‹ Hérold sa vie et ses œuvresChapitre 1 sur 6 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La vie d'un homme dont le nom a marqué, et dont les œuvres ont légitimement conquis et gardé l'admiration de tous, ne date pas seulement de l'heure où cet homme est devenu célèbre. En retran- • cher les heures d'obscurité ou de tâtonnements, les circonstances éloignées, les petits faits d'observations intimes, les différents milieux traversés par l'enfance et l'adolescence de celui qui, plus tard, sera un artiste, un savant ou un lettré, c'est volontairement s'exposer à juger mal du point d'arrivée par méconnaissance du point de départ.

Rien n'est indifférent, inutile, obscur, pour l'observateur qui étudie les effets et les causes, la vocation et l'occasion , dans une existence qui doit émerger dans la gloire. Quand bien même des détails juges puérils par les historiens graves ne seraient qu'une draperie sombre et indistinctement flottante dans un portrait rayonnant de lumière, le visage fortement éclairé ne se détacherait-il pas

J'enrichir par une instruction solide. A l'âge de onze ans, il fut placé dans le pensionnat de M. Hix, l'un des meilleurs de Paris. Admis dans la classe de sixième, il se prit d une ardeur passionnée pour les études classiques, sans leur sacrifier toutefois ses progrès en musique. Son parrain lui enseignait le piano; M. Fétis, très-jeune alors, lui donnait des leçons de solfège.

« Ainsi que ses condisciples, — écrit dans sa notice l'auteur de la « Biographie universelle des Musiciens, — Hérold assistait à nos « leçons; mais ses progrès étaient bien plus rapides que ceux de « autres élèves. La nature l'avait fait musicien ; il apprenait, ou plu-

< tôt il devinait l'art en se jouant, et sans paraître se douter lui-

< même de sa destinée. » — Dans les cinq ou six années que le futur grand artiste passa dans l'institution Hix, il fut ce qu'on appelle un élève brillant. De la sixième à la rhétorique (en ce temps-là on ne faisait pas sa philosophie), il remporta quatorze prix.

— Niaiseries que tout cela! va-t-on médire. Entendriez-vous faire du musicien de Marie un fort en thème? — Je m'en garderais bien. Je tiens pour ce qu'ils valent, c'est-à-dire pour peu de chose, des succès de collège : le front des cuistres de l'avenir s'y incline sous le poids des couronnes. Mais le labeur du jeune âge n'en est pas moins bon et fortifiant de soi. S'il farcit d'une érudition indigeste la cervelle des sols destinés à vivre et à mourir sots , dans le cerveau de l'enfant bien doué qui deviendra un homme supérieur, il dépose les riches matériaux de la pensée et de l'imagination. Sans vocation musicale point de musicien ; mais sans les issues qu'ouvre de toutes parts l'intelligence à la vocation, point de puissance musicale. Beethoven lisait Sophocle, Homère et la Bible; les vastes horizons de ses lectures s'ajoutaient aux vastes horizons de ses symphonies : il voyait grand, il faisait grand, parce que l'inspiration chez lui descendait des hauteurs pour y remonter.

François-Joseph mourut des suites d'une maladie de poitrine le r r septembre 1802. Hérold, qui n'avait pas encore atteint sa douzième année, passait ses vacances à Sèvres, dans une maison de campagne appartenant à la famille Érard. C'était un enfant si aisément, si douloureusement impressionnable, qu'on crut devoir lui cacher la maladie et la mort de son père. Un mot imprudemment échappé à table au pianiste Steibeltfut l'éclair et le coup de foudre qui lui apprirent la vérité. Sa douleur fut de celles qu'on n'éprouve point dans un âge aussi tendre ; elle frappa les personnes présentes et se grava si profondément dans leur mémoire que, plus d'un demisiècle après, un témoin de ce désespoir d'un enfant en racontait jusqu'aux moindres détails au fils de l'illustre compositeur.

Cette mort laissait une veuve livrée à de vives inquiétudes sur l'avenir d'un fils ; peu s'en fallut même qu'elle n'étouffât dans ses promesses la destinée du grand artiste dont la vocation parlait clairement déjà. On songea pour le jeune Hérold à une carrière dans l'administration, où de hautes protections lui étaient d'avance assurées. Le ministre de l'Intérieur, M. Chaptal, lui promettait un emploi et de l'avancement dans les bureaux. L'imagination du chantre de Zampa allait s'endormir peut-être dans les paperasses de la bureaucratie, malgré les efforts dans une autre direction de quelques amis de sa famille et des élèves de son père : mais, outre que l'enfant, lui-même, marqua une vive répugnance à suivre la carrière administrative, une circonstance où se montre visiblement le doigt de la Providence fit cesser toutes les irrésolutions.

Au mois d'août 1802, l'élève de l'institution Ilix avait fait exécuter un morceau de sa composition à la distribution des prix. La femme a, dans les ressources de sa tendresse, les trésors de prescience qui font lire les prophètes dans l'avenir : la mèred'IIérold prit le morceau du musicien de onze ans et le soumit à Grétry. Le compositeur de

{'Épreuve l'examina avec attention : < Cela est rempli de fautes, dit- « il; mais pour cela qu'il continue : vous pouvez compter sur son « avenir. »

La veuve de François-Joseph devait vivre pour voir s'accomplir la prophétie de Grétry, et vivre encore pour pleurer sur le plus grand deuil de son cœur, après avoir versé des larmes de joie aux succès du compositeur de Zampa et du Pré aux Clercs. La mère d'Hérold a survécu vingt-sept ans à son fils ; elle est morte en 1860, âgée de quatre-vingt-dix ans.

Hérold, ayant achevé ses études chez M. Hix , entra au Conservatoire le G octobre 1806. Il n'avait pas toul-à-fait seize ans. Il y continua ses études de piano sous la direction de son parrain et fut admis dans une classe d'harmonie, celle de Catel. M. Fétis lui enseignait le solfège, et il prenait des leçons de violon avec Kreutzer aîné et Widerkehr, un ami de son père. Hérold était un violoniste remarquable et un pianiste de premier ordre, et il ne s'en tint pas à la connaissance de ces deux instruments ; la plupart des instruments de l'orchestre lui devinrent rapidement familiers : son aptitude en ce genre égalait son ardeur de savoir; elle le servit merveilleusement lorsqu'il voulut écrire pour le théâtre. L'orchestration de ses opéras, à la fois si ferme , si nette et si colorée, est d'un homme pour qui les divers groupes de la famille instrumentale n'ont ni secrets, ni résistance; sa main puissante et souple les déchaîne et les apaise à son gré, et dans la force et dans la douceur, ils ne disent rien, ni en deçà, ni au delà de ce que le maitre a bien voulu leur faire dire.

La jeunesse d'Hérold et celle de Meyerbeer ont eu ce point de ressemblance, qu'en cet âge où l'on interroge la vocation et où elle ne se presse point de répondre, tous deux furent des virtuoses sur le piano et curent peut-être la pensée de borner leur carrière musicale à des succès d'exécutant. J'ai lu dans une biographie de Meyerbeer que l'illustre auteur des Huguenots, après avoir entendu je ne sais quel grand pianiste à Vienne, pris d'une subite émulation , s'enferma pendant une année, oubliant le théâtre, n'ouvrant plus une partition, ne recevant personne, uniquement préoccupé de perfection-

ner son mécanisme. Le biographe ajoute qu'après ce labeur d'une année, dans lequel les journées dévoraient les nuits, le grand compositeur était devenu le premier pianiste de l'Europe.

Il est à présumer qu'Hérold ne mit à devenir virtuose exécutant ni autant d'ambition, ni autant d'acharnement. Après avoir remporté l'accessit de piano en 1808 , le second prix en 1809, le premier prix enfin en 1810, l'élève trois fois couronné de Louis Adam se contenta d'assaisonner d'un grain d'originalité et d'imprévu sa dernière victoire au concours. La sonate qui lui ûl obtenir le prix était de sa composition. Le fait était rare ; il fut mentionné dans les journaux, et — le pourrait-on croire? — blâmé par le feuilletoniste Geoffroy, qui trouva fort mauvais et fort immodeste qu'un jeune homme de dix-neuf ans eût deux talents pour un qu'exigeaient seulement les règlements du Conservatoire !

L'année même où il se préparait à concourir pour le grand prix de Rome, le 6 avril 1812, Hérold se fil entendre en public au théâtre de l'Impératrice, dans une représentation au bénéfice du célèbre ténor Tacchinardi, le père de M mo Persiani. H joua un concerto pour le piano, de sa composition, auquel les feuilles du temps donnèrent de grands éloges.

Un biographe, un ami de notre musicien, Chaulieu, parle en ces termes de sa virtuosité sur le piano : « Son exécution était impé- « tueuse, légère et spirituelle. C'était le genre de Steibelt , dont il t affectionnait beaucoup la musique. » Sur ce point, Chaulieu est en désaccord complet avec d'autres qui, l'ayant entendu dans la maturité de la vie, louent dans le jeu du pianiste des qualités absolument opposées, « une exécution douce et pénétrante. » A juger du talent d'Hérold sur le piano par le caractère de sa musique, ceux-ci doivent être dans la vérité.

Au mois d'avril 1811, l'élève de Louis Adam était devenu l'élève de Méhul pour la composition idéale, élève de prédilection, cher au cœur et à l'orgueil. L'auteur de Stratonice dut avoir une vive et prompte clairvoyance sur la destinée d'un tel élève. Une affection tendre chez le premier, respectueuse chez le second, unit le maitre et l'élève, et, loin de se relâcher, se resserra au contraire lorsque

fut arrive le terme de cet apprentissage artistique. Hérold aimait son maître comme on aime un père, mais comme un père qu'on admire; il se faisait auprès de lui aussi petit qu'il le faisait grand, et il ne put jamais se décider à le nommer autrement que « Monsieur Méhul. »

Après le succès de son premier opéra, les Rosières, Hérold s'empressa de dédier sa partition à son vénéré maître ; et voici avec quelle touchante expression de tact exquis, de dévouement délicat, celui-ci accepta cette dédicace. Méhul, souffrant cruellement du mal dont il devait mourir un an plus tard, était allé demander la santé au ciel du Midi par ordonnance de la Faculté:

« Montpellier, 6 février (1817).

« Mon cher Hérold, je m'empresse de répondre à votre bonne et touchante lettre pour vous féliciter de tout mon cœur de votre brillant succès, et pour vous dire qu'il me rend aussi heureux que vous-même. Ce n'est pas comme votre ancien professeur, c'est comme votre ami que je m'intéresse à tout ce qui peut contribuer à votre bonheur et à votre réputation. Votre existence, comme compositeur, date du 27 janvier; elle se prolongera, elle deviendra célèbre, et je m'en réjouirai dans mes vieux ans.

« J'accepte avec plaisir la dédicace de votre partition mais j'y mets une condition, que vous exécuterez religieusement, car je vous en prie: c'est que si, pour l'intérêt de votre ouvrage ou pour votre avancement, vos amis pensaient qu'il fût bon d'offrir l'hommage de votre partition à quelque personnage de cour très-puissant, vous n'hésiteriez pas à vous rendre à leurs conseils. Le premier élan de votre cœur me suffit. Vous avez songé à moi avant tout, je dois songer à vous avant moi. D'ailleurs, mon cher Hérold, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai su apprécier les bons sentiments qui vous animent , et depuis longtemps votre franche reconnaissance vous a acquitté envers moi.

* Je trouve inutile de vous donner des conseils sur votre nouvelle position; d'après votre lettre, je vois que vous savez l'envisager sagement. Embrassez tendrement votre mère pour moi : dites-lui que je partage son bonheur. Parlez de moi à Boïeldieu, à notre aimable madame Gavaudan, enfin à ceux de la Comédie qui s'occupent de moi Ma santé est tou-

jours languissante ; le climat de Montpellier est trop vif pour moi. Le voyage m'a causé une fatigue dont je ne puis me remettre. Pour vous écrire cette lettre, il m'a fallu toute ma matinée. J'aurais mieux fait de rester à Paris, au milieu de nos amis. Le succès des Rosières m'aurait fait plus de bien que la vue du pont du Gard. Puissent cependant les Rosières durer aussi longtemps que ce magnifique monument! Adieu, Hérold ; ma tétc devient lourde ; il faut que je finisse, et c'est en vous embrassant de toute mon âme.

« Votre ami,

« Méhul. »

Malgré ce conseil, qui avait bien son prix et qu'il aurait pu suivre par déférence autant que par intérêt, Hérold ne mit point les Rosières sous le patronage d'un personnage puissant en Cour : il s'en tint au premier mouvement de son cœur, qui avait été le bon, et dédia sa partition à < Monsieur Méhul. >

Une année après son entrée dans la classe de Méhul , Hérold concourut pour le grand prix de Rome. C'était en 1812. Il entrait en loge pour la première fois avec les chances les plus défavorables : le choix de l'Institut semblait d'avance s'être fixé sur un de ses condisciples qui avait obtenu le second prix l'année précédente. Le lauréat redouté et désigné même par ses camarades ne faisait mystère ni de son orgueil, ni de ses espérances : il se nommait Cazot. Je tire de son obscurité un nom qui devait s'y croire pour toujours enseveli ; c'est tirer d'un tronc d'arbre le squelette desséché d'un oiseau de nuit. J'époussettc l'oubli auquel ce nom a tous les droits possibles, et je puis dire, en parodiant Boileau en humble prose : Et qui saurait sans moi que Cazot a concouru? Voilà donc à quel fil, que le hasard peut trancher, est suspendu l'avenir d'un artiste ! Voltaire faisait bien du tort à la gloire en la baptisant un peu de fumée. N'est pas fumée qui veut en ce monde, certes ! La patrie de la fumée est

située au-dessus des nuages ; si elle échappe à la main qui la veut saisir, elle monte du moins en se dissipant dans une atmosphère lumineuse !

On sait où se perd la fumée; mais qui, saluant une vocation artistique, peut se dire avec certitude : « Je sais où elle montera? » Que de fois, enfant ou homme à plaisir redevenu enfant, n'avons-nous pas lu dans un conte de fée la description d'un beau palais magique? Un coup de baguette l'élève; le souffle d'un enchanteur le renverse. La bulle de savon n'est pas plus prompte à éteindre ses tourbillons irisés. Ce conte éternellement jeune n'est-il pas l'histoire éternellement décevante des fêtes annuelles de l'Académie des Beaux-Arts couronnant un grand prix de Rome et faisant mûrir un homme de génie dans la saison où les jardiniers récoltent le melon ?

Le grand jour est annoncé par les journaux embouchant toutes leurs trompettes, qui ne font pas moins de bruit que les trompettes du musicien lauréat. L'Institut a convoqué ses palmes vertes au grand complet. C'est sieste générale dans l'Olympe situé au-delà du pont des Beaux-Arts. L'orchestre grince; les chanteurs braillent; T Académie fait un somme; les auditeurs baillent sous leurs jumelles; le vainqueur du concours, le visage rayonnant, cherche dans les profondeurs de la salle la figure allongée de ses rivaux; l'auteur des paroles de la cantate s'admire dans les passages applaudis de la partition. La cérémonie terminée, la foule, le bruit, les bravos, les rayons du soleil, les rayons d'une jeune gloire, tout cela disparait comme le

palais féerique sur lequel a soufflé le génie malfaisant du conte

et la moralité piquante de tout cela, c'est que l'Institut, qui a choisi Hérold, pouvait choisir Cazot, et que les lauriers promis d'avance à Cazot, tout Cazot qu'il était, pouvaient empêcher Hérold de dormir et de concourir (1)!

(I) Il ne faillirait pas prendre une réflexion générale pour une personnalité dure et déplacée. Cazot était un musicien sans génie, mais il n'était pas sans mérite. Il est auteur d'une méthode de piano tres-estimée. Il savait de la fugue autant qu'homme de métier. L'Institut le voulut même récompenser de ce savoir spécial en lui décernant, comme fiche de consolation, un

Tandis que son rival mangeait en le savourant son succès en herbe, Héroid semblait laisser croire qu'il n'avançait pas dans sa besogne. Puis un beau jour, avant le délai réglementaire, il sortit de loge. Ses camarades, lui dirent : « tu renonces? » — « Ma foi non ; mais j'ai fini. »

Dès cette époque, l'élève dcMéhul méditait lentement et beaucoup, et, matériellement, écrivait très-vite. Quand l'œuvre, grande on petite, s'était dressée vivante et colorée dans son cerveau, sa main courait sans obstacle en la fixant sur le papier. Ses manuscrits ne portent que des ratures insignifiantes, et en très-petit nombre, et il ne se recopiait jamais. Le sujet de la cantate qui lui valut le grand prix était Mademoiselle de La Vallière; elle fut chantée par M rac Branchu, la Didon, la Julia de l'Opéra, dont l'âme était de feu avec une voix déjà fléchissante.

Héroid partit pour Rome en compagnie des lauréats de l'année 1812, aujourd'hui absolument inconnus, à l'exception d'un artiste original qui devait laisser un nom, le sculpteur Rude. Dés son arrivée dans « la Ville Éternelle, » il s'y lia d une étroite amitié avec Chelard, le musicien; Drolling, le peintre; David (d'Angers), le statuaire. J'ai entre les mains un médaillon qui porte, avec ces mots : Borna 1815, deux signatures incrustées dans le plâtre, les noms de deux jeunes gens qui, en ce temps-là, ayant déjà l'amitié, pouvaient attendre sans impatience la renommée. Ce médaillon est sur ma table, et ce n'est pas sans émotion que je regarde, fraternellement associé, le paraphe de ces deux inconnus de 1815, dont l'un devait vivre dans le fronton du Panthéon, et l'autre dans Y Illusion, Marie, Zampa et le Vré-aux-Clercs.

Après un an de séjour à Rome, dans les derniers mois de 1813, Héroid se rendit à Naples, où sa qualité de Français le fit bien ac-

«leuxicme premier grand pris. Le nom brillant cl le nom obscur que je mets cd concurrence ici représentent deux force» éternellement en lutte dans ce monde : le génie et la médiocrité, le premier bien des fois vaincu par la seconde qui lui prend sa place au soleil. Voilà ce que j'ai voulu dire, et le concours de 1812 m'en a fourni l'occasion.

cueillir de la famille royale. Il y enseigna le piano aux filles de Murât, et il y fit la connaissance de Paisiello, de Zingarelli (dont il avoue, dans son journal de voyage, n'aimer point la musique), et du rival de Paër, l'Allemand Mayer. Ces deux hommes, Paër et Mayer, eurent leur jour de vogue italienne, après la mort de Cimarosa et dans la vieillesse de Paisiello; leur double royauté fut un interrègne ; l'éclat de leurs deux noms fut celui de l'aurore succédant à la nuit . ils devaient précéder Rossini et disparaître dans les rayons déjà vifs de la PietradeV Paragone, de Tancredi et de Yllaliana in Algieri.

Nous voici arrivés à la date du 5 janvier 1815. Ce soir-là, les Napolitains assistèrent à un spectacle assurément plus curieux et surtout plus rare qu'une éruption de leur Vésuve : ils entendirent, ils applaudirent un opéra italien composé par un musicien français (musicien et Français* deux mots qui sonnaient faux à leur oreille, et dont le second était la négation du premier). La Gioventild'Enrico Quinto, opéra bouffe en deux actes, du signor pœta Landriani, et du jeune maestro Hérold, fut représentée au Fondo el, plus tard, repriseà San Carlo. L'ouvrage était la Jeunesscde Henri V, d'Alexandre Duval, arrangée en livret d'opéra. Le ténor Garcia, le rival de Nozzari à Naples, faisait le Prince de Galles. Sur les incidents d'une soirée très-curieuse et qui, dans cette étude, a une réelle importance, nous avons le témoignage d'un feuilletoniste si bien renseigné, qu'on ne saurait l'être davantage : c'est l'auteur de la partition de La Giovcntûd'Enrico Quinto. Dans son « Journal » et dans sa correspondance avec sa mère et avec son ami Chaulien, Hérold a rendu compte de son premier opéra. Le fait, déjà très-intéressant par luimême, emprunte à la tournure d'esprit du compositeur une originalité piquante. Le musicien se juge avec sang-froid; il dit le bien et le mal avec une impartialité qui n'est point jouée; s'il défend certains morceaux de son ouvrage contre les dédains d'un public italien, il lui arrive de faire bon marché des applaudissements accordés aux

parties de son ouvrage qu'il estime médiocrement. Mais laissons la parole et passons la plume au musicien de la Jeunesse d'Henri V.

« Enfin, me voilà donc au moment de paraître devant le

public! Je suis tout étonné de voir que l'appétit ne me manquait pas ce jour-là, tandis que depuis trois jours je ne pouvais ni dormir ni manger. Je dîne donc fort bien, puisque tel était l'arrêt du Destin. Cette fonction remplie, je vais m'habiller de noir (signe de deuil I) et deux heures avant tout le monde, je suis au théâtre. Quelle idée, lorsque je vis le jour tomber et les lumières briller de toutes parts, de dire : « Je ne reverrai « plus le soleil sans être bien content ou bien fâché. » Le monde arrive, les acteurs toussent, les violons s'accordent; je tremble de tous mes membres. Le signal est donné, l'ouverture commence: c'en est fait! Le 5 janvier 1815. Vous ne pouvez vous figurer l'état où je suis.

« L'ouverture est beaucoup applaudie; on n'est pas accoutumé d'en entendre en Italie. La toile se lève; je crains qu'un acteur ne fasse un faux pas ; qu'une décoration ne tombe ; qu'un garçon de théâtre n'oublie d'apporter un flambeau, etc., etc. 0 quels instants! L'introduction est aussi beaucoup applaudie. Vient ensuite l'air de Henri : applaudi à trois reprises, moi étant au piano, obligé de saluer le public 1 J'avoue que cela compense bien des peines! Quel est l'art qui cause d'aussi vives jouissances?

« Le quintetto qui suit avait, aux répétitions, obtenu le plus grand succès. Les artistes de l'orchestre me promettaient que ce morceau irait aux nues : Aile stelie, aile stelle, maestro! Point du tout ; le morceau fut un peu applaudi, très-peu. J'en ai parlé aux Italiens, qui m'ont dit qu'il n'était pas assez musical. Je démôle leur idée, cl je l'expliquerai à ceux qui voudront l'entendre. Ensuite l'air du lavernier, celui de Bettina, peu de succès; pourtant, à la deuxième représentation, ayant coupé quelques phrases de celui du tavernier, il eut un grand succès; j'eus même le plaisir d'entendre le motif chanté par les spectateurs au sortir de la représentation. Le duo de la leçon fut beaucoup applaudi ; mais certains passages de la deuxième femme, qu'elle chanta extrêmement mal et faux, me donnèrent de cruelles appréhensions. Le finale vint, et il fut bien accueilli. Pourtant le petit chœur de la fin ne fut pas du tout bien exécuté.

« Le deuxième acte commence. L'air du second ténor passe, ainsi

qu'un pelit duo d'action, sans que personne s'en inquiète : cela m'était égal, car ces deux morceaux étaient peu de chose. Vint ensuite l'air de la prima donna, qui fut vivement applaudi. Ensuite vint autre chose,

qui me fit un bien grand plaisir : ce fut la cour Oh ! comme je

respirai alors. Défense d'applaudir : tant pisl mais défense de siffler : tant mieux !

Le sestetto, je crois, aurait été applaudi, mais le dernier finale fit rire tout le monde ; et je crois bien que, sans la Cour, on aurait ri tout haut. N'en déplaise aux Napolitains, je crois qu'ils ont eu tort. Voici la situation :

« Henri, honteux de tout ce qui vient de se passer, leur dit: «Mes « amis, retirez-vous sans bruit; que personne ne parle de ce qui vient « d'arriver. Silence, silence ! » En conséquence, je fis un morceau trèscourt, très-doux. Tout le monde fut étonné, et l'on se disait : « Cela ne « peut pas finir ainsi! » Et pourtant la toile baissa. J'avais trop raison pour vouloir disputer; le lendemain, je fis un autre finale à tapage, et tout le monde fut content, — excepté moi. Je reconnais mes fautes mieux que personne; je profiterai des avis que j'ai reçus, je vous le promets ; mais je n'avouerai jamais que mon finale soit mauvais. Je le trouve, au contraire, plein d'esprit et de finesse : j'en fais juge le sens commun. »

J'en demande pardon à une très-illustre mémoire ! le juge dont elle invoquait l'arrêt siège le moins possible devant l'opinion ; il n'était pas à son tribunal en 1815; il n'y est pas davantage en 1866. Un compositeur, jaloux d'être applaudi, écrit encore, écrira toujours des Combattons et des Marchons pour des choristes immobilisés en espaliers, et des fins d'actes accompagnés à tour de bras par l'orchestre sur des: Silence! et des Retirons-nous sans bruit! Tout spectateur qui ne gagne point une migraine à l'audition d'un finale d'opéra, n'épargne guère, en quittant sa stalle, le musicien qui a épargné ses oreilles; rentré chez lui, bien portant, mais mécontent, il se dit : t Peuh ! petite musique ! »

Dans une lettre adressée un peu plus tard à un ami, Hérold ajoute quelques détails au récit que j'ai empruntés à son journal :

« Mon opéra, comme tu le sauras sans doute par ma mère,

a eu plus de succès que je n'aurais osé le croire ici. Je te dirai toul simplement ce que j'en pense : Je crois que c'est un ouvrage manqué. On a beau me flatter, je crois que ma musique ne plaît pas aux Italiens, car ma pièce a déjà une dizaine do représentations, et on n'applaudit guère que les chanteurs, et les morceaux que je trouve les moins mauvais sont

précisément ceux auxquels personne ne pense A chaque représentation

je trouve de nouvelles fautes dans ma musique : des situations mal saisies, des phrases insignifiantes, des longueurs, des idées jolies dans la

chambre et tout-à-fait perdues au théâtre La grande faute que j'ai

faite a été d'avoir voulu trop faire. Mais j'ai une grande consolation, c'est que presque tous les maîtres célèbres qui ont entendu mon opéra m'ont beaucoup encouragé. Mayer, depuis ce temps, a eu l'excessive bonté de me prendre en amitié et de dire du bien de moi à tout le monde. Paisicllo trouve aussi qu'il y a du bon ; mais il dit que cela sent trop l'école, et il <t raison. »

Et maintenant, jeunes artistes qui, dés votre premier griffonnage, vous croyez de grands auteurs, méditez ces lignes, charmantes de simplicité, touchantes de modestie, par lesquelles se termine cette lettre d'un maître que, dans l'école française, personne n'a encore surpassé :

* Je profiterai de cette première tentative pour faire quelque chose d«remarquable dans quelques années. »

Hérold était mécontent de la GioccMû d'Enrico Quinlo; ce qui n'empêchait pas les Napolitains de se dire : * Allons entendre l'opéra du petit Français! »

A cette date de la Gioventù d'Enrico Quinlo se placent quatre lettres d'Hérold adressées à sa mère. Elles ont toutes pour objet celte « grosse affaire » d'an opéra italien écrit par un Français; mais, précisément à cause du caractère de tendre intimité et de touchant abandon qu'on y rencontre, en éclairant mieux des faits déjà connus,

elles leur donnent un aspect nouveau et intéressant. Écrites sous l'impression immédiate d'émotions vives et sincères , elles ont cette note vibrante et juste de vérité et de simplicité auquel répond et ne se méprend pas le sentiment du lecteur. On est en présence d'an fils respectueux qui veut rester enfant, d'un artiste fier pour son art, modeste pour lui-même ; et je ne sais quelle nuance de respect s'ajoute à la sympathie qui attire vers tons deux.

« Naples, ce il décembre 1814.

« Ma chère maman, je suis dans la plus grande occupation ; nous répétons mon opéra depuis cinq jours. La moitié de Naples est pour moi, l'autre contre. On me fait espérer que la première représentation aura lieu le 26 du courant, lendemain de Noël. Je ne t'écrirai plus avant qu'on ne l'ait donnée. Ma musique est difficile, je suis Français et fort jeune : voilà les trois points sur lesquels on me

chicane. Nous verrons, nous verrons c'est tout ce que je puis

dire. Je ne dors pas depuis quinze jours, et je ne crois pas que d'ici à la première représentation le sommeil me revienne. »

Ici quelques lignes relatives a des faits sans intérêt aujourd'hui. Sa plume n'a fait qu'un détour; elle revient, inquiète et charmée, à ce souci qui lui ôtc le boire, le manger et le dormir :

« Jusqu'ici je suis fort heureux dans mon opéra (pardon si

je t'en parle tant, mais je ne puis penser à autre chose en ce moment). Le premier rôle est chanté par Garcia, qui met toute l'ardeur et la complaisance possibles ; tous les autres acteurs ont l'air content de leur partie. La prima donna (c'était Mademoiselle Colbrand, la première femme de Rossini) , chante très-bien ; c'est la meilleure de Naples. Dans ma dernière lettre je t'ai rapporté le dialogue de César Politi avec un vieux monsieur; aujourd'hui je pourrais t'en rapporter un et dix de personnes qui sont venues m'embrasser aux premières répétitions et qui, derrière moi, disent beaucoup de mal. J'ai entrepris une chose bien difficile, je t'assure, surtout n'ayant pas ici d'amis véritables qui cherchent à m'encourager, ou du moins

j entretenir mon courage. Je ne compte pas Ghelanl, parce qu'il suffit qu'on l'invite à dîner ou à se promener pour qu'il ne pense plus à rien. Je ne sais comment il se fait que dans toutes tes lettres et même dans celles de Chaulieu, il soit question de l'opéra de Chelard. Il m'assure qu'il ne l'a écrit à personne, puisqu'il n'a pas encore de poëme ; et pourtant il parait qu'à Paris vous vous imaginez tous qu'il en a fait un. Ce. n'est pas une bagatelle, et je l'effrayais l'autre jour en lui disant que s'il ne se dépêchait pas plus, je serais parti avantqu'il n'ait commencé. (l)Chanlieu m'apprend que M. Catel vient de tomber à Feydeau. (2) Ceci me console. S'ils tombent dans leur pays, en composant dans leur langue et ayant toute la nation pour eux, je puis bien ne pas réussir dans un pays où le nom français suffit pour attirer les sifflets, et en travaillant dans une langue étrangère.

' Adieu, ma chère maman. Pardonne-moi si je suis si laconique: mais je me réserve pour la prochaine fois. Embrasse mon oncle. Je lui écrirai au mois de janvier, ainsi qu'à M. Adam. Porte-toi bien, emploie tous les remèdes nécessaires, et ne crains rien pour l'avenir, parce que tu as encore un fils qui t'aime et qui t'embrasse tendrement. »

• Hérold. •

« Nnples, ce 5 janvier, onze heures du soir. 1815

« Ma chère maman, j'ai bien tarde à t'écrirc ; mais j'avais de bonnes excuses : j'ai voulu te souhaiter la bonne année d'une manière un peu distinguée, et je t'envoie pour étrennes deux choses :

« La réussite de mon opéra et treize cents francs à prendre chez Goupy. De ces treize cents francs, je te prie d'en prendre mille pour toi et d'en donner trois cents à mon oncle, en lui souhaitant la bonne année de ma part.

(1) Chelani ternit, cette môme année, son premier opéra : la Casa du vendere. imitation pour le liTrct de l'opéra français : Maison à Vendre,

(2) L'ouvrage de Catel, mal accueilli à l'Opéra-Coroique, et dont Hérol.i ne donne poin: le litre, était le Premier en date, un acte, représenté en 1814.

« A présent, je suis trop agité pour te parler longtemps. Voilà huit jours que je suis dans des travaux continuels. Je me porte bien. Je te donnerai beaucoup de détails au premier courrier. La première représentation a eu lieu ce soir; la Cour y était. J'étais au piano. — Adieu, ma chère maman. Je t'embrasse de tout mon cœur, et suis

« Ton fils respectueux,

« Hérold. »

« Naples, mardi matin, 10 janvier 1815.

« Ma chère maman , mes dernières lettres ont été bien courtes ; mais celle-ci te dédommagera, j'espère. Il faut que je te rende compte de tout ce que j'ai éprouvé depuis plus de six semaines que j'ai été en répétition — c'est-à-dire à la torture. D'abord, figure-toi la difficulté, à un jeune Français qui débute, de se faire recevoir; je n'ai voulu employer aucun des moyens qui étaient en mon pouvoir. Je pouvais supplier la reine de donner un ordre pour l'exécution de mon opéra, et tout était fini ; mais aussi je ne pouvais plus me vanter d'avoir tout obtenu de moi seul : au lieu de cela, j'ai laissé de côté toutes les protections que je pouvais avoir, et je n'ai employé que la recommandation de ma musique. Je n'ai rien voulu demander ni accepter pour mon travail, parce que je doutais beaucoup de la réussite et que j'ai voulu agir noblemont.

« L'orchestre et les acteurs me témoignent tous les jours la plus grande estime. A toutes les répétitions, tous mes morceaux de musique ont eu un succès qui m'a étonné. Tous les amateurs qui y ont assisté me disaient que mon ouvrage irait aux nues; et pourtant, le jour de la représentation, il n'en a pas été ainsi. Il est vrai que tout a été comblé d'applaudissements; mais je tremblais bien qu'au riénoûment on ne fit entendre quelques sifilets. Heureusement, le Roi est arrivé au second acte, et rien n'a troublé la représentation de l'opéra. Mais les Napolitains ont dit le lendemain que mon opéra n'avait réussi qu'à cause de la présence du Roi, et que la première fois je serais sifflé. J'étais donc dans les plus vives alarmes lorsqu'on a donné la seconde représentation.

• Le Roi est encore arrivé au dénoûment, et tout l'opéra avait élé applaudi sans aucun murmure. Mes ennemis ont donc décidé que ce serait à la troisième représentation. La troisième représentation s'est donnée, le Roi n'est pas venu, et l'opéra a été applaudi d'un bout à l'autre, et se trouve par conséquent an répertoire du théâtre. Nous allons voir la quatrième représentation. J'espère quelle ira mieux que les autres, parce que ma musique étant très-difficile, plus on la jouera, mieux elle marchera.

« Voici ce qu'on me reproche : 1° d'avoir pris pour modèle Mozart, et par conséquent d'avoir fait beaucoup trop de science, au lion d'écrire simplement; 2° d'avoir pris un poëmc qui, bien que gracieux, ne prêtait pas beaucoup à la musique ; 3° (et voici le reproche le plus grave) d'être Français, et d'avoir voulu donner un opéra sur le théâtre où avaient brillé Cimarosa et Paisicllo. Enfin... tous ces reproches, bons ou mauvais, me font du bien : j'en saurai profiter, je t'en réponds. M. Mayer, qui est actuellement le premier compositeur de l'Italie, m'a pris en grande amitié; il m'a donné de lions conseils et m'a beaucoup encouragé. Tous les professeurs de Naplcg me témoignent la plus grande amitié et me regardent comme leur frère. Ils m'engagent tous à faire en ce moment un grand opéra pour Saint-Charles, et me promettent le plus grand succès ; mais je n'ai garde de le faire. Le genre sérieux italien me parait mauvais, et je veux aller étudier en Allemagne.

« Enfin, je te dirai que je suis très-content de mon sort. Je n'en irai pas moins à Rome. J'en suis fiché, mais un de nos amis s'est conduit très-mal envers moi dans cette circonstance, et je ne l'aurais jamais cru. Je ne te le nommerai pas ; nous verrons s'il fera en sorte de me donner une meilleure opinion de lui. Sous bien des rapports il devait s'intéresser à ma réussite, et il a tout fait pour démontrer que mon ouvrage ne valait rien. Je n'aurais pas attendu cela de sa part. Il n'a pas même élé une seule fois au parterre.

t Adieu, ma chère maman. Va chez Coupy prendre ce que je t'ai annoncé dans ma dernière, et aime toujours ton fils respectueux.

< Hérold. »

< Naples, ce 17 janvier 1815.

< Ma chère maman, parlons par ordre : d'abord, la chose importante, la grande affaire pour moi, mon opéra. Il va son train. Les connaisseurs le goûtent. A la dernière représentation, qui a eu lieu dimanche dernier, la salle était comble. La Cour y est venue, un peu tard, mais elle y est venue. Seconde affaire

J ai fait une faute ici : c'est d'avoir néglige M. Paisiello. Mais je vais la réparer, et voici mon excuse : ma musique est tout-à-fait dans le goût de Mozart, d'un bout à l'autre. Paisiello l'aurait trouvée mauvaise, ou du moins il l'aurait pensé. Ensuite le premier compositeur de l'Italie, Mayer, se montrant tout entier pour mon genre de musique, je ne pouvais en même temps consulter deux personnes d'un goût opposé; — et pourtant je te dirai que j'étudie beaucoup la musique de Paisiello, que je trouve délicieuse. Quant à M. Zingarelli, il est l'ennemi déclaré do tout ce qui n'est pas catholique, apostolique et romain. L'oratorio de la Création, Don Juan, Iphigénie en Tauride. la Vestale, etc., etc., sont des monstres à ses yeux. Pourquoi? Parce qu'il ne les a pas faits... Tant pis pour le petit Pio, si c'est M. Zingarelli mil qui se charge de son éducation musicale. J'écrirai un de ces jours à M. Méhul, à M. Le Breton, etc. Je vais penser aussi aux affaires de Wasse.

« Troisième affaire. Que me conseilles-tu de faire de mon piano ? J'ai peur de nepouvoir pas en trouver cent louis, et si je le renvoie, je puis le perdre, et, certes, j'y dépenserai encore beaucoup d'argent. N'oublie pas de me donner ton avis. Quatrième affaire. Il m'a trotté depuis quelques jours une chose assez plaisante dans la tète, dont tu verras ce que tu dois penser.

« D'abord, l'idée n'est pas de moi, ce sont quelques amis qui me l'ont fourrée dans l'esprit. Voici le fait : Je vois que beaucoup de jeunes artistes à Home, entre autres trois pensionnaires de l'Académie, ont obtenu, en forme d'encouragement, la décoration du h/s. D'après cela, ici l'on m'a conseillé de la demander. Si c'était à

Paris, je ne le ferais pas, parce que je pense qu'elle n'y est pas bien recherchée : mais, en pays étranger, tu ne peux concevoir combien un rien de cette espèce fait effet. Comme je compte, dans tous les endroits où je passerai, voir les meilleures sociétés, cela ne peut que me faire bien accueillir, à Rome surtout. On dit que tous ceux qui la portent sont vus d'un œil trés-obligeant. Voici mes raisons pour oser y prétendre : mon litre de pensionnaire ; l'espèce de réputation que je me suis faite à Rome et surtout à Naples pour le piano et la composition; l'honneur d'avoir été choisi a vingt-deux ans et demi professeur des Princesses; la renonciation que j'avais faite cet hiver du traitement que je recevais de la Reine, et enfin la réussite d'un opéra italien sur le premier théâtre de la capitale de l'Italie.

« Quoi qu'on puisse objecter à ma musique, il n'eu est pas moins vrai que mon opéra est au répertoire, et qu'on le donne souvent ; et je suis le seul Français qui ait eu un succès depuis cinquante ans en Italie. — On me trouvera peut-être un peu orgueilleux ; mais je Cassure que cela m' arrive si rarement, que je puis bien me le permettre une fois. De plus, ce que je demande à titre d'encouragement n'est au fond pas grand'chosc, puisque Adolphe et Hippolytc A..., y ont aussi des droits.

« J'oubliais une chose qui peut me servir aussi dans ma demande, c'est que j'abandonne , malgré la Reine et surtout malgré les Princesses, cinq bons mille francs par an, pour le seul plaisir d'aller chercher de nouvelles connaissances en musique.

« Voilà ce que je voulais te dire, je voudrais savoir ce que tu en penses, toi, quelques amis et M. Méhul. J'imagine qu'il ne doit pas falloir beaucoup de protections pour obtenir cette décoration, et si tu crois qu'on veuille me l'accorder, je te serais bien obligée de tâcher que je l'aie à Rome, dans un mois et demi, pour aller chez la reine d'Étrurie. Je te répète que cette idée ne vient pas de moi, mais de quelques amis qui sont persuadés qu'une chose de si peu d'importance à Paris peut m'étre d'une grande utilité dans mes voyages. Je t'en donnerai un petit exemple : Un de nos camarades de Rome appelé Mazois se rendait à Naples en poste. Il est arrêté à Fondi par

sept brigands; ils lui prennent tout son argent, tous ses effets ; mais s'apercevant qu'il était décoré d'un ordre, ils lui rendent toutes ses

lettres et assez d'argent pour terminer heureusement son voyage.

C'est toujours cela.

« Adieu, ma chère maman. Fais ce que tu jugeras à propos.

J'attends la réponse de cette longue lettre avec impatience. Mille

amitiés à tous nos amis. Je t'embrasse de tout mon cœur. J'ai écrit

hier à mon oncle.

« Ton fils respectueux , « Hérold. »

Après le succès de son opéra, Hérold voyagea en Italie et en Allemagne. Dans la première de ces excursions, pour employer une expression consacrée, il brûla les étapes. 11 ne pouvait se décider à quitter Naples et il voulait revoir Rome. A Rome, où il ne séjourna guère et où il était venu serrer la main à quelques amis, il n'eut plus qu'une pensée : se rendre à Vienne, coûte que coûte. Le voyage avait ses dangers. L'Europe, inquiète et debout pour la seconde fois, s'apprêtait à faire face, dans une lutte suprême, à l'homme extraordinaire qu'elle croyait avoir définitivement vaincu, et qui venait de sortir, comme Lazare, d'une ile de la Méditerranée, qu'on lui avait donnée pour tombeau. L'Italie et l'Allemagne étaient pleines de suldats. Les troupes du roi de Naples en étaient venues aux mains avec un corps Autrichien. Sa qualité de Français, bien loin de le servir, allait créer à notre musicien des embarras sérieux, des contrariétés fort déplaisantes, tout ou moins, dans les pays qu'il lui fallait traverser. Il nous a laissé, dans les notes à bâtons rompus de son journal, le récit de ses mésaventures de touriste à travers l'Autriche en armes. Arrivé à Vienne, il s'y trouva si peu en sûreté, qu'il fallut que l'auteur des Danaides, le vieux Salieri, et jusqu'au prince de Talleyranden personne, le représentant de la France au congrès.

se fissent, auprès de la police Viennoise, les répondants d'un pensionnaire inolTensif de notre école de Rome.

Le compositeur a jeté en traits rapides ses impressions. Il ne suit aucun ordre dans les faits et se soucie des dates autant que de sa première fugue. Ce décousu dans les idées et dans les sensations a son agrément particulier, à la condition toutefois de ne rien supprimer d'un récit interrompu et repris vingt fois, dans lequel le voyageur, suivant qu'il est gai ou triste, qu'il écrit en prenant ses aises ou sur le bout d'une méchante table d'auberge, se laisse aller complaisamment aux digressions, ou les supprime avec un laconisme par trop Spartiate. La publication pure et simple du journal dont on m'a confié le précieux manuscrit ne saurait malheureusement entrer, sans l'élargir à le briser, dans le cadre où je dois renfermer cette étude. Il faut se résigner à choisir dans une abondance de faits grands ou petits, que l'artiste en voyage a entassés pour soulager sa mémoire. La forme libre et négligée qu'il leur a donnée n'accuse aucune arriére-pensée de les livrer au public ; il n'obéit à d'autre préoccupation que le besoin de fixer des souvenirs, de les rendre vivants et présents, afin que s'il lui plaisait de se relire plus tard, il pût repasser par les chemins où avait passé sa jeunesse. Si Hérold eût voulu faire un livre de ces pages fort capricieusement enchaînées, il eût ajouté et retranché dans une proportion égale : cette ressource ne m'était point laissée; il fallait citer scrupuleusement et avec à propos: c'est ce que j'ai fait et m'efforcerai de faire de mon mieux, en mettant l'écrivain et son journal en scène, seulement aux endroits où cette intervention peut donner plus de couleur et plus de piquant au récit.

* Adieu, ma chère Naples! Dès que je t'aurai quittée, je n'aurai « plus qu'un désir, celui de te revoir. ...» s'écrie notre musicien, en reprenant le chemin de Home. Cet embrassement énergique et tendre de la ville qui était devenue sa patrie depuis deux années, réveille des souvenirs en foule , qu'il couche péle-méle sur le papier : c'est une rapide description de ces ilesaux souvenirs classiques, dont les pieds baignent dans la mer, tandis que leur chevelure verte sèche aux baisers du soleil sous un ciel incomparable ; c'est le récit d'une

ascension au Vésuve, où se trouvent notés des détails et un rapprochement singuliers :

« Nous redescendîmes (du cône du Vésuve) à la lueur des torches , dit

- Hérold ; arrivés chez Termite , nous fîmes un excellent dîner, à la

« fin duquel nous bûmes à la sanlé de l'Empereur et à la prospérité de « ses armes : c'était précisément le jour où l'Empereur abdiquait, le onze * mars. «•

Voici un petit tableau de la campagne de Naples à vol d'oiseau , qui ne manque ni d'éclat ni de fraîcheur. Je détache ce feuillet d'une description en règle :

« . . . . Notre voyage à Ischia a été remarquable. Nous marchâmes pendant près de quarante heures. Nous ne dormîmes qu'une demi-heure, dans un trou, sur le plus haut de la montagne San Nicola , en attendant le lever du soleil. Ce côté de Naples est vraiment merveilleux. Quel plaisir de voir la côte de Baïal On y découvre tous ces lieux si célèbres dans l'antiquité : les Champs-Élysécs , le lac d'Averne , la Grotte du Chien, celle de la Sybillc , le lac d'Agrano , la Solfalara , les temples de Pouzzole. Les points de vue sont les plus beaux du monde : le tombeau et les écoles de Virgile , les bains de Lucullus , la grotte du Pausilippe, le pont de Caligula ; etc., etc. Je n'oublierai pas les Camaldulcs d'où l'on découvre presque Gaëte De l'autre côté de Naples , c'est autre chose : Herculanum

ensevelie, Ponipeï retrouvée

Il arrive au musicien d'oublier de nous donner ses jugements et ses impressions sur l'état de prospérité ou de décadence de la musique en Italie :

« Je m'aperçois, dit-il, qu'en parlant de Naples, je n'ai presque

rien dit des opérasque j'y ai entendus : c'est pourtant une chose essentielle pour moi. J'ai vu une grande quantité de pièces nouvellos et quelques unes que je connaissais déjà. L'opéra où j'ai éprouvé le plus de plaisir, c'est sans contredit la Vestale. Peut-être le plaisir de retrouver quelque chose de connaissance est-il pour beaucoup dans ce jugement. La Vestale, perd infiniment à Naples. Elle y est mal exécutée. M ,,c Colbrand, n'a rien de ce qu'il faut pour ce rôle (celui de Julia). Nozzari est bon dans Liciniu*.

quoiqu'un peu froid. L'ouvrage qui a eu le plus de succès à Naples pendant mon séjour, est la Médée, de Mayer. Que je la trouve loin de la Vestale I A Naples, j'étais à peu prés seul de mon avis. La Médée est écrite dans la» perfection : les chœurs sont superbes ; l'orchestre est d'une richesse immense ; mais les idées !. . . Il me semble qu'il y en a plus dans deux morceaux de la Vestale que dans les deux éternels actes de Médée. On a donné aussi la Ginevra, de Mayer; belle musique, un peu froide , Elena, de Mayer , Amor tutto vince, de P. C. Guglielmi ; Comtninxio pittore, de Fioravanti ; / Pretendenti delusi, de Mosca ; Il Vascello d'Occidente, de Caraffa ; // Califfo da Bagdad, de Garcia ; Socrate itnaginario, de Paisiello , sont les pièces qui m ont fait le plus de plaisir. Je ne parle pas des Nuccs de Figaro : cela va sans dire. Exécution mauvaise. J'ai été très-bien accueilli par MM. Paisiello, Mayer, ZingarelU. Je n'ai pas cultivé ce dernier ; je n'aime pas sa musique. »

Enfin, Hérold se décide à quitter sa « chère » Naples :

« En sortant de la ville, nous avons pris par Cascrte, une des

plus belles maisons de plaisance du roi de Naples. La cascade est surprenante ; le pont de Magdclone et les jardins font un effet admirable. La route, pour aller de Gdscrtc à Capoue est semée d'antiquités. Des restes de h fameuse Capoue on voit des prisons, un temple, un cirque, etc. Avant que d'arriver à Mola di Gaètc, on aperçoit quelques ruines de l'ancienne Minturne. Mon voyage a été très-heureux. Nous n'avons eu peur des brigands que pendant une demi-heure, de Fondi à Terracina. . . Nous vîmes des tètes de paysans très-effrayantes, et, quatre jours auparavant, on avait assassiné en cet endroit. Je voyageais avec un grand monsieur qui me montra, dans la forêt de Cislerne, la place où, deux mois auparavant, il avait été attaqué par des brigands. Ils avaient tué le postillon et l'avaient, lui, entièrement dépouillé, ainsi qu'un de ses amis avec qui il voyageait. La vue de cet endroit lui donna le frisson

« Nous arrivons à Rome le vendredi 3 mars, à onze heures du matin. Je suis reçu par le directeur de l'École des Beaux-Arts et par mes camarades comme un triomphateur. A peine suis-je arrivé que me voilà déjà en chemin vers Tivoli. Quel pays étonnant I Quelles belles cascades ! Quelle vue! Les ruines de la villa Adriani sont stupende. La villa d'Esté e«» d'une grande richesse. De retour à Rome, je me repose, je m'amuse,

je dors cl je mange : voilà mon occupation depuis quinze jours. J'espère que cela ne durera plus que trois semaines. Je suis venu pour voir les fêtes de la Semaine Sainte et de Pâques. Je trouve que les castrats de Saint-Pierre n'ont pas fait de progrès ; ils chantent encore plus ftux qu'il y a deux ans

« J'allais oublier que j'assistai, l'autre jour, à une exécution formidable à la place du Peuple. Quatre assassins furent pendus. On avait dressé dans le Cours un instrument de supplice que l'on nomme, je crois, la corde, et qui a l'avantage de tordre les bras à ceux qui y passent. Il est dur, en se promenant dans le Cours (c'est la seule promenade), d'avoir toujours en vue un gibet aussi énergique.

« En arrivant à Rome je crus rentrer à Paris. On y parle si bien

l'italien I Cela frappe surtout après avoir quitté Naplcs. La politesse, la beauté des femmes, tout cela me fit beaucoup plus d'effet qu'à mon premier voyage. Mais quelle mortelle tranquillité!

« Mercredi Saint, 22 Mars. — Enfin , je sors d'entendre ce fameux- Miserere de la chapelle Sixlinc, ce Miserere pour lequel je viens de faire soixante lieues tout exprès. Je n'en suis pas fâché; c'est une chose magnifique. Comme on m'avait dit que c'était une merveille, un miracle, une musique tout angélique, d'un genre que je ne pouvais pas seulement imaginer, toutes ces belles choses m'avaient fait sourire, et je ne savais que croire. Le fait estque ces Miserere sont très-beaux. Celui que l'on exécute ce soir est, dit-on, d'un auteur très-ancien qu'on appelle Allcgri. C'est une musique toute harmonique, des retards successifs. Il y a deux quatuors qui chantent alternativement chacun leur strophe. Après chaque strophe les chantres psalmodient un verset du Miserere. A la fin les huit voix vont ensemble et chantent avec plus de force. Il n'y a aucun accompagnement. J'ai remarqué que les chanteurs ont au moins baissé d'un ton. Ce Miserere a un caractère beaucoup plus antique que ceux d'en bas dont je crois avoir parlé il y a deux ans (1). J'ai été étonné que les chanteurs entonnassent si haut. Le premier accord m'a paru être en ut mineur. Le soprano commençait par le sol. Ce qui donne, je crois, un caractère tout particulier à ce chant, c'est qu'il n'y a point de mesure. Tout va très-lentement, sans rhythme, sans cadences bien déterminées. La nuit qui commence à tomber, et les cardinaux et le peuple prosternés, le silence profond, la grandeur de la chapelle,

(1) Feuillets perdu».

l'obscurité du lieu , tout contribue à produire un effet extraordinaire.

« La chapelle est bien disposée pour les voix ; elle est extrêmement sonore et les fait admirablement ressortir. La foule était prodigieuse. La grande quantité d'étrangers qui accourent de toutes parts pour assister à cette cérémonie; l'espérance de voir le Pape, qu'on ne rencontre pas souvent, tout devait rendre ce spectacle imposant. On attendait de moment en moment l'arrivée du Saint-Pére ; mais ce fut vainement. Les affaires politiques donnent beaucoup à réfléchir en ce moment, et I on ne savait que penser de ce retard. Il ne vint pas, cl, au sortir de la chapelle, on apprit qu'il s'était éloigné. Celte nouvelle fit beaucoup travailler les têtes creuses; chacun se retira et fit du Miserere un chant de circonstance.

« L'absence du Pape me faisait craindre qu'il n'y eût pas de cérémonies ce matin, jeudi 23; mais elles ont eu lieu comme à l'ordinaire, attendu que quelques cardinaux sont restés. Après avoir assisté à quelques belles et imposantes cérémonies à la Chapelle-Sixtine et entendu trois ou quatre morceaux de Palcstrina, je crois, j'eus le spectacle du lavement des pieds et de la Cène. C'est ordinairement le Pape qui lave et porte les plats. En son absence, ce fut un cardinal. Treize pauvres prêtres de différents pays sont choisis pour faire les personnages des apôtres, et sont lavés et régalés ce jour-là. On se tuait pour entrer dans les salles où ils étaient. Ce soir, j'ai vu la magnifique illumination de la Chapelle- Pauline. J'ai entendu, à peu de chose près, le même Miserere qu'hier. On dit que c'en est un autre; en ce cas, je demanderai pourquoi j'y ai trouvé tous les mêmes passages. Nous verrons, demain, si ce sera la même chose...

« Vendredi 24 mars. — Précisément ; mais, ce soir, je suis bien persuadé que c'était la même chose qu'hier. Messieurs ou Mesdames les castrats ont chanté faux. C'est assez leur habitude, excepté dans les Miserere ; aussi en ai-je été élon né. L'effet de cette musique dépend vraiment beaucoup de l'exécution. Les piano et les forte entrent pour beaucoup dans le coloris musical. Les sons enflés, soutenus longtemps ou coupés, font aussi fort bien....

« Ce matin, j'ai assisté aux trois heures d'agonie de Jésus. La cérémonie se fait ainsi : les prêtres psalmodient d'abord une parole de Jésus- Christ; puis le prédicateur parle sur ce sujet pendant quelques minutes; vient ensuite un morceau de musique sur ce texte, je crois ; et c'est à recommencer ainsi pendant trois heures, qui sont bien longues, surtout à Rome pour les pauvres pensionnaires; car c'est à l'heure du dîner. Aussi,

bien souvent l'estomac remporte la victoire sur le cœur. Les chantres de la Chapelle Sixlinc psalmodient dans ce ton :

« La manière est singulière. Et voici comment on chante les Jérémiades .

Le nom du m ^ fi ^

« Le castrat — quand c'en est un qui chante ces lamentations, attaque toujours dans un ton très-élevé. — Je reçois en ce moment une agréable nouvelle ; c'est que la Gioventù di Enrico V vient d'être jouée sur le théâtre de San-Carlo, et l'on dit qu'elle a fait assez d'effet. Tant mieux I Je vais m'assurer si celte bonne nouvelle m'empêchera de dormir. Bonsoir.»

La transition est charmante dans sa brusquerie. Nous voilà, d'un seul mol, à mille lieues des lamentations de Jérémie et du diner qui

refroidit Un pape en fuite, les Miserere, Allegri, Palestrina,

les admirables cérémonies de la Semaine Sainte, les castrats qui chantent faux, le canon qui s'apprête à chanter fort : un petit vent a passé sur tout cela, le vent du succès de la Gioventù, qui souffle du côté de Naplcs. 0 artistes, artistes aussi grands que vains, il faut bien pardonner à votre saint égoisme, puisque son nom est génie !

Hérold quitta Rome le 1" avril 1815. Son dessein était de parcourir l'Italie, au trot des chevaux d'un vetturino, avant de se rendre à Vienne, où l'attiraient de vives prédilections pour la musique allemande. Arrivé à cette Athènes de l'Allemagne, il comptait y prolonger son séjour. Il sortit de Rome, accompagné jusqu à Ponte-Molle par ses

camarades, les pensionnaires de l'école. L'Italie était en feu; la par. courir en touriste, en curieux, sans autre préoccupation que de l'admirer dans ses chefs-d'œuvre et ses souvenirs historiques, c'était une affaire, et quand le touriste était Français, c'était un danger. Notre musicien embrassa son escorte avec l'effusion de la jeunesse et de la situation, et se dirigea à petites journées vers Florence. Il traversa Viterbe, célèbre par ses fontaines et par un proverbe railleur dont les habitants n'ont pas précisément à se louer. A Montefiascone, renommé par son vin, on lui conta l'anecdote de l'évêqueFuggerd'Augsbourgqui mourut pour en avoir bu avec excès. Ce religieux, de l'humeur de frère Jean des Entommeures, légua une somme d'argent considérable au pays qui produisait un si excellent et si dangereux vignoble, à la condition que, chaque année, on répandit sur sa tombe du vin de Montefiascone. Ce vœu fut respecté pendant plusieurs années; mais les légataires de Tévêque se dirent, un beau jour, que si la terre où dormait leur bienfaiteur avait soif, l'eau du ciel était dans les nuages pour la désaltérer, tandis que le vin précieux de leurs vignes était fait pour rendre à leur gosier desséché le même bon office : ce raisonnement très-sensé fit supprimer les libations annuelles, mais il ne fit pas rendre l'argent aux héritiers naturels de Fngger.

Hérold s'arrêta peu à Florence et il dit peu de chose dans son journal de la ville des roses. Il s'y montre Français, et Français de Paris par le souvenir, en louant les Florentines, qui ont la grâce et l'élégance des Parisiennes, et les beaux sites de la Toscane, qui lui rappellent Saint-Cloud. La patrie devait le poursuivre à Florence jusque dans la représentation d'un ballet médiocre où se trémoussait un pauvre diable de danseur français, mais qui portait un nom assurément original ; il s'appelait Chonclion.

Le treizième jour de son départ de Rome, il entrait à Bologne et y était témoin d'une émeute populaire et d'une échauffourée militaire causée par des tirailleurs Autrichiens qui étaient venus décharger leurs pistolets sur la garnison napolitaine. A l'occasion des combats partiels livrés aux portes de Bologne et de Modènc, il y loue

fort l'héroïsme du roi Joachim, qui venait de rompre son pacte avec l'Europe pour faire cause commune avec son beau-frère.

« Hier matin, dit le musicien, le roi était avec un général à faire une reconnaissance; des Autrichiens cachés tirent à miti aille sur lui : ils étaient à quarante pas, ils le manquent. Le roi leur ôtc son chapeau et part au galop. Dernièrement, des soldats ne voulaient plus travailler aux retranchements, parce que les balles leur sifflaient aux oreilles; le roi s'asseoit par terre devant eux et les force ainsi à n'avoir pas peur. •

Hérold resta environ quinze jours à Bologne; il y pleuvait beaucoup, il s'y ennuyait fort, et, pour se désennuyer, il se fit recevoir membre de la Société philharmonique, et, selon l'usage, il paya sa cotisation et écrivit une symphonie. C'est à son passage à Bologne qu'il vit pour la première fois l'homme célèbre dont il devint, un peu plus tard, l'admirateur et l'ami, et qui devait avoir, par l'éclat de son génie, une influence marquée sur les ouvrages de sa seconde manière, notamment sur le Muletier. Quelques critiques à courte vue l'ont regrettée; ils y ont dénoncé, faute de comprendre sur quelle nature originale et individuelle elle agissait, le parti pris d'une imitation servilc. Cette prise de possession, par le génie d'un homme, du talent d'un autre homme ne s'opère pas de la même manière et indifféremment entre artistes conquérants et artistes conquis : où les faibles trouvent un maitre sans le bon plaisir duquel ils ne se permettent rien et n'osent rien oser, les forts se donnent un guide qu'ils congédient après avoir trouvé le chemin qui les met dans la voie de leur originalité. C'est ainsi que Raphaël a commencé par imiter le Pérugin, et Mozart Haydn.

c Je viens de voir Rossini, » écrit Hérold dans les derniers jours d'avril 1815, « jeune compositeur qui se fait en ce moment une réputation de diable en Italie. > Cela dit, il passe aux événements de la guerre; mais le nom est prononcé et l'admiration germera.

De Bologne à Milan, le jeune musicien français voyagea tranquillement, agréablement, à travers un bon pays et dans une bonne voiture. Les ennuis et les obstacles lui vinrent seulement des ombrageuses et mesquines tracasseries de la police. La petite formalité du passe-port à obtenir, à faire viser, fut sa grosse affaire ;

elle lui dévorait son temps et elle finit par lui rendre plus fatiguant que les voyages le repos en Lombardie. Quand il y arriva, la saison était mauvaise pour la musique et le théâtre. On jouait à la Scala et à la petite salle Carcano deux ballets qu'il déclare détestables. Il salue le Dôme en passant, admire le Palais-Bonaparte, la place Del Foro et promène avec plaisir son désœuvrement au Corso. Du reste, si à Milan la musique est mauvaise, « le pain est excellent. > Et le voilà vengé par une épigramme des formalités qui l'y retiennent malgré lui. Quand on le tourmente sur son passeport, il lâche un o Secatural et il se demande si c'était bien la peine de faire tant de chemin pour voir une église t qui ressemble à un couvercle de dragées de baptême! » Il s'emporte surtout contre les beaux mensonges imprimés dans les livres sur l'Italie.

Sa sortie contre le manque de sincérité dans l'enthousiasme des Italiens pour le théâtre mérite d'être notée, à cause du contraste de cette opinion avec celle de Stendhal, mauvais juge en musique, dans la rigueur du mot, mais grand artiste en impressions musicales. Les lignes du compositeur écrites à Milan, le furent à peu près à ln date des pages éloquentes des livres et de la correspondance de l'auteur de la Chartreuse de Parme, glorifiant et faisant aimer l'Italie et surtout sa chère Lombardie :

« On vante beaucoup la passion des Italiens pour tous les genres de spectacles, écrit Hérold. Voyons! Est-ce aimer le spectacle que d'aller s'établir dans une loge au milieu de la pièce, d'y recevoir compagnie, d'y faire la bouillote ou un souper? Est-ce être passionné pour le théâtre que d'avoir une salle grande comme celle de Séraphin, à Paris, et d'y donner l'opéra deux fois la semaine, dans une ville comme Bologne? Que serait-ce si je parlais de Florence, où l'on ne peut distinguer si l'action se passe dans la salle ou sur la scène? Je ne parle pas de Rome ; on y est passionné pour le jeu et le giostre. Mais voyez la sottise des hommes 1 risquer de se faire assassiner à chaque mille, essuyer les fatigues d'un pénible voyage pour dire : J'ai vu!... Quoi?... Celte belle Italie, ce jardin de l'Europe. Oui, cette belle Italie, où l'on meurt de froid en hiver, où l'on étouffe en été. Enfin, je veux la quitter, cette terre enchanteresse, et c'est à qui m'en empêchera. »

Après avoir écrit cette boutade, Hérold alla voir des danseurs de corde et s'y endormit. Il se réveilla pour se jeter dans la voiture qui allait le conduire à Venise.

Le pittoresque de Venise triomphe enfin des préventions du trop impatient touriste. Ce lui est un spectacle toujours nouveau que ces maisons frêles, étroites, sorties de l'Adriatique comme des baigneuses effarées et se touchant presque du toit dans chaque ruelle, baptisée du nom orgueilleux de rue. Saint-Marc conquiert son admiration et la garde. Du haut de son dôme, où l'on embrasse le panorama de l'Adriatique et des Apennins, le regard du musicien peut plonger sur tous ces palais immobiles dans la mer dont ils ont pris possession, semblables à des géants qui auraient de l'eau jusqu'aux genoux. Un peu de nostalgie se mêle à son admiration; l'architecture symétrique de la place Saint-Marc le fait rôver des arcades du jardin du Palais-Uoyal ; toutefois, la beauté du pont du Rialto lui semble quelque peu surfaite, et les rues cheminantes de cette cité des Mille ci une Nuits, c'est-à-dire les canaux sur lesquels on voit glisser les gondoles conduites par un seul rameur maniant une seule rame avec une dextérité et une grâce incomparables, lui rappellent beaucoup mieux les inconvénients de la Tamise que la poésie des strophes du grand poëte anglais; et pour rêver de lord Byron et du Tasse, peut-être faudraitil, en ouvrant les yeux, se boucher le nez! Vous souvient-il, dans Y Êtourdi t de la mauvaise plaisanterie de Trufaldin, ouvrant sa fenêtre à l'heure des sérénades et versant le trop plein de sa haine sur Lélic qui s'écrie : « Ah! je suis tout gâté. » Hérold nous apprend que les Vénitiens, soit de jour, soit de nuit, ne se gênent guère pour traiter les passants comme faisait le barbon de Molière du blondin qui lui voulait ravir sa belle Clélie.

A Venise, Hérold entendit pour la première fois Yltaliana in Algieri, de Rossini. Il se borne à constater que l'exécution de cet ouvrage, à San Mosè, est moins bonne qu'au petit théâtre Carcano, à Milan, et il ajoute que, « pour cette pièce, le ballet n'est pas grand'chose. » Une représentation de Carlo Manno, partition de j»' ne sais quel pauvre compositeur, échauffe sa bile. < Los trompettes

« trombones et tambours, dit-il, m'ont empêché d'entendre l'or- < chestre; et les extrêmement mauvaises roulades du grand nigaud « de Vellutti, m'ont empêché d'entendre le chant. »

Il s'agit de Vellutti, soprano célèbre, mais, en ce temps-là, déjà sur le tard de sa réputation. C'était un être singulier et rare de toutes les façons. Ce qu'il perdait de notes dans sa vieillesse, il le remplaçait en plumets sur son casque. Il en était arrivé, sur la fin de sa carrière, à ne vouloir plus faire dans un opéra son entrée qu'à cheval, et par le fond du théâtre, sur un décor représentant une montagne; ajoutez à cela ses plumets, et vous le voyez dans les frises.

J'ai peut-être tort de rappeler cette manie vaniteuse de Vellutti. Les amours-propres d'artiste ne sont pas moins féroces en notre temps qu'à l'époque de ses succès; celle révélation, qu'on ne me demandait point, peut coûter un cheval en sus, dans le chapitre des accessoires, à MM. Perrin, Bagier, Carvalho et de Leuven.

Hérold sollicitait des passe-ports qui ne lui arrivaient point il avait terminé son voyage en Italie, voyage très-rapide mais trèsfatigant; il rêvait de l'Allemagne comme de sa véritable patrie d'artiste, et il se disait que s'il fallait retourner en France sans l'avoir visitée, sans avoir franchi les faubourgs de Vienne, son Eldorado musical ! il croirait n'avoir rien fait pour son avenir dans les deux ans et demi passés à Naples et à Rome.

En attendant ce malheureux passe-port, qui doit lui ouvrir la

route de Vienne à travers les armées en marche pour le grand

duel de l'Europe contre un homme, le musicien vit à Venise à la

vénitienne : il fait de la nuit le jour, et du jour la nuit. Quand il

ne dort pas dans son hôtellerie, il fait la sieste en gondole. Il

enrage de se voir prisonnier dans la cité des Doges de par la police

autrichienne ; mais la douce existence qu'on y mène a pour lui

un attrait vainqueur de son impatience et qui endort , à son

insu, jusqu'au désir violent qu'il exprime de la quitter. Dans les

rues , où l'on ne peut marcher de front qu'à trois, et encore ! il

regarde passer les filles du peuple portant le mantelet blanc

garni, dont l'extrémité forme capuchon pour garantir la téte du

soleil, et cette poésie du costume parle à son imagination. A la sortie du théâtre, à une heure du matin, il se promène le long des boutiques des marchands ouvertes et éclairées presque toute la nuit; il s'achemine vers la place Saint-Marc, illuminée, dans ses vingt-huit cafés, comme le palais de fée d'un conte , encombrée et bruyante comme le boulevard des Italiens par une belle soirée d'été; ou bien il entre chez un marchand de musique pour y acheter des barcaroles vénitiennes qui ne lui plaisent point : «Elles n'ont, écritt il, rien d'original ; elles sont presque toutes à trois-lemps ou six- « huit, dans le goût des chansons napolitaines, mais plus mélanco- « liques. » Impossible de dormir à Venise. Les marchands ambulants crient leur marchandise à deux heures du matin; sans compter les orchestres forains qui leur donnent la réplique. « Oh ! mon Dieu! t s'écrie notre musicien, qu'est-ce que j'entends? des violons qui

« s'accordent, des contrebasses Oh! oh! une clarinette, des

« cors ! mais c'est un concert en règle. Le premier morceau sera,

« je gage, en ut, car tous ces messieurs préludent dans ce ton

« effectivement. Mais qu'est-ce que cela veut dire? ils jouent une « valse ; est-ce que ce serait un orchestre de bal ? Oh ! le bel accom- « pagnement que fait le tonnerre... Plus de doute, voici encore « une valse. Est-ce que, dans ce pays, on ne fait que valser ? Ce sont « peut-être des Allemands, car il n'en manque pas ici. Ouf ! que le « diable les emporte ! encore une valse. . . » Si cette musique d'enragé agaçait les nerfs du compositeur de Zampa, en revanche, il lui arriva de savourer une délicieuse musique dans les rues de Venise ; harmonie imprévue qui mêlait à la brise des lagunes la voix de la patrie absente. Il s'arrêta pour écouter des hommes et des femmes du peuple qui causaient en fiançais.

Après avoir sollicité chaque jour un passe-port qu'on lui faisait toujours attendre, et qu'on finit par lui refuser, au risque de ce qui en pourrait advenir, Hérold quitta Venise le 16 mai 1815. Nous le retrouverons à Vienne.

VU

Hérold arriva à la Ponteba cinq jours après avoir quitté Venise. Là, il fit marché avec un chef de contrebandiers. Celui-ci devait le conduire jusqu'au premier village allemand, en déjouant la surveillance des douaniers et des soldats. On se met en route à minuit; la pluie tombait depuis le matin, les chemins étaient affreux ; un torrent, que le voyageur et son guide devaient franchir, avait considérablement grossi : Hérold, désespéré, proposa de le passer a la nage. Le contrebandier lui en fit comprendre le danger. La rive, de l'autre côté, était taillée dans le roc à pic : impossible d'aborder par cette nuit profonde. L'eau du ciel sur la téte et les pieds dans les ornières jusqu'à la cheville, on s'achemina vers un pont qu'on avait voulu éviter à tout prix et qu'il fallait passer en payant d'audace. Notre musicien s'enveloppa d'un manteau grossier et rabattit surses yeux un grand chapeau de paysan. Personne dans la douane italienne. Dans les guérites, l'ombre immobile des ténèbres ou des sentinelles. Un peu plus loin, un homme endormi avec insouciance sur un banc de pierre. Enfin, la frontière est franchie sans autre accident; mais, faute d'un petit carré de papier, sur le territoire allemand comme sur le sol italien, le touriste Français ne chemine pas moins en état de vagabondage.

Après avoir marché toute la nuit à travers un pays sauvage, sans rencontrer un visage humain, sans entendre autre chose que la chanson de la pluie dans les flaques d'eau de la route, Hérold et son guide entrèrent à quatre heures du matin dans le premier village allemand. Le village est endormi ; ils frappent à la première maison venue et y demandent à boire, à manger et un abri pour quelques heures contre la pluie.

Après avoir payé et congédié son guide, Hérold monte dans une méchante voiture. Un essieu casse, et il faut se mettre à pied à la

recherche d'une hôtellerie. 11 y rencontre le tableau des mœurs allemandes et s'en montre profondément louché. Pendant qu'on raccommode la voiture et avant de se remettre en route, il regarde autour de lui : < Le père, sans défiance, dormait; la fille, sans malice, racommodait les chemises de son père. * Et il s'écrie : « Voit-on cela en Italie? » A première vue, il se sent gagné par la franchise, l'honnêteté, la confiance des habitants de la terre de ses rêves, la « terre promise » dont il a pris enfin possession. « Je disais un jour à la princesse Letizzia , qui voulait me persuader de rester toute ma vie à Naples : « Madame, si vous étiez souveraine d'un village d'Allemagne, je resterais toujours à votre service ; mais vous seriez reine de toute l'Italie, que je vous prierais de me donner mon congé. >

L'enthousiasme, malheureusement, ne saurait tenir lieu de passeport, et la police est toujours quelque peu en tiers avec l'hospitalité allemande. A Villach, à Klagcnfurth, Hérold se voit forcé de se séparer momentanément de ses compagnons, de faire un détour, et de se mettre en quête d'un gite dans les hôtelleries situées hors de la ville. A Klagcnfurth, ayant quitté la voiture, il ne sait plus sur quelle route il doit l'attendre au passage. Le voilà allant et revenant sur ses pas, perdu dans la ville, errant dans la campagne; la pluie tombe, la nuit arrive, il frappe à la porte d'un paysan, demandant à manger et à coucher. On le prend pour un déserteur, et la porte, entrebâillée, se referme avec un nichts dont il comprend très-bien le sens malhonnête, sans savoir le premier mot de la langue du pays. Il a pourtant, à la pension Hix, remporté un prix de thème allemand! Il frappe à une autre porte et n'en obtient qu'un second nichts plus sec que le premier. A une troisième porte, il se livre à une pantomime désespérée, ouvrant la bouche, ouvrant sa bourse : les nichts continuent à tomber aussi dru que la pluie.

« Comme cette pluie dure depuis cinq jours sans discontinuer, écrit le musicien dans son journal, les routes sont affreuses, et je ne puis faire un pas sans entrer dans l'eau jusqu'à mi-jambe. Il me fallait du courage : je prends mon parti, j'avance dans la campagne, je cherche un abri ; je suis

plus d'une heure sans en trouver; enfin j'aperçois quelques planches; je me traîne jusque-là. Ce sont trois ou quatre vieilles planches percées, soutenues en l'air par des bâtons ; dessous il y a un peu de foin : me voilà enchanté. Voilà ma maison , voici mon lit. Je regarde à ma montre, il est dix heures; il faut que je reste là jusqu'à quatre heures du matin. Je me souviendrai de la nuit du 24 mai 1815! »

Hérold passa encore une journée et une nuit à vaguer sur les grands chemins, attendant le vetturino qui n'arrivait pas, évitant les soldats et la police autrichienne, éconduit des pauvres auberges où il se risquait à demander un gite pour la nuit, vivant de pain et de bière, trop heureux, après beaucoup de tentatives infructueuses, de partager dans une misérable cahutte, en payant grassement, le lit d'un paysan. Lorsqu'il vit poindre enfin à l'horizon la voiture attelée de ses trois chevaux, et qu'il retrouva ses compagnons de voyage, la pluie, la boue, la fatigue, le débraillé de son costume l'avaient rendu méconnaissable.

Quinze jours après son départ de Venise, il entrait dans Vienne. Il dut s'y tenir caché dans les faubourgs, après y avoir découvert à grand'peine une pauvre auberge qui voulût bien le recevoir. Celte misérable vétille d'un passe-port en règle, dont il avait cru pouvoir se passer, prenait des proportions qui commençaient à l'inquiéter. L'Autriche étant en guerre avec la France, il pouvait être traité en espion français. Ses lettres de recommandation étaient impuissantes à lui ouvrir une porte et à lui créer une protection. Lui servir de caution, c'était se compromettre, et personne ne voulait s'y risquer. Après avoir perdu ses pas à multiplier les démarches inutiles, il risqua une dernière tentative, celle de se chercher un protecteur dans la personne d'un de ses plus grands confrères. Il alla frapper à la porte de Salieri. Naples n'avait pas porté jusqu'à Vienne le nom de l'auteur de la Giomntù d'Enrico V. Défiant et peu sociable, l'auteur de Tarare reçut avec défiance un jeune homme qu'aggravait, auprès du soupçonneux Italien, sa situation d'inconnu par sa qualité de Français. Le vieux maître était probablement du sentiment du personnage de la corné-

die : il ne voulait pas faire amitié pour la vie avec un bomme qui serait peut-être fusillé demain.

Il finit pourtant par se laisser toucher et par conduire le musicien Français chez le plus illustre de ses compatriotes, le fin diplomate qui, représentant au congrès de Vienne son pays vaincu et humilié, avait forcé les vainqueurs à compter avec la nation qu'ils voulaient démembrer. Le prince de Talleyrand reçut Hérold avec son exquise politesse de grand seigneur, et lui dit avec son pâle sourire : < Voilà « un voyage tout-à-fait à la française : nous arrangerons votre affaire.»

Les bons offices du prince ne valurent d'abord au musicien qu'une tranquillité provisoire, et encore ne dut-il pas épargner les courses pour la conquérir. On lui accorda une carte de sûreté pour rester à Vienne quinze jours seulement. Il s'en contenta, en espérant mieux, et il loua une jolie chambre, un peu chère pour ses finances, dans le Graben , le plus beau quartier de Vienne. Il ne songea plus qu'à entendre de l'excellente musique, autant que ses oreilles, gagnées d'avance à l'art allemand, pourraient en savourer. A peine installé, il court au théâtre Karthuerlhor , l'Opéra -Comique de Vienne. On y donnait V Agnès Sorel de Girowetz. Il en trouva la musique charmante, pleine de goût, de délicatesse, de science. L'orchestre est peu nombreux, mais excellent et point bruyant; les chanteurs chantent juste et avec un ensemble parfait. Ce qui le charme surtout dans l'opéra de Girowetz, c'est d'entendre des morceaux courts, à la française, lui qui a encore dans les oreilles les finales des Italiens, qui, suivant son expression, « n'en finissent pas. » Après le plaisir très-vif d'entendre de la musique allemande, il est heureux de sortir du théâtre avant la nuit tombée. Ce n'est plus comme à Venise, et il en conclut qu'un oiseau dilettante pourrait, grâce à ses ailes, après avoir entendu l'opéra à Karthuerlhor, l'entendre encore à la Fenice ou à San Mosè, où les Vénitiens ne se rendent pas avant dix heures du soir. La Palmira de Salieri lui fait la plus vive impression. C'est à la fois un art vigoureux et délicieux, des morceaux courts, bien coupés, une musique scénique. Le Bergsturtz, de Weigl, ne le ravit pas moins. * Si cela continue, écrit-il, < ça va bien ; tout me parait charmant. >

Hérold, à vingt-quatre ans, élevé dans l'admiration et le respect de l'art sévère que lui avait enseigné son vénéré maître Méhul, éprouvait un enthousiasme exclusif et en quelque sorte puritain pour la musique de provenance germanique. Les grâces de l'art italien, pendant deux ans et demi passés à Rome et à Naples , bien loin d'amollir, d'efféminer en lui son goût et ses préférences austères, les avaient au contraire fortifiés. Il avait trop d'imagination et de vocation pour fermer volontairement son oreille et son cœur à une musique de génie, quel que fût le maître, quelle que fût l'école; il goûtait trop l'art fait de grâce et de perfection de l'auteur de Don Juan pour ne pas aller, par cette transition toute naturelle, de Mozart à Cimarosa; mais, voyageant en Italie, lauréat couronné en France, il y avait apporté en croupe les traditions et les préventions de l'école française du temps. Cette école affichait bruyamment son mépris pour le « petit art » cultivé et admiré de l'autre côté des Alpes. Méhul, tout Méhul qu'il était, avait cru porter un coup terrible et mortel à la muse des Cimarosa, des l'aisiello,desGuglielmi, en écrivant sa soi-disant parodie italienne de Ylrato. 11 ne fallait donc pas demander à l'élève de prédilection du grand compositeur de penser autrement que le maître que son affection, autant que son admiration, plaçait au-dessus de tous les maîtres. Il avait fait effort sur le préjugé national pour étudier les partitions de Paisiello. Son sentiment exquis, triomphant des répugnances d'école, les trouve « délicieuses. » Il l'écrit avec bonne foi à sa mère et à son ami; mais, se souvenant d'en avoir été encouragé, il proclame le lourd Mayer, ce tudesque italianisé, le premier compositeur de l'Italie. Il en veut bien rabattre quelquefois et il lui arrive, en louant la science de ce dernier, de contester son génie; il va même jusqu'à l'immoler, mais au grand Italien naturalisé Français H devenu le chef de l'École française : il rabaisse les Due Giormle, de Mayer, pour élever les Deux Journées, deChérubini.

La voiture, dans laquelle Hérold avait été censé faire le voyage de Villach à Vienne, n'était pas arrivée sans accident à destination. Tantôt l'essieu, tantôt la roue avait cassé. A peine s'était-elle mise à rouler cahin-caha, qu'il avait fallu mettre en réquisition le char-

ron du village qu'elle traversait. Parmi les compagnons du musicien, il y avait une femme; Hérold fait son portrait, et ce portrait est une étude de mœurs de l'ancien opéra italien, un chapitre du « Roman comique » du théâtre de nos voisins à cette date de 1815. Le peintre a fait ressortir cette misère avec légèreté et non sans art ; voici sa toile :

« L'honnêteté française exige que je commence par le beau sexe, quoique la personne de ce sexe qui était avec nous ne prouve pas que ce soit le beau : une tournure effroyable ; une figure on ne peut plus désagréable ; un énorme nez ; une bouche incommensurable; des yeux bien creux, des dents jaunes, et avec cela un peu de barbe : voilà le portrait de notre aimable voyageuse. Pour son caractère, c'est autre chose c'est une chanteuse de sixième classe. Elle a au double tous les défauts qui sont ordinairement l'apanage des utilités. Je l'ai défiée de dire une phrase sans jurer, elle n'a pas osé accepter le défi ; n'ayant pas môme l'idée d'une espèce d'éducation, ne sachant pas écrire son nom, ne pouvant pas dire quatre paroles de suite qui eussent le sens commun. Mais elle a un talent qui rachète tous ses défauts; un talent qu'elle possède au plus haut degré; un talent qui la console de toutes les petites mortifications qu'elle éprouve ; un talent qui, pour elle, est plus précieux que vingt mille livres de rente ; un talent qui lui donne la force de supporter ses malheurs ; un talent enfin

qui renferme en lui toutes les autres sciences Elle sait faire les cartes I

Celte aimable dame est sœur de la fameuse Sessi. »

Tontes les tribulations de notre musicien vont cesser comme par enchantement; la police autrichienne est décidée à le laisser respirer; il reçoit une bonne lettre de son excellente mère, et il s'apprête à entendre la Flûte enchantée.

Mil

Hérold s'arrangea il à Vienne un véritable nid d'artiste, lorsque la branche sur laquelle s'était posé l'oiseau voyageur fut secouée au point de se rompre. Le prince de Talleyrand quitta la capitale de l'Autriche, et le lendemain du départ de Monsieur l'ambassadeur, la police , qui avait fait la morte , se réveilla pour notifier au compositeur qu'il eût à déguerpir. Il fallut de nouveau se mettre en campagne afin de parer ce coup inattendu. Un conseiller, dans la maison duquel il faisait de la musique, et le vieux Salieri, dont il gagnait tous les jours de plus en plus les bonnes grâces , voulurent bien répondre du musicien français auprès d'une police trop ombrageuse. C'était quelque chose; mais cela ne sembla pas suffisant. La permission de prolonger à Vienne son séjour de simple tolérance devait être sollicitée par voie de pétition. « Me voilà dans une drôle de situation, écrit Hérold; obligé d'une part, pour pouvoir rester, de prouver que j'ai suffisamment d'argent; obligé de l'autre, d'écrire à mon directeur de Rome que je meurs de faim, sans quoi il ne me donnerait pas un sou. »

Laissant son ami le conseiller rédiger la pétition, la présenter et l'appuyer, le musicien passe presque toutes ses soirées au théâtre. 11 admire toujours, mais il commence à s'étonner. Il a fait provision d'enthousiasme pour saluer les chefs-d'œuvre de l'école allemande, et ce sont les opéras français auxquels Paris a donné la vogue qui passent sous ses yeux. Quand le défilé est terminé, il recommence. Il entend la Vestale, mal exécutée et étouffée, en quelque sorte, entre les parois d'une petite salle ; Joconde, qu'il ne connaissait pas , qui ne lui plaît point, et dont on lui a beaucoup trop vanté le quatuor du second acte ; Jean de Paris, < supérieurement exécuté par l'orchestre seulement ; » le IS'duceau Seigneur et « l'éternelle Cendrillon. » Puis encore Cendrillon, le Nouveau Seigneur, Jean de Paris, Joconde et la

Vestale, chantés par Weinmuller, unKrontin de soixante-six ans, et le ténor Wild , cher au dilettantisme viennois, « mais un Joseph bien froid, un Joconde bien lourd, un Jean de Paris bien allemand. >

Je compare les compatriotes d'Haydn , de Mozart, de Beethoven , deWeber et de Mendelssohn, érigés par tradition en France en pontifes préposés à la garde des chefs-d'œuvre , à ces provinciaux qui meublent somptueusement leur salon pour le fermeràclef, font admirer à des voisins, en visite chez eux les buffets et les crédences de leur salle à manger, et, les visiteurs partis, dînent chichement à la cuisine. Hérold, fou de musique allemande en arrivant à Vienne, y trouve pour tout régal quelque chose qui ressemblait fort à la parodie de la musique française.

Cela était ainsi en 1815, et cela n'a pas changé en 1866. Les Allemands de Paris protestent encore, à l'heure qu'il est, contre ce qu'ils nomment le scandale de la chute du Tannhauser, et les Français de Vienne applaudissent aujourd'hui la Belle Hélène et applaudiront demain Barbe-Bleue. Adolphe Adam me disait un jour.'quc, traversant l'Allemagne pour se rendre en Russie, il fut plus surpris encore que flatté de voir au répertoire des villes d'ordre son Postillon et son Brasseur, traités de haut en bas par la critique parisienne et envoyés par elle aux orchestres de guinguette.

Le Joseph, de Méhul, était en grande réputation à Vienne lorsque Hérold y arriva ; il s'en félicite pour son cher et vénéré maître, et Salieri le félicite d'être l'élève d'un pareil maitre. «Ah! serai-je jamais digne de Monsieur Méhul ? * s'écrie l'auteur de Zampa, faisant allusion à ce compliment de l'auteur de Tarare. Ce Salieri était resté un rusé italien au fond du cœur, en dépit de sa conversion à la foi de Gluck et de sa gloire doublement acquise en France et en Allemagne. Lorsque, assis auprès de son jeune ami le musicien français, il étudiait au piano une symphonie d'Haydn, ou qu'il analysait au théâtre une partition de Mozart, c'est sur les défauts du chef-d'œuvre qu'il lui faisait mettre le doigt, jamais sur les beautés. t>u reste, le vieux et le jeune maitre étaient inséparables.

Salieri se mettait an clavecin pendant de longues heures, jouant et causant, déchiffrant des partitions, déchirant des réputations, mais donnantdexcellents conseils au jeune homme debout et en admiration devant lui. Ces pittoresques causeries, entremêlées de bonnes méchancetés el de bonne musique, trouvèrent une oreille et une intelligence attentives : les épigrammes, comme des flèches malicieuses, s'envolèrent avec les paroles du vieillard ; mais le bon grain, c'est-àdire le savoir tomba et germa dans un terrain bien préparé à le recevoir. Deux ou trois ans plus tard , Meyerbeer, une partition inchantable à la main, celle des Deux Califes, consultait à son tour Salieri et en recevait le conseil de partir sur le champ pour l'Italie, afin de se débarbouiller de son grimoire germanique. L'avis était bon, Meyerbeer ne prit pour le suivre que le temps de faire ses malles et il a avoué à quelques amis s'en être bien trouvé.

Il arriva un jour au vieux Salieri de visiter le jeune Hérold dans son modeste logement. Celui-ci éprouva comme un éblouissement de cet honneur inespéré. Le prince de Talleyrand, recevant chez lui le roi des Français et se soulevant sur le lit où il achevait de mourir en détail pour dire à Louis-Philippe : « Sire, ma maison est grandement honorée aujourd'hui, » ne dut pas savourer plus vivement les joies de l'orgueil. Salieri s'assit au piano, selon sa coutume, causant, préludant, ou jouant de souvenir. Puis le vieillard, grisé de musique et d'anecdotes , emmena le jeune homme, devinez où? Au cabaret! Le journal d'Hérold est rempli, à cette date, sur Mozart, sur Gluck, sur Salieri lui-même, d'anecdotes qu'il a recueillies certainemement de la bouche de l'auteur des Danaïdes. Quelques-unes, peu ou point connues, ne seront pas déplacées dans récit.

A tout seigneur tout honneur! Ce seigneur-là d'ailleurs est en visite chez nous où il accorde audience aux Parisiens dans ses deux hôtels de la rue Le Peletier et de la place du Chàtelet.

Le directeur de l'un des théâtres de Vienne faisait de mauvaises affaires. La Providence seule pouvait le tirer d'embarras. La Providence des théâtres avait en ce temps-là pour premier ministre Mozart. Notre homme alla implorer le doux Wolfgang - « Monsieur

)gle

< et grand maître, lui dit-il, je suis un homme perdu. A peine si « j'ai de quoi payer et congédier mes acteurs. Vous seul pouvez me « sauver. Voulez-vous écrire un opéra pour mon théâtre? Je m'em- « presse d'ajouter que ce sera de votre part une bonne action qui « trouvera sa seule récompense dans un cœur généreux : je suis t dans l'impossibilité absolue de payer votre partition. »

Mozart voyant cet homme si malheureux ne balança point et dit au directeur dans l'embarras : « Soit. Je l'écrirai. — Mais, » fit le solliciteur en se grattant la tète, « je ne vous ai pas tout dit; il fau- « draitquece fût bien promptement. » — t Aujourd'hui, je commence. »

Mozart tint parole. Au bout de trois semaines, l'ouvrage entrait en répétition ; on en espérait des merveilles. La veille du jour où l'ouvrage doit être représenté, le directeur accourt chez son compositeur : « Mais, monsieur Mozart, l'ouverture, l'ouverture ! — Envoyez-moi des copistes, > répond le musicien. Les copistes arrivent. Mozart leur dicte feuille à feuille le chef-d'œuvre qui boutdans son cerveau. Pas d'hésitation, pas de ratures! La symphonie achevée, copiée, placée sur les pupitres, on la répète; cela va aussi mal que possible. Ce fin tissu d'harmonies est comme un buisson d'épines auquel les notes des instrumentistes se sentent prises et retenues par l'aile. On recommence deux fois, trois fois, quatre fois : mal, toujours mal. « C'est bien , » dit Mozart, sans se désespérer ni s'impatienter, t demain malin la répétition générale, et demain soir la « représentation. »

Comme le maitre l'avait espéré, le lendemain la répétition était meilleure, sa pensée se débrouillait du chaos, et le soir un public fou de plaisir faisait à grands cris répéter l'ouverture, une des belles symphonies de cet homme auquel l'inspiration et îa science, deux sœurs jumelles, obéissaient avec la rapidité de l'éclair! Artiste toujours prêt et toujours pur, qu'il faut comparera un sculpteur improvisant le marbre, à un architecte faisant sortir de dessous terre des cathédrales avec leurs clochetons à jour !

« Quel était, écrit Hérold, cet opéra fait par charité? Die Zauber « Flôte {te Flûte Enchantée). M. le Conseiller était témoin oculaire. »

Hérold ajoute malicieusement (c'est l'envers de l'anecdote) « On t m'a dit depuis que Mozart avait été fort bien payé pour cet « opéra. »

Un savant professeur de chant , M. Manuel Garcia , m'a conté un jour une petite histoire dans le goût de celle des copistes de Mozart; il la tenait de son père, le grand artiste qui créa à Rome Almaviva dans le Barbier de Séville. Rossini logeait dans une hôtellerie de la ville avec Garcia, Zamboni , Botticelli et la Giorgi , les interprètes de l'opéra qu'il s'était engagé à composer pour le théâtre Argenlina. Rossini avait passé quinze jours sans écrire une note; paresseux et sybarite, il attendait l'inspiration de ce dieu qu'on nomme le dernier moment, et qui souffle à ses dévots, pour quelques pages immortelles, tant de sottises écrites, coloriées, sculptées ou chantées. Deux fois huit jours séparaient le musicien de la bataille qu'il devait livrer au public dans des conditions on ne peut plus défavorables. Les susceptibilités de la police romaine l'avaient mis dans la nécessité de lutter avec le génie de Paisiello.

Prenant congé de sa paresse et de sa jeunesse, Rossini rentre dans sa modeste chambre d'auberge et s'y enferme ; là , mangeant peu, ne dormant plus, voyageant aver ses doigts sur le piano, avec ses pieds dans l'appartement. Ses voisins qu'il assourdit le jour, qu'il empêche de dormir la nuit, le croient devenu fou. Au nom des autres habitants de l'hôtellerie, Garcia, son ami et son premier ténor, pénétre un matin, non sans peine, dans la chambre du compositeur, et lui tient le discours suivant dans le goût des apostrophes de Cicéron à Catilina.

« Cela ne peut pas durer ! L'hôtellerie est sens dessus dessous. La Giorgi a ses nerfs, Zamboni veut résilier, Botticelli s'est sauvé à la cave, moi, j'ai la migraine. Nous sommes ici pour répéter et pour dormir; grâce à ta paresse , nous ne répétons pas; à cause du sabbat que tu fais jour et nuit, nous ne dormons plus. Tu devrais avoir achevé ta partition, tu ne l'as pas seulement commencée, ci il est beaucoup trop tard pour l'entreprendre. Tu ne manges point, lu ne reposes point, tu sens la fièvre; écris au signor imprésario de se

pourvoir d'un opéra et mets-toi au lit. Tes camarades et moi , nous promettons d'aller en faire autant. »

Lorsque Garcia eut achevé sa harangue : « Est-ce tout? fit le musicien. — C'est tout. — Eh bien ! à présent, va chercher la Giorgi, Zamboni et les autres, et amène-les ici. — Pourquoi faire? — Tu le sauras; mais va d'abord. •

Un quart d'heure après, les premiers sujets du théâtre Argentine entouraient Rossini assis au piano et souriant malicieusement. « Ah! tu crois que je n'ai pas commencé mon opéra? dit-il en se tournant vers son premier ténor. Eh bien, moi, je réponds qu'il n'en manque pas une note. Toi, Garcia, voici ta sérénade : Ecco ridento ileielo!... Toi, Zamboni, voilà ton air : Largo ail" fattotum délia Ciltà! et toi, signora Rosina, écoute ta cavatine : Una vocepoco fà. > L'opéra, morceau par morceau, défila, éclairé comme les tableaux d'une lanterne magique. Dans la voix chaude du compositeur, sous ses doigts frémissants qui brûlaient le clavier, les mélodies et les harmonies, comme des sœurs se tenant par la main , se groupaient, vives et souriantes, en prenant leur place dans le monde sonore créé par le génie d'un musicien de vingt-quatre ans. Les chanteurs, auxquels Rossini esquissait leurs rôles, battaient des mains.

« — Maintenant, mes amis, dit l'auteur de ce merveilleux Barbier improvisé en quinze jours, envoyez -moi des copistes et rendez-vous au théâtre pour commencer les répétitions. >

Voici deux anecdotes sur Gluck, que Salieri dut conter à Hérold, inter pocula. Gluck venait de faire jouer Akeste. Un baron, grand connaisseur et grand admirateur de ce chef-d'œuvre, aborda le musicien. — « Parbleu, monsieur Gluck, lui dit-il, pourriez-vous dire pourquoi vous faites chanter vos diables, lorsqu'ils appellent leur victime, précisément comme chantent nos capucins? — Monsieur le baron, répondit l'auteur à'Alceste, ce ne sont pas mes diables qui chantent comme des capucins, mais vos capucins qui chantent comme des diables. »

On connaît le trait de ce grand homme, qui aimait fort l'argent et

la bonne chère et ne prisait l'idéal qu'en musique. Il dînait chez un prince du Saint-Empire. Tandis que les convives s'extasiaient sur la bonne mine d'un pâté monstre, lui, il lorgnait et louait à haute voix le plat d'argent sur lequel le pâté avait été servi. — c Gluck, lui dit l'amphytrion, prenez-le et emportez-le chez vous. » C'était un défi; le musicien l'accepta : il enleva d'un bras vigoureux contenant et contenu, et se retira fièrement, entre la double haie des valets, chargé de son butin qu'il portait avec autant de gravité que si c'eût été la couronne de Charlemagne. Cette histoire a couru le inonde; celle-ci, qui peint un caractère, est peu ou point connue :

On demandait au Sophocle de la musique ce qu'il aimait le plus au monde. — « Trois choses, répondit-il : l'argent, le vin et la gloire. » On se récria : — « Comment! lui dit-on, vous faites passer la gloire après le vin et l'argent? Cela ne saurait être, et vous n'êtes point sincère. — On ne saurait l'être davantage, reprit Gluck. Avec de l'argent j'achète du vin, le vin éveille mon génie, et mon génie me donne de la gloire; vous voyez que j'ai bien dit. »

Lorsque l'Opéra de Vienne ne jouait pas les ouvrages qui avaient la vogue à Paris, il donnait, à la très-grande satisfaction du musicien voyageur, la Flûte enchantée et Don Juan. Hérold allait les entendre avec la sainte ferveur de l'enthousiasme. Un demi-siècle a passé sur son admiration, et les deux opéras les plus nouveaux en France sont encore Don Juan et la Flûte enchantée. « Je viens d'entendre la Flûte enchantée, et elle m'a enchanté. » Il n'est pas satisfait, à beaucoup près autant qu'il espérait l'être, de l'exécution du Don Juan. « C'est bien, mais ce n'est guère mieux que chez nous, si ce n'est qu'on entend continuellement la trompette. » Homme d'une imagination très-mobile , mais d'une très-grande sincérité d'impressions, il arrive à Hérold de se livrer tont entier à celle du moment : il ne faut pas le prendre au mot plus qu'il ne se prend lui-même, ni vouloir l'enfermer dans ses réflexions de passage en les transformant en jugements définitifs. L'orchestre de l'Opéra de Vienne a de beaux jours et de mauvais lendemains; il le note, et s'il lui arrive d'assister à une médiocre exécution de Don Juan, il écrit : « J'ai

« entendu la musique de Mozart à Paris, à Naples et à Vienne, et plus « je l'entends, plus je me convaincs qu'elle fait mieux au piano qu'au « théâtre. »

S'il se plaint, avec un peu d'impatience, d'entendre beaucoup trop de musique française et pas assez de musique allemande en Allemagne, il faut s'attendre à lui voir faire une exception en faveur du Joseph de son maître Méhul. Le succès de Joseph, à Vienne, l'enorgueillit et l'attendrit; il en est plus touché que fier, et c'est en fils bien mieux qu'en Français qu'il s'associe au triomphe de Méhul. Dans son retour vers la France, il s'y glisse même un trait aiguisé en épigramme :

« Ce soir, je voyais à coté de moi (au parterre, où les femmes vont comme en Italie], une foule de jolies personnes qui se disaient à chaque instant : « Oh! le beau morceau! oh! la belle musique l » Et l'auteur ne s'en doute pas. Il y en a une qui pleurait pendant l'air de Siméon... Avouez-le, belles ou plutôt jolies Parisiennes, quand, par malheur, vous ne trouvez pas une petite chanson bien commune, une petite romance bien fade : c'est fini 1 tout est mauvais pour vous. «

Hérold aimait la société de Vienne. Il y avait fait de belles connaissances parmi les artistes et les gens du monde. Les mœurs de cette petite capitale d'un grand Empire étaient restées patriarcales; il s'y trouvait au centre de l'école musicale qui avait alors ses préférences et chez de bonnes gens. Vienne est une cité qui s'épanouirait à l'aise dans un des quartiers de Paris; mais les faubourgs donnent à la ville sa physionomie et son importance. Là, chaque maison est flanquée d'un jardin et quelquefois d'un parc. Tandis que dans la cité les maisons, resserrées et entassées, se jettent, l'une sur l'autre, se disputant un rayon de soleil, comme une troupe de mendiants.dans

les faubourgs elles se sont donné leurs coudées franches et semblent sourire à la nature puissante et charmante qui les entoure et qui n'a mis sa belle robe de verdure que pour leur plaire. Habiter les faubourgs de Vienne, c'est avoir une maison de campagne à soi.

Hérold faisait de longues promenades dans l'immense parc de Schœnbrunn, dont le palais était devenu la prison du petit roi de Rome et de celle qui n'était plus ni mère, ni épouse, ni souveraine, bien qu'à son front brillât une double majesté, étant fille des Césars et femme de César! Le musicien aimait aussi à rêver dans les beaux jardins de Laugarten, emprisonnés entre deux bras du Danube. C'est vu de Laugarten que le fleuve est admirable et élargit ses rives en coulant à flots majestueux.

Dans les derniers jours de son séjour à Vienne, Hérold fit la connaissance de Hummel et savoura le plaisir, qu'il désirait fort, d'entendre le plus grand pianiste de l'Allemagne. L'homme ne l'enchanta pas moins que l'artiste. Il passa toute une matinée chez lui à l'entendre jouer et improviser au piano. • Il a préludé près d'une heure, < et j'étais ravi. Nous avons chanté une messe de lui. Il m'a joué un « concerto manuscrit, deux fantaisies, des variations, enfin tout ce c que j'ai voulu. Je suis fâché de le quitter; mais il viendra visiter c Paris dans un an. »

Un artiste, d'une autre taille que Hummel, se trouvait à Vienne en ce temps-là, le Michel-Ange de la symphonie, Van Beethoven, grand comme le grand Buonarroti, et comme lui, aimant à vivre seul. Il était, d'ailleurs, difficile et presque impossible d'approcher Beethoven à qui vivait dans la familiarité de Hummel. Ils ne se voyaient point et ne se rendaient point mutuellement justice; cela eût coûté peu de chose pourtant à l'immense supériorité du premier. Tous les deux rois du piano, le génie d'exécution de Beethoven était au jeu élégant et classique de Hummel ce qu'une forêt vierge d'Amérique est aux beautés symétriques du jardin de Versailles. A l'exécution d'un concerto tant soit peu diabolique de Beethoven chez le prince Esterhazy, Hummel avait souri, et le géant n'avait point pardonné ce sourire au pygmée. Une autre rivalité, qui avait laissé dans

le cœur du plus grand de ces deux hommes la cicatrice d'une blessure récente, les faisait ennemis. Tous deux s'étaient épris de la même jeune fille, et celle-ci, prononçant entre les deux rivaux et préférant le bonheur à la gloire, était devenue plus tard M"' Hummel. Beethoven attendit que la neige des années, en tombant sur son cœur, l'eût refroidi pour se réconcilier tout-à-fail avec le mari de Giulia.

A cette date de 1815, Beethoven vivait à peu près seul, à Vienne, d'une vie réglée de bourgeois maniaque dans ses habitudes. Il se levait avec le soleil, préparait lui-même son café, dont il réglait la dose avec la précision méticuleuse d'une portière du Marais. Cet homme, qui élargissait son art jusqu'au sublime, faisant tenir les nuages et les tempêtes, le firmament et les étoiles dans une symphonie, brisant la syntaxe musicale à coup d'ailes déployées dans l'idéal, jouant avec les quintes de suite et les aggrégations d'accords, réputés barbares, comme le boulet avec une vieille muraille ; ce poète, ce Titan, cet Attila poussant son cheval de bataille dans l'art correct et pur des Haydn et des Mozart, comptait les grains de café de son déjeuner ! Après une longue promenade dans les campagnes vertes, — son cabinet de travail, — il entrait dans un débit de bière, fumait sa pipe, lisait les gazettes et déraisonnait sur la politique comme fait.de nos jours, tout bon bourgeois de Paris.

La réputation de sauvagerie du grand Beethoven était si bien établie, que notre musicien n'osa pas en affronter les éclaboussures. Hummel avait dû en exagérer les inconvénients au jeune Français. Se louant fort du caractère et de l'accueil de celui-ci : « M. Beethoven « n'est pas de même, écrit Hérold. J'ai une lettre pour lui et je n'ose « pas la lui porter. Il est malheureusement sourd et farouche comme « sa figure. Je l'ai rencontré dans une maison. Il n'a pas voulu jouer « du piano, et l'on n'a pas insisté beaucoup, parce que l'on sait « qu'il ne jouerait pas pour l'empereur du Maroc, quand cela ne lui « convient pas. On donne ici quelquefois Fidelio, un opéra de lui « que je n'ai étudié qu'au piano. Je serais bien curieux de l'entendre « au théâtre; mais l'actrice qui joue Leonora est en voyage, et moi- « même j'espère bientôt revoir mon cher et malheureux pays. »

Plus heureux que Moïse qui , à travers l'horizon chargé de sable

do désert, avait pu seulement apercevoir de loin la terre promise, Hérold y était entré. L'Allemagne était sa patrie artistique; il y avait reçu la plus large, la plus honorable des hospitalités. S'il voulait vivre et mourir à Vienne, la police autrichienne s'y opposait si peu, que, changeant de tactique avec le musicien touriste, elle n'était pas éloignée de l'y garder en otage : les complications politiques, créées par les derniers événements entre l'Allemagne et la France, n'étaient pas entièrement dénouées.

Hérold chérissait le séjour de Vienne, ses mœurs, ses habitants, ses promenades, ses spectacles ; il ne s'y plaint que de l'abus des opéras français médiocrement exécutés et, pour la plupart, médiocres, et il s'écrie : c Veux-je partir? Veux-je rester? » C'est dans une situation moins tragique et moins tendue que celle du roi de Danemark, le même doute embarrassant. Il y a néanmoins, dans les points d'interrogation qu'il s'adresse, autre chose que l'incertitude d'un touriste qui a d'aussi bonnes raisons pour reprendre sa course à travers de nouveaux pays que pour rester dans celui où il se trouve et où on l'accueille si bien. Il est allé en Allemagne pour fuir l'Italie, ses habitudes, ses mœurs, ses habitants, sa musique et jusqu'à son soleil! et il va se surprendre, sinon à regretter, du moins à mieux juger ce qu'il a dédaigné et volontairement quitté, en revoyant tout cela par la pensée, de la chambre d'hôtel qu'il occupe dans sa chère Vienne. Il y a des nuages dans le ciel et dans la musique de l'Allemagne : spectacle plein de charme, de mélancolie, mais parfois monotone ; au fond de ce ciel gris de la nature et de l'art, il ne serait point fâché d'apercevoir un coin de mélodie du ciel italien, de se chauffer un brin au soleil de sa musique !

« Que l'humanité est changeante I s'écrie Hérold. A présent que je suis bien tranquille sur mon séjour à Vienne, je brûle du désir de partir. Je n'ai rien à apprendre ici pour la composition théâtrale, ou, du moins, ce que j'y apprendrais, je puis l'apprendre mieux à Paris. Il n'y a que M. Salieri qu'on ne quitte pas aisément. Sans lui je serais déjà dans mon pays. Presque tous les jours on donne ici des opéras français, et je les entendrai exécuter beaucoup mieux à Paris. »

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A la vérité, la supériorité des Allemands est incontestable dans l'exécution de la musique symphonique ou de chambre. Mais le musicien se dit que les solennités de ce genre sont fort rares : quatre fois par an ! et il ne peut pas attendre tranquillement à Vienne que les Français perdent une autre bataille de Leipsick, et que l'Europe se fasse représenter dans un autre congrès de Vienne ! Il est vrai, ajoute-t-il, que je trouve des amateurs très-forts sur < le piano... mais le piano m'ennuie. >

Panurge, balançant les avantages et les inconvénients du mariage ne rencontre pas au fond de son esprit, tiré tantôt à droite, tantôt à gauche, de plus grandes perplexités.

• Que dois -je faire? s'écrie notre musicien. J'apprécie en cela mon aimable caractère. Que Ton m'envoie ce soir une permission de séjour indéfini, et je pars demain. 0 girouette I Ce n'est pas que le séjour de Vienne m'ennuie ; mais il n'est pas très-utile d'y rester longtemps. Autant je suis satisfait d'avoir pu étudier le goût allemand en quittant l'Italie, autant je reconnais qu'il serait dangereux peut-être d'entendre exclusivement cette musique serrée, qui parle toujours aux oreilles et à l'entendement, et jamais à l'âme. Les opéras modernes qui me font le plus de plaisir sont ceux de Girowetz. Les ouvrages de Weigl sont des chefs-d'œuvre de contrepoint ; mais je n'y trouve pas ce que je cherche actuellement dans la musique. Les morceaux d'ensemble en sont d'une facture excellente ; mais où est l'esprit de la musique italienne? Ah ! fat dit autrefois bien du mal de la musique italienne : je reconnais mes torts tous les jours davantage. Certes, quelquefois l'orchestre italien est bien pauvre, dans notre manière de parler; mais en quoi consiste la richesse d'une musique: est-ce dans la manière de traiter les idées ou dans les idées elles-mêmes? Ma manière de voir en musique a beaucoup changé en trois années , et j'aime à croire qu'elle n'a pas tourné à mal. »

C'est là une page curieuse. Je devais la citer tout entière, et je prie le lecteur de ne plus l'oublier en avançant dans cette étude. Elle ne marque pas seulement une impression isolée et fugitive , née d'une certaine disposition de l'esprit, qu'une impression différente et peut-être contraire doit effacer et remplacer, viennent d'autres

circonstances, d'autres voyages , d'autres études ; elle est autre chose encore. L'artiste, dans ses fluctuations de l'Italie vers l'Allemagne et de l'Allemagne vers l'Italie, semble déjà comprendre, à vingtquatre ans et avant d'avoir écrit son premier opéra français, que l'art exclusif et intolérant, qui ne tend pas les mains au beau, de quelque part qu'il vienne, qui ne marche pas à lui d'où qu'il arrive, est un dieu qui s'ampute les jambes et les bras pour n'être point tenté de descendre de son piédestal et de sortir de son temple ! Le public, en cela fort différent de la police autrichienne qui tracassait Hérold, no songe point à demander son passe-port à un compositeur ; qu'il vienne de Paris, de Vienne ou de Naples, peu lui importe : ce qui lui importe, c'est qu'à défaut de génie il ait du talent; française, allemande, italienne, que la musique, pour lui, soit avant tout de la musique !

Hérold, tout en entrevoyant cette grande vérité, qui n'est pas seulement la loi du succès, ne l'embrassera qu'après de nombreux tâtonnements : il lui arrivera, en écrivant une partition, de chercher l'inspiration, les yeux de l'esprit tournés vers Mozart, Méhul, Grétry ou Rossini. Puis enfin, la main sûre, la pensée libre, et jetant dans le creuset de son génie l'harmonie des Allemands, la mélodie des Italiens, l'esprit des Français, ne rejetant personne et ne copiant personne, il écrira ses deux chefs-d'œuvre les plus inspirés et les plus parfaits : Zampa et le Pré-aux-Clercs.

Hérold avait formé le beau projet de traverser à pied une partie de l'Allemagne pour se rendre de Vienne à Munich ; une excursion de cent vingt lieues. Il avait pour compagnon de voyage un jeune Bavarois de ses amis. L'imagination propose et la fatigue dispose. Après s'être muni, cette fois, d'un passe-port en règle, Hérold s'écrie, en faisant sa malle : « Allons, je pars demain; j'ai retenu une place...

< sur la grande route. > Le bâton de voyageur à la main, sa légère valise d'artiste sur le dos, il quitta Vienne à quatre heures du matin.

Le premier jour, les deux amis firent dix-huit lieues tout d'une traite. C'était très-beau. Mais la raison , mesurant les forces de l'homme, a dit par la bouche d'un homme de génie : « Qui veut voyager loin ménage sa monture, » Or, la < monture > des deux compagnons rabattit d'un tiers son ardeur dès le second jour. On fit halte après une étape de douze lieues. Le troisième jour, nos touristes, ayant marché une demi-journée, se décidèrent à prendre la poste, eux et leurs « chevaux. » Même jeu le quatrième jour; mais ce ne fut pas sans roidir un peu l'amour-propre et les jambes. En revanche, point de diligence le cinquième et le sixième jours... on les passa doucement et agréablement à se reposer à Lambach des fatigues des journées précédentes. Puis, le septième jour, on prit son courage à deux mains et l'on se jeta, pour ne la plus quitter, dans une bonne voiture attelée de bons chevaux, et en route jusqu'à Munich!

Voilà comment les deux intrépides marcheurs firent les cent vingt lieues qui séparent la capitale de l'Autriche de la capitale de la Bavière!

A la vérité, la saison était devenue peu favorable à une excursion de touriste. A une demi-lieue d'un village appelé Saint-Polten , une pluie d'orage avait trempé jusqu'aux os Hérold et son compagnon. La nuit tombait avec l'averse. De méchantes auberges, assez rares le long de la route, n'avaient pas même un lit à offrir aux deux voyageurs. Il fallait, de l'eau jusqu'aux chevilles, chercher son chemin à la lueur des éclairs. Enfin on trouve un gîte dans une hôtellerie de rouliers, avec l'espoir d'un maigre souper et de deux mauvais lits. Point de flamme au foyer pour sécher ses vêtements ; il n'importe. On s'assied auprès de l'âtre froid et sombre, et l'on attend le souper; mais pas plus de souper dans la marmite que de fagot sous la cheminée. Cette agape frugale était l'histoire du sonnet d Oronte : Belle Philis, on désespère... Hérold s'inquiète, le Bavarois interroge l'hôtelier qui se contente de répondre, en montrant le ciel embrasé : « Il faut attendre. > Une superstition , fort respectée dans le pays,

interdisait de faire flamber le foyer tout le temps que le tonnerre faisait sa cuisine dans les nuages. Avec la permission de l'orage, on soupa fort tard; mais on soupa fort mal.

A cette époque, en Allemagne, seigneurs et vilains, citadins et paysans, voyageaient encore dans de longues charrettes à quatre roues. Le postillon y étendait qnelques boites de paille fraîche, et sans distinction de rang, de situation ou de fortune, les voyageurs prenaient place, couchés dans un pêle-mêle fraternel et dormant, tout le long de la route, du sommeil de l'égalité. Hérold et son ami le Bavarois, assis dans une voiture de poste au lieu d'être couchés dans une charrette, regrettaient parfois d'avoir dédaigné le mode do locomotive primitive en usage en Autriche. Ils payaient plus cher pour être cahotés dans une position verticale au lieu de l'être dans une position horizontale : le bien-être était nul , et l'honneur médiocre.

Les voyageurs, comme je l'ai dit, s'arrêtèrent deux jours à Lambach, où ils furent très-bien accueillis par le prieur d'un couvent do moines, qui aimait et cultivait la musique. Hérold y fît sa partio dans quelques quatuors et y lut une messe de Beethoven, où il trouva, dit-il, « de fort belles choses et quelques folies. » Il visita, ayant le prieur pour obligeant cicérone, une petite église pittoresquement bâtie dans une île illustrée par le souvenir de Mozart. La tradition disait que l'auteur de Don Juan s'y était arrêté dans un de ses voyages et y avait même écrit plusieurs de ses belles compositions.

Les deux amis firent leur entrée à Munich le 30 juillet, à uno heure du matin, et s'installèrent dans une hôtellerie située dans un des beaux quartiers de la ville. Le musicien français ne tarda pas à faire de très-agréables connaissances dans la capitale de la Bavière, s'il faut s'en rapporter sur ce point à un passage de son journal, où il est aux regrets d'avoir confié sa garde-robe au conducteur d'une diligence à Vienne. Il exagère un peu sa situation critique, lorsqu'il lui arrive de dire : « C'est bien désagréable d'être sans culotte, sur- « tout quand on doit passer la journée dans une maison char- « mante... » Sans culotte est ici synonyme de négligé de voyage.

A peine installé à Munich, et toujours à la chasse de son idéal, —

la musique allemande, — Hérold assista à un très-beau concert où avaient pris place le roi, la reine et la famille royale. Le bénéficiaire, compositeur et exécutant, est laconiquement désigné dans le journal de notre musicien par son nom et ses fonctions : « Un monsieur « Weber, directeur du théâtre de Prague. » Après avoir fait en peu de mots un grand éloge du violoniste Rovelli, qui jouait dans ce concert, Hérold juge en ces termes très-superficiellement dédaigneux les talents du bénéficiaire : t Une ouverture, un concerto de piano, t un air de femme, un duo de clarinette et piano et des chansons en « chœur de sa composition, ne m'ont point fait plaisir. »

Quelques lignes plus loin, il ajoute : « M. Weber, le concertant « de ce soir, a de fort jolis doigts pour le piano; mais il me semble « qu'il n'a point de goût. Dans tous les morceaux que j'ai entendus « de lui, je n'ai pas trouvé une jolie phrase : c'est trop peu. Il fait « sur le piano des difficultés par trop étonnantes, mais dépourvues « de charme. Son duo avec clarinette a endormi tout le monde. »

Ce bénéficiaire, ce directeur du théâtre de Prague, ce pianiste dont les jolis doigts exécutent sur le piano des difficultés par trop étonnantes, ce « Monsieur Weber, > enfin, serait-il Charles-Marie de Weber, l'immortel et fantasque génie auquel nous devons d'admirer le Freischutz, Eurianthe, Oberon et Preciosa? Le manuscrit ne dit rien de plus, à cet égard, que ce que j'en ai cité, et le faire parler par induction ou interprétation est peut-être une licence un peu forte. Pris à la lettre, le signalement est insuffisant. Weber n'est pas un nom moins commun en Allemagne que ceux de Durand et de Dubois chez nous. Toutefois, en rapprochant les mots soulignés plus haut, la ressemblance cherchée s'accentue, le visage entrevu s'éclaire. Avant d'être pour sa patrie et pour l'Europe ce musicien pittoresque, hardi, savant, replié sur son propre génie, d'une originalité si forte, d'une individualité si tranchée, le grand Weber, tour à tour pianiste, dessinateur lithographe, imprésario d'une compagnie de comédiens de campagne, conrut des carrières diverses, à court d'argent et de renommée. Beethoven disait de lui en Allemagne : « La science lui tient lieu de génie, > et, un peu plus tard, M. Fétis écrivait en France : « Renversez une écritoire sur du papier réglé, et

« vous obtiendrez les effets d'harmonie de l'orchestre de Weber. » A tout pécheur miséricorde. M. Fétis a dit son mea ctdpa, et il lui sera beaucoup pardonné, parce qu'il a beaucoup péché.

Lorsque le compositeur romantique du Freisckùtz, interrogeant son génie qui ne lui répondait pas encore, disait : < Sera-L-il Dieu, table ou cuvette? » puis abandonnait le piano pour la lithographie; puis troquait le crayon de dessinateur contre le bâton de chef d'orchestre, assurément il était bien permis à Hérold de dormir, à un concerto pour piano et clarinette, composé par un homme qui devait avoir un jour du génie! Après mûre réflexion, le bénéficiaire devait être Frédéric-Dionis Weber.

C'est à Munich qu'llérold retrouva Winter, qu'il avait entrevu seulement à Paris. Ce double V y était aussi admiré que l'autre double V y était discuté. L'auteur du Sacrifice interrompu remplissait à Munich les fonctions de premier maître de chapelle du roi de Bavière.

« J'ai été présenté ce soir à M. Winter, écrit Hérold, qui est aussi gros, aussi grand que je l'ai vu à Paris. Je suis fâché pour lui qu'il soit jaloux de ses propres élèves. On m'a raconté que, tout grand qu'il est, il est très-enfant et très-paresseux. Il prie chaque personne qui vient le voir de faire quelque chose pour lui, et il se donne chez lui de saintes représentations aux fêtes de Noël. Vous voyez que les grands talents ont leurs petites faiblesses. >

A Munich, il entend la Vestale, et voici le jugement qu'il en porte :

< Cet ouvrage étonnant est mieux représenté ici qu'à Vienne. Ce « n'est pas que M Be Anne Sessi (la Vestale) soit parfaite; mais c l'orchestre, qui est excellent, met à l'exécution de l'œuvre beau- « coup de soin, et les chœurs, peu nombreux, chantent assez juste, t J'ai entendu la Vestale à Paris, à Naples, à Vienne et à Munich. « L'ouvrage est-il bon? Autrefois, je disais non. Aujourd'hui, que « dis-je? Plus je l'entends, plus je soutiens que c'est un chef- « d'œuvre, — non de correction, — mais de sentiment, d'expression

< et d'énergie. Partout j'ai vu qu'on se permettait de faire à l'opéra

< quelques retranchements. Mais ici, c'est bien différent... on ajoute, • au troisième acte, une grande scène pour Licinius avec son armée.

« Il chante un air, je ne sais de qui, et cet air n'est pas beau. En c revanche, on nous a donné quelques-uns de ces charmants airs de < danse qui fourmillent dans la Vestale, tandis qu'à Naples et à c Vienne on se fait un devoir de les retrancher. »

Il faut ici donner le sens juste de cette phrase : Autrefois je disais non, qui , faute d'être expliquée, semblerait passablement cavalière dans la bouche d'un musicien de vingt-quatre ans.Spontini, l'auteur de la Vestale, était assurément un homme de génie, mais, en même temps, un grammairien bien insuffisant en syntaxe musicale. Il écrivait à coups d'idées (n'écrit pas ainsi qui veut), et l'instinct seul lui tenait bien imparfaitement lieu de l'art d'écrire. Aux premières répétitions qu'on en fit à l'Opéra, son chef-d'œuvre ne pouvait, comme on dit, se tenir sur ses jambes; il boitait d'un côté, il tirait le pied de l'autre. On dut appeler en toute hâte deux hommes de l'art pour le faire marcher, en gardant un correct équilibre : le chef d'orchestre de l'Opéra, Persuis, et le grand mailrc de la science musicale, Cherubini.

Cherubini, à qui l'on demandait son opinion sur ce premier ouvrage de son illustre compatriote, répondit : « C'est un grand musicien qui écrit omelette avec un h. »

Le séjour d'Hérold dans la capitale de la Bavière devait être le dernier chapitre de son roman musical. Il a beaucoup rêvé; le moment est proche où il va agir et apporter la première pierre à l'édifice de sa réputation. Paris, le véritable théâtre de son activité sans objet, lui tend les bras, et c'est les yeux sur Paris, qu'il se surprend à dire : « J'ai vingt-quatre ans, et je n'ai fait encore qu'un méchant opéra italien! » Il quitte Munich, se dirigeant surBàle, de Bâle il vole vers Nancy, il salue sur son passage, au trot des chevaux, Ligny, Bar-sur-Ornain, Châlons, Château-Thierry, Meaux. Son cœur bat, ses yeux se voilent; là-bas, là-bas, à l'horizon, se lève dans son vêtement de vapeurs ce Paris, ce bienheureux Paris qu'il a quitté depuis quatre ans, et qui lui tient en réserve des fatigues, des déceptions et de la gloire!

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