‹ Heros de la Nouvelle France (volume 2)Chapitre 6 sur 18 · Chapitre III LA FIN D'UN HÉROS · texte numérisé non relu

Chapitre III LA FIN D'UN HÉROS

Troisième voyage à la Louisiane (i 701- 1702). — Fondation de la Mobile. Mémoire de d'Iberville — Expédition aux Antilles, Portrait du héros, A quand la statue ?

D'Iberville arriva à la Rochelle, encore atteint d'une fièvre qui ne le quitta qu'au mois d'octobre, de sorte qu'il ne put rendre un compte immédiat de sou voyage. Nommé capitaine de frégate et commandant en chef à la Louisiane, il repartit à la fin de 170 1 pour le golfe du Mexique avec trois bâtiments de guerre, la Renommée de 20 canons qu'il avait déjà commandée l'année précédente, le Palmier à peu près de la même force, sous son frère Sérigny, une frégate légère de 6 canons et un traversiez II emmenait avec lui quatre familles de cultivateurs et Nicolas de la Salle, frère du célèbre explorateur, nommé commissaire ordonnateur de la colonie. Le duc d'Anjou venait de monter sur le trône d'Espagne, ce qui allait déchaîner cette terrible guerre de succession dont nous devions sortir amoindris. Lorsque la petite escadre arriva le 15 Décembre à Pensacola, les officiers espagnols témoignèrent beaucoup de joie de cet événement, mais le gouverneur, informé du dessein qu'avait d'Iberville de fonder un établissement à la Mobile, ne l'en supplia pas moins d'en suspendre l'exécution jusqu'à ce qu'il eût reçu des instructions de la Vera-Cruz. Ce qu'il y avait de comique dans la circonstance, c'est que ces braves gens qui ne voulaient pas que les autres fondassent d'établissements dans cette région, avaient beaucoup de peine à maintenir celui qu'ils y avaient fait eux-mêmes. [1 fallut d'abord leur prêter un traversier, la Précieuse, pour leur permettre d'envoyer à la Vera-Cruz, non seulement pour avoir l'autorisation demandée, mais aussi des vivres pour les 180 hommes qu'il y avait à Pensacola et qui, en dépit de la sobriété traditionnelle de leur nation,

auraient passé de vie à trépas sans d'Iberville qui les nourrit pendant deux mois. Parmi ces i8o hommes, les plus vigoureux étaient 60 forçats, de sorte que les officiers s'attendaient continuellement à une révolte. Le 18 décembre, on envoya un canot à Biloxi, lequel revint le 31, annoncer que le pauvje Sauvole qui rêvait explorations, avait fini ses jours sur cette terre ingrate, et qu'en conséquence son lieutenant Bienville était repassé du fort Maurepas à Biloxi, D'Iberville qui n'avait que deux mois à rester dans le pays ne pouvait attendre la réponse qui devait venir de la Vera-Cruz, et le 5 janvier 1/02^ lui-même étant retenu par la maladie, il envoyait Sérigny et Chateauguay, un autre de ses frères, avec 80 hommes à l'île Massacre (dont le nom allait être changé en celui de Dauphine), située sur la côte occidentale de la Mobile, pour y établir un magasin dont la Salle dut surveiller la construction. Le 1 1 janvier, Sérigny accompagné de Bienville et de Levasseur qui commandait les Canadiens, partait pour prendre possession de la Mobile.* Le 8 février, Tonty qui était revenu des Illinois, fut envoyé avec 8 hommes à 120 lieues au Nord, au travers des terres, afin de maintenir ou restaurer la paix parmi les nations sauvages, surtout aux Chicachas, fort redoutés, depuis que les traitants anglais leur vendaient des fusils, et qui fournissaient à ces peu scrupuleux commerçants les prisonniers qu'ils faisaient sur les autres tribus. Le trois mars, d'Iberville, en partie guéri, visitait le fort à 4 bastions que Bienville faisait élever sur la Mobile et le 9, Nicolas de la Salle y arrivait à , son tour avec sa famille. Le nouvel établissement, dont le port était très bon et plus facile à défendre que Pensacola, devait être l'entrepôt de tout le commerce du Mississipi et des autres rivières avec la France. Il se trouvait à 16 lieues de l'île Dauphine, sur

* Du fort construit par eux, il reste ua vieux puits et une partie de mur en briques qui entourait l'aucienne poudrière. Le 22 et le 23 Janvier I902, la ville de Mobile a célébré par de grandes fêtes le deuxième centenaire de sa fondation. Une plaque de marbre, portant les dates 1702- 1902 et les noms de Bienville et d'Iberville, a été placée au palais de justice, et une pierre commémorative, érigée sur l'emplacement même ou ont été établis le fort et la colonie, il y a 200 ans, rappellera aux générations futures la gloire des deux héros canadiens, ajoutant ainsi un lien de plus à ceux déjà si nombreux qui nous unissent aux Etats-Unis d'Amérique.

une côte, couverte de toute sortes d'arbres et surtout de pins propres à faire des mâts, et dominant l'eau de plus de 20 pieds. Le lendemain de son arrivée, d'Iberviîle avait envoyé Bienville explorer les environs. Il rapporta d'un établissement autrefois occupé par les sauvages, mais abandonné, six figures en plâtre, une d'homme, une d'enfant et les autres de divers animaux. On pensa que c'était l'œuvre de quelque Espagnol, compagnon de Fernand de Soto, le conquérant de la Floride, qui avait livré un combat aux naturels sur le bord de la rivière. Les Indiens de passage qui avaient fait de ces figures des fétiches et leur offraient des sacrifices, s'étonnèrent que les Français eussent pu les prendre sans être frappés de mort. Les 20, 21, 22 et 23 mars, d'I iervîlle tirait les alignements des rues de la ville et donnait des emplacements. Les 4 familles de cultivateurs qu'il avait amenées étaient logées et travaillaient à défricher.

Le 25 mars, Tonty arrivait, ramenant avec lui cinq chefs Chicachas. Le 26, d'Iberviîle les faisait s'aboucher avec les chefs des Chactas, des Tohomés et des Mobiliens avec lesquels ils étaient en guerre. Ils se promirent la paix en présence de l'explorateur auquel Bienville servait d'interprète et qui les félicita, leur représenta le danger d'écouter les paroles des Anglais, et leur promit de faire un village où ils pourraient apporter les pelleteries et les autres produits de leur chasse en échange de nos marchandises. Il fit à tous les chefs des présents de la part du roi. Ils promirent d'être toute leur vie attachés aux Français et de n'avoir plus commerce avec les Anglais. D'Iberviîle fit annoncer à toutes les nations établies sur le Mississipi que la hache de guerre était enterrée, et fit accompagner le chef des Chicachas par le petit baint-Michel qui parlait assez bien l'Ouma, lequel ressemble au Chicacha. Le 27 mars, d'Iberviîle quittait l'établissement qu'il venait de fonder et cette terre de la Louisiane qu'il ne devait plus revoir. Plus heureux dans cette œuvre de paix que dans ses victoires qui, par suite des événements ultérieurs, devaient rester stériles pour son pays, il s'éloignait du grand fleuve qu'il avait exploré, avec la satisfaction d'y avoir déposé un germe qui ne

devait plus périr. Il y laissait d'ailleurs comme chef résident un autre lui-même, son frère Bienville dont le nom s'est identifié» pour ainsi dire, avec celui de la Louisiane, Bienville, le fondateur de la Nouvelle-Orléans, où se dresse sa statue, comme l'on voit se dresser ,à Québec et à Montréal, celles de Champlaîn et de Maisonneuve. Ainsi ces noble fils de France avaient semé une semence féconde. L'admirable petit peuple * qu'ils avaient implanté au bord du Saint-Laurent, au bout de deux ou trois générations, menaçait des ennemis près de quinze fois supérieurs en nombre et poussait ses explorations et ses coups de main de la baie d'Hudson au golfe du Mexique. Encore une génération et avec les La Vérendrye, père et fils, il allait atteindre aux Montagnes Rocheuses. Ses audacieux pionniers se lançaient dans toutes les directions, à la découverte, à la conquête, bravant tous les obstacles et tous les dangers, supportant sans se plaindre les plus dures privations, les rigueurs des climats les plus excessifs, les plus opposés. La perte finale du pays a fait perdre de vue à la France une des plus belles pages de son histoire, mais les Canadiens-Français, eux, ne l'ont pas oubliée. Ils savent que nul peuple ne peut se vanter d'avoir eu de plus fiers aïeux Bien peux-tu mettre dans ta devise: "je me souviens," vieille cité de Champlain. Elle était bonne, la semence apportée de la Gaule. Tu te souviens que jamais groupe de population civilisée n'a produit une pareille moisson d'explorateurs, de capitaines, de héros !

Bienville retira des sables de Biloxi les colons qui s'y trouvaient et les transporta à l'établissement de la Mobile. Il est vrai que la rivière n'était navigable qu'en pirogues et que le sol qu'elle baignait n'était guère propre qu'à la culture du tabac, mais on ne voulait pas s'éloigner trop de l'île Dauphine où se trouvait, comme je l'ai dit, un port assez commode et à proximité des Espagnols et des îles. La Mobile devint pour quelques années le chef-liee de la Louisiane. Juchereau de Saint-Denis était le second du

* Vers 1702, la population du Canada et de l'Acadie était de 18,000 âmes, celle des colonies anglaises de 262,000, et les Canadiens faisaient proposer à Paris, comme une chose toute naturelle, la conquête de la Nouvelle-Angleterre.

Bienville. D'Iberville, rendu le 7 mai à la Havane, arrivait en France au mois de juin (1702).

Nous avons déjà parlé d'un mémoire de l'explorateur sur la Floride. Pontchartrain lui en avait demandé un autre pour amener les Espagnols à abandonner Pensacola, ce à quoi ils se refusèrent, et à laisser les Français s'établir paisiblement en Louisiane, Dans ce mémoire qui fait partie du dossier de d'Iberville aux archives de la marine de France, le fondateur de la Louisiane montre un esprit politique supérieur et, avec des accents prophétiques, annonce, trois quarts de siècle avant les événements, l'avenir de l'Amérique du Nord. Il y prédit que les colonies anglaise pourront facilement, à l'aide des sauvages, (il ne pouvait prévoir l'alliance de la France qui valait mieux que celle des Indiens), se rendre maîtresses de toute l'Amérique et, pour empêcher ce résultat, il insiste sur la nécessité de jeter promptement une bonne colonie aux environs du Mississipi, pour arrêter les progrès des Anglais parmi les nations indigènes des bords du fleuve. Il revient aussi sur ce qu'il avait déjà dit dans son mémoire sur la Floride. "Si la France ne se saisit de cette partie de l'Amérique qui est la plus belle pour avoir une colonie assez forte pour résister à celle qu'a l'Angleterre dans la partie est, depuis Pascadoré jusqu'à la Caroline, la colonie anglaise qni devient très comt<ierabk s'augmentera de manière que dans moins de 100 années, elle sera assez forte pour se saisir de toute r Amérique et en chasser toutes les autres nations.^' Ce qu'il y a de curieux, c'est qu'à la même époque, (1702), on agitait de nouveau le projet form.é auparavant de diriger sur l'Acadie une émigration considérable, capable de défendre cette province et d'en assurer la possession aux Français. Malheureusement on ne donna pas plus suite à ce projet qu'au plan de d'Iberville. Je ne voudrais pas être injuste envers la vieille monarchie, puisqu'après tout les Canadiens-Français et les Acadiens lui doivent l'existence et qu'avant de nous quitter pour toujoura, la dynastie qui la représentait nous a laissé l'Algérie, ce don magnifique, mais il faut bien avouer que certains écrivains royalistes passent trop volontiers

sous silence les fautes énormes qui l'ont empêchée de profiter des chances uniques qui s'offraient alors, pour établir à jamais la suprématie dans le monde de notre nationalité. Pour le plaisir de faire de la France moderne et particulièrement de la République une tête de Turc, ils oublient que la vieille France nous a perdu un monde. Qu'ils lisent les historiens canadiens et qu'ils ne s'y trompent pas. C'est bien la France elle-même qu'on aime aux bords du Saint-Laurent, et les braves habitants Canadiens qui m'ont demandé à plusieurs reprises, avec une naïveté touchante, si nos gens reviendraient un jour, ne me demandaient pas si ce serait avec la vieille monarchie, et quand la population canadienne-française arbore les jours de fête un drapeau qui symbolise ses origines, ce n'est pas le drapeau blanc fleurdelysé, et quand, dans les rues de Québec, à deux pas de la statue du fondateur, elle applaudit nos matelots avec une telle frénésie que les Anglais en prennent ombrage, nous sentons bien, nous Français de France, émus jusqu'au fond du cœur, que c'est la vieille mèrepatrie et non une période de son histoire ou une dynastie royale quelconque qui fait vibrer le cœur de ce brave petit peuple qui, seul contre tout un monde, a pour fière devise ; nos lois, notre langue, nos institutions. Grâce à Dieu, les masses sont syinplistes ; elles ne cou, prennent rien aux distinctions byzantines. Elles négligent dans une idée les parties contingentes et périssables, pour n'en garder que ce qui s'y trouve d'immortel

Pour en revenir aux idées de d'Iberville, il pensait à attirer sur le Mississipi le plus de sauvages possibles, entre autres les Illinois et les Sioux, à les armer contre les anglais et à établir sur le fleuve trois postes, l'un aux Arkansas, l'autre à Ouabache (le Wabash),* et le troisième au Missouri où il y aurait un détachement commandé par un officier français, et où les familles françaises pourraient s'établir. Il demande qu'on peuple la Mobile

* La rivière Wabash qui prend sa source dans l'état de l'Ohio est un affluent de droite de la rivière du même nom. Avant de s'y jeter, elle sépare l'Indiana de l'Illinois. Elle offrait la communication la plus commode entre les grands lacs et le Mississipi. Juchereau y avait commencé un établissement chez les Mascoutins, mais ces Indiens, ayant été décimés par une épidémie, se dispersèrent.

et les environs d'où l'on pourra communiquer à cheval en 15 jours avec les Illinois, qu'on lui envoie des laboureurs, et qu'on construise des navires sur l'île Dauphine. Il demande également qu'on établisse les limites entre le gouvernement de la Louisiane et celui du Canada. Les gens de ce dernier insinuaient aux sauvages qui habitaient sur les affluents du Mississipi de ne pas écouter d'Iberville, mais bien le gouverneur du Canada qui ne leur parle que par de gros présents, que celui du Mississipi est gueux et ne leur envoyé rien, en quoy ils ont raison, et c'est ce que je ne peux faire."

Ainsi la jalousie qui s'attaque toujours aux hommes supérieurs était déjà en éveil,. Dans une lettre au ministre de la marine, l'explorateur se plaint qu'on l'accuse de ne chercher que la ruine de la Nouvelle-France et son intérêt particulier, et que ses frères en souffrent au Canada "où ils servent très utilement et où Maricourt vient de négocier (en 1700) la paix avec les Iroquois." Rien ne devait manquer à la gloire du grand marin canadien, pas même la calomnie qui le poursuivit après sa mort. Nicolas de la Salle, le commissaire ordonnateur en Louisiane qui faisait tout ce qu'il pouvait pour nuire à Bienville, écri ■ ait au ministre le 7 septembre 1706: "d'Iberville, Bienville et Chateaugué (sic) les trois frères sont coupables de toutes espèce de méfaits et sont des voleurs et des fripons qui dilapident les effets de Sa Majesté." Que dirait-on aujourd'hui d'un fonctionnaire lançant ainsi de pareilles accusations, sans les appuyer sur des documents authentiques ? Il serait obligé d'en prouver le bien fondé devant la justice. Le régime du bon plaisir avait de terribles ombres.

D'Iberville voulait pour sa colonie des hommes habitués aux travaux des champs, des familles fixées à demeure et groupées en paroisses comme dans le Bas-Canada.

Il avait utilisé le temps si court que la maladie qui le minait avait laissé à sa disposition, à étudier le sol du bas Mississipi, à parcourir la contrée en tous sens pour se rendre compte des ressources qu'elles offrait en bois, pelleteries et métaux, car il

s'occupa même un peu des mines dont tout le monde parlait, sans en rien connaître.

L'année même de son retour en France, d'Iberville fut fait capitaine de vaisseau. Si le corps déclinait chez lui, l'esprit n'en conservait pas moins son acti\'ité et sa vigueur. Il proposa à la cour d'attaquer les flottes ennemies de la Virginie et de Terre- Neuve et de ravager les côtes de la Nouvelle-Angletere. Son projet fut agréé. Cinq bâtiments de guerre et deux flûtes furent armés, mais on en disposa pour agir ailleurs. Il forma alors un autre plan qu'il se proposait d'exécuter avec le Pélican, la Renommée et une petite frégate, lorsqu'il retomba malade pour longtemps. Dès qu'il fut un peu mieux, il proposa d'aller attaquer la Barbade et autres Antilles et d'enlever les convois anglais dans les mers de l'Amérique. Enfin en 1706, on lui accorda 11 bâtiments de l'Rtat, à la charge pour lui et ses associés de subvenir à la solde et aux vivres des équipages et de faire entrer le roi dans le cinquième des prises, les frais de garde et de justice, le dixième de l'amiral et le dixième de l'équipage étant préalablement levés. On lui accorda en outre 600 soldats surnuméraires qui devaient être payés par l'Etat, ainsi que les ofiiciers, gardes de la marine et bombardiers. Il avait ordre, après son expédition de la Barbade ou dans le cas où il ne pourrait l'entreprendre, de se ranger sous le pavillon de Ducasse et d'obtempérer aux ordres de cet officier général. Le comte de Chavagnac, capitaine de vaisseau^ prit les devants avec une division de 4 bâtiments de guerre et une flûte. Arrivé à la Martinique, cet officier embarqua un détachement de troupes royales, un détachement de milice aguerrie et cinq à six cents flibustiers. Quelques bâtiments d'amateurs se joignirent à lui et, sans attendre d'Iberville, il alla, le 21 février 1706, faire une descente dans Saint-Christophe, ravageant et pillant la colonie pendant plus de huit jours. Il en enleva les canons anglais et se rembarqua avec plus de 3,000,000 de butin, monnaie du temps. Le 7 mars, d'Iberville qui avait arboré sa cornette * sur le Juste arriva à son tour à la Martinique avec 6

* Long pavillon à deux pointes, insigne du commandement d'une division de 3 bâtiments au moins.

bâtiments. Chavagnac le rejoignit avec une partie de sa division. Ils embarquèrent i lOO flibustiers ou volontaires coloniaux, mais le projet d'attaque contre la Barbade avait été éventé. Les Anglais s'étaient préparés et l'escadre française cingla vers Névis, y parut le 2 avril, y débarqua et, en sacrifiant 50 hommes qui furent tués ou blessés, fit prisonniers les habitants, les soldats et les officiers, tout jusqu'au gouverneur. Ceux-ci, pour se libérer, livrèrent à d'Iberville toutes les richesses de la colonie en argent et en marchandises, plus de 7000 nègres et 30 navires, les uns armés en guerre, les autres chargés de marchandises. Il etourna ensuite à la Martinique, où son butin répandit des richesses immenses. Il remit à la voile pour la Havane, afin de tomber sur la flotte de Virginie dans le temps où elle s'assemblait pour aller en Europe, lorsqu'une deuxième attaque de fièvre jaune l'emporta à l'âge de 45 ans. Il expira le 9 juillet 1706, sur le vaisseau le Juste,

Léon Guérin dit de lui : " c'était un héros dans toute l'étendue de l'expression. Si ses campagnes prodigieuses par leurs résultats, obtenus avec les plus faibles moyens matériels, avaient eu l'Europe pour témoin et non les mers sans retentissement des voisinage du pôle, il eût eu de son vivant et après sa mort, un nom aussi célèbre que ceux des Jean Bart, des Duguay Trouin et des Tourville, et fiit sans aucun doute parvenu aux plus hauts grades et aux plus grands commandements dans la marine."

On a pu se convaincre par le récit de sa vie si bien remplie que, indépendamment des qualités intellectuelles et morales, il fallait aux chefs en Amérique une force de corps infatigable, pour résister aux marches prodigieuses dans un pays inculte et par toutes les saisons de l'année.

D'Iberville prenait toujours avant d'agir les mesures les plus justes, s'entourant de tous les renseignements possibles et, une fois une entreprise commencée, il se faisait un point d'honneur d'en venir à bout. Charlevoix dit qu'il avait toutes les qualités de sa nation sans en avoir les défauts et que les Canadiens-Français l'auraient suivi au bout du monde. Si le portrait de lui que j'ai vu est fidèle, il correspond bien au caractère de l'homme, à ce

que l'histoire nous apprend de lui. Sa physionomie noble et expressive, rendue plus imposante encore par la perruque du grand siècle, marque bien l'intelligence, la volonté et la détermination qui distinguaient tout ce qu'il a entrepris. Quant à ses compagnons, ils étaient dignes de lui comme ils était digne d'eux. C'est ainsi qu'un certain Lagrange,* dressé à son école, partait en 1705 de Québec, à la tête de ico Canadiens, entrait dans le port de Bonavista à Terre-Neuve, y coulait une petite frégate, y brûlait deux flûtes, s'emparait d'une frégate de 24 pièces de canon et remettait à la voile, avant que la garnison du fort eut eu le temps de s'opposer à son dessein. Il reçut du roi une commission dans la marine et continua de se distinguer.

Il est de mode d'exalter l'énergie et l'esprit d'entreprise des Anglais et des Américains. Tout homme de bonne foi qui connaît l'histoire du Canada sous l'ancien régime, qui a suivi, dans leurs explorations audacieuses, cette pléïade de pionniers, dont le souvenir évoque immédiatement à l'esprit les noms impérissables de Jean Nicolet, de Louis Jolliet, de Nicolas Perrot, de Pierre de la Vérendrye et des intrépides missionnaires qui les accompagnaient ou les précédèrent, tout homme de bonne foi, dis-je, est obligé de souscrire sans réserve à ce jugement de M. Rameau - " L'histoire nous montre que les colons français étaient plus vigoureux de corps, plus énergiques d'esprit et plus ingénieux que leurs voisins ; ils étaient même, ce qui heurte bien plus encore l'opinion commune, plus entreprenants et plus intelligents, leur société était plus virile." Encore du temps de Charlevoix, c'est-à-dire vers 1720, les Canadiens, plus braves que riches, ne voulaient point faire la dépense d'environner Montréal de murailles, persuadés qu'ils étaient que leur valeur suffisait pour défendre leur ville contre quiconque oserait l'attaquer. Quand on a suivi jusqu'au bout cette lutte de 75 ans qui se termine en 1760, on dit également avec M. Benjamin Suite : " Le Canada a plus fait pour sa mère patrie que les 13 états américains n'ont fait pour acquérir leur propre indépendance."

* Il voulait venger l'injure faitQ au nom français par un forban anglais qui avait attaqué les navires pêcheurs à Percé et avait brûlé le village et l'église.

La veuve de d'Ibcrville, dame Thérèse Follet de Lacombe- Pocatière, épousa en secondes noces le comte de Béthune. lieutenant-général des armées du roi et qui appartenait à cette maison qui a donné à la France plusieurs maréchaux et un de ses plus illustres hommes d'état, le compagnon fidèle du Béarnais, Sully,

Canadiens-Français, vous avez élevé sur vos places publiques des statues à Champlain et à Maisonneuve et un monument à Jacques Cartier, sur les bords de la rivière où il hiverna. Vous avez honoré les fondateurs venus de la vieille patrie et vous avez bien fait. Frontenac, Montcalm et Wolfe, Lévis, Salaberry, Elgin» vainqueurs et vaincus amis et ennemis, se dressent fièrement au fronton du parlement de Québec. Dans un esprit de conciliation qui est en même temps de bonne politique, vous les faites figurer les uns à côté des autres, ces adversaires des anciens jours. Que ferez vous donc pour celui-ci qui avait la double gloire d'être français et canadien-français ? Vous avez donné son nom à un de vos comtés, ainsi a fait la Louisiane, mais cela ne suffit pas. J'attends avec impatience le moment où, dans l'une de vos cités, se dressera la statue du plus pur héros de votre race et quand vous la ferez, représentez le menant au combat ses Canadiens, et tenant à la main cette épée que jamais ennemi ne fit abaisser ni fléchir, et qu'elle devienne le symbole de votre nationalité. Les temps sont changés sans doute, le combat n'est pas de même nature, le bulletin de vote a remplacé le fusil. On vous a donné des droits. Par l'habitant vous tenez la terre dans la province de Québec, la terre, cette assise indestructible d'une nationalité et l'on commenee à vous respecter, parceque vous êtes nombreux. Quelques Anglais intelligents reconnaissent même que vous ne déparez pas trop le Canada, que vous constituez une variété agréable au milieu de l'uniformité de l'Amérique du Nord. Tout le monde toutefois n'est pas de leur avis. Les esprits étroits s'appellent légion et ne comprennent pas qu'on se permette de penser et de parler autrement qu'eux.

Plusieurs incidents arrivés naguère le prouvent surabondamment. Qui ne se rappelle ce monsieur qui voudrait enlever aux

Canadiens-Français jusqu'à leur nom, et l'indignation comique des journaux anglais de Québec, lorsque fut fondée la société qui a pour but d'empêcher, dans ce pays-ci, l'invasion graduelle du Français par des mots saxons. Et puis, vous n'êtes, après tout, qu'un îlot, resserré entre les flots tumultueux de l'Atlantique ou les solitudes glacées de votre Septentrion, et les masses formidables de langue anglaise qui vous enserrent de toutes parts et cherchent à vous pénétrer. Que votre patriotisme, toujours en éveil, soit comme l'épée de d'Iberville, toujours à la parade. Ce sont les Anglais qu'elle combattait et vous, c'est l'absorption anglo-saxonne.

Canadiens-Français, à quand la statue de Pierre Lemoyne d'Iberville, chevalier de Saint-Louis, capitaine de vaisseau et chef d'escadre de Sa Majesté très chrétienne, conquérant de Terre- Neuve et de la baie d'Hudson, fondateur de la Louisiane " le plus vaillant des Canadiens-Français," le plus grand marin et le plus grand soldat qu'ait produit la Nouvelle-France, un des serviteurs les plus fidèles, les plus intrépides, les plus dévoués que la France elle-même ait comptés dans sa longue et glorieuse histoire ? *

* On a vu à la note de la page 17 l'origine que M. Benjamim Suite attribue à ce nom d'Iberville, Quand je l'ai fait imprimer, je n'avait pas encore lu M. Eugène Guénin qui nous apprend, dans son ouvrage " la Nouvelle-France," que ce nom, donné à l'un de ses enfants par Charles Lemoyne, était celui d'un fief de la chatellenie d'Hotot sur Dieppe.

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