‹ Héroismo et trahison, récis canadiensChapitre 3 sur 5 · LA FAMINE A QUÉBEC EN · texte numérisé non relu

LA FAMINE A QUÉBEC EN

Un froid intense faisait craqueter la neige sons les pas rapides des piétons qui, dans la nuit du vingt-quatre décembre mil sept cent cinquante-cinq, se dirigeaient, renfrognés dans leurs fourrures, vers la cathédrale de Québec.

La cloche du beffroi rendait un son mat et sec qu'étouffait encore une épaisse couche de neige dont les millions de parcelles cristalines scintillaient comme autant de vers luisants ; tandis que la lumière pâle de la lune estompait les larges ombres de la cathédrale sur la grande place de l'église.

Chacun se hâtait. Car la bise mordait les joues rougies des femmes sous la capuce de leurs pelisses, et le3 bons bourgeois sentaient leur barbe frimasser. rapidement par suite d'une respiration fréquente que doublait leur marche précipitée.

Puis, si l'on allait si vite, n'était-ce pas aussi ponr arriver plus tôt à l'église, toute illuminée depuis la grande porte jusqu'à l'autel, en l'honneur de l'Enfant-Dieu ?

Ces derniers tintements de la cloche, se mêlant ans; griocemezits de la corde que le froid avait raidie et qui gémissait là-haut en frottig^nt l'une des parois du clocher, annonçait l'ajpiproQhê du service divin.

Déjà mémo on pouvait entendre du:

dehorii le refrain joyeux de l'un de ces Tieux noëls que nous ont légués nos pères de France, et que nous. conservons précieusement. Aussi frappait-on vite du pied le parvis de l'église pour y secouer la neige amassée durant la marche; car on entendait du dehors les fraîches voix de jeunes enfants de chœur qui chantaient, à pleins poumons :

*^*Ça, bergers, aesemblon&QOUs."

La pesantjB porte de chêne venait de se refermer sur le dernier des arrivants, quand elle fut rouverte pour donner passage à un vieillard et à une petite fille, qui avaient dû refouler le courant des fidèles pour sortir ainsi de l'église au moment même où presque toute la population de la ville y entrait.

Comme il lui avait fallu jouer quelque

peu des coudes pour se frayer un

passage, l'homme importun, cause de ce

dérangement imprévu, avait arraché des

•murmures^ «^ig: vieiUjesdéToteBiagdnDail-

lées dans k grande allée ; et celles-ci, qui égrenaient leur chapelet, ne s'étaient déplacées qu'en marmottant une menace entrecoupée d'un lambeau d'Ave,

L'homme et l'enfant qui le suivait s'étaient rendus des premiers à l'église.

Ils s'étaient avancés vers Tautel pour s'agenouiller le plus près possible d'une crèche tout' ornée de fleurs où reposait un petit Jésus de cire, dont la vue faisait ouvrir bien grands les yeux des bambins qui avaient arraché des parents la permission d'assister à la messe de minuit.

II 7 avait à peine quelques minutes qu'ils étaient arrivés, lorsque la petite fille, dont la figare pâUe par la misère prenait des tons de marbre blanc à la lumière des cierges, se pencha vers le vieillard aux habits duquel elle se retint en disant d'une voix faible :

— Oh ! que j'ai faim, mon papa 1 Tu m'avais dit, pourtant, que l'enfant Jésus nous voudrait bien donner du pain !

L'homme n'avait pas répondu. Mais ,

il s'était tourné vers sa fille, et avait jeté sar elle un long regard de tendresse douloureuse ; puis un frisson nerveux avait passé sur sa figure, et l'on avait pu voir deux grosses larmes glisser sur ses joues hâves pour aller se perdre dans ses longues moustaches grises.

Et prenant la petite fille par la main, il s'était relevé péniblement pour sortir du saint lieu.

Chacun les regardait.

Le vieillard, manchot du bras droit, était fièrement drapé dans une vieille capote militaire usée jusqu'à la corde, mais dont les déchirures, cicatrices du temps, soigneusement recousues, an nonçait la dignité en lutte avec l'indigence.

La croix de l'ordre de Saint-Louis brillait sur sa poitrine.

Quant à la petite fille, une légère robe d'été que recouvrait, en guise de pelisse, un reste d'habit d'officier, dont certains vestiges des parements de couleurs trahissaient la glorieuse origine, revêtait à moitié son corps grêle et transi de froid.

Sos méchants bas, trop souvent ravaudés, laissaient voir, par de nombreux accrocs que Taiguille avait vainement voulu refermer, les frêles jambes de la petite, toutes bleuies par la gelée ; pendant que les souliers, privés de leurs boucles, semblaient se complaire à mettre en contact avec la neige les mii^nons pieds qu'ils auraient dû si soigneusement protéger*

C'était une courte mais navrante histoire que celle de leur misère.

Vieux débris des guerres occasionnées par les successions d'Espagne et d'Autriche, M. de Rochebruue avait émigré au Canada, où il avait été d'abord enseigne, puis lieutenant d'une compagnie de la marine, à venir jusqu'à l'été de 1756.

C'était un pauvre officier de fortune. Il n'avait pour tout bien qu'une petite rente qui venait de s'éteindre par la mort de sa femme. Or, comme le faisait remarquer M. Doreil dans une lettre du 20 octobre 1758, adressée au ministre de la guerre,

le maréchal de Belle-lsle, il était presque impossible à un lieutenant dont le traitement n'était que de cent quinze livres par mois de ne pas mourir de faim, vu la disette qui sévissait dans la colonie. On s'imaginera donc sans peine que le vieux gentilhomme et sa fille se trouvaient dans une gêne extrême depuis la mort de Mme.

de itochebrune, arrivée en 1748.

Le vieil officier vécut ainsi tant bien que iDial jusqu'à Tété de 1755, pendant lequel il perdit le bras droit à la glorieuse bataille de la Monongahéla, où huit cents Canadiens et sauvages remportèrent une victoire complète sur les douze cents hommes commandés par Braddock.

Rendu invalide par ce dernier malheur, M. de Rochebrune se vit obligé de quitter Tarmée et fut mis à sa demisolde vers la lin de Tété de Tannée 1755.

Depuis quelques mois cependant, une

grande famine sévissait à Québec, par suite des malversations et du pillage

éhonté auxquels se livraient l'intendant Bigot et ses amis Péan, Deschenaux, Cadet, et autres fonctionnaires-vautours de cette trempe.

" On s'arrachait le pain à la porte dos " boulangers." dit l'auteur des Mémoires sur les affaires du Canada depuis 1749 y wsqu'à 1760. (*) " On voyait souvent les ** mères déplorer de n'en avoir pas assez " pour donner à leurs enfants, et courir à " l'intendant Bigot, implorer son secours " et son autorité. Tout était inutile ; il " était assiégé d'un nombre d'adulateurs " qui ne pouvaient comprendre, au sortir ** des abondants et délicats repas qu'ils ** venaient de prendre chez lui, comment " on pouvait mourir de faim."

On paya intégralement au vieil officier ses deux premiers mois de pension.

(*) Ce Mémoire, publié en 1838 par la Sooiété Historique de Québec, abonde en renseignements sur cette sombre époque de notre histoire. Pour m'ezempter de le citer trop souvent, je dirai tout de suite que j'y ai puisé presque tons les détails qui oonoement Bigot et ses oomplices.

Mais lorsqu'au commencement d'octobre, il alla chez M. Péan, capitaine et aide-major des troupes de la marine, pour toucher sa demi-solde, on lui en fit attendre le paiement jusqu'à la fin du mois.

Puis, on ne lui donna plus rien.

C'est alors que la misère força la porte de l'invalide.

Trop fier pour demander un secours que de plus riches compagnons d'armes lui auraient octroyé avec plaisir, M. de Rochebrune voulut cacher sa pauvreté, ferma sa porte à tous, et ne sortit plus que pour faire quelques tentatives auprès des commis de Péan, lesquels, de concert avec leur maître, et intéressés comme lui au pillage des deniers du roi, surent toujours éconduire l'officier en retraite avec de menteuses promesses.

Il essaya bien alors de faire parvenir ses plaintes jusqu'à Bigot, mais il en fut empoché par le secrétaire de l'intendant.

Deschenaux, qui, du reste, était probablement de connivence avec son maître.

" L'impitoyable Descheiiaux, toujours '* alerte, dit l'auteur du Mémoire déjà " cité, écartait tout ce qui pouvait nuire ; " on s'enquérait, avant de faire parler à " l'intendant, de ce que l'on voulait lui " dire; les bonnes gens avouaient le sujet '* pour lequel ils venaient; alors on les " faisait parler à Deschenaux, qui com- " mençait par les maltraiter et les mena- " çait de les faire mettre en prison. S'ils ** persistaient de vouloir parler à Finten- " dant, il allait le prévenir et les dépei- ** gnait comme des rebelles ; on les faisait " approcher, on n'écoutait point leurs " raisons, on les maltraitait, et ils se trou- " vaient encore heureux de n'être point *' emprisonnés; en sorte que personne " n'osait se plaindre."

Aussi, quel ne dut pas être le désespoir du vieux militaire, le soir où il rentra chez lui, après sa dernière et infructueuse démarche auprès des indignes fonctionnaires devant lesquels tremblaient presque tous les honnêtes gens du pays !

On était rendu au quinzième jour de décembre.

L'hiver s'annonçait rigoureux, et le bois manquait complètement au logis. La famine avait porté les vivres à un prix excessif dans la ville, et c'est à peine s'il restait à M. de Rochebrune un écu sur le dernier paiement qu'il avait touché.

La petite Berthe, sa fille unique, âgée de treize ans, avait d'autant plus froid, dans cette maison dont le foyer désert attendait vainement la visite du feu, qu'elle manquait tout-àfait de ces bons vêtements que les mères attentives tirent de la profonde armoire au linge, alors que les enfants joyeux veulent aller s'ébattre sur la première bordée de neige que nous apportent les brouillards de novembre.

Berthe avait, le printemps précédent, donné ses vêtements d'hiver, un peu passés, à une petite pauvresse. La demoiselle de Rochebrune ne se doutait pas que l'hiver suivant la verrait aussi dénuée de tout que cette mendiante qu'elle se^ courait alors.

Le père et la fille vécurent, du douze au vingt décembre, de petites provisions

que M. de Rochebrune s'était procurées avec la minime somme qui lui restait; le premier, osant à peine prendre, chaque jour, deux ou trois bouchées de pain sec, afin de permettre à sa petite Berthe de satisfaire un peu son appétit.

Lorsque Tenfant remarquait l'extrême frugalité de son père, celui-ci répondait que son âge et le soin de sa santé ne lui permettaient pas de faire aucun excès de bonne chère, et que ce sévère régime lui allait bien mieux.

Pour preuve, il prenait Berthe sur ses genoux et la faisait sauter en chantant.

Mais lorsqu'il sentait les mains froidies de son enfant glacer les siennes, les larmes lui montaient aux yeux, et il se détournait pour pleurer sans être vu.

Le matin de la vingtième journée de décembre, le malheureux père s'aperçut qu'il ne restait plus que quelques sols, juste assez pour suffire à la nourriture de Berthe durant trois ou quatre jours.

—•Je jeûnerai complètement, se dit-il.

Et lorsque l'enfant cassait, le matin, de £es doigts gourds, le morceau de pain qui représentait son déjeûner, son père lui affirmait que, s'étant levé avant elle, il l'avait aussi devancée pour prendre son premier repas.

Quand arrivait le midi, le vétéran disait n'avoir pas faim à cette heure de la journée.

Et comme Berthe était au lit quand il rentrait le soir, il était censé souper seul.

Le matin de la veille de Noèl, Berthe n'eut pas assez de pain pour son déjeûner.

Elle en demanda d'autre. Il n'en restait plus!

Le père, qui la regardait manger, laissa tomber sa tète sur la table où il était accoudé, et pleura.

L'héroJkjue vieillard n'avait pas pris autre chose que de l'eau froide depuis quatre jours !

L'enfant vint entourer de ses petits bras le cou de son père, et lui demanda pardon, en l'embrassant, de lui avoir causé de la peiuQ.

Les sanglots du vieillard redoublèrent, puis il tomba dans un état d'extrême prostration.

Quand les forces lui revinrent un peu, il vit que sa fille, endormie par le froid et la faim, s'était assoupie sur ses genoux.

Il la déposa bien doucement dans son petit lit tout glacé, la recouvrit avec soin, et reprit sa place auprès de la table.

Les tiraillements aigus de la faim montaient maintenant de Testomac au cerveau du vieillard exténué, et la lièvre des hallucinations se mit à faire tournoyer sa pensée comme une roue sous son crâne.

Il lui vint d'abord un déçir de suicide, qu'un reste de raison, dont la lueur brillait encore dans un recoin de sa tête, lui fît repousser aussitôt.

Ce fut ensuite une idée de vengeance qui succéda à la première. Et les noms de Bigot, de Deschenaux et de Péan passaient sur ses lèvres avec de sanglants reproches et d'afiVeuses menaces.

Enfin le sommeil le prit et U s'endormit à son tour.

L'infortuné ne rêva que collations, pe»

tits soupers et festins.

Les plats les plus succulents et les plus variés passaient en songe devant lui, dans une procession fantastique et intermina* ble. Ce n'étaient que jambons rosés, cha* pons gras, dindonneaux trufiés» perdrix rôties à la broche et pâtés de venaison, que suivaient en foule compacte les crèmes, les conserves, les gelées et les fruits variés du dessert ; le tout suivi d'une formidable arrière-garde de vins de choix.

En un mot, tout ce que la vengeance d'une faim non-satisfaite peut inventer pour torturer le cerveau d'an homme affamé.

Des plaintes étouffées le tirèrent de cette délirante hallucination.

Mais il fut quelque temps à se remettre et à comprendre d'où venaient ces gémissements.

G!était Berthe qui sanglotait sur son lit où elle se tenait à demi-agenouillée.

M. de Bochebrune se leva; mais ses jambes fléchirent sous lai, et si la table n'avait été à la portée immédiate de sa main, il serait tombé.

^Qa'as-ta donc, mon enfant? Ini demanda M. de Sochebroney qui se dirigea en tâtonnant vers le lit.

Car la nuit était venue, et quelques pâles rayons de lune éclairaient seuls l'appartement.

— J^ai faim, mon papa, et mon lit est bien froid ! répondit l'enfant au milieu de ses pleurs.

— Mon Dieu ! s*écrîa le pauvre père, accablez-moi de tout votre courroux, mais au nom de votre infinie miséricorde, prenez pitié de mon enfant !

Soudain, le son joyeux des cloches de la cathédrale et des communautés de la ville répondit à cette douloureuse exclamation.

Le vieillard se ressouvint que le lendemain était Noèl, et que ce gai carillon

appelait maintenant les fidèles à la messe de minuit.

— Habille-toi, dit-il à Berthe. Nous irons à la messe, et le bon Uieu que nous prie* rons voudra, sans doute, nous donner ce que BOUS refusent les hommes.

Et tons deux, grelottant dans la nuit, s'étaient rendus à Tégiise.

On a vu qu'ils en sortirent bientôt.

Quand ils eurent fait quelques pas dans la rue de la Fabrique, le vieillard s'arrêta.

Où donc aller à cette heure avancée ?

La cathédrale, la chapelle du Séminaire et Téglise des Jésuites étaient bien illuminées; mais comment aller troubler les fidèles en prières, pour leur demander du secours ?

On ne voyait pas de lumières dans les maisons qui avoisinaient la grande place.

Et d'ailleurs, la seule idée d'aumône réveillait toutes les susceptibilités du vieux gentilhomme.

Un geste de désespoir lui Ht porter la main à son front. Dans ce moureraent, il rencontra sous ses doigts la croix d'or qu'il devait à son courage.

— ^Oh! mais comment n'y aije pas pensé plus lot ? s'écria-t-il. Ne me reste-t-il pas encore ma croix ? Mon Dieu ! aurais-je jamais pu m'imaginer qu'il me faudrait un jour trafiquer cet insigne d'honneur !

N'importe, viens, Berthe, tu auras du pain cette nuit ! Allons à l'intendance, où j'échangerai à la Friponne, contre quelques vivres, ma croix de Saint-Louis ! Clavery, le garde-magasin, veille peut être encore, occupé à compter les profits de sa journée !

Les Québecquoîs appelaient la Friponne une maison de commerce établie par Bigot, près de l'intendance, dans le but de s'attirer tout le négoce et surtout de fournir les magasins du roi.

" L'intendant envoyait tous les ans à la cour l'état de ce qui était nécessaire pour l'année suivante: il pouvait diminuer à son gré la quantité à demander, qui d'ail-

leurs, par les circonstances, n'était jamais suffisante, et que souvent on amoindrissait.

Ce magasin se trouvait justement fourni de ce qui manquait à celui du roi ; alors on n'avait plus recours, comme auparavant, aux négociants, et par là, on les réduisit à un simple détail.

*•* On trouva encore le moyen de fournir plusieurs fois la même marchandise au roi, et toujours de la lui faire acheter plus cher."

M. de Bochebrune et Berthe se remirent à marcher.

Après avoir descendu la rue de la Fabrique, ils s'engagèrent dans la rue Saint.

Jean, qu'ils laissèrent bientôt pour entrer dans la rue des pauvres ou du palais.

Leur ombre, grêle et allongée, que la lumière et l'inclinaison de la lune faisaient se dessiner derrière eux, sur la neige, semblait le spectre de la faim qui s'acharnait à les suivre.

Ils allèrent ainsi vers la porte du palais, le père chancelant à chaque pas et l'en&nt

pâmée de froid. Cette porte conduisait au palais de l'intendant, qui s'élevait sur le terrain maintenant occupé en grande partie par des usines, et dans le voisinage immédiat de la rivière SaintCharles.

Pour retracer l'origine du palais des intendants, il faut presque reculer à un siècle de distance de l'époque où remonte ce récit, c'est-à dire au temps où l'administration vigoureuse et éclairée de M.

Talon donnait un si bel essor à la prospérité naissante de la Nouvelle-France.

Celui-ci, dans le dessein d'établir une brasserie à Québec, avait fait élever, sur les bords de la rivière Saint-Charles, des constructions qui devinrent ensuite, avec des additions et des embellissements c< n sidérables, la résidence des intendants français.

Le palais se nommait ainsi parce que le conseil supérieur s'y assemblait^

Dn incendie le dévora complètement dans la nuit du cinq janvier 1713. M.

Bégon et sa jeune femme, qui rhabitaitut

alors, n'eurent que le temps de s'échapper en robes de chambre et perdirent, dans ce désastre, tous leurs effets mobiliers.

Charlevoix nous apprend, par la description qu'il fait, en 1720 du nouvel édifice, que l'ancien était bâti sur la rue, très-près du cap, et qu'il n'avait pas d'avant-cour.

Le palais fut encore réduit en cendres en 1726, et construit de nouveau.

C'est dans ce dernier que Bigot demeurait. On y arrivait par une grande porte cochère dont les ruines étaient visibles, il n'y a pas longtemps encore, dans la rue Saint- Valier. L'entrée se trouvait du côté du cap et des fortifications qui, en cet endroit, bornaient la vue.

Au fond de l'avant-cotir s'étendait le palais, grand pavillon à deux étages, dont les deux extrémités débordaient de quelques pieds. Un perron à double rampe conduisait à la porte d'entrée, au-dessus de laquelle grinçait la girouette d'un clocbeton qui s'élevait sur le milieu de la toiture.

Les magasins du roi se trouvaient sur la cour, à droite, et la prison derrière.

Les cuisines s'élevaient sur la gauche.

Et, coïncidence singulière, la cheminée, qui subsiste encore, sert aujourd'hui à l'immense fonderie de M. G^eorge Bisset.

Ainsi les mêmes pierres qui virent autrefois rôtir les perdreaux des intendants français se rougissent maintenant au contact de la fonte ardente d'un industriel anglais.

De l'autre côté, la vue s'étendait sur un grand parc, puis sur la rivière Saint- Charles et plus loin sur les Laurentides qui bornent au loin l'horizon.

De toutes ces magnificences, il ne reste plus que des murailles en ruines, et qui ne s'élèvent pas plus haut que le rez dechaussée. Le lecteur curieux les pourra voir en arrière de la brasserie de M Boswell et des usines de M. Bisset.

Quand M. de Rochebruno et Berthe eurent dépassé la porte de la ville, le palais leur apparut éclairé depuis les cui«

Bines jusqu'au salon. Ghaque fenêtre, à partir du rez de-chaussée jusqu'aux mansardes, jetait des flots de lumière sur le blanc tapis de neige qui recouvrait le jardin et les cours.

C'est qu'il y avait grand gala chez M.

l'intendant Bigot.

— Oui ! murmura le vétéran, tandis que ces vauriens se réjouissent là-bas, les honnêtes gens meurent de faim ?

Et ce fut en grommelant qu'il descendit la côte qui menait droit au palais.

La porte cochère en était restée grande ouverte pour les invités.

Le vieillard et sa fille entrèrent dans la cour ; obliquant à droite, ils prirent le chemin des magasins du roi.

Autant la façade du palais était resplandissante de lumières, autant celle des bâtisses consacrées au commerce était sombre.

Le viel officier frappa vainement aux portes ; il n'entendit pour toute réponse

que les aboiements farieax d'un dogue que Ton y enfermait chaque soir pour la garde des marchandises.

Ce chien était plus fidèle que ceux qu'il servait.

—II ne me fallait plus que ce dernier coup du sort pour m'achever ! s'écria le malheureux en se rongeant les poings.

Oh ! sMl faut que d'honnêtes gens meurent de faim cette nuit, ce ne sera pas du moins avant que j'aie flétri de ma dernière malédiction les misérables qui en sont la cause !

Surexcité par une fièvre atroce qu'éperoiïnait encore une faim délirante, M. deRochebrune se dirigea à pas précipités vers la grande entrée du palais.

Les domestiques avaient assez à faire ailleurs, et la soirée se trouvait en outre trop avancée pour qu'il fût besoin d'un valet qui annonçât les invités, maintenant au complet ; aussi personne ne gardait la porte.

M. do Rochebrune l'ouvrit et entra.

Somptueux devait être l'intérieur de la résidence d'un homme tel que Bigot, qui avait apporté de France ces goûts de luxe, de bien-être et de mollesse qui distinguèrent le règne du roi Louis XY.

L'histoire et la tradition, d'ailleurs, sont là pour nous prouver que M. l'Intendant du roi sembla chercher à imiter en tout son superbe souverain.

Aussi pouvons-nous avancer sans crainte que le coup-d'œil présenté par les salons de l'intendant, le soir du vingt-quatre décembre 1755, était des plus ravissants.

Les flots de lumière jetés par mille bougies dont la flamme scintille eç gerbes multicolores sur le cristal des lustres, éclairent superbement les lambris dorés, les tapisseries luxueuses, pendant que de hautes glaces semblent doubler en nombre un riche mobilier d'acajou que l'esprit du temps a chargé d'une profusion surannée de ciselures et de reliefs.

Enfin, sur un moelleux tapis de Turquie, où les souliers à boucle s'enfoncent et dis-

paraissent presqu'entièrement, s'agitent et se croisent de nombreux invités dont les brillants costumes sont en harmonie avec les somptuosités qui les entourent.

Entre tous, M. l'intendant se faisait remarquer autant par la coupe gracieuse et la richesse de ses habits, que par l'urbanité de ses manières.

Il portait un habit de satin aurore, à très-larges basques et à revers étroits lisérés d'or. Ce brillant justaucorps laissait voir une veste de satin blanc, par l'échancrure de laquelle s'échappait une cravate de mousseline dont les bouts très- Jongs pendaient par devant, sur des cascades de dentelle qui tombaient de la chemise.

La culotte, de même étoffe que l'habit, descendait en serrant la jambe jusqu'au dessous du genoux; là, elle s'arrêtait retenue par de petites boucles en or, et recouvrait le bas bien étiré.

Des souliers à talon, attachés par des boucles d'or, emprisonnaient ses pieds.^

Qaant à ses cheveux roux, ils étaient poudrés à blanc, relevés et frisés sur ie front et les tempes, pour venir se perdre en arrière dans une bourse de taffetas noir.

Une épée dé parade, à poignée d'ivoire ornée de pierreries, relevait par derrière les basques de son justaucorps.

Mais la nature avait gratifié M. Bigot d'un défaut terrible, puisque, disent les intéressants mémoires de M. de G-aspé, Bigot était punais ! Aussi parfumait-il à outrance et sa personne et ses habits, afin de rendre son approche tolérable aux intimes.

François Bigot était d'une famille de (xuyenne, illustre dans la robe. Nommé d'abord commissaire à Louisbourg, où il se distingua tout de suite par cet éminent esprit de calcul qui lui fit toujours accorder ses préférences à la soustraction, il avait été élevé plus tard à l'emploi d'intendant de la Nouvelle-France, qu'il occupait depuis quelques années. au moment où nous le présentons au lecteur.

11 pouvait avoir trente-cinq ans. Doué d'ane taille aa-dessas de la moyenne, d'une iigare sympathique où se lisait pourtant une expression de ruse et d'astace aussitôt qu'il parlait d'affaires, tranchant du grand seigneur par ses manières courtoises ei sa prodigalité, Bigot avait su se faire un grand nombre d'amis.

Porté par tempérament aux excès qui caractérisent l'époque de Louis XY, sa lièvre de jouissance dont l'incessante satisfaction exigeait un revenu dix fois plus considérable que ses ressources personnelles et ses appointements, lui fît bientôt rejeter le masque d'honnête homme dont la nature l'avait doué. Alors, il se montra tel qu'il était réellement, c'est-à-dire le plus effronté pillard que jamais roi de France ait eu i>our fermier-général ou pour intendant.

A lin de voiler un peu ses exactions, il sut inviter ses subordonnés et leurs commis au silence, et leur inspira des goûts de luxe qu'ils ne pouvaient satisfaire qu'en imitant ses propres malversations.

L'on croira sans peine que ses amis et complices formaient non-seulement la grande majorité, mais même la totalité de ses hôtes. Car les honnêtes gens de Québec fréquentaient peu Bigot, déjà «ï aspect à cette époque.

Après le maître, celui qui par ses saillies se faisait le plus valoir était le secrétaire de l'intendant, Brassard Deschenaux.

Il était fils d'un cordonnier de Québec.

Les mémoires de Tépoque nous le montrent comme un homme laborieux et de beaucoup d'esprit, mais d'un caractère rampant. *• Il avait une envie &i démesurée d'amasser de la fortune, que son proverbe ordinaire était de dire: "qu'il en prendrait jusque sur les autels."

Puis l'on voyait le sieur Cadet, fils d'un Doacher. Protégé par Deschenaux, qui avait eu occasion de reconnaître son esprit intrigant, par l'entremise de M. Hocquart, prédécesseur de Bigot à l'intendance.

Cadet, qui dans sa jeunesse avait gardé les animaux d'un habitant de Charles-

bourg, remplissait maintenant les fonctions de munitionnaire-général.

Venaient ensuite le contrôleur de la marine, Bréard, qui, de très pauvre qu'il était lors de sa venue au Canada, s'en retourna extrêmement riche ; puis le sieur Eétèbe, garde-magasin du roi à Québec, et son commi» Clavery, préposé, comme on Ta vu, à l'administration de la Friponne.

Enfin, c'était Jean Corpron, l'associé et le commis de Cadet, que ses coquineries avaient fait chasser de chez plusieurs négociatits dont il était l'employé, et bien d'autres fonctionnaires de même acabit et dont l'histoire n'a pas jugé à propos de nous conserver les noms.

Le plus laid et le moins spirituel de toute cette société d'intrigants, c'était s ms contredit l'aide-major des troupes de la marine, Michel-Jean-Hngues Péan.

Qaant à Mme Péan, sa femme, elle éclipsait toutes les autres femmes auxquelles la faveur, plus encore que le rang,

avait, ce soir-là, ouvert les portes du salon de i'intendanoe.

L'on avait apporté des tables de jeu autour desquelles s'étaient placés ceux qui voulaient tenter la fortune,

A Texception de Mme Péan qui suivait le jeu avec intérêt, les autres dames, raides, guindées et la figure vermillonnée, se tenaient assises à l'écart.

Quelques invités, dont les habitudes do froid négoce se refusaient aux hasards du tapis vert, causaient avec elles, en chiffonnant d'une main distraite la dentelle de leur jabot ; tandis que certaines dames s'amusaient beaucoup de la contenance gauche de l'ex-bouvier Oadet, qui ne savait que faire de son petit tricorne galonné que l'étiquette ordonnait de porter sous le bras.

L'un des plus joyeux joueurs était sans contredit Bigot. Et pourtant, il était d'une malchance désespérante, pendant que la fortune favorisait Péan qui restait froid ou ne faisait entendi^e qu'un rire^ sec lors*

qu'on le complimentait sur le monceau d'or qui allait toujours s'entassant devant lui.

— Vingt deux en pique, dit Bigot.

— Vingt-sept en cœur, répondit Péan qui étala son jeu.

Vous gagnez, repartit nonchalamment Bigot, tandit que Péan tirait à lui deux jointées de pièces d'or avec un petit mouvement de langue qui lui était familier, quand lui réussissait une opération monétaire.

—Vous devez avoir devant vous un*:

vingtaine de mille francs, reprit à quel* (^ues moments de là Bigot. Si vous le voulez bien, Péan, nous les jourons d'un seul coup. Il faut eu finir ; car je m'aperçois, dit-il en se retournant vers les femmes retirées à l'écart, que ces dames qui ne jouent point s'eunuient de ne pas danser.

Un imperceptible mouvement nerveux plissa le front de Féan.

C'était bien dommage, en effet, pour un homme âpre au gain, d'avoir à risquer une si forte somme d'un seul coup. Mais enfin, sous peine de passer pour un ladre, il lui fallait s'exécuter.

—C'est bien, dit-il en faisant les jeux, pendant que les autres joueurs plu?

timorés abandonnaient la partie et so penchaient vers la table, pour mieux voir l'intéressante tournée de cartes qui allait suivre.

— Trente en trèfle^ dit Bigot avec insou* cianoe,

— Trente-et-un en cœur répondit Peau d'une voix émue.

— Deschenaux, reprit l'intendant qui savait perdre en grand seigneur * et sans sourciller, vous compterez demain vingt mille francs à M. l'aide-major.

# L'histoire noas dit que pendant que les pauvre g^ofl Qrew^nt (ie faim àajas les nieade Qi^ébeç* il se faisait ohez Bigot un jeu d'enfer, et que rinteodant perdit dwM ooat mille franos dAus mi« 8«al« saiaoa*

On enleva les tables de jVu.

— Ne disiez-vous pas tantôt, Bréard, dit Bigot en se dirigeant vers les dames, c|tte les bourgeois se plaignent hautement de la taxe que nous leur avons imposée pour l'entretien des oasernes ?

—Oui, monsieur. 11 en est même qui ne se contentent pas de murmurer, mais qui menacent.

— Ah ! bah ! qu'impôi te, pourvu qu'ils payent !

Cette répétition du fameux mot de Mazarin eut un succès fou, et fit rire aux éclats les courtisans de Bigot.

— Oui ! riez, messieurs I répondit comme un écho une voix vibrante qui partit de l'extrémité de l'appartement.

Les femmes se retournèrent avec effroi, les hommes avec surprise.

Et tous aperçurent à la porte du salon un vieillard qui semblait plutôt un spectre, avec ses joues hâves et ses yeux creusés par la misère.

Derrière lai apparaissait la tête curieuse d'une pâle enfant, dont les grands yeux noirs regardaient avec autant de timidité que d'étonnement cette brillante réunion.

C'étaient M. de Rochebrune et sa fille, que le peu de lumière produit par Téloignement des lustres ne permettait pas de reconnaître à l'endroit reculé où ils se trouvaient tous deux.

—Allez ! continua le vieux militaire d'une voix puissante qui avait plus d'une fois dominé le tumulte des batailles, gaudissez-vous, valets infidèles, car le maître est loin et le peuple, que vous volez sans merci, courbe la tête ! Allons !

plus de vergogne, vous êtes ici tout puissants et le pillage amène l'orgie ! Il fait si bon, n'est-ce pas, pour des roués de votre espèce, s'enivrer à table alors que la famine règne sur la ville entière ! Certes, je conçois que ce raffinement réveille même l'appétit d'un estomac blasé !

" Prenez garde pourtant, mes maîtres ; car de l'escroquerie à la trahison, il n'y a

qu'an pas à faire ! Et si le volenr risque au moins sa réputation^ l'autre joue sa tête.

'' Ecoutez ! continua le vieillard, comme saisi d'une subite inspiration. L'ennemi

s'avance j'entends au loin le bruit de

son avant-garde qui franchit la frontière Manquant de vivres et de munitions, nos soldats inférieurs en nombre ^ retraitent pour la première fois l'Anglais les suit il s'approche il

arrive et je vois ses bataillons serrés

entourer nos murailles Bien, le milicien, le paysan disputent avec acharnement à l'étranger le sol de la patrie

Le victoire va peut-être couronner leut

courage « Mais non ! des hommes

éhontés se sont dit : '* Le moment est venu d'éteindre le bruit causé par nos exactions sous le fracas de la chute du pays que nous avons si mal administré....

Entendons-nous avec l'Anglais......" Et

guidés par un traître, je vois nos ennemis tant de fois vaincus, surprendre et écraser nos frères ! Honte et malheur ! Ce traître, c'est par vous qu'il sera soudoyé !

'^Oh! paisse la malédiction d'an vieillard moarant et première victime de vos brigandages, stigmatiser votre mémoire, et, spectre fanèbre, escorter votre agonie aa passage de l'éternité ! "

Stupéfiés par cette brasqae apparition subjugués par cette voix tonnante qui leur jetait si hardiment leurs méiaits à la face, tous, maîtres, femmes et valetaille, avaient écouté sans pouvoir interrompre.

Bigot fat le premier à recouvrer ses esprits.

— Allons! marauds! cria-t il aux valets ébahis, ne mettrez-vous pas ce fou furieux à la porte !

^ — Arrière ! manants ! dit Rochebrune, qui retraversa lentement l'anti-chambre et sortit du palais, suivi de loin par les domestiques qui n'osaient se rapprocher de lui.

Lorsque le plus hardi d'entre eux sortit sa tête au dehors, par la porte entrebaillée, il vit le vieillard chanceler et s'abattre

lourdement sur le dernier degré du perron.

— Au diable le vieux fou! s'écria le valet en refermant la porte, qu'il s'empressa cette fois de verrouiller au dedans.

— A-t-on jamais vu pareille impudence !

murmuraient les invités.

— Bahl ce n'est rien, repartit Bigot.

Seulement j'aurai soin désormais de placer le lieu de nos réunions hors des approches de pareils maroufles. Allons I mesdames, je crois qu'un peu de danse vous remettra. Violons ! une gavotte !

Et tandis que les premiers accords de l'air demandé roulaient sous les hauts plafonds de la salle, l'intendant offrait le bras à Mme Péan, avec laquelle il ouvrit le bal.

Quelques instants plus tard, à voir l'entrain des hommes et la coquetterie des femmes, on n'aurait jamais cru que la colère et l'effroi venaient de faire trembler cette foule enivrée maintenant de musique et de danse;

Cependant, nn homme de cœur se mourait en ce moment de froid et d'inanition sur les degrés du palais.

A peine arait-il mis le pied hors de l'intendance, que cette exaltation fébrile, qui avait un instant rendu ses forces à M. de BoCihebruQe, i'abaadonna complètement.

Saisi par le froid au sortir de la chaude atmosphère qui régnait dans le palais, il se sentit aussitôt faibhr. Ses pieds glissèrent sur la neige durcie ; il tomba.

' Quelque peu ranimé par les cris que jeta Berthe en voyant sa chute, il voulut se relever ;xQais'se6Lfarces brisées lui refusèrent .leur secours, et sa tête retomba loardemiâiit sur le seuil.

.L'enfant srftgenauilla près de lui dans la neâge, entoura de sqb pauvres petits bras le cou du vieillard, et esseyA vainement de relever son père.

Mous ivoyant que ses efforts étaient inuiiles:

—Viens f en, papa, dit-elle en sanglottant, j'ai peur! Allons-nous-en chez nous, où da moins il ne fait pas si froid qu'ici.

Le malheureux, aidé tant soit peu par son enfant, se souleva la tête.

Tont-à-coup, ses yeux gardèrent une efirayante fixité ; puis il parut tendre Toreilie à la bise qui courait en sifflant sur la neige, comme pour mieux entendre un bruit lointainr

' — Ecoute ! enfant, dit-il d'une voix sourde.

En efiet, on entendait comme des voix plaintives qui pleuraient dans la nuit.

Ces sons lugubres venaient de la rivière Saint-Charles, qui, de l'autre côté de Tînteudance, arrosait les jardins du palais.

C'était le souffle du vent de nord se mêiaiit au bruit des flots qui gémissaient en se brisant sur les glaçons de la grève.

Au même instant, les notes sémillantes d'un air de danse partirent de l'intérieur en joyeuses fusées de trilles, et vinrent

déchirer l'oreille des deux infortunés comme un ironique éclat de rire.

— Oh! les traîtres infâmes !.«« grommela le vieil officier que le délire étreignait.

Ils nous livrent à l'ennemi !... Entendezvous, soldats ?... iSus à e\x% ! Apprêtez armes!... Joue !... Feu!...

Sa tête retomba sur la pierre.

L'engourdissement causé par le froid passa de ses membres au cerveau, et il s'endormit.

Mais ce sommeil, c'était celui de la mort qui venait de fermer à jamais les paupières du brave.

La petite Berthe pleura longtemps ; et, après d'inutiles efforts pour réveiller son père qu'elle croyait endormi, le froid la gagna tellement à son tour qu'elle glissa sur le cadavre du vieillard, et resta sans mouvement

Le bal était fini et chaudement drapés dans leurs fourrures» les invités de

M. nntendAnt venaient de prendre ciongé de leur hôte.

Celui-ci donnait le bras à Mme^ Péan.

Il la voulait reconduire jusqu'à sa voiture.

En ce moment, la jeune femme poussa un cri terrible»

Elle venait de mettre le pied sur le cadavre de M. de Bochebrnne.

— Valets ! des flambeaux ! cria l'intendant.

Aussitôt des domestiques sortirent avec des torches.

— Encore cet homme! dit Bigot, qui s'était penché sur le corps inanimé.

Attirés par les cris et par la lumière, de braves bourgeois de Saint-Soch, qui revenaient de la messe de minuit et s'en retournaient chez eux, entrèrent dans la cour du palais et s'approchèrent du groupe sur lequel la flamme des torches^ agitée par le vent, jetait d'étranges et Vacillantes lueurs.

t L'un: d«8 valei» mit la main sur la poitrine de M. Bochebrnne.

—Le vieux est bien mort ! dit-il.

— Tant mieux pour lui, grommela Bigot, car cet homme était gênant !

— Mais la petite fille vit, continua le domestique. Elle respire encore.

— Oh! la pauvrette ! dit un homme du peuple en se penchant vers Berthe qu'il enleva dans ses bras, je ne suis pas riche, mais il ne sera jamais dit que Jean Lavigueur aura laissé périr de froid une créature du bon Dieu.

Il perça la fouie tt m'^oigna avec Tenfant.

««-Mon Dieu I dit Mme. Péan, que Bigot déposa dan$ sa voitii,re, mon Dieu ! je ne dormirai pas de la nuit, c'est bien sûr !

UNE RBGOKNAISSANGB

Quatre ans se sont écoulés*

Déjà coTiyert de nuages manaçants à la mort de M. de Rochebrune, l'horizon de la Nouvelle-France s'est de plus en plus assombri.

Pendant quatre années, la guerre a fait rage sur nos frontières, et malgré la valeur héroïque déployée par nos miliciens et les soldats français» nonobstant nos

brillantes victoires de la Monongahélade Chouéguen, de William-Henry et de Carillon, notre ruine est imminente.

Victorieux sur TOhio, maître de Frontenac, cet arsenal de la marine française sur le lac Ontario, les Anglais viennent aussi de s'emparer de Louisbourg, le Dunkerque de l'Amérique, dont la possession leur ouvre le Saint-Laurent, c'est-à-dire le chemin de Québec. Ce dernier succès est des plus importants, puisqu'il laisse le Canada sans défense du côté de la mer et qu'il intercepte nos communications avec la France.

Dieu sait pourtant si nous avions besoin des secours de la mère-patrie, n'tiyant au plus que quinze mille hommes à opposer aux soixante mille combattants prêts à s'abattre sur nos frontières dégarnies. .

Aussi, voyant bien que la milice sera la principale ressource de défense, car il ne reste plus dans la colonie que cinq mille cinq cents soldats de troupes régulières, M. de Yaudreuil vient-il de commander

une levée en masse de tonte la population mâle de seize à soixante ans.

Nos Canadiens, dans leur enthoasiasme, ont .su noblement répondre à ce cri d'alarme, et Ton a vu jusqu'aux enfants de douze ans et aux vieillards de quatrevingts accourir à la rescousse de ces cinq mille soldats, leurs frères, pour sauver avec eux l'honneur du drapeau français.

A la difficulté de repotussér les forces supérieures de Tennemî avec le petit nombre de combattants qu'il reste à leur opposer, vient se joindre encore le maa»

que presque absolu de vivres.

Car les campagnes multipliées qui ont retenu depuis quatre ans sur la frontière, durant la belle saison, les colons en état de porter les armes, ont beaucoup trop fait négliger l'agriculture, pourtsoit indispensable à une colonie si difficile à ravitailler, vu l'éloignement et les croiseurs anglais qui la séparent de la mère-patrie.

Mais si grande est la résignation do

—.ai — u

tons, qu'on voit le commissaire ordon^ nateur des guerres, M. Doreil, rendre le beau témoignage qui suit aux loyaux habitants d'une colonie que la France livrait, presque sans la secourir, à, la.

convoitise anglaise : " Le peuple périt de uusères • cependant, il prend son mal en patience I "

Cet héroïsme est d'àuèant plus grand qu'on le sait à peu près inutile, puisque M. de Montclam, animé du même esprit que ses soldats, vi&nt d'écrire à la cour qu'il se défendra jusqu'à la lin, résolu qu'il est de s'ensevelir sous les ruines de la colonie.

On a compris que la dernière action qui reste à faire est de bien mourir, et l'on s'y prépare sans qu'un seul murmure vienne ternir l'éclat d'trn si beau courage.

Tels sont les tristes auspices sous les.

^uels OA voit s'ouvrir la campagne d^

Yoici zaaintfêoanli lesr di^po^ion/^ prifsea;

par le gouverneur, M. de Vaudrouîl, et le général en chef, M. de Montcalm, atin d'opposer à l'ennemi une résistance aussi effective que le permettent le petit nombre de nos soldats et la vaste étendue de nos frontière.

Le brave capitaine Pouchot, du régiment de Béarn, s'en est allé, dès les premiers jours du mois de mai, prendre possession du fort Niagara pour défendre notre droite contre les troupes du général Prideaux, qui a pour mission de s'emparer du même fort et de couper nos communications avec la Louisiane.

M. de la Corbinière s'est aussi rendu au fort de Frontenac (aujourd'hui Kingston), afin d'en achever les fortifications et de tenir ensuite Prideaux en échec, en l'empêchant, de concert avec les douze cents hommes de M. de la Corne, de marcher sur Montréal.

Au centre, le courageux et dévoué Bourlamaque vient de déployer ses deux mille six cents hommes dans les fourrés qui bordent les rives des lacs Saint-

Sacrement etChamplain, pour arrêter les douze mille envahissears conduits par le successeur d'Abercromby, le générai Amherst.

Quant à notre gauche, treize mille sept cent dix-huit soldats, miliciens et sauvages, commandés par Montcalm, Lévis et Bougainville, la protégeront contre la formidable attaque du major-général de Tarmée britannique, James Wolfe. Celuici s'est embarqué à Louis bourg au mois de mai et vient d'arriver à Québec avec onze mille hommes de débarquement et dix-huit mille marins.

Par suite de la négligence apportée à fortiher Québec, on a décidé de couvrir la ville par un camp retramché dont la gauche devra s'appuyer à la rivière Montmorency, tandis que la droite se ralliera à la capitale par un pont de bateaux jetés sur la rivière iSaint-Gharles.

Les troupes anglaises étant débarquées en grande partie au ** Bout-do-l'Ile " d'Orléans le vingt sept juin, le lendemain, les Français lancèrent sept brûlots contre

la flotte ennemie groapée sons Tile. Mais on y mit le fen trop tôt. Arrêtés à temps par les Anglais et remorqués loin de la flotte, ces brûlots, sur lesquels on avait d'abord beaucoup compté, se consumèrent tranquillement près du rivage de l'île d'Orléans.

Trois matelots, dont l'histoire aurait dû nous conserver les noms, formèrent ensuite l'audacieux projet d'aller brûler le vaisseau amiral. Par une nuit noire, ils s'embarquètent sur un cannot et parvinrent, après avoir trompé la surveillance des sentinelles anglaises et s'être glissés inaperçus entre les nombreux bâtiments de la flotte, à s'accrocher au vaisseau de l'amiral. Mais la fatalité se servit du vent pour éteindreleurs mèches qu'ils ne purent jamais rallumer*

! Malgré cos premiers échecs à notre résistance, Wolfe ne gagnait guère de terrain.

Placé, d'un côté, en face de la ville qui ne présentait à ses attaques qu'un roc escarpé Goaronaé'jde bouches à feUt arrêté

îi

à droite par la longae et formidable ligne du camp de Beaaport, le général anglais, ne Toyant aucune prise pour saisir au corps son ennemi, pensa qu'il lui fallait recourir aux moyens extrêmes.

Dans le but de forcer les Canadiens à se débander pour aller protéger leurs propriétés, il fit, d'abord, débarquer une partie de son monde à la Pointe-Léyi, avec des pièces de siège, pour bombarder la capitale ; puis il lança divers détachements en campagne avec ordre de ravager tous les établissements de Tlle, et des deux rives du fleuve en bas de Québec.

Oes instructions furent d'autant mieux exécutées qu'ils ne restait dans nos campagnes que des Vieillards, des femmes et des enfants pour faire face aux Anglais.

* Ces braves soldats observèrent la consigne avec une ponctualité toute britannique. Ils ne laissèrent partout derrière eux que cendres et ruines. Après avoir coupé les arbres fruitiers, ils brûlaient, >avec les ipranges et les habitations, les

grains qu'ils ne pouvaient emporter; quant aux bestiaux, les maraudeurs les traînaient à leur suite, ainsi que les femmes dont ils se pouvaient saisir.

C'est ainsi que sur l'espace de plus de vingt lieues, les paroisses situées sur la rive droite et au dessous de Québec, jusqu'à la Rivière- Quelle, furent incendiées et dévastées. La Pointe-Lévi, Saint-Nicolas, Sainte-Croix et bien d'autres paroisses subirent un pareil sort, de même que l'île-d'Orléans, la baie Saint- Paul, la Malbaie et Saint-Joachim.

Mais les Canadiens, qui avaient fait d'avance le sacrifice de tout ce qui leur était cher, restant fidèlement à leur poste, Wolfe fit passer, le 9 juillet, de l'île- >d*Orléansà l'Ange-Q-ardien, où il établit son quartier général, le très-grand nombre do ses troupes, qui occupèrent la rive gauche de la rivière Montmorency.

De cette position, l'ennemi, qui avait une artillerie considérable, se mit à battre de revers le camp français, dont la gauche

s'appuyait sur la rive droite de la rivière Montmorency.

M. de Lévis y commandait. Il fît élever aussitôt îles retranchements pour mettre ses troupes à Tabri des projectiles.

On y montait la garde tout comme à la tranchée devant une place qu'on assiège.

Ensuite le chevalier fit reconnaître et fortifier les gués de la rivière Montmorency, dont il confia la défense à M. de Repentigny, qui commandait six cents hommes.

Après quoi on attendit Tennemi.

Dans la nuit du douze juillet, les batteries anglaises de la Pointe-Lé vi, composées de cinq mortiers et de dix gros canons, ouvrirent leur feu sur Québec.

Mais M. de Montcalm ne bougea pas.

Il avait remarqué, aux hésitations de Tennemi, l'indécision des plans du générai anglais, et le vainqueur d'Abercromby jugea qu'il valait mieux attendre patiemment les ennemis au camp de fieauport.

Telles étaient et la position des ennemis et la nôtre le soir da quinze juillet, au moment où nous engageons le lecteur à nous suivre au camp français.

Nous avons déjà dit que la gauche de notre camp s'appuyait sur la rive droite de la rivière JVlontmorency. Trois mille cinq cents miliciens du gouvernement de Montréal, commandés par MM. Prud'homme et d'Herbois, qui recevaient les ordres immédiats du chevalier de Léviar, défendaient notre aile gauche depuis l'église- de Beauport jusqu^à la chute.

Au centre, c'est-à-dîre entre la rivière et l'église de Beauport, se trouvait le quartier général de M . de Montcalm. Le marquis y commandait en personne cinq bataillons de réguliers, formant deux mille combattant», qui avaient pour chef le brigadier Seneaorgues..

Quatre mille trois cent quatre-vingts miliciens des gouvernements d^, Québec et des Trois-Eivières, soxis les ordres da Mûl. de Saint-Ours et de Bonne^ défeur

daient notre droite, qui oocnpait la Canardière et venait s'arrêter an pont de bateaux, Lo colonel Bougainville en avait le commandement.

Enfin, deux mille deux cents combat-»

tânts, dont quatorze cents soldats de la colonie, quatre cent cinquante sauvages et trois cent cinquante hommes de ca- Valérie sous les ordres de M. de la Roche- Beancourt, formaient un corps de réserve sur les hauteurs de Beau part, et en arrière du centre de notre «armée. M. d'e Boishé* bert avait été xais à la tête de ces réserves.

C'est là, sur les derrières de l'armée française et au milieu de ce corps de réserve, que nous nous arrêterons le soir de la seizième journée de juillet.

Deux hommes, Raoul de Beaulao, ofiicier dans le corps de la Roche- Beaucourt, et Lavigueur, simple cavalier, assis dans l'ombre sur un tronc d'arbre renversé, contemplent le sombre et majestueux spectacle qui se déroule à leurs yeux.

Auprès d'eux, les tentes dont les feux du bivouac font ressortir hardiment les cônes blancs sur le ciel noir, les groupes indécis de chevaux attachés à des piquets et broutant Therbe .humide de rosée, taudis que leurs cavaliers causent et fument assis au cercle autour des feux, tout ce premier plan sert de repoussoir au reste du tableau.

A leurs pieds, sur la déclivité et au bas des collines, s'étend, depuis la chute jusqu'à la ville, la ligne sinueuse du camp français, dont Tare immense se dessine assez nettement au fond de la vallée, grâce à la réflexion des feux qui rougit de distance en distance, près du rivage, les eaux calmes du fleuve et de la rivière Saint-Charles.

Plus loin, sur la droite et en dehors de cette traînée lumineuse tracée sur Tonde assoupie, noyées dans la pénombre, s'estompent à peine sur un ciel sans étoiles, les lignes tourmentées du rocher de Québec et des falaises de la Pointe*

Lévi, qne sépare le cours plus sombre encore du grand fleuve dont les eaux roulent silencieusement entre les deux rives escarpées.

De minute en minute, et trouant soudam le voile immense, tissu de ténèbres, jeté sur le fond du tableau, do livides éclairs bondissent et roulent sur les flancs à pic des rochers de Québec et de Lévi.

i Puis tout redevient nuit ; et le fracas des détonations de Tartillerie passe en hurlant dans l'air pour aller se briser dans la brume sur les masses géantes des Laurentides, et revient vers la ville en râlant un sourd et dernier grondement.

Ces suprêmes ronflements de la canonnade, répercutés par Técho, se confondent alors avec les mugissements lointains et graves de la cataracte de la rivière Montmorency, dont les eaux, emportées par un élan terrible, jettent vers le ciel une immense clameur d'effroi en croulant éperdues dans un abime de deux cent quarante pieds.

A gauche la scène change.

De rougeâtres lueurs empourprent les sommets embrasés de Tîle et de la côte du sud, depuis Beaumont jusqu'où la vue peut s'étendre en descendent le fleuve. Ce sont les torches de Tincendie allumée par l'Angleterre pour éclairer les funérailles de la domination française en Amérique.

Selon que le vent souffle avec pins oa moins d'intensité, ces grandes lueurs fauves, enchaînées l'une à l'autre dans un vaste parcours, semblent danser sous le ciel blafard comme une immense Ulée de spectres qui viendraient de sortir d'enfer, et secoueraient au vent, dans une ronde satanique, leurs vêtements de flamme.

' Kaonl de Beaulac, regardait avec une indicible tristesse cette scène de dévastation furieuse.

— O mon pauvre pays! s'écria-t-il en retenant un sanglot qui tremblait dans sa gorge, ces mécréants veulent donc t'écraser sous les ruines qui ont changé TAcadie en une mome solitude !

— Laissez-les faire, mon lieutenant, répondit la voix rude de Lavigueur, laissez-les faire! On yerra bientôt si ces maraudeurs savent aussi bien envisager des hommes armés qu'égorger des femmes et sauter de joie autour de nos maisons en feu !

— Tu connais le proverbe, mon pauvre Lavigueur : Contre la ftyrce, point de résistance. Or, ils sont au moins trente mille envahisseurs, et c*est à peine si nous avons la moitié de ce nombre de combattants à leur opposer. ,

— Est-ce que nous n'étions pas un contre trois à Carillon, mon lieutenant? Et TAcadie, comment aurait-elle pu se défendre avec une poignée d'hommes ?

Mais ici les chances deviennent plus égales et nous sommes assez nombreux, Dieu merci, pour donner aux Anglais une dure poussée du côté des frontières.

— Dieu le veuille, mjon pauvre Jean !

Tu me connais assez pour savoir que ce n'est pas le courage qui me fait défaut.

C'est pourquoi je parle à cœur ouvert

devant toi. Mais ne sais-tn pas que plus de quatre ans de luttes nous ont épuisés?

Ignores-tu que nous n'avons de vivres au camp que pour un mois au plus, et que les Anglais ont éventé les caches de blé que nos habitants avaient faites dans les campagnes? Ne vois-tu donc point que si l'ennemi, qui est pourvu de tout, reste encore quelques semaines inactif, nous serons alors à bout de provisions ?

Lavigueur avait cependant secoué plusieurs fois la tête dans un mouvement de dénégation, tandis que Eaoul avait laissé percer son découragement.

— Vous êtes triste, mon lieutenant, répondit-il. Voilà pourquoi ce que vous dites est si sombre. Mais ne vous sembie-t-il pas que Theure de notre départ pour le camp de TAnge-Q-ardien doit être arrivée ?

Raoul tira de sa veste brodée une montre d'or tout incrustée de pierreries, bijou de famille qui avait compté bien des heures fastueuses à ses pères, dans les brillantes cours du Louvres et de

Versailles. Il se dirigea vers le feu le plus proche, pour consulter le cadran sur lequel les Unes aiguilles marquaient onze heures.

Les rumeurs vagues qui s'élevaient du camp, au fond de la vallée, pliaient se taisant peu à peu, et les feux de bivouac se mouraient dans les ténèbres.

' Parfois, entre deux décharges de l'artillerie qui tonnait vers la ville, on entendait se croiser les cris des sentinelles du camp français. Les plus rapprochés arrivaient distinctement aux oreilles de Beaulac et de Lavigueur, qui saisissaient alors chacune des syllabes du qui vive ; les autres, en raison de Téloignement, ne leur parvenaient que confus ou bruissaient dans le lointain comme ces sons inconnus et plaintifs qui roulent, le soir, au fond d^s grands bois, sous le dôme des arbres endormis.

> Placez cette scène étrange dans un pays à demi-civilisé, encadrez ce tableau dans un immense réseau de forêts presque vierges encore, et vous aurez une

idée de la mise en scène de cette latte opiniâtre engagée depuis si longtemps pour la possession d'une contrée perdue comme un îlot dans TOcéan.

— En effet, dit Raoul qui revint vers Jean, il faut sans plus tarder nous mettre en marche. Avant que nous n'ayons atteint TÂnge-G-ardien, tout le monde dormira au camp de Wolte.

Eaoul jeta sur ses épaules un manteau de velours sombre, s!assura que sos pis* tolets étaient amorcés, que le chien obéissait bien à la détente, et constata que son épée sortait aisément du fourreau. Puis, en homme certain d'avoir sons la main, en cas de danger, un de ces amis sûrs qui vous aident à fiaaver votre vie:

— Allons ! dit-il à Lavîgu^itr d*nn air résolu.

Oelui-ci passa devant son oflBlcier pour le guider. Tous deux, continuant à gravir la hauteur, disparurent bientôt dans la noire bordure de sapins derrière laquelle

se trouvent les Marches Naturelles, dont le cours impétueux et resserré de la rivière Montmorency ronge en groudant les lourdes assibcs^

M. de Montcalm avait manifesté, le matin même, en présence de son aide-decamp, M. de la Roche-Beaucourt, le désir d'envoyer quelques éclaireurs au camp de TAnge-G-ardien, sur la rive gauche de la rivière Montmorency, afin d'obtenir quelques renseignements touchant la force et la position de l'ennemi.

^ M. de la Boche-Beaucourt, qui savait combien Beaulac saisirait avec reconnaispanée l'occasion de se distinguer, s'empressa de proposer au général de confier cette mission périlleuse au jeune officier dont le courage, aidé de l'expérience du coureur des bois Lavigueur, offrait de bonnes prouiesses de réussite.

La joie de Baoul fut immense quand il reçut de la bouche de M. de la Boche- Beaucourt l'ordre d'une mission qui se conciliait si bien avec sou vif désir de se

signaler par quelque action d'éclat. Ce fut avec des larmes plein les yeux qiVil témoigna à son supérieur la reconnaissance qu'il ressentait de ce que eelui-ci avait bien voulu songer à lui.

"On mille en amont de la chute s'échelonnent, dans l'espace de quelques arpents, une série de degrés taillés par la nature dans la pierre calcaire de la rive droite du Montmorency. En cet endroit, le cours resserré de la rivière précipite, on rugissant, sa descente irrésistible entre les hautes berges de pierre qui semblent frémir au passage de cette avalanche torrentielle.

En un certain endroit des marches, la rivière n'a guère plus de cinquante pieds de largueur. C'est là que Beaulac et Lavigueur s'arrêtèrent.

Leurs pieds foulaient à peine la rive de pierre que le bruit de la batterie d'un mousquet craqueta près d'eux, tandis qu'une voix rauque, partie de la bordure du bois qui s'arrête à soixante pieds du torrent, leur jetait un brusque qui- vive»

— Qaébeci répondit Baoul.

— Avance à Tordre, Qaébec! reprit la voix.

La sentinelle, qui faisait partie de l'un des détachements chargés de défendre les gués de la rivière, reconnut Raoul et son compagnon quand ils lui donnèrent le mot de passe.

— Je veux voir le chef du poste, dit Kaoul au fonctionnaire.

— Attendez un instant, mon officier, répondit le soldat, qui porta ses doigts à ses lèvres pour imiter le cri lugubre du huard.

Le même signal se fit entendre à une petite distance, et un second canadien sortit bientôt du bois en faisant à peine craquer sous ses pas les branches du fourré.

L'homme qui était de garde lui dit :

— Ces messieurs veulent voir le capitaine. Ils n'ont qu'à me suivre.

Raoul et Jp^ati tentrèrent dans le bois, en emboîtant le pas derrière cet homme.

Ils furent bientôt en vue d'une clairière au centre de laquelle flamblait un grand feu, dont l'odeur résineuse attestait qu'on mettait largement à contribution les épinettes et les sapins du voisinage.

Une cinquantaine d'hommes étaient couchés tout autour. Les uns dormaient, les autres fumaient, parlaient ou rêvaient.

— Voilà le capitaine, dit le soldat en montrant à Baoul un jeune homme qui, étendu nonchalemmetit à terre sur son manteau plié, les deux mains croisées sous la tête et les genoux au feu, regardait, d'un air distrait, pétiller sur le fond du ciel sombre les étincelles dû brasier.

Toujours rêveuï ôe brave de Ga^pé, lui dit Baôul en s'approehant. Voici

un " lassez passer, " signé par M. de Montcalm. Tel que tu me vois, mon cher, je suis chargé d'aller reconnaître, avec rhomme qui me suit, le camp anglais de l'JLnge-Graardden. La àiisiâo^

n'est pas sans péril, et je cours bien risque d'y laisser mes os si l'on me surprend en flagrant délit d'espionage. Veuille donc mettre à ma disposition quatre ou cinq de tes hommes pour aider Lavigueur à jeter en travers de la rivière deux épinettes qu'il est venu couper ici cette après-midi.

A l'aide de ce pont primitif, nous allons facilement traverser de l'autre côté. En outre, il serait bon, je crois, de faire garder ce passage de peur que Tennemi, le découvrant en notre absence, ne nous coupe la retraite qu ne s'en serve pour vous surprendre.

—Avec plaisir. Seulement, au lieu de cinq hommes, je vais t'en donner douze qui devront attendre votre retour.

— Merci, et adieu !

— Au revoir, Saoul.

Suivis des douze hommes que le capitaine de G-asp^ mettait à leur service, B^onl et Jean retinrent du côté de la rivière.

Lavigueur eut bientôt retrouvé les

deux èpinettes qu'il avait abattues et ébranchées durant la journée. Solidement liés par leurs extrémités et au milieu, ces deux arbres avaient été coupés d'une longueur à n'excéder que de quatre ou cinq pieds les rives du torrent.

Malgré le soin qu'il avait eu de choisir les plus minces qu'il avait rencontrés, le poids considérable de ces troncs verts avait forcé le canadien, pour les manier avec plus de facilité, de ne leur donner que la longueur absolument requise pour s'appuyer fermement sur les deux berges.

On les porta jusqu'à l'endroit indiqué par Lavigueur, qui fit placer, entre deux crans de roche qu'il avait avisés à dessein pendant le jour, le bout dont le diamètre était le plus fort. Ainsi retenus par leur extrémité inférieure, les deux arbres furent soulevés à force de bras et, après avoir décrit un demi-cercle complet, touchèrent de l'autre bout la rive gauche, sur laquelle ils s'abattirent avec fracas, en écrasant des sapins rabougris, accrochés au bord de la berge.

Raoul, impatient, s'élança sur ce pont fragile qui, mal appuyé de l'autre côté de la rivière, se mit à osciller affreusement au-dessus du torrent, dont l'écume tourmentée blanchissait les ténèbres à trente pieds de profondeur.

— Arrêtez-donc ! lui cria Lavigueur.

Malgré les prières, voire même les menaces du canadien, Beaulac continua sa marche intrépide.

Les deux arbres pliaient en craquant dans le vide avec un vertigineux balancement qui suivait chacun des mouvements du jeune homme.

Etourdi par le fracas des eaux qui hurlaient en bouillonnant au fond du gouffre, Baoul sentit un instant son cœur frissonner. Il eut froid au crâne. Les muscles de ses mollets semblèrent prêts à se rompre comme une corde trop tendue.

' Encore un moment d'hésitation, il perdait l'équilibre et tombait.

Cette pensée lui Ht faire un appel à

tonte son énergie, et sans s'arrêter il continua d'avancer.

Haletants, terrifiés, les spectateurs avaient fermé les yeux ; mais ils voyaient encore, comme dans un cauchemar, Thomme hardi qui foulait dédaigneusement la mort aux pieds.

Un cri les fit involontairement regarder.

Ce n'était pas l'angoisse qui l'avait inspiré, mais bien plutôt le triomphe d'un obstacle vaincu.

Eaoul leur apparaissait confusément de l'autre côté du gouflFre.

— Attends un peu, Jean ! crîa-t-il à Lavigeur de toute la force de ses pou.

mons, car la grande voix des eaux rugis»

sait entre le canadien et lui ; je vais consolider notre pont.

L'ex-coureur des bois, familier avec ce genre d'exercice, traversa rapidement sur les arbres que, d'ailleurs, Raoul avait eu le temps d'assujétir dans une anfractuosité de la berge..

—Avant de nous enroncer dans le bois, Ait La vigueur, il nous faut placer ici un signal d« reconnaissance, afin que Tob- «curité ne nous empêche pas de reconnaître l'endroit quand nous reviendrons.

On pourrait nous poursuivre, et nous serions bien embêtés d'être obligés de tâtonner pour retrouver ce passage.

Il sortit de sa poche un lambeau de linge que, vu sa blancheur, Ton apercevait à trente pas malgré la nuit, et l'accrocha à une branche à hauteur d'homme.

Ce n'était pas le seul qu'il eût apporté ; car il en dissémina de la sorte plusieurs autres pendant la marche difficile et longue que Baoul et lui entreprirent sans tarder.

Ils s'enfoncèrent en plein bois. Lavigueur en avant, Toreille au guet, et de l'œil interrogeant quelques rares étoiles qui venaient de poindre au oiel, et semblaient se balancer là-haut entre les feuilles tremblantes, comme de mystérieuses lanternes accrochées, par un génie bienfaisant, à la cime dids grands arbros.

Chaussés tous deux de bottes canadiennes à simple semelle et sans talons^ leurs pieds faisaient peu de bruit. Telle était surtout la légèreté des pas de Lavigueur, qu'il entendait se lever parfois, piesque sous ses pieds, quelque lièvre surpris, sommeillant au gite, et qui s enfuyait en perçant le fourré comme une flèche.

A part ces bruîssemcTits de feuilles qui décelaient la présence de quelque bête sauvage, le cri grondeur d'un hibou miaulant à leur passage et le grave murmure du Montmorency, dont les ronfle»

ments sonrds allaient s'éteignant derrière eux à mesure qu'ils s'en éloignaient, tout sommeillait dans la forêt,

^ Ils marchèrent ainsi pendant plus d'une heure.

A leur sortie du bois, îls aperçurent à droite et en bas de la hauteur sur laquelle ils avaient débouché, les feux du camp de Wolfe, qui s'étendait sur une longue ligne en descendant jusqu'au village de

1 Ange-Gardien. Un demi-mille les séparait à peine du camp.

— Pour peu que nous tenions à nos os, dit Lavigueur à voix basse, il faut à cette heure ramper à la sauvage, et sans faire plus de bruit qu'une couleuvre dans les foins verts. Mais......n'avez-vous pas en^

tendu ?

—Quoi ?

— Craquer les broussailles à notre gauche ?

— Bah! quelque branche froissée sur notre passage et qui se relève.

— Non, non; ce n'est pas par là que nous sommes venus. Ecoutez donc !

Une quinzaine d'homme bondirent comme des diables hors du taillis, en brandissant des armes.

— Tonnerre ! s'écria Lavigueur, ça va chauffer avant de nous prendre, messieurs les Anglais !

Et le canadien saisit une hachette, dont

il s'était muni au départ, tandis que Beauhic armait ses pistolets.

— Arrêtez ! nous sommes des amis ! leur cria-t-on en bon français.

— On la connaît, celle-là, repartit Laviguenr, en s'adossant à un gros arbre, pour n'être point pris par derrière.

—Mais bonjour ! ce sont des notre», dit une autre voix.

— Au fait, ça en a bien tout l'air, grommela le canadien, qui néanmoins resta sur la défensive. Qui êtes- vous donc ?

— Des gens de TAnge-Q-ardien, et avec nous quelques Hurons de Lorette. Vous autres ?

— Des éclaireurs du camp de Beauport.

^ Après s'être reconnu de part et d'autre, on échangea de rudes poignées de main.

— Quelles nouvelles du camp français ?

demanda le ehef des francs-tireurs à Beaulao.

— Excellentes. Les troupes, comme les milices, brûleut d'eu venir aux mains

avec un ennemi qui hésite trop longtemps à leur gré. Far ici ?

— Oh! ma foi, mon officier, la vie est pas mal dure de ce côté-ci de la rivière.

Les femmes et les enfants se tiennent cachés dans les bois. Oatre que les provisions sont rares, il faut coucher à la belle étoile, beau temps on mauvais temps. Quant à nous, nous rôdons d'un bord et de l'autre, tuant un anglais parci, par là, et arrachant aux ennemis quelques-uns de nos bestiaux, que nous poussons du côté des montagnes pour la nourriture des enfants et des femmes.

* — Les villages de TAnge-Gardien et du Château n'ont pas encore été incendiés par les Anglais ?

— Non, parce qu'ils veulent sans doute s'y mettre à couvert; mais ça viendra bientôt. Vous savez qu'ils ont déjà commencé leurs feux de joie sur la côte du sud ?

— Oui, reprit distraitement Boaulac.

Mais la Qoit est avancée, et il nous faut

vous quitter si nous voulons ne pas être surpris par le jour avant la fin de notre reconnaissance.

— Vous allez jeter un coup d'œil au camp des Anglais, n'est-ce pas ? Eh bien !

si vous voulez, nous ferons route en* semble.

— Je n'ai pas d'objection. Seulement, je crains que notre trop grand nombre n'attire plus aisément l'attention de l'ennemi.

— Ne craignez rien, mon officier. Nous ne marcherons tous ensemble que durant un certain temps. Aux environs du camp, nous nous séparerons par groupes de deux ou trois selon notre habitude ; de la sorte, si quelqu'un de nous est surpris, les autres, avertis par le vacarme, ont le temps de s'enfuir.

— En effet, dit Raoul, ce n'est pas mal imaginé. Allons !

Ils longèrent, l'espace d'un demimille, la lisière du bois parallèlement au camp des Anglais. Arrivés à moitié

chemin entre la chute et le village de rAnge-Q-ardien, dont la flèche aiguë du clocher semblait, vu la distance et l'obscurité, piquée dans le ciel noir, ils descendirent une éminence en marchant droit à un groupe de deux ou trois habitations.

—C'est là qu'est le quartier-général de Wolfe, dit le capitaine des francs-tireurs à Beaulac.

11 pouvait être une heure et demie.

A part les sentinelles, dont les cris, se succédant sans interruption, annonçaient qu'on y faisait vigilante garde, le camp anglais était enveloppé dans le silence du sommeii, comme un bon bourgeois qui dort, ses draps douillettement tirés jusqu'au menton, tandis que son chien, grondant au moindre bruit, veille sur le seuil de la maison.

Nos canadiens s'arrêtèrent à'une portée de fusil du camp.

— De quel côté allez-vous ? demanda le chef des Iran es- tireurs à Raoul, après lui avoir donné à voix basse certains rensei-

gnements qu'il importait à Beanlac de savoir sur les forces et la position du camp de Wolfe, afin d*en rendre compte à M.

de Montcalm.

— Je vais tâcher de me glisser jusqu'à la demeure du général, répondit Bea ilac.

—C'est l'endroit le mieux gardé. Prenez garde de vous fourrer dans la gueule du loup! Tenez, laissez-moi aller avec voua pour vous montrer le chemin et vous faire éviter les endroits dangereux. Ce n'est pas la première fois, comme vous, que je rôde au beau milieu du camp ennemi. D'ailleurs, mes hommes n'ont pas besoin de moi pour ce qu'ils ont à faire, et nous savons où nous rejoindre en 'Cas d'alerte.

Eaoul comprît que cet homme le prenait probablement pour un traître ou un déserteur venu dans le dessein de s'aboucher avec Wolfe ou de passer à l'ennemi ; mais il réfléchit en même qu'il valait mieux feindre ne pas s'en apercevoir et se laisser suivre par un individu capable

de lui casser la tête à la moindre hésitation.

— J'accepte votre offre avec plaisir, répondit. Baoul. Mais dépêchons-nous; le jour va bientôt poindre.

~Est-il embêtant, cet animal-là ! grommela Lavigeur, tandis que le chef des francs-tireurs donnait des instructions à ses gens.

Beaulac vît disparaître les maraudeurs, qui se mirent à ramper bientôt sans bruit

dans toutes les directions.

— Je suis à vos ordres, dit leur capitaine à Kaoul.

— Avançons.

Courbés tous les trois sur le sol, et se traînant sur les mains et sur les genoux, ils se coulèrent dans la direction du quartier-général.

Il leur fallait passer entre deux sentinelles qui marchaient lentement à cent pas l'une de l'autre, et se glisser entre des tentes disposées en cercle autour des deux ou trois maisons occupées par Wolfe et les ot&ciers de l'état^major.

Mais la nuit était noire et nos éclaireurs prudents comme des renards qui rôden:

autour d'un poulailler. Aussi peussèrentils à cinquante pas des sentinelles et à quelques pieds seulement de deux tentes d'où sortaient de sonores ronflements.

Los feux s'éteignaient, et c'est à peine si quelques tisons jetaient sous la cendre, au souffld d'un vent léger, de mourantes lueurs.

Arrivés à une portée de pistolet de rhabitation occupée par le général anglais, ils durent s'arrêter; car des factionîiaires, qui causaient à demi-voix, entouraient la maison.

Soudain Beaulac heurta une diziinede fusils disposés en faisceau dans Tombro, et qui s'abattirent avec un grand cliquetis de fer.

Lavigueur ne put serrer assez les dents pour empêcher un juron d'y passer.

Vingt batteries de mousquets craquèrent dans l'obscurité et vingt gosiers anglais hurlèrent en chœur ;

— Who goes there ?

— It5 —

Au même instant s'éJeva une grande clameur derrière les trois canadiens- Sous les tentes s'éveillaient les dormeurs.

— Filons ! tonnerre ! dit Lavigueur, ou ' nous sommes flambés !

Tous trois se retournent, bondissant sur leurs jarrets avec la spontanéité d'un ressort qui se détend d'un seul coup, et s'élancent à toutes jambes du côté des tentes.

Derrière eux éclatent vingt mousque.

tades. Les balles efiieurent les fugitifs avec des miaulements aigres. Mais aucun d'eux n'est atteint, grâce à la précipitation des tireurs.

Quelques secondes leur ont sufiBi pour franchir la courte distance qui les séparait des tentes.

Ils vont les dépasser, lorsque de l'une d'elle sort un officier qui leur coupe le chemin.

Lavigueur brandit sa hachette et l'abat sur l'anglais, ^

Celui-ci a deviné l'intention avec le

premier moavement da canadien et s*e8t jeté à terre pour éviter le coup.

L'officier voit les trois fuyards sauter pardessus lui comme des ombres. Se relevant :

— Poursuivons les ! s'écrie-t-il.

Quelques hommes s'élancent derrière lui sur la trace des fugitifs.

Ceux ci ont déjà franchi la ligne des sentinelles dont ils essuient pourtant le feu.

Le chef des francs-tireurs est atteint, chancelle et tombe.

— Il ne Tapas volé ! C'est lui qui nous a mis dans l'embarras ! dit Lavigueur en courant toujours à côté de Raoul.

Quelques-uns des poursuivants s'arrêtent auprès du franc-tireur canadien qui se tord dans les convulsions de l'agonie.

Les autres, au nombre de huit, continuent de courir après les fugitifs, précédés de leur officier qui les anfme du geste et ÔQ la voix.

— Si nous en descendions une couple, dit Raoul.

— Non, non, pas à présent Gardons

nos balles pour tantôt plus près du

bois.

Ils coururent ainsi dix minutes à travers les champs, sautant par-dessus les clôtures et les fossés et piquant eu droite ligne vers le bois, dont ils étaient sorti»

trois quarts-d'heure auparavant.

— By Ood ! criait ToJBicier anglais à cinquante pas derrière eux, il faut les prendre

vifs et les pendre ensuite pour

l'exemple.

La lisière du bois dentelait le ciel sombre à cent pas devant eux, quand Lavigueur dit à Beaulac :

—Attention ! armez Tian de vos pis-

tolets....mon lieutenant Q;irdez l'autre

en réserve Moi je vais tirer mes deux

coups .... Yisez bien Ça en fera trois

de moîfns.

Ils s'arrêtèrent.

Les anglais arrivaient avec une furieuse rapidité.

Quand ils ne lurent plus qu'à trente pieds, partirent trois coups de feu qui ^ couchèrent autant d'anglais sur le soi.

Raoul et Jean dévorèrent en quelques bonds les cent pas qui les séparaient du bois touffu dans lequel ils s\ n^ouffrèrent comme des spectres rentrant dans la nuit.

Des cris de rage retentissaient derrière eux.

—Vingt guinées pour chacun de ces deux hommes, cria l'officier anglais.

Excités par l'appât du gain, les soldats, sans s'arrêter près de leurs trois camarades blessés, suivent hardiment leur capitaine qui continue sa poursuite avec un nouvel acharnement. A leur tour ils disparaissent derrière les arbres de la forêt, guidés par le froissement des branches que déplacent les fuyards.

C'était bien de la folie que de s'aventurer ainsi dans une forêt qu'ils ne connaissaient pas. Mais les soldats anglais songeaient aux cinquante guinées promises. Quant à l'officier qui les commandait, c'était un jeune homme emporté,

^ tl9 —

qui avait maintes fois joué sa vie dans les combats, avec la plus grande insouciance. Au degré d'exaltation où son sang était monté, il lui fallait aller jusqu'au bout de ses forces, réussir ou succomber.

Plus habiles à battre les bois que ces étrangers, Beaulac et Lavigjaeur, prenaient quelqu'avance sur leurs ennemis, qu'ils entendaient courir, tomber et jurer comme des démons.

— Rechargeons nos armes ? dit Raoul, que Jean suivait de près.

i — Ce n'est pas la peine, mon lieutenant.

Je leur en prépare une bonne s'ils

nous poursuivent jusqu'à la rivière.....

Pourquoi perdre du temps et

risquer notre peau s'ils s'arrêtent

auparavant ?

Les deux canadiens retrouvaient aisément leur chemin, grâce aux signaux de reconnaissance dont la blancheur, marbrant l'obscurité, guidait Lavigueur.

Eveillés par un bruit inusité, les oiseaux étaient mille cris de friryeur du haut de

leurs nids aériens ; tandis qn'an fond des bois, bien au loin, hurlait qael(|ue vit^ix loup oublié par les chasseurs dans uue tannière écartée.

Après vingt minutes d'une course furibonde, Beaulac et son compagnon entendirent en avant le ronflement de la rivière qui dormait sous les arbres.

Les anglais les poursuivaient toujours*

— Allons ! grommela Jean, puisqu'ils le

veulent je m'en vas leur donner un

bain soigné. ..Passez-moi le pistolet chargé

qui vous reste mon lieutenant

Bien. Quand nous arriverons au pont....*, traversez tout de suite du côté des

marches sans vous inquiéter de moi...

"Due fois de l'autre bord... .r préparez- vous à m'aider.

Le mugissement continu du torrent devenait de plus en plus distinct.

Bientôt Lavigueur aperçut le chiffon b!auc, qui pendait au bout d'une branche, au dessus de la rivière.

— Bon! dit-il, nous y voilà Prenez

votre temps pour traverser monsieur

Raoul.,. . Il n'y a pas de presse Je vas

garder la tête du pont.

Beaulac avait compris que le canadien avait son projet et qu'il ne ferait, lui, qu'attirer sur eux un danger inutile en n'écoutant point le rusé coureur des bois.

Aussi donna-t-il, sans tarder, un signal cenvenu entre eux et les hommes du capitaine de Graspé, qui attendaient de l'autre côté de la rivière. '■

Il poussa quatre cris aigus auxquels il fut répondu aussitôt et s'aventura sur les deux arbres.

Les anglais accouraient guidés par les

cris.

Lavîgueur, la main gauche armée du pistolet de Raoul et tenant sa hachette de l'autre, attendait.

— Vite donc ! que diable ! lui cria Raoul, en mettant le pied sur la rive opposée.

La vigueur attendait toujours.

Soudain, il leva le bras.

Les anglais arrivaient et secouaient à yingt pas les branches feuillues.

Le canadien visa au jugé, tira et sauta sur le pont étroit.

Des hurlements s'élevaient derrière lui.

Le coup avait porté.

Comme il arrivait au millieu du pont, un coup de feu partit à son adresse.

Le canadien chancela. Il était touché.

Kaoul poussa une exclamation de

terreur.

Mais Jean se raffermit sur ses jambes et sauta, en trois bonds, à côté de Beaulac.

— Silence! vous autres, dit il aux canadiens d'une voix contenue. Couchezvous par terre et ne bougez pas !

' C'était l'officier anglais qui avait tiré sar Lavigueur. N'entrevoyant que Jean et Raoul, qui se tenaient debout de l'autre côté du gouffre, il n'hésita pas une seconde, ce diable d'homme, et fit un pas, puis deux et trois sur les arbres qui ralliaient les deux rives.

— Vous êtes des lâches si vous reculez !

cria-t-il à ses gens.

Et il continua d'avancer.

Deux autres se mirent en frais de le suivre.

— Attention ! dit Lavîgueur à Beaulac.

Le canadien se baissa et saisit de ses fortes mains le gros bout des deux épinettes.

Tu ne vas pas les jeter dans le gouffre !

dit Raoul avec un frisson d'épouvante.

— Ce chien d'anglais m'a envoyé, dans le bras gauche, une balle qui y est de trop. Il faut qu'il meure !

— Je ne m'en mêle point, fit Raoul en reculant d'un pas.

— A votre aise ! grogna Lavigueur qui, à lui seul, souleva les troncs d'arbres.

Les deux compagnons de l'anglais hurlèrent d'eff'roi en sentant vaciller le fragile appui, qui seul les retenait au dessus du torrent.

Leur commandant s'arrêta au milieu du passage, arma froidement le pistolet

chargé qui lui restait et visa le sçroupe confus que formaient, à vingt pieds de lui, Lavigueur et Beaalac.

— Baissez-vous ! cria Jean Lavigueur à BaouL

L'éclair jaillit, la balle effleura les deux canadiens et s'applatit sur le roc.

L'anglais bondit en avant comme un tigre.

Mais comme il allait toucher la rive, Laviiçueur donna aux arbres une puissante poussée.

Il y eut trois cris, effroyables, inouïs, puis des clameurs sur les deux berges.

Trop long pour tomber tout d'une pièce dans la rivière, trop lourd, avec sa charge, pour être lancé bien loin, le pont s'abattit en éraillant les deux rives de pierre.

' Durant quelques secondes il s'arrêtaretenu diagonalement aux extrémités par des crans de roche.

Mais le poids des trois hommes, qui s'y tenaient accrochés avec toute la frénésie du désespoir, le fit lentement glisser jusqu'à fleur d'eau.

Là, il s'arrêta encore.

Cette lois, il paraissait solidement fixé.

La force terrible des masses d'eau qui se ruaient dessus avec un irrésistible élan, lit ployer les deux arbres.

Des vagues énormes frappaient les trois infortunés et bondissaient par-dessus leur tête avec des rugissements.

Eux ne jetaient plus un seul cri, tant ils se sentaient perdus.

On apercevait confusément d'en haut, des monceaux d'écume bouillonnante, puis trois masses noires immobiles au milieu.

— Au nom de Dieu ! dit Raoul, jetonsleur une corde, une branche, quelque chose enfin !

On sinistre craquement coupa sa voix.

Plies outre mesure par la violence du courant, les deux arbres venaient de casser.

La digue des flots ameutés ne rencontrant plus d'obtacle, s' affaissa et avec elle roulèrent et disparurent les tronçons du pont.

Raoul se pencha sur le gouffre. Il ne vit plus rien ; rien que Teau tumultueuse poussée par Teau.

Quelques coups de fusil partirent alors de la rive gauche. Ceux des anglais qui avaient survécu voulaient venger leurs frères. Les canadiens tirent sur eux une décharge générale. Les ennemis disparurent.

— C'est affreux f dit Eaoui que cette scène d'horreur avait énervé.

— Bahl gronda Lavigueur. J'ai eu deux frères tués à Carillon Tété passé. J'avais juré de les venger. C'est fait. Allonsnous-en !

L'officier anglais n'avait cependant pas été noyé du coup comme ses deux compagnons, qui furent engloutis au moment même où le pont se rompit.

Les bras crispés autour d'un tronçon d'arbre, il y resta cramponné avec cette ténacité qui survit souvent à la mort.

Lancé comme un boulet, il descendit la rivière avec une indicible vélocité. ^

Ceux qui ont vu les Marches-Naturelles avent combien le cours de la rivière est

accidenté, tourmenté, brizé presque jusqu'à la chute.

Ce n'est partout qu'une succession de cascades où l'eau bondit, tombe, remonte et retombe entre deux digues de pierre,, dont l'imposante immobilité semble redoubler la rage du torrent qu'elles contiennent.

Pendant quelques minutes l'anglais fut le jouet des ébats gigantesques de vagues en délire.

Tantôt il roulait jusqu'au fond, étouffé, écrasé par une montagne d'eau qui pesait de tout son poids sur ses épaules. Tantôt ramené à la surface par la nature flottante^ du bois qu'il tenait embrassé, il pouvait respirer dans un endroit où l'eau courait avec moins d'emportement.

Puis, ressaisi par de nouvelles trombes, il tournait avec le tronçon d'arbre comme une roue sur son essieu et glissait sur la pente abrupte d'une cascade, au pied de laquelle il tournoyait un moment avec son épave. Et le flot implacable le repre-

liait pour le jeter encore en des gouffres nouveaux.

Parfois lancé sur les parois de roches, il s'y serait brisé comme un verre si le bois protecteur n'eût amorti le coup.

Asphyxié, brisé, meurtri, en trois minutes, il n^était plus qu'à quelques arpents de la cataracte dont la clameur immense traversa son agonie comme le glas de l'éternité, que les anges de Dieu sonneront aux funérailles du monde.

La masse des eaux devenant moins tourmentée un peu avant la chute, il ramassa les quelques forces qui lui restaient et cria.

Trois fois ce suprême appel roula lugubre dans la nuit

Puis le malheureux sentit la force des courants s'accroître avec une effrayante intensité. Aspiré par l'épouvantable succion de l'abîme, il se sentit balayé comme le grain de sable par le simoun, et tomba.

Quelques canadiens qui guettaient, cachés dans les broussailles de la rive

droite, pour envoyer de l'autre côté leur plomb aux ennemis, avaient prêté l'oreille à ses cris. Le fracas de la chute immédiatement au-dessus de laquelle ils se trouvaient, n'avait laissé arriver à leurs oreilles cette voix désespérée que comme les plaintes d'un mourant.

A la lueur d'une décharge d'artillerie, tirée sur le bout de l'île d'Orléans par les batteries anglaises, ils entrevirent confusément passer un corps d'homme sur le versant de la cataracte.

Mais ce ne fut qu'une ombre, une vision effleurant la cime de cette vague monstreuse qui ne cesse de crouler depuis des siècles dans un abîme sans fond.

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