proférés durant l'ivresse.
Les soldats gagnèrent la flotte mouillée au Cap Rouge. Pour s'attirer les faveurs de leurs nouveaux maîtres, ils dévoilèrent aux généraux et l'attente du convoi des vivres par les Français et le mot d'ordre convenu. *
L'on sait maintenant que les Anglais profitant de ce bon avis, s'embarquèrent sur des bateaux, à la faveur des ténèbres et se laissèrent glisser avec le courrant vers le Foulon. Aux sentinelles qui les interpelèrent, quelques officiers qui parlaient le français donnèrent le mot de passe en ajoutant :
— Ne faites pas de bruit, ce sont les vivres !
Grâce à ce stratagème, les troupes
* "Par deux soldats qui, la veille, avaient déserté, " Lei Anglais avaient été informés que cette nui! quelques u chaloupes chargée de vivres devaient descendre à " tyuéfcec.-' M. Ferland.
anglaises descendirent sans encombre jusqu'à l'anse des Mères. *
Rendus entre les postes de Saint-Michel et du Foulon, ils débarquèrent sans coup férir. Wolfe à la tête de l'infanterie légère s'avança, dans le plus grand silence, vers un corps de garde qui défendait le pied de la rampe que longe le ruisseau Saint-
M. Dussieux dit aussi à ce sujet, que : n Des déserteurs avaient communiqué le mot d'ordre aux Anglais."
# Je ne puis m'empêcher de citer ce passage saisissant et poétique de l'Histoire de la conspiration de Pontiac par M. Francis Parkman. Il représente Wolfe, encore faible des suites de sa maladie et descendant, entouré des siens, vers le Foulon. — " He sat in the stem of one of the boats, pale and weak, but borne up to a calm height qf résolution. Every order had been given, evwry arrangement made andit only remained to face the issue. The ebbing tide svffîced to bear the boats along, and nothing brohe the silence of the night but the gurgling of the river and the low voice of Wolfe as he repeated to the officers about him the stanzas of Giey's elegy in a conntry Church yard, xvhich had recently appeared andwhich he hadjustreceivedfrom England. Perhaps as he uttered those strangely appropriate words :
*' The paths of glory leadbutlo the grave,"
the shadows of his own approaching fate stole witii mournful prophecy across hismind. ' Genttonen,' he said, as he closed his récital, ' IwoiUd rather hâve written those Unes than fa£e Québec to-morrow."*
Denis en se précipitant des hauteurs de la falaise.
Mais durant ce temps-là, que faisait Vergor, le commandant du poste qui demeurait à l'endroit du débarquement?
Il dormait ou feignait le sommeil, ce brave capitaine !
Tout, en effet l'invitait au repos.
D'abord, M. de Montcalm, soit par une fatale inspiration, soit plutôt à l'instigation de Bigot ou de ses affidés, M. de Montcalm avait rappelé la veille au camp de Beauportle bataillon de Gruyenne qui en avait gardé les hauteurs durant plusieurs jours. En outre parmi les cent hommes que Vergor avait sous ses ordres, le très-grand nombre était composé des habitants de Lorette, village situé, comme on le sait, à trois lieues seulement de la ville. Ces braves gens lui avaient plusieurs fois demandé d'aller travailler à leurs récoltes qui menaçaient de pourir sur le champ. Mais Vergor, qui attendait le moment propice, le leur avait toujours refusé jusqu'à ce jour. Enfin, le soir
dont nous parlons, il leur permit de le faire, tout en ayant soin de leur dire qu'il ne le tolérait que parce que le danger paraissait bien éloigné, puisque M. de Montcalm avait jugé inutile de faire garder plus longtemps la hauteur par le bataillon de G-uyenne.
Yergor savait cependant veiller de près à ses intérêts; aussi y mit-il une condition : c'est qu'ils iraient en même temps travailler sur une terre qu'il possédait à Lorette. *
Il ne restait donc plus pour garder le poste que quelques hommes qui ne devaient plus tenir longtemps contre des forces importantes. Pleinement satisfait du résultat prévu, si les Anglais tentaient, durant la nuit, un débarquement de son côté, Vergor se coucha et attendit bravement l'ennemi.
La nuit était assez avancée, lorsque quelques-uns de ses hommes le vinrent avertir qu'on voyait des berges remplies de monde qui venaient sans bruit et
* Voyez " Les Mémoires sur les affaires du Canada''
filaient .le long de la côte, au-dessus et au dessous du poste.
%l II répondit que c'étaient les batenux du munit'onnaire et qu'on les laissât tranquilles," *
Puis il se retourna dans son lit et ronfla de nouveau comme un épicier retiré des affaires. Dormait-il réellement?
Cependant Wolfe, après avoir forcé le corps de garde qui se trouvait au pied de la rampe, gravissait l'escarpement à la tête de ses troupes.
Les premiers Anglais qui se montrèrent durent essuyer quelques coups de feu de la part des canadiens qui veillaient au poste de Vergor. Mais ces derniers furent tellement étonnés de la brusque apparition des ennemis, et ils étaient en si petit nombre, qu'il leur fallut bientôt plier devant la masse des assaillants qui se ruèrent alors sur le poste.
Vergor, qui dormait apparemment bien dur, puisque la fusillade ne l'avait pas
* Mémoires sur les affaira du Canada.
éveillé, fut pris dans son lit. Après un semblant de résistance, durant lequel le drôle eut soin de recevoir quelque blessure peu dangereuse et qui pourrait témoigner au besoin en sa faveur, il se rendit aux Anglais.
Une fois maître des hauteurs, Wolfe s'empressa de ranger son armée en bataille sur les plaines d'Abraham.
Je tiens à montrer que cette hypothèse de trahison est bien fondée. Aussi vais- je citer tout le passage des Mémoires sur les affaires du Canada (p. 164, édition de 1838) qui a trait à la surprise du Foulon, en ayant soin d'en souligner les phrases qui viennent à l'appui de ma thèse.
" M. Wolfe, qui avait renforcé le camp de la li Puinte-Lévi, semblait flatter les idées des Français : "l'Amiral Saunders faisait aussi exécuter des ma- " nœuvres qui annonçaient une prochaine retraite. " Au milieu de toutes ces espérances, on confia au '• Sieur de Vergor le poste da Cap-Rouge, auu dessus de Québec; on ne pouvait mieux seconder 11 les intentions du général anglais, dont le but 11 était de faire une descente sans être obligé 11 d'attaquer l'armée retranchée. On avait con-
11 signé à cet officier de laisser passer des bateaux " chargés de vivres qui devaient entrer dans Québec, u en se coulant le long du cap. Ce capitaine avait u avec lui beaucoup d'habitants de Lorette dont le 11 lieu était à portée de ce poste; ils lui demandèrent u permission d'aller travailler la nuit chez eux ; il la " leur accorda: (on prétend que ce fut à condition u d'aller aussi travailler pour lui sur une terre qu'il "avait dans cette paroisse). M. Wolfe, averti à u temps de la mauvaise garde de ce poste et du " commandant à qui il avait affaire, disposa ses 11 troupes. Le Sieur de Vergor était dans la plus 11 grande sécurité. On vint l'avertir qu'on aperce- 11 vait des berges, remplies de monde, qui venaient " sans bruit au-dessus et au-dessous de son poste. " Il répondit que c'étaient des bateaux du muniu tionnaire et qu'on les laissât tranquilles. M. Wolfe il ayant fait aborder quelques berges, instruit que " tout était paisible, envoya un détachement se (i saisir de la garde du Sieur de Vergor, et ordonna u a trois ou quatre mille hommes de le suivre. Ce "détachement fit prisonnier le Sieur de Vergor, 11 partie de 3a garde et s'empara des hauteur^."'
Ces lignes, écrites par un homme contemporain de Vergor, et qui fut à même de recueillir les rumeurs occasionnées par les soupçons que l'on dut former dans le temps sur la conduite de cet officier, ne laissent-elles pas percer le manque de loi que l'on avait en V ergor ? " On ne pou-
" vait dit-il, mieux seconder les inten- " tions du général anglais qu'en confiant " à Vergor la garde de ce poste." Et plus loin " M. "Wolfe, averti à temps de la " mauvaise garde de ce poste et du com- " mandant à qui il avait affaire, disposa " ses troupes." Qui donc dut avertir le général anglais de la mauvaise garde du poste de Vergor ? Quelque français assurément. Or, il fallait qu'il fût bien renseigné celui-là. Car si la mauvaise foi ou l'ineptie de Vergor avait été assez universellement connue pour que de simples déserteurs en pussent prévenir l'ennemi, comment supposer que les officiers français le sachant, eussent laissé ce commandement d'une telle importance à un pareil homme ? Maintenant, comment s'imaginer que Vergor n'eût pas entendu les coups de fusil que les assaillants échangèrent d'abord avec les hommes du corps de garde situé au bas de la rampe, et ensuite avec ceux de son propre poste et qu'il fût tellement lent à se lever qu'on le prit dans son lit? Certes, il est permis
à un honnête homme d'avoir le sommeil dur, mais pas à ce point-là.
Qu'il y ait eu trahison, Ton n'en peut donc guère douter, et nos historiens qui n'osent l'affirmer ouvertement, le laissenl entrevoir assez clairement, outre que la tradition populaire ne semble point entourer le nom de Vergor d'un bien grand respect. Mais d'où le coup partait-il ? De Yergor directement ? Xous ne le croyons pas. Il n'avait, pas assez d'esprit., conn:ie le dit l'auteur du mémoire cité plus haut, pour ourdir une trame aussi habilement conçue. Tl fut donc inspiré dans l'invention de ce dessein. Mais par qui? Par quelqu'oihcier de L'armée française? Non. lisse battirent tous vaillamment, et leur gloire est assez pure de soupçon, qu'il serait indigne de le supposer un instant. Par les Canadiens? Ah! ceux là qui assurèrent la victoire de Montmorency, qui continrent seuls quelque temps sur les plaines d'Abraham les troupes anglaises victorieuses, alors que les so!
aliers de l'armée française inonda coteau Sainte Geneviève 'lu missel-
lement de leur déroute, les vainqueurs de Sainte-Foye, nos aïeux qui, après tant de sang inutilement versé pour la France oublieuse, ne tombèrent vaincus sous l'Anglais qu'après un an de nouvelles luttes sur un pays en ruines dont ils disputèrent pas à pas les cendres fumantes, les Canadiens des traîtres ? Celuilà serait insensé qui le pourrait penser. Qui était-ce donc? Les pillards éhontés qui assurèrent de longue main notre perte par leur criminelle administration ; ceux là dont c'était le plus grand. intérêt. Et à leur tête Bigot, l'infâme Bigot, dont nous avons prouvé que Vergor était le bien digne ami : Bigot, qui semble n'être venu clans ce pays que pour corrompre ou déshonorer ceux qui l'approchaient de trop près.
Pour en finir avec le traître Venror, disons de suite que l'on n'en voit aucune mention faite après Ja conquête, ni dans l'histoire ni ailleurs. Il est à présumer que, la conscience bourrelée de remords, il gagna quelque retraite ignorée, où il pût échapper à la justice des hommes et
cacher aux yeux de ses concitoyens la honte attachée à son nom, mais qui, merci à Dieu, lui a survécu dans l'opinion populaire.
Cependant, M. de Montcalm n'avait pu se laisser persuader que toute l'armée anglaise fût débarquée au Foulon. Croyant, au contraire, qu'il allait seulement avoir affaire à quelque détachement isolé, il résolut de brusquer l'attaque, afin de culbuter les ennemis des hauteurs avant qu'ils ne fussent appuyés par \o gros deTarm.ee de Wolfè.
Il l'ait aussitôt battre la générale, et suivi seulement de quatre mille cinq cents hommes, vole au-devant (tes Anglais, troupes traversent la rivière sur le pont de bateaux, entrent dans la ville au pas de course par la porte du Palais, en sortent par les portes Saint-Louis el Saint- Jean, et arrivent à huit heures sonnantes sur les plaines d'Abraham.
Qu'on juge de la surprise de Montcalm en apercevant toute L'armée anglaise, forte
de huit mille hommes, prête à le recevoir.
En ce moment accourt un aide-de-camp de M. de Vaudreuil. Il remet une lettre à Montcalm.
" Attendez, généi al, lui écrivait le gou- " verneur, je vais rassembler les Cana- " diens et les troupes que vous avez " laissés à Beau port pour la garde du " camp, et me porter à votre secours."
— Attendre ! attendre ! s'écrie Montcalm en froissant la lettre. Nous en avons pardieu bien le temps ! Chargeons plutôt !
Le chevalier de Montreuil, son majorgénéral, était à côté de lui.
— Pour l'amour de Dieu ! général, ditil, ne brusquons rien ! Ils sont deux fois plus nombreux que nous!
— Monsieur le major, répond Montcalm avec cette vivacité innée chez lui et qui devait causer notre malheur, donnez l'ordre qu'on range les troupes sur une Jigne de trois hommes de profondeur, et qu'on sonne la charge !
Montreuil le regarde un instant sans rien dire. Mais comme le commandement est péremptoire, il lance son cheval au
galop pour transmettre les ordres du général en chef.
Les troupes réglées, dont les grenadiers étaient encore au Cap-Rouge avec M. de Bougain ville, se placent au centre, les milices de Québec et de Montréal à divers le chemin de Sainte-Foye, et celles des Trois- Rivières à gauche sur le chemin Saint Louis. Ou jette des pelotons de sauvages et de troupes de royal-marine sur les ailes. Puis, sans donner le temps de reprendre haleine à ses soldats qui viennent de gravir à la course le côt au Sainte Geneviève, Montcalm fait sonner les clairons.
L'armée s'ébrnule sur une seule ligne, snns corps de réserve, et cour! sus à l'ennemi dont le carré profond s'étend en face des buttes à Neveu.
Six régiments, dont le 78ème des montagnards écossais, fort à lui seul de quinze ize cents hommes, les grenadiers de Louisbourg et deux pièces de canon torinent le côté de l'armée anglaise, qui regarde la ville. L'autre côté l'ait fac
iô —
chemin Sainte-Foye et le troisième à Sillery.
"Wolfe, qui sent bien que la partie sera décisive et que toute retraite est impossible à ses troupes, si elles sont battues, parcourt lui-même leurs rangs pour aiguillonner l'ardeur de ses soldats.
— Mettez deux balles dans vos fusils, leur crie-il, et attendez que l'ennemi ne soit plus qu'à vingt pas. Alors ou/rez le *eu tout d'un coup.
Nos soldats, les troupes régulières du centre surtout, essoufflés d'avance, ont rompu leurs rangs dans la charge et ao* courent sans ordre et sans consistance.
Arrivés à quarante pas des masses anglaises, nos soldats du centre commencent* à tirer sur l'ennemi, mais sans être appuyés par les autres bataillons distancés et empêchés de faire feu par ceux des leurs qui se trouvent interposés entre eux et l'ennemi.
Les Anglais les attendent et soudain
leur feu s'ouvre soutenu meurtrier, écrasant.
M. de Montcalm avait gardé près de lui
Beaulac et Lavigueur ; le premier pour transmettre ses ordres, et Lavigueur, afin de lui tenir prête au besoin une monture de rechange.
Le général, voyant que les premières décharges des Anglais semblent jeter l'indécision parmi les troupes du centre, s'y porte aussitôt. Beaulac et Lavigueur le suivent.
En ce moment, Wolfe, déjà blessé au poignet, charge les nôtres à la baïonnette avec ses grenadiers. Il gravit le renflement du coteau, en lace de l'endroit où s'élève aujourd'hui la prison, lorsque Lavigueur qui arrivait au galop arrête son cheval, arme sa carabine, couche en joue le général anglais éloigné de deux cents pas. et l'ait l'eu.
Au milieu de la fumée des fusilla ; le canadien voit Wolfe qui s'affaisse entre les bras de deux grenadiers.
— Voilà un petit officier qui en a pour son compte, murmnre-t-il en rechargeant sou arme à la hâte.
A Wolié qu'on s'empresse de porter en
arrière, succède le colonel Carleton. Il est à son \our blessé à la tête. Le chef de brigade Monckton le remplace et continue de charger les nôtres, dont une partie est privée de baïonnettes, et qui commencent à plier.
— Au nom de Dieu et du roi, tenez ferme ! leur crie M. de Montcalm, qui se jette avec ses officiers au milieu de la mêlée.
Beaulac et La vigueur font à côté de lui des prodiges d'audace. Deux fois letirs chevaux ont rompu les rangs des grenadiers anglais. Mais deux fois la force irrésistible de la colonne assaillante les rejette au milieu des leurs. Un nuage de fumée les entoure, la poudre leur noircit le visage, les balles se croisent et sifflent autour d'eux. A leurs pieds retentissent le bruit sourd des coups de crosse, les imprécations des blessés et les cris des mourants qu'on écrase. M. de Montcalm est atteint deux fois, mais légèrement. Raoul reçoit deux balles dans ses habits, puis un coup de baïonnette dans la jambe gauche.
Soudain, Lavigueur, qui le suit partout et le couvre au besoin de sou corps sans trop s'occuper de lui-même, voit Moncktou coucher Raoul en jour avec la légère. carabine que les officiers anglais portaient alors en bandoulière. Jean saisit le seul pistolet d'arçon chargé qui lui ^reste et ajuste Moncktbn qui tombe en lâchant son coup de l'eu. La balle du brigadier blessé dévie et jette à vingt pieds eu l'aille chapeau de Beaulac.
—Merci, Jean, lui dit Raoul; sans toi, je l'avais en pleine ligure.
—Ce n'est pas la peine mon lieutenant.
M'est avis cependant que nous ferions bien de suivre les autres.
En effet, les nôtres, après avoir plié, cèdent enfin sous le nombre, et Beaulac s.' trouve presque seul avec Lavigueur en face des anglais qui 8e lancent, commandés maintenant par Toymshend, à la poursuite des Français.
—Deux temps de galop, dit Raoul, et rIIqur radier les Canadiens en bas du coteau.
Ils tournent bride, piquent des deux, passent entre le centre et l'aile droite de notre armée en désordre, s'arrêtent bientôt et se placent en travers des fuyards en leur criant d'arrêter.
Au même instant des clameurs amies s'élèveat derrière eux. C'est M. de Vaudreuil qui arrive à la tête des canadiens du camp de Beauport.
D'abord dissuadé de marcher de conserve avec M. de Montcaim par Cadet et quelques autres qui y avaient un intérêt particulier ' le marquis de Yaudreuil, n'écoutant enfin que son courage et sa loyauté, arrivait au secours du général.
M. de Montcaim, qui s'efforçait de rallier ses troupes, en haut du coteau, vient cependant de tomber de cheval, entre les buttes à Neveu et la porte Saint-Louis. On l'emporte dans la ville, mortellement blessé. La nouvelle s'en répand avec la rapidité de l'éclair et ne fait qu'accélérer la retraite des fuyards.
L'impulsion de la déroute, donnée par
# Mémoires swt 1er, affaira du Canada.
les troupes réglées, n'entraîne cependant pas complètement les milices canadiennes, qui, accoutumées à reculer à la façon des sauvages et à revenir ensuite à la charge, se rallient en plusieurs endroits à la laveur de petits bois. Avec cette habileté de tir devenue proverbiale, ils entretiennent un feu de tirailleurs si bien nourri, qu'ils forcent à reculer plusieurs corps détachés de l'armée anglaise. Mais enfin, écrasés à leur tour, il leur faut plier sous le nombre et battre en retraite.
M. de Vaudreuil et ses officiers, Beaulac et Lavigueur, tous sont entraînés par le courant dans la vallée.
— Monsieur le gouverneur ! crie Raoul au marquis de Vaudreuil découragé, tâchez de rallier le plus grand nombre d'hommes qu'il vous sera possible. Pondant ce temps, je vais remonter le coteau avec quelques gens dévoués pour arrêter un peu l'ennemi en vous attendant.
Se levant sur ses étriers :
— Frères, crie-t-il aux Canadien! en
montrant les hauteurs avec son épée
ensanglantée, allons venger M. de Montcalm et les nôtres !
Son enthousiasme gagne ceux qui l'entourent. Deux cents braves enfants du sol remontent le coteau Sainte Geneviève et tombent avec une incroyable furie sur l'aile gauche ennemie qui reprenait haleine.
— En avant ! en avant ! criait Raoul.
Il était beau, le jeune chevalier !
La tête nue, les cheveux au vent, l'œil en feu, le sourire de la vengeance aux lèvres, il lançait son cheval au beau milieu des rangs épais des montagnards.
Le noble animal, sans craindre les baïonnettes, y entrait à coups de poitrail. Raoul se baissait, trouait deux ou trois poitrines anglaises avec la pointe de son épée, puis faisait cabrer son cheval dont les sabots ferrés en se rabattant sur le sol broyaient les crânes qu'ils rencontraient; de sorte qu'il y avait place nette autour du jeune homme.
Surpris par cette attaque brusque et irrésistible, les trois cents montagnards,
isolés et séparés des leurs, commencent à reculer à leur tour.
— En avant, les gars ! crie Raoul, dont l'arme infatigable continue toujours l'œuvre sanglante.
— Tue ! tue ! hurle Lavigueur, enivré du tumulte et de sang.
Rien ne résiste à ces braves.
Enfin, les montagnards écossais lâchent pieds.
Mais au même instant, des cris étrangers retentissent, puis un bruit de pas cadencés sur la pleine fumante. Ce sont deux régiments anglais qui accourent à i'aide des montagnards.
— Frères ! dit Beaulac en regardant les siens, c'est ici qu'il faut mourir !
Et le jeune homme, suivi de ces braves, maintenant fort décimés, retombe furieux sur les montagnards qui reculent encore
Les deux régiments anglais s'approchent au pas de course Ils font ha Ko, l'arme à l'épaule.
Un cri part, puis un ouragan de flamme et do plomb éclate de la gueule de leurs milliers de mousquets, hurle et passe sur les canadiens dont les rangs sont horriblement troués. Raoul n'est pas touché; mais avant de tomber, il veut au moins tuer encore, et il guide son cheval sur les masses anglaises.
Une autre décharge tonne. Le cheval de Raoul fait un dernier bond et s'abat.
Quand la fumée s'est dissipée, les anglais voient Beaulac se débattre en s'efforçant de tirer sa jambe droite prise sous sa monture. Vingt d'entre eux courent sur lui en criant : hourrah !
Beaulac casse la tëie du premier qui arrive d'un coup de pistolet et menace les autres de son épée. Mais c'en est fait de lui. Il est seul contre une armée.
Les ennemis font cercle autour de lui et le somment de se rendre.
— Jamais ! crie Raoul qui, par une
violente secousse, se dégage, se redresse sur pied, pâle, les dents serrées, les lèvres frangées d'écume.
Dans un moment de sublime folie, il prend son élan pour se jeter sur le cercle terrible qui l'environne.
Mais au même instant, arrive un cheval, lancé à toute vitesse, et qui tombe en hennissant au milieu des anglais, dont quatre ou cinq roulent meurtris sur le sol.
Tandis que les ennemis étonnés hésitent, Lavigueur, qui monte le vaillant coursier, se penche sur le cou de son cheval, empoigne Raoul par la ceinture, le soulève comme un enfant et le jette en travers de sa selle. Puis enlevant à grands coups d'éperons sa monture, il revient vers la ville au triple galop.
Des clameurs de rage et des coups de feu partent derrière les fugitifs, qui répondent au sifflement des balles par des cris de défi.
Des deux cents héros qui avaient remonté le coteau une demi-heure auparavant, ils étaient à peu près les seuls survivants de ce conllit suprême.
La bataille était finie et perdue pour nous.
Elle nous coûtait près de deux mille hommes, dont deux cent cinquante prisonniers, blessés pour la plupart ; trois officiers généraux, Montcalm qui expira le lendemain, le chef de brigade Sénesergues, ainsi que M. de Saint-Ours, lesquels moururent des suites de leurs blessures.
Les pertes des Anglais s'élevaient à près de sept cents hommes, parmi lesquels le général en chefWolfe, qui rendit le dernier soupir au milieu du combat, et ses principaux officiers. Ce qui prouve que la défense des nôtres fut vigoureuse.
La trop grande précipitation de Montcalm causa notre ruine. Il devait d'abord attendre M. de Yaudreuil avec les réserves laissées à Beauport, puis Bougainville et la fcoche-Beaucourt, qui avaient l'élite des troupes au Cap-Rouge et qui, comptant bien que le général les attendrait, accoururent en toute hâte, mais ne purent arriver sur le champ de bataille
que pour entendre les derniers coups de fusils des vainqueurs. Quel résultat tout différent pouvait avoir le combat, si Bougain ville et la Roche-Beaucourt, avec les grenadiers et le corps de cavalerie, fussent tombés sur les derrières de l'armée anglaise, tandis que Montcalm la chargeait de front ! On reproche encore au malheureux général de n'avoir pas gardé de réserve, et d'avoir négligé de faire sortir de la ville l'artillerie de campagne qui lui aurait été d'un grand secours.
Mais paix à ses cendres ; car il s'ensevelit noblement drapé de sa défaite, et s'il n'eut pas la gloire de vaincre, il eut celle au moins de montrer aux infâmes pillards qui avaient préparé de longue mains nos désastres, comment un homme de cœur sait vivre et mourir pour sou pays.
vin