‹ Héroïsme et trahisonChapitre 6 sur 6 · LE CHATIMENT · texte numérisé non relu

LE CHATIMENT

Malgré son infernal génie et ses combinaisons savamment ourdies, il était une chose que Bigot n'avait pas prévue et qui devait pourtant grandement contribuer à causer sa perte. C'était la venue au Canada d'un commissaire chargé de s'enquérir secrètement de l'administration de l'intendant et de ses affidés. Cet homme, M. le Trémis, avait été envoyé ici comme la guerre tirait à sa fin, entre la chute de Québec et la capitulation de Montréal.

" Homme d'esprit et de pénétration,

dit M. Ferland, le commissaire découvrit beaucoup de spéculations qui avaient eu lieu, et dans ses observations au ministre, il détailla les circonstances qui confirmaient les inexactitudes dont la compagnie avait si souvent été accusée."

Aussi Bigot se vit-il menacé d'une disgrâce et d'une ruine complètes, dès son arrivée en France. " C'est vous qui avez perdu la colonie, lui dit M. Berryer, lorsque l'intendant se présenta à Versailles. Vous y avez fait des dépenses énormes ; vous vous êtes permis le coinmerce, votre fortune est immense... votre administration a été infidèle, elle est coupable."

Bigot, attéré, se retira à Bordeaux, d'où il tâcha de mettre en jeu les influences qu'il avait à la cour, entre autres celle d'un M. de la Porte, bien en place à Versailles afin qu'elles l'aidassent à éviter l'orage, Mais ce fut en vain; la mesure était comble, et la moindre circonstance qui la devait l'aire déborder ne fut pas longue à venir. 1*0111* éviter le mécontentement»

l'indignation que le peuple avait ressentis de la perte de la plus belle colonie française, le gouvernement pensa qu'il était de bonne politique de jeter en pâture à la vengeance populaire les principaux fonctionnaires que la rumeur publique accusait d'avoir hâté par leurs prévarications la perte de la Nouvelle-France.

Bigot vivait depuis quelques mois à Bordeaux dans une anxiété facile à comprendre, lorsqu'il fut averti qu'il était question de l'arrêter. Que faire ? Fuir, c'était se reconnaître coupable. Mieux valait rester et tâcher de conjurer l'orage en achetant ses juges ; car il était assez riche pour le faire.

Il se rendit à Paris pour gagner les ministres. Mais à son grand désespoir, aucun d'eux ne consentit à le recevoir. Et à peine y avait-il quatre jours qu'il était dans la capitale, qu'il fut arrêté et jeté à la Bastille, le 17 novembre 1761, en même temps que vingt autres prévenus accusés d'être ses complices parmi lesquels Péan, Cadet, Corpron, Bréard, Estèbe et Pénissault, dont les

noms ont plus ou moins figuré dans ce récit.

Trente autres complices, ou prétendus tels, furent aussi décrétés de prise de corps comme contumaces. Parmi ces absents qui avaient eu soin de se tenir hors des atteintes de la justice à venir, se trouvait le rusé Deschenaux, ex-secrétaire de l'intendant.

Une commission présidée par le lieutenant-général de police, M. de Sartine, et composé de vingt-sept juges au Ohâtelet, fut chargé de juger l'affaire en dernier ressort.

t- Bigot avait été immédiatement mis au secret. Il resta ainsi onze mois entiers sans communiquer avec personne, seul avec ses pensées sombres, le criminel intendant, jusqu'au mois d'octobre 1762, où les accusés obtinrent des conseils pour préparer leur défense.

L'instruction, qui dura jusqu'à la fin de mars 1763, mit h nu toutes les hontes et les turpitudes de L'administration de Bigot. Quand il vit que les charges

étaient si écrasantes, le misérable voulut entraîner au moins dans sa chute tous ceux qui avaient pris part à ses pilleries. C'est alors que l'on vit ces escrocs aux abois tourner les uns contre les autres des armes dont les blessures devaient causer leur perte, et qu'ils achevèrent ainsi euxmêmes de convaincre les juges de leur culpabilité déjà trop évidente.

Enfin, le onze janvier 1764, en place de Grève, à Paris, et dans les principales villes du royaume, notamment à Bordeaux, à la Rochelle et à Montauban, le jugement rendu par la commission fut " lu et publié à haute et intelligible voi^, 11 à son de trompe et cri public, en tous " les lieux et endroits ordinaires, par " Philippe Rouveau, Huissier à Verge pt " de Police au Châtelet de Paris, accom- " pagné de Louis-François Ambezar, " Claude- Louis Ambezar, Jurés-Trom- " pettes, à ce que personne n'en prétendit " cause d'ignorance ?"

Yoici le résumé de ce jugement concernant quelques-uns des acteurs de ce drame :

D'abord, François Bi^ot était " dûment 1 atteint et convaincu d'avoir, pendant 1 le temps de son administration dans la ' colonie française du Canada, en FAniév rique septentrionale, toléré, favorisé et ' commis lui-même les abus, malversa- ' tions, prévarications et infidélités men- 1 tionnés au procès, dans la partie des

* finances, l'une des plus importantes de

• celles dont il était chargé, lesquelles ' sont principalement quant à Yapprovi- ' sionnement des Magasins-dû- Roy en Mar- 1 ckandises, etcP

Aussi était-il banni à perpétuité du royaume ; ses biens étaient confisqués, et on le condamnait à 1,000 livres d'amende, ainsi qu'à 1,500,000 livres de restitution.

Quant à ses complices, voici quelle était la teneur du jugement rendu contre les principaux d'entre eux:

Cadet, banni de Paris pour neuf ans, 500 livres d'amende, 6 millions de restitution ;

Penissault, banni pour neuf ans de

Paris, 500 livres d'amende, 600,000 de restitution ;

Gorpron, condamné à être admonesté en la chambre, 6 livres d'aumône et 600,000 livres de restitution ;

Bréard, banni pour neuf ans de Pari?, 500 livres d'amende et 300,000 livres de restitution ;

Estèbe, condamné à être admonesté en la chambre, 6 livres d'aumône, 30,000 livres de restitution ; et quelques autres dont les noms n'ont point paru dans ce récit.

Bien que Péan fût mis hors de cour, attendu cependant les gains illégitimes faits par lui dans les différentes sociétés auxquelles il avait appartenu, il fut condamné, le 25 juin 1764, à restituer à S. M. la somme de 600,000 livres et à garder prison au château de la Bastille jusqu'à la dite restitution.

Quant au contumace Deschenaux, il fut banni pour cinq ans de Paris et condamné à 50 livres d'amende et à 300,000 livres de restitution.

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