LES TRAITRES
— Tonnerre de sort ! s'écria Bigot en entrant à Fintendance, le soir de la bataille de Montmorency où nos troupes avaient glorieusement repoussé les Anglais dans leur tentative de descente à Beauport, Il faut que le diable s'en mêle, car depuis quelque temps tout va de mal en pis ! Wolfe arrive avec une armée formidable. Bon ! L'on pouvait croire que nos troupes ne résisteraient pas long-
temps aux forces imposantes qu'il commande. Il débarque sans obstacles, d'abord sur File, puis à la Pointe-Lévi et à TAngc-Gardien. Sur sou ordre, le bombardement commence désastreux, terrible. Les paroisses du bas du fleuve sont ravagées sans merci. Parfait! Nob damnés Canadiens, effrayés, sans doute, de ces dévastations vont jeter là le drapeau pour voler au secours de leurs familles ? Point. Ces chiens sont là, fermes au poste et regardent d'un œil stupide brûler maisons, granges et récoltes ; tandis que leurs femmes et leurs enfants, s'attellent sur des charriots, comme des bêtes de somme, pour traîner jusqu'au camp quelques provisions arrachées aux maraudeurs anglais (*). Wolfe-
(*) " Depuis que les Anglais étaient maîtres du fleuve^ " au-dessus de la capitale, rapprovisionnement de rarmée " était devenu presqu'impossible par eau. Il fallait faire " venir les vivres des magasins de Batîsoan et des Trois- " Rivières par terres, et comme il n*était resté dans les " campagnes que les petits enfants, les femmes et les vieillards auxquels leurs infirmités n avaient pas permis de prendre les armes, c'était avec le secours de bras si " faibles qu'il fallait opérer le transport. On charria ainsi
veut enfin tenter un grand effort. Il livre bataille aujourd'hui et se retire honteusement vaincu ! Il faut que ça change !
Et Bigot, qui arpentait sa chambre solitaire en gesticulant, brisa deux chaises qu'il lança contre la muraille et renversa d'un coup de pied un guéridon chargé de porcelaines d'un grand prix. Sans faire attention au bruit des vases de Saxe qui volaient en éclats, il voulut appeler et tira si fort sur le cordon de la sonnette, qn'il lui resta dans la main.
— Allons ! s'écria-t-il, tous les diables d'enfer sont ils donc acharnés contre moi !
Et ouvrant la porte de sa chambre, comme la sonnette carillonnait furieusement au loin :
— Sournois ! cria-t-il. Sournois ! ! — Sournois ! ! ! Ah ! te voilà enfin ! Arrive donc, butor !
" sur 271 charrettes de Batisean à Parmée, l'espace de 1% " lieues, 700 quarts de lard et de farine, la subsistance de '' 12 à 16 jours. '' M. Garneau, Histoire du Canada. De semblables faits n'ont pas besoin de oommentairéa* le portent leur hâroYame avec eux.
— Hein ! pensa le valet qui s'approchait tout essoufflé, le maître est bien hargneux depuis quelques semaines^ et le service est rude !
Bigot rentra dans sa chambre où Sournois le suivit.
— Ferme la porte, lui dît Bigot.
Bon. Tu vas fiire seller un cheval et courir au poste que M. de Vergor commande au-dessus du Foulon. Tu connais l'endroit.
— Oui, monsieur.
— Tu demanderas à parler au commandant, M. de Vergor, et tu lui diras que je veux le voir immédiatement,
— Mais, monsieur
— Il n'y a pas de mais qui tienne ! S'il est occupé, qu'il se dérange ! S'il est couché, qu'il se lève et qu'il accoure ! Va.
Une heure plus tard. Bigot causait à voix basse, mais d'un air très-animé, avec un homme étranger à nos lecteurs. Tous deux étaient assis auprès d'une vaste cheminée dans laquelle flambait un grand feu. Bigot avait eu soin de se
placer dans l'ombre, tandis que son interlocuteur se trouvait en pleine lumière, éclairé par la lueur do la flamme qui léchait, en pétillant, les parois de la cheminée. De sorte que l'intendant pouvait suivre sur la ligure de cette homme les impressions diverses qui en agitaient les muscles, sans être exposé lui-même à cet inconvénient.
Ils étaient seuls dans cette chambre dont les fenêtres matelassées, dans le but d'arrêter les boulets des assiégeants, empêchaient la lumière du dehors d'y pénétrer. A part les chuchottements de Bigot qui paraissait faire, d'abord à peu près seul, les frais do la conversation, on n'entendait à l'intérieur d'autres bruits que ceux du bois qui craquait sous les étreintes du feu dont les fauves lueurs dansaient sur les murailles de l'appartement.
De temps à autre, quelque forte détonnation, qui faisait trembler le palais, éclatait au dehors. C'étaient des bombes lancées par les assiégeants et qui venaient
faire explosion dans les environs de l'intendance. Aucune, cependant, n'atteignait le palais, protégé par la muraille naturelle du roc de la haute ville.
C'était, disent les mémoires, un homme d'une figure assez déplaisante et d'une intelligence très-bornée que le sieur Duchambon de Vergor, avec qui Bigot se trouvait en ce moment. Ses cheveux
d'un blond fade lui descendaient trèsbas sur le front. Il ne louchait pas, et pourtant jamais un regard ne tombait d'aplomb de ses yeux inquiets. Ses lèvres pincées semblaient adhérer aux dents, et quand il riait, sa bouche se contractait d'une façon quasi douloureuse et laissait voir de petites dents blanches et aiguës comme celles d'un chat.
—Mon cher Vergor, disait Bigot, ce n'est point que je craigne que vous n'ayez oublié les services que je vous ai rendus, mais laissez-moi vous rappeler un peu ce que j'ai fait pour vous.
—Il n'en est nullement besoin pour que..
— Permettez, mon mon cher, interrompit Bigot qui prenait plaisir à faire peser de tout son poids sur ses complices Tascendant que son génie lui donnait sur eux tous. Vous n'étiez rien quand je vous ai connu. Votre famille était pauvre et vous vous trouviez sans ressources comme sans protection. Je vous accordai la mienne, un peu par reconnaissance d'un petit service que votre père m'avait autrefois rendu *, et beaucoup à cause de l'amitié que vous aviez su m'inspirer de prime abord. Avant mon voyage en Franco, en 1754, je sollicitai de l'emploi pour vous, et de simple capitaine de marine que étiez, vous devîntes aussitôt commandant du fort de Beauséjour.
A ce nom qui réveillait chez Vergor tant de souvenirs honteux et péniblof, Bigot vit passer un nuage sur le front bas de l'ancien commandant de Beaus.'jour. Mais il fut impitoyable et continua :
* Le fait est qne, lorsiue Bigot était commissaire à Louisbourg, le père de Vergor avait chaleureusement défendu le futur intendant, inquiété dès lors à cause des premières ezactioos qu'il y avait commises.
— Vous ne fûtes pas longtemps sans profiter du bon avis que je vous donnais dans ma lettre du 20 août 3754. * Il était d'usage de donner au commandant un profit de quelques francs sur chaque corde de bois. L'occasion était bonne.
Après avoir prétendu que le bois de chauffage acheté par votre prédécesseur, M. de la Martinière — un honnête homme celui-là, entre nous — était pourri, vous réussites à en faire dresser un procèsverbal. 11 fallut bien en acheter d'autre et vous réalisâtes, par ce moyen, de fort beaux profits. C'était assez bien débuter, n'est-ce pas ?
Vergor ne répondit pas, mais son œil terne jeta autour de lui un regard inquisiteur, comme pour voir si personne n'était aux écoutes*
— Ne craignez rien, continua Bigot qui
* Bien qae eltée par tous nos historiens, cette lettre mérite de prendre place en ce récit : " Profitez, mon cher Vergor, de votre place, lui écrivait Bigot j taillez, rognez, vous en avez tout le pouvoir, afin que vous puissiez '* bientôt venir me joindre en France et acheter un bien à " portée de moi,"
prenaitplaisir à le martyriser, tout comme le chat qui joue avec sa proie palpitante avant de lui donner le coup de grâce, nous sommes bien seuls. Je ne fais que mentionner, pour la forme, les bons petits bénélices que vous sûtes faire ensuite avec les marchandises du roi, que vous achetiez à très-bas prix pour les lui revendre deux ou trois fois leur valeur, et je passe à TafFaire de Beauséjour. * Ce siége-là ne fut pas bien dur pour voiv, cher Vergor ; si peu qu'on l'appela dans le temps, si j'ai bonne mémoire, le siège de velours. Ah ! ah ! savez-vous, vraiment, que ce mot ferait fortune à Paris !
Et Bigot se mit à rire avec d'autant plus d'entrain qu'il voyait combien l'autre en avait peu d'envie.
— Dire en effet que quatre jours de tranchée suffirent pour -vous donner la colique et vous forcera mettre bas les armes, c'est bien drôle 1 Vous avouerez, mon cher Vergor, que je ne vous avais pas dit d'aller jusque là.
* Le siège de Beauséjour eat lieu en 1755.
L'intendant fut pris d'un nouvel excès de rire. Vergor, qui ne rougissait jamais, verdissait à vue d'œil. Et pourtant il n'osait rien dire.
— Aussi, votre capitulation précipitée eut-elle un immense retentissement qui se prolongea jusqu'à la cour. Et dès l'année suivante, ordre fut donné à M. de V audreuil d'instruire votre procès. Cfagné par moi, si vous daignez vous en souvenir, le gouverneur évita d'obéir. Mais enfin la cour le lui enjoignit si fortement qu'il lui fallut se rendre à ses injonctions en 1757. L'affaire était sérieuse. Outre que M. Moncton n'avait poussé le bombardement qu avec la plus grande lenteur, on vous accusait de n'avoir pas tiré un seul coup de canon et de n'avoir fait aucune sortie. Vous aviez tellement ménagé la poudre et les vivres que les malins allaient jusqu'à dire que vous aviez vendu le tout à l'ennemi. Enfin, les assiégeants euxmêmes en avaient été témoins en prenant posst^ssion du fort, vous aviez mis, vous et vos domestiques, tout au pillage avant
votre départ. Il y en avait plus qu'il ne faut pour faire condamner dix hommes.
Ce fut alors que, sons peine de me compromettre, je résolus de vous sauver.
Le gouverneur, qui est honnnte, mais mou comme cire, m'était aveuglement dévoué. Je le travaillai si bien, que je pouvais compter sur le bon vouloir do tous les officiers que je lui fis nommer pour composer le conseil de guerre qui vous devait juger. Rappelez-vous, maintenant, la bonne farce qui se passa au château Saint-Louis. Vous étiez si troublé, d'abord, que vos paroles témoignaient SDuvent contre vous II fallait y mettre ordre et je chargeai quelqu'un d'ajuster vos réponses. Quant aux témoins, tous ceux qui voulaient déposer contre vous étaient infailliblement renvoyés. On n'entendait que ceux qui vous étaient favo* râbles. Enfin, je gagnai quelques acadiens, qui firent des mémoires dictés par moi et déposèrent comme je le leur avait prescrit d'avance. Une vraie comédie, quoi ! et bien plus drôle encore que celle des
Plaideurs du défunt Eacine. * Enfin, l'on vous acquitta et je me chargeai de faire passer en France la sentence avec les lettres que M. de Vaudreuil, toujours à mon instigation, écrivit en votre faveur à la cour. Vous étiez sauvé ; mais avouez que sans moi, c'en était fait de vous.
— C'est vrai, répondit Vergor,
— Vous voyez donc, reprit Bigot, en lui lançant un regard pénétrant, que vous dépendez entièrement de moi. Il serait facile de réveiller cette affaire et bien d'autres qui se sont passées depuis. Je peux vous perdre d'un seul mot. Eh bien!
le moment est venu de me rendre en partie ce service, tout en veillant vousmême à vos intérêts. Nos malversations
* Ceci eet inoroyabla ; pourtant, je ne fais que suivre mot à mot, tout en 1 appropriant au dialogue le Mémoire eur les affaires du Canada, On s'étonne que Bigot ait pu imposer aussi longtemps ses volontés aux honnêtes gens qui l'entouraient à Québeo Et ce n'est que lorsqu'on étudie bien cotte époques! relâchée dans l'honnêteté et les mœurs et qui vit la Pompadour régner sur la France, que Ton se rend un peu compte do la coupable indulgence de la cour à l'égard de pareils coquins.
ont éveillé l'attention de la cour, qui est grandement irritée contre nous. A l'heure qu'il est, il nous est déjà difficile de conjurer l'orage, même au moyen des influences que nous pouvons mettre enjeu auprès du roi. Les dépenses causées par la dernière phase de cette guerre dans laquelle nous sommes entrés depuis quatre aus, s'accroissent de jour en jour.
Elle sont énormes, et pour peu que cela continue, la dette deviendra tellement exhorbitante qu'il nous deviendra impossible de subir un rendement de compte sans risquer et la fortune que nous avons tous acquise, et peut-être même la vie qui nous est si chère maintenant, puisque nous sommes assez riches pour en extraire toutes les jouissances que l'on en peut tirer à l'aide du plus puissant pressoir qui soit au monde, l'argent. Or les circonstances présentes rendent chimérique toute idée de notre retour immédiat en France. Il est impossible de nous remplacer, nous vieux fonctionnaires, par des hommes nouveaux qui n'auraient aucune expérience des affaires
du Canada, et qui, arrivant ici au milieu de difficultés insurmontables, perdraient complètement la tête. Donc, il nous faut rester ici. Et c'est notre condamnation certaine que d'y demeurer encore un an. Car culculez un peu les dépenses effrayantes que douze autres mois de campagnes vont coûter au trésor. Et les Anglais ont tellement l'air décidés d'en finir avec nous, qu'ils passeront certainement l'hiver en Canada. Reconnaissezvous la justesse de ces arguments?
— Oui, certes ! répondit Vergor.
— Et voyez- vous un expédient qui peut nous sauver ?
— Ma foi, non !
— Alors, nous sommes perdus ; car vous savez qu'en tombant, moi, je vous en* traînerai tous dans ma chute.
— Tonnerre !
Et Vergor ouvrit bien grands ses petits yeux, comme pour sonder labime effroyable qu'il voyait s'entr'ouvrir à ses pieds.
— Oui, nous sommes perdus ! reprit Bigot; à moius, toutefois, que vous ne vouliez me donner un coup d'épaule.
—Moi!
^Oui. Vous et moi, Vergor, nous pouvons sauver tous les autres et surtout nous-mêmes, ce qui vaut infiniment mieux.
— Mais diable I comment cela ? demanda Vergor de Tair d'un homme qui ne se serait jamais supposé une pareille importance.
— Ecoutez, fit Bigot en se rapprochant de lui : d'abord, si jamais votre bouche laisse échapper un seul des mots que je vais vous dire, je vous jure que Ton vous trouvera, une heure après, les reins cassés sur une borne comme un chien enragé sur qui l'on a tiré à bout portant.
Vergor sentit un frisson lui courir dans le dos. Il connaissait Bigot et le savait homme à tenir une parole de ce genre.
—Ne craignez rien, dit-il en étendant la main, tandis que son regard faux essayait de monter jusqu'à celui de l'intendant
— lion. ! Dites-moi, maintenant, mon cher Vergor, ne vous semble-t-il pas que si le pays passait immédiatement entre les mains des Anglais» il nous serait assez aisé de cacher une graade partie de noa méfaitssous les ruines de cette colonie ? Ne croyez-Tous pas qu'il fût bien diihcile à messieurs uos juges, si toutefois il nous fallait comparaître devant un tribunal, de nous forcer à rendre un compte très-exact de notre administration ? La belle occasion pour rejeter presque toutes les dépenses sur les frais de guerre !
— Fardié, c'est vrai ça !
— Maintenant, au train que vont les choses, pensez- vous que les Anglais soient bien près de réussir à nous soumettre ?
^—Diable non ! La perte^ dje. la deYnière bataille ne les avance pas beaucoup.
-^Dd BiMto que la guerreco^rt de graads risques de se prolonger longtemj^ ?
— Oai
-^A moins d^in hasard ?
—A moin» d^un hasard*
— Vous y fiez tous beaucoup^ Vergor^ à cet imbécile de hasard ?
— Ma foi, non.
—Ni moi. Il m'a toujours semblé qu'un peu de prévoyance et d'habileté valait mieux.
— C'est vrai.
— Dites donc, si nous faisions le hasard, nous?
— Dame...
—Oui, si nous le forcions de nous servir en esclave ?
— Hein ! fit Vergor d^un air ahuri.
L'histoire nous dit que Pinteiligence de cet homme n'était pas très-développée.
— Enfin, si nous aidions l'Anglais à nous battre ?
—Comment! mais il s'agit donc de trahir ?
—Oui, mon ami, dit l'intendant d'une voix parfaitement calme.
Vergor le regarda avec épouvante.
Bigot poursuivit sans paraître remarquer la surprise de son interlocuteur :
— Pourez-vous me dire à qui vous devez le commandement de ce poste important du Foulon, que l'on vous a confié depuis quelques jours?
— Je n'en sais rien.
— Je le crois bien ; car on n'a plus grande confiance en vous depuis la capitulation de Beauséjour. Et il m'a fallu mettre bien des influences en jeu
pour vous faire nommer à ce poste de confiance. Je ne voulais pas me compromettre en le demandant moi-même pour vous. Vous comprendrez pourquoi quand je vous dirai qu'il entre dans mon plan que vous... n'empêchiez pas trop les Anglais de forcer le passage du Foulon aux plaines d'Abraham.
— C'est-à-dire que... qu'il me faudra...
les laisser faire 1
—Oui.
— Mais, je risque ma tête ?
—Je le sais pardié bien.
— Et vous croyez que... ?
— .le crois que vous exécuterez mes ordres.
—Si je refusais ?
—Si tu refuses, mon petit Vergor, je te fiais pendre haut et court comme traître et voleur.
— Je vous en détie.
— Même si je prouve devant une cour martiale que tu étais d'intelligence avec Monckton pour lui livrer Beauséjour, et pour partager le butin avec lui ?
— Comment prouver cela? demanda Vergor qui se redressa tel qu'une couleuvre.
— Par la production d'une lettre que tu écrivis à Monckton ; lettre que je me suis procurée lors de ton procès et qui, mon cher, est en lieu sûr.
— Ah ! vous êtes le diable ! s'écria Vergor qui s'afiaissa sur son siège. Mais je la croyais détruite cette maudite lettre ! Monckton m'avait promis de le faire.
— Sais- tu le latin, cher?
— Non, balbutia Vergor abruti.
>-*G'e8t bi«n dommage, va ; c'est une fort- belle langue! Elle renferme entre
autres choses admirables cet axiome si vrai que Toici : Verba volant^ scripia manent; o'ei^àdire, en langae vulgaire, que tu aurais bien mieux fait de ne pas écrire à M. Monckton, mais de lui parler de vive voix,
Vergor était vaincu, et à partir de ce moment-là Bigot était son maître.
— Ecoute, Yergor, poursuivit l'intendant d'un ton plus sérieux. Tu sais d'abord qu'à la moindre chose que tu t'avises de divulguer sur ce sujet, tu es un homme mort ! Alors, en supposant que tu réussisses à me compromettre, ce qui h'est pas probable, tu n'en seras guère plus avanôéi Mieux vaut donc pour toi servir à mes desseins, vu que je t'assure une impunité d'autant plus certaine que mon plan est ourdi de manière à ne compromettre personne. Tu sais que mon cerveau est assez inventif quand je prends la peine de le consulter.
->»Ah ! quant à ça !
— Eh bien ! alors» laisse-moi faire, et non-seulement il ne tombera pas oa seul
cheveu de ta tête, mais tu pourras bientôt jouir en France, avec moi, de toutes les douceurs de l'opulence. Car tu t'imagines bien que ee service te sera largement payé. Dis, maintenant, puis-je compter sur toi?
— Aveuglement, je vous le jure !
— C'est bon. Tiens toi prêt, alors, à recevoir mes ordres et à les exécuter au moment voulu.
Quand Vergor eut pris congé de lui, l'intendant appela Sournois pour l'aider à se mettre au lit.
— Ferme soigneusement la porte, mon cher Sournois lui dit-il. J'ai à te parler coniidentiellement.
— Tiens! où veut-il en venir? songea le valet de chambre, qui poussa les verrous.
Et il revint vers le lit où son maître était mollement étendu.
— Âsâieds-toi, mon ami. Ce que j'ai à te dire est un peu long.
Le domestique s'installa dans un grand
fauteuil, placé près du chevet de Tintendai>t,
— Ce n'est pas un service de valet que je vais te demander, Sournois, commença Bigot, c'est un service d'ami, et dans lequel il entre plus do confiance et d'estime de ma part, que de commandement.
— Employez moi sans crainte, monsieur l'intendant; vous savez combien je vous suis dévoué.
— Oui, mon ami, et je suis décidé de t'en récompenser royalement. Je sais que tu as déjà réalisé de fort jolies économies, pas encore autant sur tes gage»
que sur certaines transactions, où tu partageais avec Clavery les gains qu'il prélevait sur plusieurs fournisseurs que *:u lui adressais par mon entremise. Entre»
nous. Sournois, si tu n'étais pas plutôt mon ami que mon domestique, j'appellerais coquinerie ce genre d'affaires où tu as trempé, et qui suffit souvent pour conduire un homme à la potence.
En frappant doucement ce coup qui, sans avoir l'air d'y toucher, tranchait
profondément dans le vif, Bigot décocha un regard de feu au valet.
Celui-ci 86 mordit les lèvres et devint violet.
— Mais pour revenir à nos moutons, continua Bigot, si tu me sers fidèlement dans Tafifaire que je vais te confier, je double du coup la somme de tes épargnes, que je sais se monter à peu près à vingt-cinq mille francs. Si tu réussis, je t'en donne cinquante mille.
Sournois ouvrit démesurément les yeux, tant par suite de cette oflFre mignifîque, que par la surprise de voir le maître au fait des petites affaires de son valet de chambre.
Tout ivrogne qu'il était, Sournois aimait aussi beaucoup l'argent ; la preuve, c'est que sa passion pour le vin lui avait permis de faire des économies. Aussi s'écria-t'il avec un empressement quelque peu outré :
— C'est trop, cher maître! c'est bien trop !
— Non, mon ami, et quand ta sauras
qae tu vas avoir une double mission à remplir, in avoueras toi-même que tes services ne sont que justement payés à ce prix. Ecoute, mais que chacun des mots que je vais te dire s^enfouisse si profondément en toi, que jamais un seul ne t'échappe pour frapper l'oreille d'un autre homme que celui vers lequel je vais t'envoyer. Car, si par malheur tu me trahis, Sournois, outre que j'ai assez de preuves en mains pour te faire jeter, quand je voudrai, dans un cachot, je te jure que tu périras de mort violente dans les vingt-quatre heures !
Sournois, qui connaissait son terrible maître mieux que personne, ne put s'empêcher de frémir; et ce fut avec sincérité qu'il jura, pour le moment du moins, discrétion à son maître.
Je vais offrir au général anglais de lui faciliter le débarquement au Foulon et l'accès de la rampe qui conduit sur la hauteur des Flaines-d' Abraham. Tu con* çois que là s'arrêtera ma complaisance et que rien n'assure les Anglais de nous vaincre ensuite.
— Mais comment vous y prendrez vous, monsieur l'intendant.
— ^Vergor est à moi. Le traître apparent sera lui, s'il ne sait pas bien jouer ses cartes. Quant à toi, mon cher Sournois, tu ne te compromettras nullement en allant porter un message verbal au général Wolfe.
— Quel scélérat ! pensa Sournois.
— Eh bien ! continua Bigot, crains tu d'ac«epter ?
— Non certes ! monsieur Pintendant, Car du moment que vous m'assurez qu'il n'y a pas plus de danger à courir, je m'en rapporte à votre génie inventif et suis prêt à marcher les yeux fermés.
— Bien, mon ami, je n'attendais rien
moins de ton dévouement et de ton
bon sens. Mais il il se fait tard et j'ai trop besoin de sommeil pour te donner ce soir les instructions que tu auras à suivre.
Prépare-toiy et silence !
— Je serai muet comme nne carpe!
Monsieur Tintendant n'a besoin de rien ?
— Non, mon ami, si ce n'est de dormir un peu. Bonsoir.
— Bien bonne nuit, monsieur.
--Il faudra te surveiller, toi aussi, mon gros Sournois, pensa Bigot en fermant les yeux. Si tu bronches, hum
Et sa dernière menace s'éteignit dans un premier ronflement.
Les scélérats au caractère fortement trempé, comme Bigot, acquièrent à la longue une sécnrité insouciante dans le crime. Ils s'accoutument à risquer si souvent leur vie !
Qaant à Sournois, il se tourna et se retourna dans son lit en songeant au terrible secret dont il était le dépositaire.
Bigot avait des espions dans le camp dos Anglais. Aussi apprit-il, quelques jours après la bataille de Montmorency, que Wolfe était malade. Il lui fallnt alors attendre le rétablissement du général pour s'aboucher avec lai.
Il eut donc tout le loisir de méditer ses projets coupables et de se concerter
airec Yergor pour que personne ne fût compromis dans la làcbe trahison qu'ils allaient accomplir.
LES TRAITUBS et les BRAVB8.
II était bieu ourdi le complot de l*inteudant Bigot,
D'abordi lor&i de son entrevue avec Wol&i Sournois avait fait promettre aa géj^éral anglais, ainsi qu'aux brigadiers
Monakton» Townsheiid et Murray, qu'ils garderaient mx Qette transfaction un iur TÎokible secret.
Rassuré de oe côté, lî^t, qui peusaii^p
avec beaucoup do raison, n'avoir pas à craindre l'indiscrétion de Vergor et de Sournois, ne songea plus ensuite qu'à saisir le moment propice à l'exécution de son dessein.
Il ne fut pas longtemps à l'attendre.
L'armée commençait à manquer de vivres, vu que les vaisseaux anglais bloquaient le fleuve en haut et en bas de la capitale, et que les vieillards, les femmes et les enfants qui avaient, pendant quelques semaines, transporté des provisions à force de bras, depuis les Trois Rivières jusqu'à Québec, étaient maintenant exténués par ce travail atroce. I If allait aviser à ravitailler au plus tôt la ville et l'armée.
C'était le devoir de l'intendant et du munitionnaire. Aussi, proposèrent-ils qu'on tentât l'expédient d'un convoi par eau, (Jui, à la faveur d'une nuit noire, forcerait le blocus en trompant la vigilence des marins anglais. On se rendit d'autant mieux à cet avis que c'était le seul possible, et l'on fixa la nuit du douze au treize septembre pour cette tentative.
Il ne s'agissait plus pour Bigot que de faire connaître cette particularité aux généraux anglais afin qu'ils en protitassent. Voici comment Sournois s'y prit, selon les ordres de son maître. Il s'aboucha avec deux soldats de la garnison de Québec, gens de sac et de corde et ivrognes au moins autant que lui. Comme il les avait déjà traités plusieurs fois, il fut facile au valet de les décider à le suivre dans une taverne dont il était l'habitué.
Là, après maintes rasades, Sournois feignit de paraître plus échauffé qu'il ne l'était réellement. D'abord, il s'apitoya sur le sort de ses deux amis qui ne pouvaient manquer de perdre très-prochainement le goût du vin, vu qu'il savait de source certaine que les Anglais étaient à la veille de s'emparer de la ville et qu'ils se préparaient à passer toute la garnison au fil de l'épée, à cause de la longue et opiniâtre résistance opposée jusqu'alors aux assiégeants. Et, sans qu'il y parût, Sournois leur infiltra l'idée de désertion pour prévenir le funeste sort qui les at-
tendait, pensant bion que l'imagination excitée des troapiers ferait le reste.
Comme on continuait à lever le conde et que Ton buvait chaque fois à verre pleurant, Sournois simula une ivresse encore plus imprudente. 11 alla jusqu'à dire que si la ville, par grande chance n'était pas prise d'assaut, la garnison périrait de faim parce que le fleuve était bloqué par les Anglais. Déjà les vivres étaient des plus rares à Québec, et le convoi que l'on attendait dans la nuit du douze au treize serait certainement intercepté par l'ennemi.
—Pour preuve que je n'invente pas, leur dit confidentiellement Sournois, et que je suis bien renseigné, je puis même TOUS apprendre quel est le mot d'ordre que les conducteurs du convoi devront
jeter à nos sentinelles. U'est : Mouou «
gahéla.
Il eut soin d'entrecouper ce mot d'un hoquet fictif.
Puis Sournois, qui tenait à ne pas griser
complètement ses deux hommes, sortit avec eux du cabaret et les quitta.
G^était le soir.
Les idées sotfibrcs que le ralet y avait jetées fermentant avec le vin dans le cer* veau des deux soldats, ils se dirigèrent à pas de loup vers les remparts, suivis de loin par Sournois qui les épiait. Arrix'és sur le mur de Touest, entre les portes Saint-Jean et Saint-Louis, et après s'être assurés que personne ne les observait, ils se laissèrent glisser dans le fossé, du côté de la campagne. Ce qui leur fut trèsfacile, vu que le mur n'avait guère, en cet endroit, plus de six à sept pieds de haut par suite de la négligence, peut-être systématique, apportée à fortifier Québec'
Sournois revint à Fintendance en se frottant les mains. Ce plan, qui pouvait aussi bien manquer, avait réussi à merveille. Quant à lui, en supposant que les deux troupiers ne fussent pas désertés et qu'ils eussent rapporté aux autorités françaises les paroles qu'il avait comme laissé échapper, on ne pouvait songer à Tin-
quiéter pour quelques propos proférés durant l'ivresse.
Les soldats gagnèrent la flotte mouillée au Cap Rouge. Pour s'attirer les faveurs de leurs nouveaux maîtres, ils dévoilèrent aux généraux et l'attente du convoi des vivres par les Français et le mot d'ordre convenu. *
L'on sait maintenant que les Anglais profitant de ce bon avis, s'embarquèrent sur des bateaux, à la faveur des ténèbres et se laissèrent glisser avec le courrant vers le Foulon. Aux sentinelles qui les interpelèrent, quelques officiers qui parlaient le français donnèrent le mot de passe en ajoutant :
— Ne faites pas de bruit, ce sont les vivres !
Grâce à ce stratagème, les troupes
* ** Par deux soldats qai, la yeille, ayalent désert^ " les Anglais avaient été informés que cette nuit quelques ** chaloupes chargées de vivres devaient descendre à •* C^u^ec ' M. Feriand.
anglaises descendirent sans encombre jusqu'à l'anse des Mères. *
Rendus entre les postes de Saint- Michel et du Foulon, ils débarquèrent sans coup férir. Wolfe à la tête de l'infanterie légère s'avança, dans le plus grand silence, vers un corps de garde qui défendait le pied de la rampe que longe le ruisseau Saint-
M. Duœieux dH ainsi à oe sujet, qae : " Des déserteurs araient commaniqaé le mot d'ordre aux AnglMs."
# Je ne puis m'einpôoher de citer oe passage saisissant et poétique de VHistoire de la conspiratioii de Poutiac par M. Francis Parkman. H représente Wolfe, encore faible des suites de sa maladie et descendant, entouré des siens, vers le Foulon. — " He sat in the sterii of au of the boats, pale and weak, but borne njp to a calm htigJU of résolution, Every order had heen given^ eœry arrangéiHcnt mode and it atily reniavned iofo/oe l^ie is9V^. The ébhing tide sHjfficed to bear the boats along, and noihing broke the silence of the night but Vu gurgling of the river and the low Voice of Wolfe eu he repeated to the officei's a^ut him tïie Stanzas of Orey*s elegy in a cottntry Ohurch yard, which had recently appeared and which he hadjust receivedfrom JEugland, Perhaps as he uttered those strangely appropriaie toords :
*' The paths ofglory lead but to the grave,'*
the skadows of his own approa^hing fate stole with mourrai p^-ophecy across his miud. * Oentlenuai,* he said, ojt he closed his récital, ' 7 would rather hâve writien those Unes ihan takô Québec lo-morrow.***
Denis en se précipitant des hauteurs de la falaise.
Mais durant oe temps-là^ que faisait Yergor, le commandant du podte qui demeurait à Tendroit du débarquement?
Il dormait ou feignait le sommeil, ce brave capitaine !
Tout, en effet l'invitait au repos.
D'abord, M. de Montcalm, soit par une fatale inspiration, soit plutôt à l'instigation de Bigot on de ses affidés, M. de Montcalm avait rappelé la veille au camp de Beauportle bataillon de Guyenne qu^ en avait gardé les hauteurs durant plusieurs jours. En outre parmi les cent hommes que Vergor avait sous ses ordres, le très-grand nombre était composé des habitants de Loretta, village situé, comme on le sait, à trois lieues seulement de la ville. Ces braves gens lui avaient plusieurs fois demandé d'aller travailler à leurs récoltes qui menaçaient de ponrir sur le champ. Mais Yergor, qui attendait le moment propice, le leur avait toujours refusé jusqu'à ce jour. Enfin, le soir
dont nous parlons, il leur permit de le faire, tout en ayant soin de leur dire qu'il me le tolérait que parce que le danger paraissait bien éloigné, puisque M. de Montcalra avait jugé inutile de faire garder plus longtemps la hauteur par le bataillon de Guyenne.
Yergor savait cependant veiller de près à ses intérêts; aussi y mit-il une condition : c'est qu'ils iraient en même temps travailler sut une terre qu'il possédait à Lorette. *
Il ne restait donc plus pour garder le poste que quelques hommes qui ne devaient plus tenir longtemps contre des forces imx)OTtantes. Pleinement satisfait du résultat prévu, si les Anglais tentaient, durant la nuit, un débarquement de son côté, Vergor se coucha et attendit bravement l'ennemi.
La nuit était assez avancée, lorsque quelques uns de ses hommes le vinrent avertir qu'on voyait de» berges remplies de monde qui vennient «ans bruit et
* Voyei " Zeê Mém^iin êut le» affawm A» Oamada.**
filaiptit le long de la côte, au-dessus et au dessous du poste.
•* Il répondit que c'étaient les bateaux du munitionnaire et qu'on les laissât tranquilles." *
Puis il se retourna dans son lit et ronfla de nouveau comme un épicier retiré des affaires. Dormait-il réellement?
Cependant Wolfe, après avoir forcé le corps de garde qui se trouvait au pied de la rampe, gravissait l'escarpement à la tête de ses troupes.
Les premiers Anglais qui se montrèrent durent essuyer quelques coups de feu de la part des canadiens qui veillaient au poste de Vergor. Mais ces derniers furent tellement étonnés de la brusque apparition des ennemis, et ils étaient en si petit nombre, qu'il leur fallut bientôt plier devant la masse des assaillants qui se ruèrent alors sur le poste.
Vergor, qui dormait apparemment bien dur, puisque la fusillade ne l'avait paa
* Mémoireë »ur le» chaire* du Canada*
éveillé, fat pris dans son lit. Après un senblaiit de résistance, durant lequel le drôle eut soin de recevoir quelque blessure peu dangereuse et qui pourrait témoigner au besoin en sa faveur, il se rendit aux Anglais.
Dn3 fois maître des hauteurs, Wolfa s'empressa de ranger son armée en bataille sur les plaines d'Abraham.
Je tiens à montrer que cette hypothèse de trahison est bien fondée. Aussi vais je citer tout le passage des Mémoires sur les affaires du Canada (p. 164, édition de 1833) qui a trait à la surprise du Foulon, en ayant soin d'en souligner les phrases qui viennent à l'appui de ma thèse.
<< M. Wolfe^ qui avait renforcé le camp de la '' Pointe-Lé vi, semblait âatter les idées des Français : '^ l'Amiral Sauniers faisait aussi exécuter des ma- '* nnouvres qui annonçaient une prochaine retraite. ^^ Au milieu de toutes ces espérances, on confia au *• Sieur de Vergor le poste da Cap-Rouge, aU' << desms de Québec; on ne pouvait mieux seconder '' les intentions du général anglais^ dont le but '* était de faire une descente sans être obligé ** d attaquer V armée retrancàée, Oq avait coq-
'< signé à cet officier de laisser passer des bateaux ** chargés de vivres qui devaient entrer dans Québec» '^ en se coulant le long du cap* Ce capitaine avait *< avec lui beaucoup d'habitants de Lorette dont le << lieu était à portée de ce poste; ils lui demandèrent ** permission d'aller travailler la nuit chez eux ; il la '^ leur accorda : (on prétend que ce fut à condition '' d'aller aussi travailler pour lui sur une terre qu'il *^ avait dans cette paroisse). Af . Wolfe, averti à ** temps dé la mauvaise garde de ce poste et du ^' commandant d qui il avait affaire, disposa ses << troupes. Le Sieur de Fergor élail dans la plus ^* grande sécurilé. On vint l'avertir qu'on. aperce- *^ vait des berges, remplies de monde, qui venaient '' sans bruit au-dessus et au-dessous de son poste. '* Il répondit que c'étaient des bateaux du muni- <* tionnaire et qu'on les iaissât tranquilles, M. Wolfe " ayant fait aborder quelques berges, instruit que ^' tout était paisible, envoya un détachement se <* saisir de la garde du Sieur de Vergor, et ordonna <^ a trois ou quatrei mille hommes de le suivre. Ce ** détachement Ùt prisonnier le Sieur de Vergor, '^ partie de sa garde et s'empara des hauteurs."
Ces lignes, écrites par un homme contemporain de Yergor, et qui fut à même de recueillir les rumeurs occasionnées par les soupçons que Ton dat former dans le temps sur la conduite de cet officier, ne laissent-elles pas percer le manque de fol que l'on avait en Vergor? " On ne pou-
•* vait dit-il, mieux seconder les inten- " tioiis du général anglais qu'en coutiaut ** à Vergor la garde de ce poste." Et plus loin " M, Wolfe, averti à temps de la *^ mauvaise garde de ce poste et du com- " mandant à qui il avait affaire, disposa " ses troupes." Qui donc dut avertir le général anglais de la mauvaise garde du poste de Vergor ? Quelque français assu* rément. Or, il fallait qu'il fût bien renseigné celui-là. Car si la mauvaise foi ou l'ineptie de Vergor avait été assez universellement connue pour que de simples déserteurs en pussent prévenir l'ennemi, comment supposer que les officiers français le sachant, eussent laissé ce commandement d'une telle importance à un pareil homme? Maintenant, comment s'imaginer que Vergor n'eût pas entendu les coups de fusil que les assaillants échangèrent d'abord avec les hommes du corps de garde situé au bas de la rampe, et ensuite avec ceux de son propre poste et qu'il fût tellement lent à se lever qu'on le prit dans son lit ? Certes, il est permis
à un hoiinête homme d'avoir le sommeil dur, mais pas à ce point-là.
Qu'il y ait eu trahison, Ton n'en peut donc guère douter, et nos historiens qui n'osent l'affirmer ouvertement, le laissent entrevoir assez clairement, outre que la tradition populaire ne semble point entourer le nom de Vergor d'un bien grand respect. Mais d'où le coup partait-il ? De Vergor directement? Nous ne le croyons pas. Il n'avait pas assez d'esprit, comme le dit l'auteur du mémoire cité plus haut, pour ourdir une trame aussi habilement conçue. Il fut donc inspiré dans l'invention de ce dessein. Mais i>ar qui? Par quelqu'officier de l'armée française? Non.
Ils se battirent tons vaillamment, et leur gloire est assez pure de soupçon, qu'il serait indigne de le supposer un instant.
Par les Canadiens? Ah! ceux-là qui assurèrent la victoire de Montmorency, qui continrent seuls quelque temps sur les plaines d'Abraham les troupes anglaises victorieuses, alors que les soldats réguliers de Tarmée française inondaient le coteau Sainte Geneviève du ruissel-
lement de leur déroute, les vainqueurs de Sainte-Foye, nos aïeux qui, après tant de sang inutilement versé pour la France oublieuse, ne tombèrent vaincus sous l'Anglais qu'après un an de nouvelles luttes sur un pays en ruines dont ils disputèrent pas à pas les cendres fumantes, les Canadiens des traîtres? Celuilà serait insensé qni le pourrait penser.
Qui était-ce donc ? Les pillards éhontés qui assurèrent de longue main notre perte par leur criminelle administration ; ceux là dont c'était le plus grand intérêt.
Et à leur tête Bigot, l'infâme Bigot, dont nous avons prouvé que Vergor était le bien digne ami : Bigot, qui semble n'être venu dans ce pays que pour corrompre ou déshonorer ceux qui l'approchaient de trop près.
Pour en finir avec le traître Vergor, disons de suite que l'on n'en voit aucune mention faite après la conquête, ni dans rhistoire ni ailleurs. Il est à présumer que, la conscience bourrelée de remords, il gagna quelque retraite ignorée, oii il pût échapper à la justice des hommes et
cacher aux yenx de ses concitoyens la honte attachée à son nom, mais qui, merci à Dieu, lui a survécu dans l'opinion populaire.
Cependant, M. de Montcalm n'avait pu se laisser persuader que toute l'armée anglaise fût débarquée au Foulon. Croyant, au contraire, qu'il allait seulement avoir affaire à quelque détachement isolé, il résolut de brusquer l'attaque, afin de culbuter les ennemis des hauteurs avant qu'ils ne fussent appuyés pa.r le gros de l'armée de "Wolfe.
Il fait aussitôt battre la générale, et suivi seulement de quatre mille cinq cents hommes, vole au-devant des Anglais. Nos troupes traversent la rivière sur le pont de bateaux, entrent dans la ville au pas de course par la porte du Palais, en sortent par les i)ortes Saint-Louis et Saint- Jean, et arrivent à huit heures sonnantes sur les plaines d'Abraham.
Qu'on juge de la surprise de Montcalm en apercevant toute l'armée anglaise, forte de huit mille hommes, prête à le recevoir.
Eu ce moment accourt un aide-de-camp de M. de Vaudreuil. Il remet une lettre à Montcalm.
" Attendez, gêné; al, lui écrivait le gou- " verneur, je vais rassembler les Gana- " diens et les troupes que vous avez '' laissés à Beauport pour la garde du " camp, et me porter à votre secours."
— Attendre ! attendre ! s'écrie Montcalm en froissant la lettre. Nous en avons pardieu biei^e temps ! Chargeons plutôt !
Le chevalier de Montreuil, son majorgénéral, était à côté de lui.
— Pour Tamour de Dieu ! général, ditil, ne brusquons rien ! Ils sont deux fois plus nombreux que nous!
— Monsieur le major, répond Montcalm avec cette vivacité innée che^ lui et qui devait causer notre mdlheur, donnez Tordre qu'on range les troupes sur une ligne de trois hommes de profondeur, et qu'on sonne la charge !
Montreuil le regarde un instant sans rien dire. Mais comme le commandement est péremptoire, il lance son cheval au
g.ilop pour transmettre les ordres du général eu chef.
Les troupes réglées, dont les grenadiers étaient encore au Cap-Rouge avec M. de Bougainville, se placent au centre, les milices de Québec et de Montréal à droite, vers le chemin de Sainte-Foye, et celles des Trois-Rivières à gauche sur le chemin Saint Louis. On jette des pelotons de sauvages et de troupes de royal marine sur les ailes. Puis, sans donner le temps de reprendre haleine à ses soldats qui viennent de gravir à la course le coteau Sainte G-eneviève» Montcalm fait sonner les clairons.
L'armée s'ébranle sur une seule ligne, sans corps de réserve, et court sus à Tennemi dont le carré profond s'étend en face des buttes à Neveu.
Six régiments, dont le 78ème des montagnards écossais, fort à lui seul do quinze à seize cents hommes, les grenadiers de Louisbourg et deux pièces de canon iorment le côté de l'armée anglaise, qui regarde la ville. L'autre côté fait face au
chemin Sainte Foye et le troisième à
Sillery.
Wolfe, qui sent bien que la partie sera décisivre et que toute retraite est impossible à ses troupes, si elles sont battues, parcourt lui-même leurs rangs pour aigaillonner l'ardeur de ses soldats.
— Mettez deux balles dans vos fusils,, leur crie-il, et attendez que l'ennemi ne soit plus qu'à vingt pas. Alors ouvrez le *eu tout d'un coup.
Nos soldats, les troupes régulières du centre surtout, essoufflés d'avance, ont rompu leurs rangs dans la charge et ac*^ courent sans ordre et sans consistance..
Arrivés à quarante pas des masses anglaises, nos soldats du centre commencent à tirer sur l'ennemi, mais sans être appuyés par les autres bataillons distancé»
et empêchés de faire feu par ceux de»
leurs qui se trouvent interposés entre eux et l'enaemi.
Les Anglais les attendent et soudain
leur feu s'ouvre soutenu meurtrier»
écrasant.
M. de Montcalm avait gardé près de lui
Beaulac et Lavigueur ; le premier pour trausmettre ses ordres, et Lavigueur, afin de lui tenir prête au besoia une monture de rechange.
Le général, voyant que les* premières décharges des Anglais semblent jeter l'indécision parmi les troupes du centre, s'y porte aussitôt. Beaulac et Lavigueur le suivent.
En ce moment, Wolfe, déjà blessé au poignet, charge les nôtres à la baïonnette avec ses grenadiers. Il gravit le renflement du coteau, on face de l'endroit où s'élève aujourd'hui la prison, lorsque Lavigueur qui arrivait au galop arrête son cheval, arme sa carabine, couche en joue le général anglais éloigné de deux cents pas, et fait feu.
Au milieu de la fumée des fusillades, le canadien voit Wolfe qui s'affaisse entre les bras de deux grenadiers.
— Voilà un petit officier qui en a pour son compte, murmure-t-il en rechargeant son arme à la hâte.
A Wolfe qu'on s'empresse de porter en
arrière, succède le colonel Oarleton. Il est à son tour blessé à la tête. Le chef de brigade Monckton le remplace et continue de charger les nôtres, dont une partie est privée de baïonnettes, et qui commencent à plier.
— Au nom de Dieu et du roi, tenez ferme ! leur crie M. de Montcalm, qui se jette avec ses officiers au milieu de la mêlée.
Beaulac et Lavigueur font à côté de lui des prodiges d'audace. Deux fois leurs chevaux ont rompu les rangs des grenadiers anglais. Mais deux fois la force irrésistible de la colonne assaillante les rejette au milieu des leurs. Un nuage de fumée les entoure, la poudre leur noircit le visage, les balles se croisent et sifflent autour d'eux. A leurs pieds retentissent le bruit sourd des coups de crosse, les imprécations des blessés et les cris des mourants qu'on écrase. M. de Montcalm est atteint deux fois, mais légèrement. Raoul reçoit deux balles dans ses habits, puis un coup de baïonnette dans la jambe gauche.
Soudain, La vigueur, qui le suit partout ot le couvre au besoin de ^on corps sans trop s'occuper de lui-même, voit Monckton coucher Raoul en joue avec la légère carabine que les officiers anglais portaient alors en bandoulière. Jean saisit le seul pistolet d'arçon chargé qui lui reste et ajuste Monckton qui tombe en lâchant son coup de feu. La balle du brigadier blessé dévie et jçtte à vingt pieds en l'air le chapeau de Beaulac.
— Merci, Jean, lui dit Raoul ; sans toi, je l'avais en pleine figure.
— Ce n'est pas la peine mon lieutenant.
M'est avis cependant que nous ferions bien de suivre les autres.
En effet, les nôtres, après avoir plié, cèdent eniin sous le nombre, et Beaulac se trouve presque seul avec La vigueur en face des Anglais qui se lancent, commandés maintenant par Townshend, à la poursuite des Français.
— Deux temps de galop, dit Raoul, et allons rallier les Canadiens en bas du coteau.
Ils toiinient bride, piquent des deux, passtMit entre le centre et l'aile droite de notre armée en désordre, s'arrêtent bien, tôt et se placent en travers des fuyards en leur criant d'arrêter.
Au même instant des clameurs amies s'élèvent derrière eux. C'est M. de Vaudreuil qui arrive à la tête des canadiens du camp de Beauport.
D'abord dissuadé de marcher de con* serve avec M. de Montcalm par Cadet et quelques autres qui y avaient un intérêt particulier * le marquis de Vaudreuil, n'écoutant enfin que son courage et sa loyauté, arrivait au secours du général.
M. de Montcalm, qui s'efforçait de rallier ses troupes, en haut du coteau, vient cependant de tomber de cheval, entre les buttes à Neveu et la porte Saint-Louis.
On l'emporte dans la ville^ mortellement blessé. La nouvelle s'en répand avec la rapidité de l'éclair et ne fait qu'accélérer la retraite des fuyards.
L'impulsion de la déroute, donnée par
* Mémoiret iur lu q^iivf dM Canada.
les troupes réglées, n'entraîne cependant pas complètement les milices canadiennes»
qui, accoutumées à reculer à la façon des sauvages et à revenir ensuite à la charge»
se rallient en plusieurs endroits à la faveur de petits bois. Avec cette habileté de tir devenue proverbiale, ils entretiennent un feu de tirailleurs si bien nourri, qu'ils forcent à reculer plusieurs corps détachés de l'armée anglaise. Mais enfin, écrasés à leur tour, il leur faut plier sous le nombre et battre en retraite.
M. de Vaudreuil et ses officiers. Beaulac et Lavigueur, tous sont entraînés par le courant dans la vallée.
— Monsieur le gouverneur ! crie Raoul au marquis de Vaudreuil découragé, tâchez de rallier le plus grand nombre d'hommes qu'il vous sera possible. Pendant ce temps, je vais remonter le coteau avec quelques gens dévoués pour arrêter nn peu l'ennemi en vous attendant.
Se levant sur ses étriers :
— Frères, crie-t-il aux Canadiens en montrant les hauteurs avec son épée
ensanglantée, allons venger M. de Montcalm et les nôtres !
Son enthousiasme gagne ceux qui l'entourent. Deux cents bravea' enfants du sol remontent le coteau Sainte-Geneviève et tombent avec une incroyable furie sur Taiie gauche ennemie qui reprenait haleine.
— En avant I en avant ! criait Raoul,
Il était beau, le jeune chevalier !
La tête nue, les cheveux au vent, Fœil en feu, le sourire de la vengeance aux lèvres, il lançait son cheval au beau milieu des rangs épais des montagnards.
Le noble animal, sans craindre les baïonnettes, y entrait à coups de poitrail. Raoul se baissait, trouait deux ou trois poitrines anglaises avec la pointe de son épée, puis faisait cabrer son cheval dont les sabots ferrés en se rabattant sur le sol bïoyaient les crânes qu'ils rencontraient; de sorte qu'il y avait place nette autour du jeune homme.
Surpris par cette attaque brusque et irrésistible, les trois cents montagnards.
isolés et séparés des leurs, commenceut à reculer à leur tour,
— En avant, les gars ! crie Raoul, dont Tarme infatigable continue toujours Tœuvre sanglante.
— Tue ! tue ! hurle Lavigueur, enivré du tumulte et de sang.
Rien ne résiste à ces braves.
Enfin, les montagnards écossais lâchent pieds.
Mais au même instant, des cris étrangers retentissent, puis un bruit de pas cadencés sur la pleine fumante. Ce sont deux régiments anglais qui accourent à l'aide des montagnards.
— Frères ! dit Beaulac en regardant les siens, c'est ici qu'il faut mourir !
Et le jeune homme, suivi de ces braves, maintenant fort décimés, retombe furieux sur les montagnards qui reculent encore
Les deux régiments anglais s'approchent au pas de course. Ils font halte, l'arme à l'épaule.
Uîi cri part, puis un ouragan de flamme et do plomb éclate de la gueule de leurs milliers do mousquets, hurle et passe sur les canadiens dont les rangs sont horriblement troués. Raoul n'est pas touché ; mais avant de tomber, il veut au moins tuer encore, et il guide son cheval sur les masses anglaises.
Une autre décharge tonne. Le cheval de Raoul fait un dernier bond et s'abat.
Quand la fumée s'est dissipée, les anglais voient Beaulac se débattre en s'effbrçant de tirer sa jambe droite prise sous sa monture. Vingt d'entre eux courent sur lui en criant : hourrah !
t iieaulac casse la tête du premier qui arrive d'un coup de pistolet et menace les autres de son épée. Mais c'en est fait de lui. U est seul contre une armée.
Les ennemis font cercle autour dé lui et le somment de se rendre.
— Jamais ! crie Raoul qui, par une violente secousse, se dégage, se redresse sur pied, pâle, les dents serrées, les lèvres frangées d'écume.
Dans un moment de sublime folie, il prend son élan pour se jeter sur le cercle terrible qui TenTironne.
Mais au même instant, arrive un cheval, lancé à toute vitesse, et qui tombe eu hennissant au milieu des anglais, dont quatre ou cinq roulent meurtris sur le sol.
Tandis que les ennemis étonnés hésitent, Lavigueur, qui monte le vaillant coursier, se penche sur le cou de son cheval, empoigne Raoul par la ceinture, le soulève comme un enfant et le jette en travers de sa selle. Puis enlevant à grands coups d'éperons sa monture, il revient vers la ville au triple galop.
Des clameurs de rage et des coups de feu partent derrière les fugitifs, qui ré* pondent au sifflement des balles par des cris de défi.
Des deux cents héros qui avaient remonté le coteau une demi-heure auparavant, ils étaient à peu près les seuls survivants de ce conflit suprême.
La bataille était fiaie et perdue pour nous.
Elle nous coûtait près de deux mille hommes, dont deux cent cinquante prisonniers, blessés pour la plupart; trois officiers généraux, Montcalm qui expira le lendemain, le chef de brigade îSénesergues, ainsi que M. de Saint-Ours, lesquels moururent des suites de leurs blessures.
Les pertes des Anglais s'élevaient à près de sept cents hommes, parmi lesquels le général en chef Wolfe, qui rendit le dernier soupir au milieu du combat, et ses principaux officiers. Ce qui prouve que la défense des nôtres fut vigoureuse.
^ La trop grande précipitation de Montcalm causa notre ruine. Il devait d'abord attendre M. de Vaudreuil avec les réserves laissées à Beauport, puis Bougainville et la Roche-Beaucourt, qui avaient l'élite des troupes au Cap-Rouge et qui, comptant bien que le général les attendrait, accoururent en toute hâte, mais ne purent arriver sur le champ de bataille
que pour entendre les derniers coups de fusils des vainqueurs. Quel résultat tout différent pouvait avoir le combat, si Bougainyille.et la Roche-Beaucourt, avec les grenadiers et le corps de cavalerie, fussent tombés sur les derrières do l'armée anglaise, tandis que Montcalm la chargeait de front! On reproche encore au malheureux général de n'avoir pas gardé de réserve, et d'avoir négligé de faire sortir de la ville l'artillerie de campagne qui lui aurait été d'un grand secours.
Mais paix à ses cendres; car il s'ensevelit noblement drapé de sa défaite, et s'il n'eut pas la gloire de vaincre, il eut celle au moins de montrer aux infâmes pillards qui avaient préparé de longue mains nos désastres, comment un homme de cœur sait vivre et mourir pour son pays.
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