UNE FAMILLE DE HEROS
Les origines, Charles Lemoyne.
E 'HISTORIEN canadien Bibaud fait remonter la famille des Lemoynes jusqu'à Guillaume le Conquérant, c'est-a-dire jusqu'aux Scandinaves qui s'établirent en Normandie, puisqu'il n'y avait que cinq générations qu'ils y étaient installés lorsqu'eut lieu la conquête de l'Angleterre, et je crois volontiers à une pareille origine. Je doute qu'il ait jamais existé ailleurs une famille qui ait donné à son pays et à son roi une pareille abondance d'hommes d'action, de serviteurs dévoués à la cause nationale, de soldats et de marins dont plusieurs moururent sur les champs de bataille ou par suite des fatigues éprouvées au service de la patrie. L'homme supérieur de la famille, le plus célèbre, Pierre Lemoyne d'Iberville, rappelle bien en effet par son audace extraordinaire, la promptitude de son coup d'œil, la rapidité de ses coups, sa maîtrise complète des choses de la mer, ces fameux rois des anses, ces terribles vikings qui, pendant plus d'un siècle, désolèrent les côtes de l'Europe occidentale, en remontèrent les fleuves, en saccagèrent les villes les plus florissantes. D'Iberville a fait oublier
son père, le fondateur de la famille au Canada, mais celui-ci était un homme fort distingué, et l'on peut dire que le grand héros canadien et ses frères, quelque vaillants qu'ils fussent, avaient de qui tenir.
Adrien Duchesne, chirurgien de Dieppe, qui parait être venu au Canada avant 1620, s'était fait une situation importante dans la colonie. En 1641, il fit venir son neveu, Charles Lemoyne, fils de Pierre Lemoyne et de Judith Duchesne, paroisse de Saint- Rémy de Dieppe. Le jeune homme n'avait alors que 16 ans. Il commença par entrer comme engagé au service des Jésuites, dans le pays des Hurons, où il resta quatre ans et se familiarisa avec les langues sauvages. En 1645, il fut envoyé aux Trois-Rivières en qualité d'interprète et de commis, et le printemps suivant on le plaça à Montréal. A partir de cette époque, il se distingua à diverses reprises dans la guerre contre les Iroquois, tant par sa bravoure que par son habileté dans les négociations. Il acquit plus tard une grande influence sur les sauvages qui l'appelaient Akouessan, la perdrix. En 1650, il obtint une terre à Montréal. En Î654, il épousa Catherine Tierry, âgée de 13 ans, orpheline, originaire des environs de Rouen et qui avait été adoptée par Antoine Primot. En 1657, la seigneurie de Longueil lui fut concédée avec droits de haute, moyenne et basse justice, par François de Lauzon. C'était l'époque où les Iroquois infestaient continuellement les environs de Ville-Marie, où ils massacraient de temps en temps des colons, malgré toute la vigilance qu'on pouvait leur opposer. Actif et entreprenant comme tout vrai "Normand, Charles Lemoyne employait les loisirs que lui donnaient la guerre ou les affaires de la colonie à défricher, et à mettre en valeur les terres dont les seigneurs de Villemarie ou le roi accroissaient ses concessions pour récompenser son zèle, i * Sur le monument de Maisonneuve à Montréal, il incarne le moissonneur-soldat. 2 *
1 * Margry
2 * Voir l'article si intéressant, accompagné de magnifiques gravures, de M. j. B. Lagacé sur " Louis Philippe Hébert et son œuvre" dans là Revue Canadienne de Janvier 1901.
Il se repose, appuie sa faucille contre le sol et regarde la campagne d'un air rêveur, mais il porte son fusil en bandoulière, attaché sur le dos, car l'Iroquois rôde peut-être aux alentours, en quête de meurtre et de pillage.
En 1653, le Conseil souverain de Québec, dont les attributions répondaient à celles de nos parlements de province, nomma Charles Lemoyne greffier en la sénéchaussée de l'île de Montréal. M. Lauzon Charny, fils de François, ajouta en 1664 à la concession de 1657 l'île Sainte-Hélène, l'île Ronde et autres terres. Dans l'expédition de 1666 contre les Iroquois, figuraient 700 miliciens dont 100 sauvages commandés par MM. Lemoyne, de Repentigny, de Belestre, etc. Le roi lui accorda des lettres de noblesse qui le qualifiaient de sieur de Longueil. En 1662, nouvelle concession de terre par l'intendant Talon. En 1673, il reçoit le territoire formant la seigneurie de Chateauguay, accordée au sieur Lemoyne, dit Frontenac "pour l'affection qu'il a toujours témoignée pour le service du roi et la promptitude avec laquelle il a toujours exécuté les ordres, qui lui ont été donnés par les gouverneurs, soit dans les guerres où il s'est signalé en plusieurs occasions, soit en diverses négociationss ou traités de paix qu'il a fait avec eux par leur commandemant, etc. En 1676, le nom de sa terre de Longueil s'étendit sur toutes ses concessions, réunies en un seul fief, dont le titre passa à l'aîné de sa famille.
Envoyé avec quelques-uns de ses fils en députation chez les Iroquois, il engagea ces derniers à s'entendre avec M. de la Barre, et le 3 Septembre 168 1, il revint à l'anse de la famine (ainsi nommée parce que la disette et les maladies y avaient cruellement éprouvé l'armée française), accompagné de plusieurs chefs qui conclurent la paix. * Aussi n'est-on point surpris de voir M. de la Barre, dans une dépêche qui fut portée en France par d'Iberville, conseiller au ministre de la marine de créer le père gouverneur de Montréal " comme étant l'homme du Canada
* M. Benjamin Suite.
qui avait le plus fait à la guerre contre les Iroquois et contribué davantage à la paix qui avait été conclue avec eux. * On voit par le court résumé qui précède que Charles Lemoyne. tout en faisant sa fortune sur cette terre d'Amérique où il était arrivé presque enfant, avait aussi mérité, par les services qu'il avait rendus à la chose publique, l'estime et les éloges de ceux qui gouvernaient le pays. Bon sang ne pouvait mentir. Une terre généreuse produit des rejetons vigoureux : de ce maître homme, de ce soldat-moissonneur et de l'orpheline qu'il avait associée à son sort naquit une phalange de héros.