Heros de la Nouvelle France
TAILLEUR DE SON EXCELLENCE LE GOUVERNEUR GENERAL DU CANADA ET DE PLUSIEURS DE SES PREDECESSEURS.
Notre établissement compte parmi sa clieutcle Son Altesse R<> ] La Princesse Louise, Son Excellence Lady Derby, Son excellence Lady Abcrdeeri et Son Excellence Lady Minto.
mmm mi\m dans le plus bbef delal
^■Éfle^oulez dan$ votre cœur, ^^^MR^es os seront sous la terre, Sauver ce que j'eus de meilleur.
Garder mon âme toute entière
Aimez, sans vous lfi;ser jamais, Sans perdre un seul jour l'espérarti Aimez -la comme je l'aifnais, Aimez la France !
Victor de Laprade.
PIERRE DOLLARD te ORMEAUX *
yp)E lecteur sera peut-être surpris de voir, en tête d'un travail IJ destiné à glorifier les figures héroïques du Canada français, ^ un homme de la vieille mère patrie qui était arrivé depuis peu dans le Nouveau-Monde, quand il s'immortalisa pour jamais, et pourtant il est juste qu'il en soit ainsi. Si, par sa naissance, il appartenait à la France d'Europe, par sa mort héroïque, par son dévouement qui sauva la colonie encore au berceau, Dollard des Ormeaux mérite bien de figurer au seuil de l'histoire de la Nouvelle-France qu'il venait de faire sa patrie d'adoption, et qui chérira son souvenir, tant que notre langue s'entendra sur les bords du Saint-Laurent, c'est-à-dire, j'en ai le fier espoir, jusqu'au cataclysme final qui fera disparaître l'humanité.
D'une bonne famille de France, le jeune héros avait servi dans nos armées. M. de Maisonneuve l'avait ramené avec lui d'Europe en 1657, et ne tarda pas à apprécier sa vaillance. La colonie fondée par Champlain était sous un nuage ou, pour mieux dire, au penchant de la ruine. Abandonnée à elle-même par la mère-patrie, elle semblait devoir disparaître. Les Iroquois, ces sauvages terribles dont on disait " qu'ils venaient en renards, qu'ils attaquaient en Hons et qu'ils fuyaient en oiseaux," et qui comptaient autant de guerriers qu'il y avait alors d'habitants de langue française, hommes, femmes et enfants, au Canada, les Iroquois
* Feiland et Garneau l'appellent Pierre Daulac. Cependant le premier de ces historiens, dans une note de son " Cours d'Histoire du Canada," nous apprend qu'il signait JJolard ou Daulard dans les actes publics. J'ai préféré, pour mon article, le nom plus conforme à la réalité et en même temps plus poétique que lui donne M. Benjamin Suite.
avaient résolu de l'anéantir et, selon toute apparence, rîen ne devait les arrêter. Ils ne se proposaient rien moins que d'attaquer Québec, défendue par une garnison insuffisante, de s'en emparer, puis de se rabattre sur Trois-Rivières et Montréal, en mettant tout à feu et à sang. Les couvents de Québfc avaient été fortifiés. La basse-ville était protégée par des corps de garde et des barricades. La population tout entière, sachant quel cruel ennemi elle allait combattre, veillait nuit et jour, bien décidée à vendre chèrement sa vie. i *
Si l'alarme était aussi grande dans la petite capitale de la coloniey que devait-elle être à Ville-Marie, jetée comme un avantposte pour contenir les barbares ? Mais là le danger était incessant, on y était accoutumé ; l'air ambiant était chargé d'héroïsme. Là " chaque laboureur était soldat et chaque sillon arrosé de sang." 2 * Le fusil y était le complément indispensable de la charrue. Les travailleurs armés allaient aux champs par groupes et rentraient ensemble le soir, au son de la cloche du fort. Celui qui sortait de chez lui après la retraite, courait risque d'être enlevé ou tué par un maraudeur iroquois. 3* Le danger était partout, mais tout le monde s'y ressentait de Tinfluence de l'intrépide fondateur, du chevalier de la Vierge Immaculée, de Maisonneuve, de celle non moins puissante de ces deux anges de la charité, de ces deux suaves figures de femmes, Marguerite Bourgeois et Jeanne Mance. Comme cette dernière, expliquant la cause de son immuable sérénité, ils auraient pu répondre, "pourquoi serais-je triste quand chaque pas me rapproche du ciel." 4* Cette noble confiance fut exaucée. Il fallait un miracle d'héroïsme pour sauver la colonie, le miracle se fit.
Bien que les Iroquois dussent s'attaquer d'abord à Québec, pour y parvenir, ils avaient descendu la rivière Ottawa. C'étaient
1 * Garneau.
2 * Ibid
3 * Voir dans l'Oublié de Laure Conan l'ordonnance de Maisonneuve du 8 Mars 1658. (Revue Canadienne d'Avril 1901.)
4 * L'Oublié.
îà les Thermopyles du Canada, s'il se trouvait des gens assez courageux pour les y prévenir et les arrêter, DoUard^ par une de ces inspirations qui font de l'homme un demi-dieu, résolut d'en être le Léonidas. Les grands sentiments sont contagieux, surtout au milieu d'une population comme celle des temps héroïques du Canada. Seize autres jeunes gens, fils des colons de Maisonneuve, se décident à le suivre au sacrifice, à la mort. Voici les noms de ces seize héros : Jacques Brossier, Jean Tavernier, Nicolas Tillemont, Laurent Hébert, Alonié de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau, Louis Martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, René Doussin, Mathurin Soulardj Biaise Tuillié, Nicolas Duval. Le plus âgé avait 30 ans. Ils obtiennent facilement de Maisonneuve l'autorisation de se porter au devant de l'ennemi, Avant de partir, chacun sentant qu'il ne reviendra plus, le 18 avril 1660, ils font tous leur testament par devant maître Bénigne Basset, seul notaire de Montréal. Le digne tabellion, au cours de son honorable mais prosaïque carrière, dut évoquer plus d'une fois l'image de ces jeunes gens qui, à l'âge ou l'on considère la vie comme une avenue sans fin aux perspectives radieuses, venaient d'avance souscrire à leur mort. Il ne se doutait peut être pas que jamais cour royale, remplie de brillants courtisans, de grands seigneurs hautains, de fiers gentils hommes, ne fut illuminée d'un rayonnement d'héroïsme et de splendeur morale comme celui que jetaient dans sa modeste étude ces dix-sept chevaliers de la France et du Christ. Le lendemain 19 avril, ils entendent la messe et communient tous. Dollard, devant cet autel où il sent la présence de Celui qui inspire tous les héroïsmes, fait le serment de combattre jusqu'à la mort, sans demander quartier. Les autres en font autant, à l'exception d'un seul qui se sentit faiblir au moment décisif, mais qui devait bientôt racheter cette faiblesse. Une heure après, les dix sept compagnons quittaient Montréal.
Le lendemain ils étaient de retour, ramenant avec eux les cadavres de Nicolas Duval, de Mathurin Soulard et de Biaise Tuillié, tombés dans une rencontre qu'ils avaient eue avec un parti
d'Iroquoîs i* et auxquels ils désiraient donner ce qu'ils n'espéraient pas pour eux-mêmes : une sépulture chrétienne. Celui qui avait faibli la veille, Nicolas Tillemont, un enfant qui n'avait pas 20 ans, honteux de sa lâcheté, s'offrit pour remplacer un des morts. Trois autres jeunes gens, Jean le Comte, Simon Grenet, François Crusson en firent autant, de sorte que la troupe repartit au complet le lendemain. Mais les pères de famille rassemblés sur la grève, les pauvres mères étouffant leurs sanglots, en suivant du regard les canots qui s'éloignaient dans les brumes du fleuve, durent sentir que c'était l'adieu suprême.
La petite troupe se mit à remonter l'Ottawa. Ce n'était plus le firmament bleu d'acier du milieu de l'hiver. Sous un ciel gris et bas, déversant des giboulées de grésil, au milieu des brouillards et au travers des glaces qu'entraînait la débâcle d'avril, avec les squelettes des arbres et des arbustes, encore veufs de leur feuillage, pour tout horizon, sur les deux bords de la rivière, quand par hasard il s'ouvrait une éclaircie, ils finirent par arriver le ler mai au pied du Saut des Chaudières de l'Ottawa et, pour éviter toute surprise, s'enfermèrent dans un fortin, abandonné par les Algonquins et qui était semblable à tous ceux que les sauvages avaient l'habitude de faire. C'était une enceinte fermée de pieux à demi pourris, plantés en terre, et qui se trouvait à une certaine distance de l'eau. Au bout de quelques jours ils furent rejoints par 40 Hurons de Québec, commandés par le vieux chef Anahotaha et 6 Algonquins sous Mittiwimeg, capitaine renommé parmi les siens. Sans faire tort à ceux des indigènes qui; eux aussi, se sacrifièrent jusqu'au bout, on peut affirmer que s'ils eussent été tous animés de l'esprit qui inspirait les compagnons de Dollard, les ennemis n'en fussent jamais venus à bout, Le lendemain de l'arrivée de ce renfort, 200 Iroquois Onnontagués 2* surgirent à l'improviste, au moment où la petite troupe des alliés faisait sa
I* M. Benjamin Suite dit qu'ils se noyèrent. Biaise Tuillié^du diocèse d'Avignon, figure pour la première fois au Canada en 1647. Mathurin Soulard a laissé une descendance nombreuse dans le district de Montréal.
2* Une des 5 nations iroquoises. Les autres étaient les Agniers, les Onneyouts, les Goyogouins, les Tsonnontouans
prière avant de prendre le repas du soir. Elle n'eut que le temps de se jeter dans le fort. Tons les Canadiens-Français qui ont lu leur histoire connaissent le récit qu'a fait l'abbé Ferland de cet épisode dramatique. Je ne puis guère que suivre cet historien et, pour ainsi dire, le reproduire au bénéfice de ceux qui ne l'ont jamais lu ou qui Font oublié.
Les Iroquois, après avoir rencontré nos gens, se retirèrent d'abord à une certaine distance et s'entourèrent également d'une palissade, tandis que les Français et leurs amis sauvages consolidaient leurs fortifications avec de la terre et des pierres, en y pratiquant d'espace en espace des meutrières, à chacune desquelles on plaça trois tireurs. Il était temps, car les Onnontagués tentent l'assaut en poussant leurs horribles cris de guerre, mais en se Voyant décimés par le feu des nôtres, ils battent en retraite. Ils envoient avertir un gros corps d'Agniers, rassemblés dans les îles du Richelieu, de venir leur prêter main forte et, pour donner le change sur leurs intentions, font semblant de vouloir parlementer avec leurs adversaires. Les Hurons auxiliaires n'y étaient que trop disposés, mais les Français, sentant qu'on leur tendait un piège, se refusent à toute négociation et forcent les Onnontagués à se tenir hors de la portée du fusil. Pendant sept jours le fort resta ainsi investi. Au danger continuel se joignent les plus dures privations, A peine les assiégés ont ils assez d'eau potable pour délayer la maigre pitance de farine qui sert à ehacun de nourriture. Le froid et l'insomnie ne les tourmen ent pas moins que la faim et la soif, et il faut se défendre continuellement contre toute surprise de l'ennemi.
Au bout d'une semaine les Onnontagués sont rejoints par 500 Agniers et Onneyouts, et alors la fusillade continue nuit et jour autour du fort complètement investi. Les Français, puisant dans leur foi une énergie invincible, s'agenouillent pour remercier Dieu, chaque fois qu'ils ont repoussé une nouvelle attaque ; mais les Hurons envoient quelques-uns des leurs s'entendre avec l'ennemi. Trente d'entre eux sautent par dessus la palissade et se rendent aux Iroquois, malgré les reproches de leur brave vieux chef qui,
avec 7 ou 8 des siens, reste avec les Français. Nous ne saurions trop admirer le dévouement de ces pauvres enfants de la forêt. Leur fidélité à la parole jurée les place ici au niveau de leurs frères civilisés. De tels exemples, et ils sont nombreux dans l'hstoire, prouvent que les plus nobles vertus se trouvent aussi bien chez les sauvages que chez nous. Ils donnent le démenti à ceux qui veulent nous attribuer le monopole exclusif du dévouement. Le Grand Esprit est plus large que ces détracteurs de l'humanité. A ses enfants, rouges comme à ses autres fils, il a mis dans la poitrine un cœur d'homme et, de cette source auguste et mystérieuse, il fait, quand il lui plait, jaillir le sacrifice.
Les Iroquois, croyant par les rapports des transfuges qu'ils auraient facilement raison de la petite garnison, épuisée par les privations, qui se trouvait encore dans le fort, s'en rapprochent et tentent une nouvelle attaque, mais ils sont encore mis en fuite, après avoir perdu plusieurs de leurs guerriers. Honteux et furieux d'être arrêtés depuis dix jours par une poignée d'hommes qui leur ont déjà fait perdre beaucoup de monde, ils se décident à un effort suprême qui, dans les circonstances, ne pouvait manquer de réussir. Le dernier jour était venu pour Dollard et ses compagnons, le jour où ils allaient tenir jusqu'au bout le serment dont ils avaient pris Dieu même à témoin. On reproche à la France d'être trop oublieuse de ses gloires, trop dédaigneuse de son passé, je ne sais si elle se souvient de ceux-là et pourtant jamais plus nobles fils ne tombèrent pour sa civilisation et son drapeau.
Un certain nombre d'Iroquois se ruent au pied de la palissade qui protégeait le fortin et s'y logent de manière à ne pouvoir être atteints par le feu des assiégés. Ils abattent les pieux à coups de hache. Nos gens se défendent par tous les moyens possibles. Dépourvus de grenades, ils lancent sur l'ennemi des fusils chargés à crever. Dollard ajuste une fusée à un petit baril de poudre et veut le jeter au milieu des assaillants. Malheureusement, une branche arrête le baril ; il retombe dans le fort où il fait explosion et porte la mort parmi les assiégés qui, aveuglés en outre par la fumée, ne distinguent plus leurs ennemis. Ceux-ci
s'emparent des meurtrières et sont, dès lors, maîtres de la place. Un des transfuges, un neveu d'Anahotaha, invite son oncle à se rendre en lui promettant la vie sauve "J'ai donné ma parole aux Français," répond le chef indien "je mourrai avec eux." Frappé à mort peu après, il ne veut pas que son scalp orne une cabane iroquoise et avant d'expirer, il prie un de ses compagnons de lui mettre la tête sur les charbons. Un Français, voyant les assiégeants sur le point d'entrer dans le fort, achève à coups de hache quatre camarades blessés à mort, pour leur épargner les supplices qu'ils auraient eu à endurer. Quelques-uns des derniers défenseurs du fort sont tués à coups de fusil. Deux Français qui respiraient encore sont traînés sur le feu et tourmentés de la manière la plus horrible. Quatre autres, dont les blessures n'étaient pas mortelles, sont faits prisonniers, ainsi que 4 Hurons qui avaient combattu jusqu'à la fin avec Anahotaha. Ce serait le 21 mai 1660 qu'aurait eu lieu ce dernier combat. S'il est vrai que, parmi les nations ou les populations du globe, celles-là seules ont droit à une existence indépendante et glorieuse, dont les origines ont été cimentées par le sang héroïquement versé pour la cause commune, comment s'étonner que les Canadiens-Français aient confiance dans leur avenir. Jamais dévouement plus noble, plus voulu, plus complet dans son abnégation, ne consacra le berceau d'un jeune peuple !
Les Iroquois avaient enfin réussi à anéantir la poignée d'hommes qui leur barrait le chemin, mais au premier sentiment d'exultation que traduisaient leurs hurlements de triomphe, succéda bientôt chez eux celui de la stupeur et de la consternation. Plus de 400 des leurs gisaient devant le fortin du Long Saut. Comme les Grandes Compagnies arrêtées au seuil de l'Helvétie après la bataille de Saint-Jacques, * ils durent se dire qu'une
* Village près de Bàle en Suisse où 1600 Suisses luttèrent contre 22,000 routiers français, anglais, brabançons, etc., commandés par le dauphin de France, plus tard Louis XI. Les Suisses furent exterminés, mais avant de mourir, ils avaient tué lo, 000 de leurs adversaires On peut s'imaginer la jubilation du rusé Louis XI lorsqu'il vit plus tard le plus redoutable de ses ennemis, Charles le téméraire, aller s'attaquer aux montagnards qui, à Granson et à Morat, brisèrent sa puissance et lui portèrent le dernier coup à Nancy.
autre victoire comme celle-là les enterrerait tous. Affaiblis et démoralisés par la résistance imprévue qu'ils avaient rencontrée, ils reprirent le chemin de leur pays, emmenant en captivité, non seulement ceux qui leur avaient tenu tête, mais aussi les transfuges qui avaient trahi la cause commune. Un Huron^ nommé Louis, échappa durant le trajet et finit par arriver à Montréal où il fournit les premiers détails sur l'affaire. Un Te Deum fut chanté dans toutes les églises de la colonie. A Ville-Marie il y eut un service funèbre dans la chapelle de l'hôpital où les héros avaient fait le serment de combattre jusqu'à la mort. Bien fervents et bien sincères durent être les remercîments adressés au ciel, ^bien ferventes les prières pour ceux qui avaient su mourir. La Nouvelle France ne s'y trompait pas, elle sentait qu'elle était sauvée. Quant aux prisonniers, sept ou huit Hurons furent mis à mort, quelques-uns adoptés par les Iroquois. D'autres parvinrent plus tard à rejoindre leurs familles à Québec. Deux Français furent brûlés. L'un d'eux dont on ignore le nom malheureusement, ajoutant à la gloire du soldat celle du martyr, mourut avec tant de courage 'au milieu des plus afifeuses tortures, sans articuler un cri ni une plainte que les Iroquois hachèrent son cœur par petits morceaux et en mangèrent, pour hériter de sa valeur.
Qu'on se représente un frêle navire sur une mer orageuse, pleine de surprises, de dangers, d'épouvantes de toute espèce. Des lames monstrueuses assaillent incessament l'esquif de l'avant à l'arrière, de bâbord à tribord, le font craquer dans toutes ses membrures et menacent de le submerger, et là-bas, sur les écueils qu'on devine sans les distinguer, la mer fait entendre son ressac terrible, avant-coureur du naufrage. Sur ce navire qui paraît perdu, marins et passagers, officiers et soldats, hommes et femmes luttent courageusement pour arriver à bon port. Tels nous paraissent les pères et les fondateurs de la Nouvelle-France, tels nous les représentent les historiens Canadiens-Français. Qu'on se rassure toutefois. Sur cette mer furieuse, pleine de récifs, d'embruns et d'obscurité, luit la lumière qui sauve les peuples comme les individus, lumen in
cœh, le dévouement porté à sa plus haute puissance, celui qui fait des miracles. Au plus fort de la tempête qui menaçait la colonie naissante, la figure de Dollard des Ormeaux rayonne comme un phare qui fait renaître l'espérance dans le cœur de ceux qui se croyaient perdus. Ce glorieux fils de notre race appartient à la pléiade des vaincus plus g;rands que leurs vainqueurs, et que la défaite a couronnés plus que pour d'autres n'a fait la victoire, ou à celle de leurs émules plus heureux mais non moins méritants, qui ont fait d'avance le sacrifice de leur vie à un triomphe encore incertain. Il fait partie de ces héros dont tout homme de cœur ne prononce le nom qu'avec respect et que l'humanité honorera éternellement, parce qu'ils se sont dévoués contre toute espérance pour la patrie ou la liberté. Dans l'au delà de la tombe, Pierre Dollard des Ormeaux, l'humble volontaire de France est votre égal, rois, consuls, généraux très illustres. Vous ne déchoirez pas en lui tendant une main fraternelle, vous dont l'histoire répétera toujours les noms magnifiques et qui vous appelez : Botzaris, Kosciuszko, Winkelried, les Décius, Léonidas, Spartacus.
Pour terminer, me sera-t-il permis d'émettre un vœu.^ Le grand sculpteur canadien-français, monsieur Louis-Philippe Hébert, a fait, comme on sait, le superbe monument de Maisonneuve qui orne la place d'Armes de Montréal. La glorieuse histoire de Ville- Marie y est racontée dans les statues placées aux quatre coins du monument et les bas-reliefs qui le complètent. On y voit Jeanne Mance pansant un petit sauvage, le vaillant Lambert Closse que le talent de Mademoiselle Laure Conan fait revivre dans l'Oublié, avec sa chienne pilote, Charles LeMoyne, le soldat-laboureur, la signature de l'acte de fondation de la ville, la première messe à la Pointe-à-Callières, le combat de la place d'Armes * et la mort de Dollard. Celle-ci est représentée dans un bas-relief ; ce n'est pas assez. C'est un monument qu'on devrait lui ériger et ce ne sont pas les motifs qui manqueraient à l'éminent sculpteur pour les figures secondaires. Il pourrait y déployer a son aise sa maîtrise de tout ce qui se rapporte aux Indiens, et donner au brave
* Maisonneuve y avait vaincu les Iroquois le 30 Mars 1644.
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chef huron Anahotaha la place d'honneur qui lui revient de droite La messe du serment, l'ensevelissement des trois volontaires tués dans la première rencontre, l'adieu définitif sur la grève, la remonte de l'Ottawa, la lutte finale, que d'épisodes pour inspirer l'artiste. Qu'on mette un pareil monument sur une des placespubliques de Montréal ou de Québec, pour inspirer à la jeunesse canadienne-française les sentiments qu'il symboliserait et lui faire comprendre qu'aucune race n'est supérieure à la nôtre, en lui rappelant le souvenir d'un fait d'armes que peu d'autres ont égalé, que rien n'a jamais surpassé dans les fastes antiques et modernes. Il rappellerait aussi aux populations d'autres origines,, établies sur le sol canadien, ce qu'elles ont une forte tendance à oublier, c'est que la France est bien pour quelque chose dans la colonisation de ce pays-ci et que, lorsque les fl.eurs-de-lys furent remplacées par la croix de Saint-George sur les murs de Québec,, s'il restait encore beaucoup à faire, le plus rude de la besogne était accompli.
PIERRE LEMOYNE D'iBERVlLLE