‹ Heros de la Nouvelle France (volume 2)Chapitre 7 sur 18 · LES FRERES DE D'IBERVILLE · texte numérisé non relu

LES FRERES DE D'IBERVILLE

N peut dire d'une façon générale que toute a noblesse canadienne se distingua à la guerre, puisque c'était à la guerre qu'elle devait ses titres. Mais de toutes ces familles, les Boucher, les Godefroy, les Denys, les Hertel, les Couillard, les Le Ber, les Amyot, les Aubert, les Juchereau-Duchesnay, les Testard de Montigny, celle des Lemoyne occupe le premier rang, tant par le nombre de ses membres qui se distinguèrent dans les différentes guerres que nous eûmes à soutenir au Canada, sous l'ancien régime, que par l'importance des services qu'ils rendirent. En racontant l'histoire de Pierre Lemoyne d'Iberville, on a vu ses frères y paraître continuellement. Quelques notes sur chacun d'eux suffiront pour faire ressortir, comme il convient, la vaillance et l'héroïsme de cette famille unique dans son genre, digne descendante de cette race normande, la plus aventureuse, la plus intrépide qui fut jamais.

Le premier fils de Charles Lemoyne qui portait le nom de son père et qui fut le premier baron de Longueil, né à Montréal en 1657, fut un homme fort distingué. Il se signala dans l'expédition de 1696 contre les Iroquois et Denonville appela sur lui l'attention du ministre en disant : " C'est une famille dont je ne me saurais trop louer et qui mérite d'être distinguée par la bonne conduite et la bonne éducation des enfants qui sont tous honnêtes gens," (lettre du 28 août 1689). Il fut blessé en repoussant à la tête des Canadiens les Anglais qui, lors du siège de Québec par Phipps en 1690, avaient débarqué près de Beauport le 18 octobre.

* Les renseignements qui suivent me sont principalement fournis par Bibaud Panthéon Canadien), et par M. Benjamin Suite dans son "Histoire des Canadiens- Français. '

Il alla en France prendre les eaux de Barèges pour se rétablir. La seigneurie de Longueil fut érigée en baronnie en sa faveur en 1700, " en reconnaissance des services qu'il avait rendus et qu'il rendait tous les jours à la colonie et en coséquence de ce qu'il avait érigé sur sa seigneurie un fort en pierres à 4 bastions." Il servit en Flandre comme aide de camp du maréchal d'Humieres. Il fut gouverneur de Détroit et de Montréal qu'il quitta en 17 10 pour aller garder la tête de la colonie contre le général Nicholson. Dans cette expédition, il faisait porter devant lui une bannière brodée par sa cousine, Jeanne Le Ber, célèbre recluse canadienne, fille du plus riche marchand de la colonie et qui, après avoir donné tout son patrimoine à la Congrégation de Notre Dame, avait quitté le monde et s'était renfermée dans une cellule où elle mourut en odeur de sainteté en 16 14. Nicholson fut obligé de se retirer, autant à cause de la bonne contenance de la poignée d'hommes du baron de Longueil que par suite des désastres arrivés à la flotte anglaise. De la mort du marquis de Vaudreuil à l'arrivée du marquis de Beauharnais, c'est-à-dire du 10 octobre 1725 au 2 septembre 1726, Longueil administra la colonie. Il mourut à Montréal en 1729 et y fut inhumé dans l'église paroissiale. La baronnie de Longueil finit par tomber dans des mains anglaises par suite du mariage de la dernière baronne de Longueil avec le capitaine David Alexander Grant en 178 1, et le dernier représentant de la famille qui vit en Angleterre et dans les veines duquelle coule un peu du même sang qui fit d'Iberville, est un pur Anglais. Si les hommes du peuple tombent aujourd'hui dans le cosn;iopolitisme et l'internationalisme, certains membres des aristocraties et pour des motifs plus bas, dans lesquels n'entrait aucune utopie humanitaire, leur en ont donné l'exemple. Pour s'unir à des étrangers de la même caste, ee qu'on appelle ne pas déchoir, ou simplement avec des familles fortunées, ce qu'on appelle fumer ses terres, on oubUe les souvenirs les plus sacrés, on renie les ancêtres. Il n'en est pas ainsi de Jacques Bonhomme ni de Jean-Baptiste. Défendus par leurs travaux mêmes contre de pareilles tentations, ils ne changent point ainsi d'allégeance

et restent fidèles à leurs origines. Courbés dans leur dur labeur sur le sillon des aïeux que leur bras musculeux est aussi le premier à défendre contre les envahisseurs, comme ils l'ont fait au Canada sous l'ancien régime, en France en 1793, on ne les absorbe point, se sont eux qui s'assimilent tout ce qui les environne, et leurs filles robustes qui ne connaissent que la langue maternelle ne font souche, dans ce pays-ci, que de Canadiens-Français, les pères fussent-ils les Highlanders de la Malbaie.

Il y a, parait-il, dans le département de l'Allier, un marquis de Longueil qui porte trois roses dans son éeusson comme le baron de Longueil du Canada et qui prétend descendre de lui.

Jacques Lemoyne de Sainte Hélène, le deuxième fils de Charles Lemoyne, né en 1659, était d'un naturel batailleur. L'intendant écrit le 16 juillet 1694 au ministre qu'il s'est battu en duel, il y a quinze jours, sur la place publique de Montréal, avec François Marie Perrot, gouverneur de la ville et qu'ils se sont blessés tous deux. On a vu qu'elle grande part il a prise dans la campagne de 1786 à la baie d'Hudson. En 1787, il commandait un des quatre bataillons de milices canadiennes qui prirent part à l'expédition contre les Iroquois. Nous l'avons accompagné dans son expédition contre Corlar en 1690. La même année, au siège de Québec par Fhipps, il se distingua en toutes circonstance. Il était le meilleur artilleur de la colonie. Dans le combat du 18 Octobre, il fut blessé ainsi que son frère Longueil et Juchereau de Saint-Denis, seigneur de la paroisse de Beauport, qui eut un bras cassé en y menant ses censitaires au combat, mais moins heureux qu'eux, il mourut de ses blessures le 4 Décembre 1690. Charlevoix dit de lui qu'il était un des plus estimables chevaliers et un des plus braves hommes qu'ait eus le Canada et il fut universellement regretté. Un fils de Sainte Hélène, Jean-Baptiste Lemoyne de Martigny, brilla également par ses services militairns.

Paul Lemoyne, sieur de Maricourt, le quatrième fils de Charles Lemoyne (d'Iberville était le troisième), né en 1663, prit part, cemme nous l'avons vu, aux campagnes de la baie d'Hudson. Il

commandait les Iroquois et les Abénaquis domiciliés dans la grande expédition de Frontenac en 1696, contre les cantons iroquois, avec lesquels il négocia la paix de 1700. 11 faut croire qu'il était d'une grande activité, car les Indiens l'appelaient Taouistaouisse, petit oiseau toujours en mouvement. Cette même année il persuada aux Iroquois, en dépit des efforts de Burnet, gouverneur de la Nouvelle Angleterre, de laisser établir chez eux le fort Niagara. La guerre ayant recommencé, il fut, selon Léon Guérin, brûlé en 1704 avec 40 autres Français ou Canadiens dans une maison où ils avaient été cernés par les Iroquois. Selon d'autres, il serait mort à Montréal, à la même époque, de fatigues excessives.

P>ançois Lemoyne, le premier sieur de Bienville, le cinquième fils de Charles Lemoyne, né en 1666, fut tué à l'âge de 25 ans, le 7 Juin 1691, dans un combat contre les Iroquois à Repentigny. Après sa mort, son titre passa à celui de ses jeunes frères que nous allons retrouver tout-à-l'heure.

En racontant la vie de d'Iberville, nous avons mentionné plusieurs fois le nom de Sérigny. Joseph Lemoyne, sieur de Sérigny, né en 1668, était le sixième fils de Charles Lemoyne et fut un marin distingué. La découverte de la conspiration de Cellamare ayant amené une guerre entre l'Espagne et la France, Sérigny prit une part brillante aux opérations de la Floride et de la Louisiane. Pendant que son jeune frère, Chateauguay, à la tête de 700 Canadiens et sauvages, attaquait Pensacola du côté de la terre, Sérigny l'attaqua par mer le 1 5 mai 1719, et le fort fut emporté. Les Espagnols ayant débauché une partie de la garnison le reprirent en juillet. Ils essayèrent aussi de reprendre l'île Dauphine, mais en furent repoussés après une brillante résistance de Sérigny qui fut fait capitaine de vaisseau. Il mourut en 1734, gouverneur de Rochefort et il y aurait encore de ses descendants en France. Un Lemoyne se distingua au combat de Sidi-Ferruch qui précéda la prise d'Alger en 1830.

Louis Lemoyne, deuxième sieur de Chateauguay (le père Charles Lemoyne avait été le premier) le septième fils, né en

1676, fut tué, comme nous l'avons vu, à l'âge de 18 ans, à l'attaque du fort Nelson, dans la baie d'Hudson, en combattant sous d'Tberville (1694).

Jean Baptiste Lemoyne, deuxième sieur de Bienville, le huitième fils de Charles Lemoyne, né à Montréal en 1690, est l'homme le plus remarquable de la famille après Pierre. C'est par lui que je commencerai ma deuxième série des " Héros de la Nouvelle-France;" je n'ajouterai donc rien ici à ce que j'ai déjà dit de lui en parlant de son frère. On a vu la part considérable prise par lui à la fondation de la Louisiane.

Antoine Lemoyne, troisième sieur de Chateauguay, le neuvième des frères Lemoyne, né en 178 1, était avec d'Iberville et Bienville en Louisiane. Il prit part à la campagne des Antilles de 1705 à 1706. Nous avons vu ce qu'il fit en 17 19 à Pensacola, A la suite de cette campagne, il fut fait gouverneur de Mobile et commandant en second du pays. Plus tard il fut employé à la Martinique, et gouverneur de la Guyane. De 1745 à 1747; année de sa mort, il participa à la défense de Louisbourg et du Cap Breton contre les Anglais. Sa famille parait s'être conservée en France et c'est peut être à elle qu'appartenait le Lemoyne qui se distingua à Sidi-Ferruch.

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1ç)'H0MME a inventé et revendique complaisammsnt pour lui- |J même l'expression de " courage mâle," comme si cette vertu était l'apanage exclusif du sexe laid et la prérogative de tous ceux qui le composent. L'histoire nous raconte que de tout temps, en tout pays, il y eut des femmes à l'âme et au cœur fortement trempés qui, par leur intrépidité dans le danger, se placèrent au-dessus de l'immense majorité de leurs frères plus ou moins barbus. De toutes les nations, je crois bien que c'est la France qui a produit dans ce genre le plus de célébrités, et en disant cela, je ne fais pas entrer en ligne de compte Jeanne d'Arc. Celle-ci domine toutes les héroïnes que la terre compte à son actif. Elle ne saurait se comparer, elle se sépare, selon l'heureuse expression appliquée par Alexandre Dumas fils au Grand Corneille. Si à cette vaillance traditionnelle des femmes de notre race, on ajoute que certains écrivains étrangers les proclament les plus intelligentes du monde, on pourrait avancer, au risque d'exciter l'ire masculine, que ce qu'il y a de meilleur dans le Français, c'est la Française. Quoiqu'il en soit, mes frères du sexe fort, si vous admirez la présence d'esprit en face d'un danger pressant et terrible, si vous honorez le courage persévérant qui se maintient nuit et jour sans fléchir, celui que Napoléon appelait le courage de deux heures du matin, si vous croyez que, dans le

* J'ai puisé les renseignement nécessaires pour faire cet article dans deux lettres de Melle de Verchères, publiées par le Monde Illustré dans ses numéros des 8 et 29 mai 1897. Le "Journal" de Montréal les a reproduites également l'an dernier. J'y ai trouvé quelques détails qui manquaient dans les autres.

récit qui va suivre, l'homme le plus vaillant n'aurait pu mieux faire que la fillette de 14 ans que je vais vous présenter, je vous invite à mettre respectuensement chapeau bas, quand je prononcerai le nom de Marie Madeleine de Verchères.

Son père était un des officiers de ce régiment de Carîgnan qui a joué un rôle si important dans l'histoire du Canada. î* M. de Verchères était alors à Québec par ordre de M. de Callières, gouverneur de Montréal, où se trouvait pour le moment la mère de notre héroïne. On sait qu'à cette époque, chaque seigneur était tenu d'élever un fort sur la concession qu'il obtenait en fief. Ce n'étaient généralement que de grands enclos palissadés et soutenus de quelques redoutes ; l'église, la maison du seigneur y étaient renfermées et l'espace était en outre assez large pour qu'au besoin les femmes, les enfants et les bestiaux des colons s'y retirassent. Deux ou trois fonctionnaires, quelques pièces de campagne ou quelques pierriers, tant pour écarter l'ennemi que pour avertir les habitants, complétaient ce système de défense à peu près dans chaque paroisse. 2*

On était au 22 Octobre 1696, dans cette saison où l'aigle royal plane majestueusement au haut des airs, en faisant miroiter au soleil son plumage d'un roux doré, où les canards sauvages, en quête de pâture, coupent l'horizon de leurs vols triangulaires. La forêt canadienne commençait à perdre sa parure de pourpre et d'or qui, aux derniers rayons de l'astre roi, avant de s'endormir dans la nuit, revêt une splendeur d'apothéose. Les habitants qui résidaient près du fort de Verchères vaquaient paisiblement à leurs occupations. Tout à coup, des buissons au feuillage encore assez dense qui bordaient les champs cultivés s'élève le terrible whoop-whoop des Iroquo's, sinistre avant-coureur de l'incendie, du massacre et de la torture. Des coups de feu éclatent. Une vingtaine d'habitants, pleins de vie un moment auparavant, Sg réveillent dans la mort. Mademoiselle de Verchères qui était

I* Voir la notice à la fin du livre. Le souvenir d'un de mes ancêtres ze rattache à la formation du régiment de Carignan.

2* Charlevoix.

alors à quelques arpents du fort, entend son domestique Laviolette lui crier " Sauvez-vous ! mademoiselle, sauvez-vous ! voilà les Iroquois qui viennent fondre sur vous." A ce cri elle se détourne et aperçoit à portée de pistolet 45 sauvages qui accouraient. Elle s'enfuit sans perdre sa présence d'esprit, se recommandant à la Vierge mère, puissante au ciel. Les ennemis, tout en la poursuivant, lui envoient 45 coups de fusils et la manquent. L'un d'eux, toutefois, la serre de près, la saisit par un mouchoir qu'elle portait autour du cou et qu'elle lui laisse entre les mains, après l'avoir dénoué. Elle lui échappe, crie aux armes ! en arrivant à la porte du fort, où elle trouve deux femmes qui venaient de perdre leurs maris et qui pleuraient. Elle les fait entrer de force dans la place, ferme la porte, passe une inspection rapide et, prêchant d'exemple, fait relever les pieux tombés qui faisaient brèche et eussent permis aux ennemis de pénétrer dans le fort. De là elle se rend à la redoute qui servait de corps de garde où se trouvaient les munitions de guerre. Elle y trouva les deux soldats qui composaient toute la garnisont, (les autres étant allés à la chasse), et qui, au lieu d'accourir à son appel, s'y étaient cachés saisis de frayenr. L'un était couché et l'autre qui avait perdu la tête se préparait, mèche allumée en main, à mettre le feu aux poudres. Elle l'arrête, après l'avoir traité de malheurex, jette sa coiffe, met un chapeau d'homme, prend un fusil et dit à ses deux jeunes frères, âgés de 12 ans: "Battons-nous jusqu'à la mort, combattons pour notre patrie et pour la religion. Souvenez-vous des leçons qne mon père vous a si souvent données que les gentishommes ne sont nés que pour verser leur sang pour le service de Dieu et du roi." Les deux enfants et les deux soldats, encouragés par ses paroles, font un feu continuel sur les ennemis et leur tuent du monde. Les Iroquois surpris reculent, persuadés que la garnison est bien plus nombreuse qu'elle ne l'était en réalité. Après cette première alerte, Mlle, de Verchères charge elle-même de quatre livres de balles le canon qui se trouvait sur un bastion, tant pour effrayer les sauvages que pour avertir les soldats qui étaient à la chasse de se sauver dans quelque autre

fort. Elle ordonne de se taire aux femmes et aux enfants qui venaient de perdre quelques-uns des leurs et qui poussaient des cris lamentables, de nature à encourager les Iroquois dans leurs attaques. Sur ces entrefaites, elle aperçoit sur la rivière, vis-à-vis du fort, le canot de Pierre Fontaine qui, avec sa famille, venait débarquer dans l'endroit où elle avait manqué être prise ellemême, et aux environs duquel quelques ennemis se trouvaient encore. Cette famille était perdue si on ne lui portait un prompt secours. La jeune fllle demande aux deux soldats de l'accompagner pour protéger le débarquement. Ils ne répondent pas. Elle ordonne alors à Laviolette de faire sentinelle à la porte du fort, pendant qu'elle-même, le fusil à la main, se dirige vers le bord de la rivière. Les sauvages croyant à une feinte destinée a les attirer pour leur faire perdre du monde, lui laissent le champ libre. Elle fait débarquer la famille Fontaine et la ramène saine et sauve, en vue de l'ennemi. A part cette nouvelle recrue, la garnison se composait de Marie Madeleine, de ses deux frères, du domestique, des deux soldats, d'un vieillard de 80 ans, de quelques femmes et de quelques enfants. Aussitôt la famille Fontaine arrivée, on continue à faire feu sur les Indiens. Enfin, pour mettre le comble à ses exploits, notre héroïne, une heure avant le coucher du soleil, fait deux sorties au nez des Iroquois, pour aller chercher trois poches de linge et des couvertures à quelque distance du fort. Mais la lutte n'esi pas finie, la nuit approche avec ses ténèbres et les dangers qu'elles recèlent. Le soleil se couche. Un impétueux vent du Nord-Est s'élève, accompagné de grêle et de neige. Les Iroquois, par leurs mouvements, indiquent l'intention qu'ils ont d'attaquer à la faveur de l'obscurité.

Melle. de Verchères réunit alors sa petite troupe, l'encourage et désigne à ehacun son poste. Elle prend le plus périlleux pour elle-même, son jeune homme de 80 ans, comme elle l'appelle plaisamment, et ses deux frères. Chacun est posté sur un bastion. Elle envoie Pierre Fontaine et les deux soldats, La Bonté et Pierre Galhet, à la redoute, avec les femmes et les enfants, en leur recommandant de ne jamais se rendre, quand même ils la verraient

brûlée et hachée en pièces. Tout le monde fit bonne garde et, toute la nuit, dominant le sifflement du vent et le crépitement de la grêle, le cri " bon quart " s'échange de la redoute au fort, du fort à la redoute, â tel point que leb Iroquois, croyant la place remplie de soldats, comme ils le dirent plus tard à M. de Callières, s'abstinrent de l'attaque qu'ils avaient projetée. Une heure après minuit, nouvelle alarme ! La sentinelle de la porte entend du bruit. Vérification faite et après avoir pris les précautions nécessaires pour éviter toute surprise, car ça pouvait être une feinte des sauvages, coutumiers des stratagèmes de ce genre, c'étaient des bestiaux égarés qu'on fit entrer dans le fort. Enfin le jour parut, le soleil dissipa les inquiétudes des assiégés, auxquels Melle de Verchères tint le discours suivant: " puisque avec le secours du ciel, nous avons bien passé cette nuit, toute affreuse qu'elle a été, nous en pouvons bien passer d'autres, en continuant notre bonne garde, en faisant tirer du canon d'heure en heure pour avoir du secours de Montréal qui n'est éloigné que de huit lieues." Ce jour là, la femme de Pierre Fontaine, " extrêmement peureuse, comme il est naturel â toutes les femmes parisiennes de nation," * voulait absolument se rendre au fort de Contrecœur, distant de trois heures de marche de celui de Verchères, mais son mari déclara qu'il n'abandonnerait jamais ce dernier tant que Melle. Magdelon, c'est ainsi que les braves habitants appelaient notre héroïne, y resterait et celle-ci, de son côté, ayant déclaré qu'elle aimerait mieux périr que de livrer la place aux ennemis force fut à la bonne femme de rester aussi. Que dirai-je de plus ^ je craindrais de fatiguer le lecteur. Il doit savoir maintenant de quel bois Marie Madeleine était faite. Elle fut 48 heures sans dormir ni manger. Pendant huit jours de cette vie d'alarmes continuelles (les Iroquois étaient toujours en vue), elle soutint le moral des assiégés par ses paroles et son exemple, son air riant et l'espérance qu'elle leur donnait d'un prompt secours. Enfin une nuit qu'elle était assoupie la tête sur une table, son fusil de tra-

* C'est le commentaire peu flatteur de Melle. de Verchères à l'égard de ses sœurs de la capitale. Je le crois un peu exagéré.

vers daus ses bras, une des sentinelles, entendant quelque bruit, cria : Qui vive ! C'était M. de la Monnerie, lieutenant détaché de M. de Callières qui arrivait avec 40 hommes et qui, ne sachant si le fort était pris, approchait aussi silencieusement que possible. Ici je laisse la parole à mon héroïne pour ne rien enlever à la saveur de son récit et lui permettre d'ajouter elle-même quelque chose à l'esquisse de son caractère : ** Sans perdre de temps, je montai sur le bastion pour reconnaître à la voix si c'étaient des sauvages ou des Français. Je leur demandai : " qui êtes-vous " ? Ils me répondirent : " Français ! C'est La Monnerie qui vient vous donner du secours." Je fis ouvrir la porte du fort, j'y plaçai une sentinelle, et je m'en allai au bord de l'eau pour les recevoir. Aussitôt que je l'aperçus, je le saluai par ces paroles : " Monsieur, soyez-vous le bienvenu, je vous rends les armes." Mademoiselle," répondit-il d'un air galant, "elles sont en bonnes mains."

Meilleures que vous ne croyez," répliquai-je. Il visita le fort ; il le trouva en très bon état, une sentinelle sur chaque bastion. Je lui dis : "Monsieur, faites relever mes sentinelles, afin qu'elles puissent prendre un peu de repos, il y a huit jours que nous ne sommes pas descendus de nos bastions." Cette réponse à M. de la Monnerie. cette prudence même à l'arrivée d'un secours, cette sollicitude pour ses gens, tout cela n'est-il pas typique ? Evidemment Marie-Madeleine avait toutes les qualités qui font un chef de guerre. Ah, la bonne et fière Française que cette enfant qui allie au courage le plus froid et le plus clairvoyant, la be le crânerie de sa race. Le spectacle d'une pareille vaillance est réconfortant, il est essentiellement moral ; il vous console des vilenies et des lâchetés qui déshonorent souvent l'histoire de l'humanité. Mais qui nous expliquera des natures comme celles de Jeanne d'Arc, de Jeanne Hachette, de Melle. de Verchères, voire même de la républicaine Charlotte Corday — " l'ange de l'assassinat." * Il y a là un problème psychologique et physiologique des plus attirants pour le penseur, mais aussi des plus insolubles. Hérédité, atavisme, sélection naturelle, vains mots ! Qui nous dira, si

* Lamartine,

ce n'est Dieu lui-même, comment telle tête charmante peut receler les facultés d'un capitaine, comment dans un corps de vierge se trouve un cœur de héros ?

Une des deux lettres dont je me suis servi, adressée à la comtesse de Maurepas, nous révèle l'intensité du patriotisme de Marie Madeleine et nous fait entrer encore plus avant dans la connaissance de sa nature. J'en extrais les citations suivantes qui n'ont pas besoin de commentaires : " permettez-moi de vous dire que j'ai des sentiments qui me portent à la gloire comme bien des hommes," et un peu plus loin : "je sais, madame, qu'il y a eu en France des personnes de mon sexe dans cette dernière guerre qui se sont mises à la tête de leurs paysans pour s'opposer à l'invasion des ennemis qui entraient dans leurs provinces. Les Canadiennes n'auraient pas moins de passion de faire éclater leur zèle pour la gloire du Roy, si elles en trouvaient l'occasion." Ce dernier passage fait, sans doute, allusion à la Jeanne d'Arc dauphinoise, Philis de la Tour-du-Pin-La-Charce qui. en 1692, à la tête des paysans ses vassaux, seconda les belles manœuvres de Catinat qui, avec une armée très inférieure en nombre, défendait notre frontière. Cette héroïne combattit les envahisseurs italiens, allemands, espagnols et huguenots, et reçut une pension de 2000 livres de Louis XIV. Son épée et ses pistolets auraient été déposés au trésor de l'abbaye royale de Saint-Denis, à côté des

armes de Jeanne d'Arc.

Ajoutons, pour compléter la physionomie de cette famille de Verchères, que les frères dont il est question plus haut se distinguèrent au service contre les sauvages. L'un d'eux fut brûlé par les Iroquois. J'ignore si c'est celui que mentionue M. Benjamin Suite dans son ouvrage si intéressant et si documenté "Histoire des Canadiens-Français," comme ayant été tué dans l'expédition de 1708, où 100 Canadiens, commandés par Hertel de Rouville^ Saint-Ours Deschaillons et Boucher de Laperrière, après une marche de 150 lieues, prirent le fort de Haverhill, défendu par une bonne garnison et soutinrent divers combats dans leurs retraite. Quant à son père, il passa une longue vie littéralement

SOUS le harnais. Dans une de ses lettres à Mme. de Maurepas» Marie-Madeleine parle des 55 ans de service de M. de Verchères et sollicite en même temps une modeste pension de 50 écus, ou, à défaut de cette grâce, une enseigne pour un de ses frères, cadet dans les troupes, car le service du roi au Canada ne rapportait pas autant que les courbettes des courtisans à Versailles» Si, d'autre part, on se rappelle les belles paroles qu'il avait l'habitude d'adresser à ses fils et que leur sœur eut soin de leur rappeler, le jour de l'attaque des Iroquois, on aura sous les yeux la fidèle image d'une de ces familles de noblesse provinciale qui constituaient alors une des forces vives de la France. Les solides vertus, le courage, la probité, le bel alliage de foi religieuse et patriotique qui la distinguaient appartenaient d'ailleurs aussi à notre vieille bourgeoisie, car si François Jarret de Verchères était d'une famille noble de France, il n'en fut pas de même de cette phalange de preux, anoblis par Louis XIV, qui gagnèrent leur blason au Canada, et lui ont donné des noms liés d'une manière indissoluble à son histoire : Les Boucher, les Le Moyne, les Saint- Ours, les La Durantaye, les Chambly, les La Bouteillerie, les La Mothe-Lussière, les Dugué de Boisbriant, les Berthier, les Contrecœur, les Saurel, tous officiers au régiment de Carignan. Ce n'est pas cette noblesse là que le caustique Henri Heine aurait pr. traiter de " cariatides du trône." Heureux notre pays si toute notre aristocratie eiit été composée de braves gens comme ceux dont nous venons de parler. Au lieu d'une révolution, la France n'aurait eu qu'une évolution.

Melle de Verchères épousa, en 1706, Pierre Thomas Tarieu de Lanaudière, seigneur de Sainte-Anne de la Peyrade. qui était né en 1677. Tous deux moururent en 1737, le mari le 25 Janvier, la femme le 7 Août, laissant deux gajçons et plusieurs filles. Le seul représentant vivant de cette famille est Marie Joseph Gaspard Charles Tarieu de Lanaudière, avocat, né le 10 Septembre 1862 a Joliette, et qui est le sixième descendant en ligne directe de l'héroïne de Verchères.*

* J'ai extrait tous les renseignements que je donne sur la famille Lanaudière d'un article paru sous la signature A. C. D,, dans le numéro du 16 Nov. 1901 du ** Journal" de Montréal.

En 1732, dans une rixe avec deux Abénaquis d'une stature g-igantesque et plusieurs sauvagesses, elle sauva la vie à son mari, en cassant les reins à un des deux agresseurs avec son propre casse-tête qu'elle lui avait arraché, et elle fut sauvée à son tour par son petit garçon, âgé de 1 1 ans qui, voyant sa mère sur le point d'être précipitée dans le feu par quatre Indiennes, les frappa avec tant de courage et de force sur la tête et les bras qu'il les obligea à lâcher prise.

Je ne sache pas qu'on possède aucun portrait de l'héroïne de Verchères, mais on peut aisément se figurer qu'elle devait être taillée en force, physiquement aussi bien que moralement. Je trouve que, sans prétexte de les idéalisar, les artistes ne nous donnent pas toujonrs assez l'impression de vigueur qui doit émaner de pareilles natures. Certes., je ne demande pas qu'on leur donne les pioportions de certaines braves femmes appartenant aux classes laborieuses,* mais je trouve absurde de représenter, avec des membres très convenables pour des petites maîtresses de salon, les femmes guerrières qui ont manié les armes avec une force et une décision toutes masculines. Marie Madeleine a d'ailleurs transmis à sa postérité l'empieinte de sa robustesse. Le petit bonhomme qui, à 11 ans, l'avait sauvée en 1722, Charles F. X. Tarieu de Lanaudière, doué d'une grande force corporelle, se signala plus tard à Oswego et à Carillon où il fut nommé chevalier de Saint-Louis. Son frère cadet, né en 1729, tomba pour la France à la Monongahéla. L'aîné, d'un deuxième mariage avec une LeMoyne de Longueil, eut entre autres Marie Catherine, née en 1767 et qui fut la mère de Philippe de Gaspé, l'auteur des "Mémoires" et des "Anciens Canadiens" et, parmi les garçons, Charles Gaspard Tarieu de Lanaudîère, doué d'une telle vigueur, qu'elle luî permit, au dire de M. de Gaspé, de sonner la messe au Cap Santé avec une cloche qu'on destinait au clocher de l'église t paroissiale, mais qui n'était pas encrre en position. Quand on lit tout ce qui se rapporte à Melle. de Verchères, on se prend a regretter qu'elle ne soit pas devenue, comme Jeanne d'Arc ou

* Ce que le bon populo appelle ici une Canadienne double.

Philis de la Tour-du-Pin-la-Charce, un chef de guerre, une meneuse d'hommes, qu'elle n'ait pas eu l'occasion de déployer plus souvent, et sur un théâtre plus retentissant que ne l'était alors le Canada, l'intrépidité et les autres qualités qui faisaient le fond même de sa nature. Mais qu'importe la grandeur du théâtre j elle ne fait pas celle de l'héroïsme. A elle aussi, un monument est dû aux lieux où, par son courage, elle sauva des existences. Cela viendra, j'en suis sûr, avec le temps. Les Canadiens-Français tiendront à honne'ir de perpétuer par le marbre ou le bronze le souvenir de cette haute figure de femme. La famille de Verchères est à jamais éteinte, mais le nom de Marie-Madeleine ne périra plus.

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