D. MORGAN
Coin des ruts Ste-Anne et du Fort
CHAPITEE I
De la Fondation à FAdministration de Crozat
Intérêt qu'offre l'histoire de la Louisiane aux Canadiens. — Lemoyne de Bienville — Fondation de la Mobile. — Bienville devient le chef réel de la colonie. — Etablissements qui la composaient à ce moment. —Différence de milieu pour des Canadiens. — Rapports avec les Espag-nols. — Guerre contre les Alibamons et les Chétimachas. — Soeurs hospitalières, fièvre jaune. — Guerre des Chactas et des Chickassas. — Mort de d'Iberville, faiblesse de la colonie. — Dissentions entre Bienville et La Salle. — Muys nommé g-ouverneur. — Recensement de
1708, les coureurs de bois. Diron d'Artagfuette commissaire-ordonnateur.
— Lamothe-Cadillac nommé gouverneur. — Etat de la colonie au moment où Crozat en prenait l'administration en mains.
^ 'ETUDE de la fondation et de l'établissement de la colonie française de la Louisiane est presque aussi intéressante
pour les Canadiens Français que celle du Canada luimême, et la raison en est bien simple, c'est que les Canadiens ont été les principaux ouvriers de la colonisation de cette vaste légion de l'Amérique du Nord. En lisant ce travail, ils retrouveront à chaque pas les traces de leurs pères, et verront briller sur les rives du Mississipi quelques-uns des noms qui se sont illustrés sur les bords du Saint-Laurent. Les historiens canadiensfrançais ont fait ressortir, avec une légitime fierté, la part considérable prise par leurs compatriotes à cette entreprise coloniale qui, si elle eût été poussée comme elle aurait dû l'être, nous eût
assuré l'empire (ruii demi continent. Ecoutons d'abord Garneau : " C'est aux Canadiens que la France doit la conservation de la Louisiane comme elle leur devait celle du Canada depuis 25 ans", et M. Benjamin Suite nous eu explique la raison. C'était à l'organisation des coureurs de bois (tous Canadiens) que les compagnies devaient le peu de prospérité dont elles jouissaient. Les cultivateurs les plus sérieux se recrutaient aussi principalement parmi les Canadiens. Les colons amenés d'Europe se trouvaient pour la plupart incapables d'adopter la nouvelle existence qui leur était faite. Un bon nombre d'entre eux n'é.taient ni des gens de métier ni des cultivateurs. La moindre tâche les effrayait. Lorsque les magasins de la compagnie manquaient de provisions, ce qui arrivait souvent, les pauvres exilés ne savaient ni recourir îl la chasse ni tirer parti dos autres ressources de la contrée. En un mot, ils n'étaient pas débrouillards et périssaient oû les Canadiens éprouvaient simplement un peu de gêne ". Enfin l'éminent historien américain Bancroft qui ne saurait être accusé de partialité pour les Français du Saint Laurent, dit à son tour: 'Mes colons les plus prospères étaient de vigoureux émigrants du Canada qui n'avaient guère apporté avec eux qu'un bâton et les vêtements grossiers dont ils se couvraient habituellement ".
Né à Montréal en février 1680, Jean-Baptiste Lemoyne, deuxième sieur de Bienville, était le huitième fils de Charles Lemoyne. Que dire de son enfance, une enfance comme il n'y en a plus, trempée dans l'héroïsme pur, ayant pour jeux les combats •? A l'âge où, de nos jours, on étudie l'histoire dans Cornélius Nepos, il contribuait à la faire en prenant part à plusieurs eam pagnes pénibles et périlleuses. Encore jeune adolescent, il avait bravé la mer mauvaise, les brouillards, les icebergs et vu plus d'une fois la mort en face. Garde marine à 12 ans, il avait, de 1692 à 1609, constamment servi sous son glorieux frère d'Iberville, sur les côtes de la Nouvelle-Ecosse, à Terre-Neuve, à la baie d'Hudson où il se signala notamment dans la fameuse campagne de 1697, au cours de laquelle il fut gravement blessé le 5 septembre, à bord du Pélican, dont il commandait une des batteries.
1699. — Dans ma première série des « Héros de la Nouvelle France» (pages 43-53), j'ai raconté la part prise par lui à la découverte par mer de Pembouchure du Mississipi et au voyage que cette découverte nécessita. (Octobre 1698 à avril 1699). Je n'y reviendrai donc plus. D'Iber ville, après avoir établi un fort à la baie de Biloxi sur terre ferme, à quatre lieues au î^ord de l'île aux Vaisseaux, entre la baie de la Mobile et la passe orientale d^ Mississipi, était parti le 4 mai pour la France, laissant dans le nouvel établissement une garnison de soldats, de marins, de flibustiers et de Canadiens, avec Sauvolle pour commandant et Bienville pour second.
Mais le jeune explorateur n'était pas venu là pour se consumer sur les sables de Biloxi. A peine son frère parti, il commençait cette série de voyages et d'excursions qui, au bout de quelques années, devait faire de lui l'homme le mieux renseigné sur les besoins et les ressources de la nouvelle colonie. C'est au cours d'une de ces expéditions, le 16 septembre, que Bienville rencontra à un coude du fleuve, (nommé depuis détour aux Anglais), une frégate anglaise, au capitaine de laquelle il fit croire qu'il n'était pas dans le Mississipi, que ce fleuve était bien plus à l'ouest et que le cours d'eau où il se trouvait appartenait à la France. Il le sommait en même temps d'en sortir, ce que l'Anglais fit. c En octobre il était de retour à Biloxi.
1700. — D'Iberville et Surgères y arrivèrent à leur tour, le 6 janvier, sur la Renommée et la Gironde, avec Juchereau de Saint-Denis, oncle de la femme de d'Iberville et Dugué de Boisbriant, nommé major à Biloxi, deux autres Canadiens dont l'histoire est liée à celle des premiers temps de la colonie. Soixante immigrants, coureurs de bois et découvreurs, nés également aux bords du Saint-Laurent, les accompagnaient, ainsi que Lesueur qui se proposait d'explorer le haut Missouri et que suivaient 30 ouvriers. Une commission du roi nommait Bienville commandant en second de la Louisiane. Le 10 janvier, d'Ibervillle ayant résolu de former un établissement sur le Mississipi, charge son jeune frère d'en chercher le site. Je renvoie le lecteur à ma première série (pages 60 à 62) pour le récit du voyage accompli
par les deux frères chez les Natchez et l'établissement du fort Maurepas. Bienville, au lieu de redescendre à Biloxi avec d'Iberville, partait le 22 mars de chez les Taensas, avec Saint- Denis, 22 aulres Canadiens et un sauvage, pour son exploration de la rivière Kouge d'où il revint en mai, sans avoir pu tirer des Indiens aucua renseignement sur les Espagnols qu'on supposait avoir des établissements dans ces parages. Le 28 mai, d'Iberville repartait pour la France et Bienville allait prendre le commandement du fort Maurepas. Pendant qu'il s'y trouvait, il eut occasion d'envoyer des secours à son parent, Lesueur, qui était monté avec ses ouvriers dans le Missouri et y avait ouvert une mine,
1701.— Le 22 juillet, Sauvolle mourut et Bienville redescendit à Biloxi pour prendre le commandement, laissant celui du fort Maurepas à Saint Denis. En septembre, des Chactas arrivèrent au fort avec des Mobiliens, pour demander aux Français d'aller en guerre avec eux contre les Cliickassas. Ce n'était pas chose facile que de se concilier les Indiens, tout en refusant ce qu'ils demandaient, mais le jeune chef commençait dès lors à déployer cette connaissance approfondie du caractère des sauvages qui lui permit de rendre tant de services à la colonie et de la sauver de la ruine. Rien d'aussi retors que les soi-disant enfants de la nature. Pour ne pas devenir leur dupe et leur victime, il fallait un mélange de pénétration et de fermeté n'excluant pas la bonté, quand elle était opportune, qui constitue, avec la fondation de la Nouvelle-Orléans, le meilleur titre de gloire de Bienville aux yeux de la postérité. Nul ne l'a surpassé dans le maniement des indigènes, maniement que rendaient si difficile l'inconstance de leur caractère et le manque, chez eux, d'une autorité universellement reconnue et respectée. C'est ainsi que, parfois, l'on se trouvait en guerre avec une partie seulement d'une nation et qu'il fallait châtier ceux qui nous avaient offensés ou attaqués, sans nous mettre les autres à dos. D'ailleurs, ce n'est pas seulement à sa pénétration et à sa fermeté que Bienville dut l'ascendant extraordinaire qu'il sut prendre sur les tribus les plus rapprochées de nous, mais à son esprit de justice.
Le 18 décembre, une chaloupe apporta la nouvelle de l'arrivée
à Pensacola de trois navires de France qui amenaient d'Iberville, ses deux frères Sérigny et Chateauguay (âgé de 20 ans), et Nicolas de la Salle, frère du célèbre explorateur et qui avait été nommé commissaire-ordonnateur de la colonie. Cette nouvelle fit d'autant plus de plaisir que la garnison était réduite depuis trois mois à un peu de maïs, et qu'elle avait perdu 60 hommes par les maladies. L'officier qui arriva dans la chaloupe apporta à Bienville l'ordre d'évacuer Biloxi qu'il quitta, en conséquence, le 6 janvier 1702, n'y laissant que 20 hommes sous Boishriant. A l'île Massacre, il rencontra ses deux frères, Sérigny et Chateauguay, et La Salle qui faisaient construire un magasin pour les effets et les vivres arrivés de France.
1*702. — La baie de la Mobile a cinq lieues de large et neuf du sud au Nord, jusqu'à l'embouchure de la rivière du même nom qui se compose de deux branches dont l'orientale s'appelait la branche espagnole, parceque les Espagnols prétendaient que le pays leur appartenait jusque-là, tandis que nous le réclamions jusqu'à la rivière Perdido ou de los perdidos, (ainsi nommée, d'après Charlevoix, à cause d'un terrible naufrage qui avait eu lieu à son embouchure), qui se trouvait à peu près à moitié chemin entre la baie de la Mobile et Pensacola. D'autre part, la rivière de la Mobile est formée par la réunion de l'Alabama (notre rivière des Alibamons) et du Tombigbee (notre Tombecbé), lequel prend sa source chez les Chickassas, et dont un des affluents, la rivière de l'Ecor noir prend la sienne dans le territoire des Chactas. Or, ces derniers et les Chickassas étaient les deux nations indiennes les plus puissantes et les plus guerrières de toute cette région. Cela donnait une importance considérable au nouvel établissement dont Bienville fixa le site, le 16 janvier, à 18 lieues de la mer, sur la rive droite de la branche occidentale de la Mobile. On le nomma fort Louis en l'honneur du grand Eoi dont
(1) La fonction de commissaire-ordonnateur correspondait à celle d'intendant dans les établissements plus considérables. (Garneau.)
(2) Un morne ou écor est une montagne très rapide et quelquefois à pic du côté de la mer ou d'un fleuve et dont la pente est plus douce du côté des terres, ce qui la fait ressembler à une montagne coupée. (Le Page du Pratz).
l'astre à son déclin brillait encore sur la France. ^ Lorsque d'Iber» ville eut quitté la petite colonie en raars, après avoir engagé par ses présents et ses conseils les chefs Cliactas et Chickassas que Touti lui avait amenés, à vivre en paix, Bienville devint réellement le chef de la colonie, en sa qualité de lieutenant du roi. Son frère, en s'en retournant en France, emmena avec lui Le Sueur dont l'expédition avait été infructueuse et qui ne reparut plus dans le pays.
Au moment où Bienville prenait en mains les rênes de l'administration, nous avions donc en Louisiane les quatre établissements dont le nom suit : l'île Dauphine (île Massacre), les forts Louis de la Mobile, Biloxi et Maurepas. L'île Dauphine, située à deux lieues de la terre ferme et à une quinzaine de lieues à l'ouest de Pensacola, se trouvait au sud-ouest de l'entrée de la baie de la Mobile. Ce n'était pour ainsi dire que du sable, mais elle ofifrait ce précieux avantage qu'il suffisait d'y creuser à 6 pieds du rivage, pour y trouver de l'eau douce. Il n'y poussait guère que des pins et une espèce de poirier sauvage épineux, dont le fruit était un excellent remède contre la diarrhée et la dyssenterie. Elle était longue de 7 lieues et large d'une petite lieue du Nord au Sud, surtout à l'Est où s'était formé l'établissement, à cause delà proximité du port qui se trouvait au midi, à ce bout de l'île. L'établissement de la Mobile était le plus important. Il consistait en un fort de GO toises en carré avec une batterie de G pièces de canon à chaque coin, des logements pour le gouverneur et les ofûciers, des magasins et des corps de garde, une chapelle et une place d'armes au milieu pour la parade et les exercices. Les casernes des Canadiens et des soldats étaient hors du fort. Il y avait 25 lieues de la Mobile au Mississipi, sur l'embouchure orientale duquel se trouvait le petit fort Maurepas. Quant à Biloxi, j'en ai déjà indiqué la position au Nord de l'île aux Vaisseaux qui, elle-même, se trouvait à l'ouest de l'île Dauphine.
(i) Le Page du Pratz, à qui nous devons ce détail, habita la Louisiane i6 ans, de 1718 à 1734, et nous a laissé une histoire des premiers temps de la colonie et une description des produits des trois rèjjnes. Il parlait les langues sauvages et apprit à bien connaître les plantes de la région. Il envoya à la Compagnie d'Occident une collection de plus de 300 simples.
La tâche imposée à Bienvilie était ardue. Il ne s'agissait pas seulement de se concilier les Indiens tributaires des eaux de la Mobile et du Mississipi ; il fallait aussi les détacher des intérêts anglais ou espagnols, pais explorer et coloniser graduellement toute cette vaste région.
Les tribus qui habitaient le pays aux premiers temps de la colonie étaient au nombre de 18, presque toutes apparentées aux Katchez. Elles se soutenaient mutuellement contre les étrangers, mais une fois le danger disparu, elles se battaient entre elles. Elles périrent les unes par les autres. C'est ainsi que les Bayogoulas qui avaient exterminé les Mongoulachas avec lesquels ils cohabitaient, furent massacrés à leur tour par les Taensas fugitifs, expulsés de leur terre par les Yasous et qu'ils avaient accueillis comme des frères. Les Tonicas chassés de leurs foyers par les Alibamons et les Chickassas, en firent autant aux Oumas.
Le 24 juin, un navire espagnol vint demander des secours de vivres de la part de don Francisco Martinez, gouverneur de Pensacola. D'après Shea (Catholic Church in the colonies), le père Davion et le père Limoges, missionnaires, seraient arrivés le premier octobre à la Mobile, et auraient informé Bienvilie que les guides Coroas qui accompagnaient le père Foucault et trois autres Français les avaient tués dans leur sommeil, pour leur vo. 1er les marchandises qu'ils transportaient avec eux. (2) Bienvilie ne put, vu la distance et le manque d'hommes, tirer vengeance de ces assassinats que Pannée suivante, oii il obtint des chefs Coroas qu'ils fissent mourir les quatre assassins. D'autre part, donnant par avance aux Indiens l'exemple d'une justice sévère et impartiale, il fit condamner à mort deux Français qui avaient assassiné deux Pascagoulas. Le père Foucault tué par les Coroas était un prêtre du Séminaire de Québec et descendait du Canada pour visiter le père Davion aux Yasous.
Par cet épisode tragique, on voit les dangers auxquels s'exposaient ces hardis pionniers de la France, missionnaires, explorateurs, coureurs de bois, dans la descente ou la remontée du
(1) Victor Debouchel, Histoire de la Louisiane»
(2) Wallace, Illinois and Louisiana under French rule^
grand lleuve Saint- Louis (c'est ainsi qu'on appelait alors le Mississipi). Et quelle différence de milieu et d'aspect pour les Canadiens qui sillonnaient la Basse- Louisiane dans toutes les directions !
Ce n'étaient plus les paysages austères et grandioses du Canada, ses bois d'érables, de merisiers et de résineux s'étendant à perte de vue, mais déjà coupés ça ^et là de clairières et de défrichements, indices d'une société commençante. Ce n'étaient plus les flots bleus du Saint-Laurent, celui de tous les fleuves qui, par les merveilles de son cours, par la série des grands lacs dont il est la quintessence, la chute unique du Niagara, les paysages ravissants des Mille Iles, nous révèle mieux que tout autre la puissance du Créateur et la grâce de son sourire ; ce n'étaient plus ces flots chastes que pénètre la lumière, et dans lesquels se mirent les Laurentides, premières nées des entrailles du globe qui, longtemps avant les Alpes et les Pyrénées, attendaient dans une majestueuse solitude les peuples de l'avenir. Point de glorieux promontoires sur lesquels villes et villages s'étageaient en lançant vers le firmament leurs brillants clochers, s^'Uiboies éloquents du cri de l'âme vers Dieu et de» espérances qui la soutiennent ici-bas, point de traits d'union entre la terre et le ciel ! Sous un soleil aussi chaud que celui de l'Espagne, les eaux troubles et bouillonnantes du Mississipi descendaient vers le golfe du Mexique, entraînant avec elles les dépouilles des forêts septentrionales. Sur ses rives basses et noyées, des roseaux et encore des roseaux, rideau monotone, bornant la vue de toutes parts, et qui enfermait les yeux et l'âme dans un horizon sans perspective. La faune elle-même se ressentait de la différence du climat. Sans doute, on y trouvait comme au Canada l'ours dodelinant et paterne, partout plus avide de végétaux et de fruits que de chair, qui ne devient agressif que pour se défendre et qui, d'après Le Page du Pratz, n'était pas carnassier dans cette région. Dans les terres éloignées des
(i) Toutefois, le colon naturaliste nous apprend que maître Martin était sans politesse et prétenaait avoir le pas dans les sentiers qu'il s'était tracés pour aller au fleuve, de sorte qu'à moins d'être bien armé, il valait mieux s'ôter de son chemin quand on le voyait venir.
bords du fleuve, comme au Canada, l'on rencontrait le cerf et le chevreuil, celui-ci par troupeaux, mais à la place de l'orignal, le noble fauve du Nord qui semble avoir emprunté ses ramures aux formes arborescentes les plus prestigieuses de la forêt natale, on ne voyait de temps en temps qu'un bœuf sauvage, enfant perdu des prairies immenses où broutaient des milliers de ses frères, un bison, ressource précieuse pour l'alimentation, mais une des formes les plus frustes et les plus disgracieuses du règne animal. Au lieu des bêtes à fourrure, on voyait les monstres de la fange, crocodiles et serpents à sonnettes, créés sans doute par Dieu pour servir d'antithèse aux beautés suprêmes dont il a paré la création, et nous faire voir ce que peut contenir de terreurs sa droite souveraine, ou les félins obscènes et cruels, assez rares heureusement et beoucoup moins gros que leurs congénères d'Afrique et d'Asie, le tigre, le pichou ou chat pitois qui suçait le sang des volailles, mais dédaignait leur chair, tous deux rôdeurs nocturnes, guetteurs de proie, brigands ténébreux. Certes, dans ce milieu si différent de celui où s'était écoulée leur enfance, la pensée des Canadiens, tandis qu'ils fatiguaient leurs bras robustes à remonter le courant rapide du Père des eaux, dut se reporter plus d'une fois vers la patrie lointaine, ses montagnes avec leurs échappées qui donnent la sensation de l'audelà. ses frais ombrages et son atmosphère si pure, la pourpre magnifique de ses automnes, les étincelants cristaux de son hiver.
Le 11 novembre, don Francisco Martinez arriva de Peusacola pour annoncer que la France et l'Espagne étaient en guerre avec l'Angleterre. Il demanda à Bien ville un secours d'armes qui lui fut accordé. Le 28 du même mois, autre demande de la part du gouverneur espagnol de la ville de Saint- Augustin à la Floride, assiégée par 17 vaisseaux anglais et 2000 saunages. On lui envoya des fusils et des munitions ; 14 vaisseaux de la Havane firent lever le siège aux Anglais.
1703. — Deux Toiiachas ayant tué un Chickassas, Bienville obligea les chefs Toûachas à tuer les deux meurtriers.
Cette même année commença la guerre contre les Alibamons, nation sauvage placée sur le haut Alabama ©t qui était alors sous
l'influence des Anglais de la Caroline. Cinq de nos Français étant partis de la Mobile pour trafiquer, en compagnie de dix Alibanions, ceux ci les assassinèrent en chemin à l'exception du canadien Charles qui, bien que blessé dans sa fuite, parvint à s'échapper et arriva le 24 mai à la Mobile avec le bras cassé. Pour les punir, Bienville organisa une forte expédition en septembre. Avant le départ, il y eut de grandes fêtes. Les Indiens consacrèrent plusieurs jours à la médecine, c'est à dire à la consultation des augures et à boire la boisson noire faite avec les feuilles du Youpon.(i) La petite armée se composait de 1800 Mobiliens, Thomés, gens des fourches (là où le Mississipi commence à se bifurquer) et Chactas, et de 70 Français sous le commandement de Bienville avec Saint-Denis et Tonti pour seconds. Les Mobiliens, alliés et amis;^des Alibamons, désertèrent en chemin, ainsi que la plupart des autres sauvages. Au bout de 18 jours, il en restait très peu et l'on n'avait fait que 30 lieues, nos prétendus alliés nous faisant faire à dessein beaucoup de détours inutiles. Bienville revint au fort de la Mobile en quatre jours, mais il connaissait maintenant le chemin et, quelques jours après, il repartit secrètement avec 50 Français sur 10 canots. Au bout de quelques jours de marche, il arriva près de l'endroit où nos quatre compatriotes avaient été tués. On eut bientôt connaissance d'une bande d'Alibamons. Bienville voulait les attaquer de jour, mais Saint-Denis et Tonti s'y opposèrent et l'attaque eut lieu la nuit. Le bruit fait par nos gens mit les ennemis en éveil. Ils se sauvèrent, mais pas avant d'avoir tué un des nôtres, et il fallut se contenter de brûler leurs cabanes et de saisir leurs canots chargés de marchandises, qui furent amenés à la Mobile.
Les Chactas ayant demandé à Bienville un petit Français pour apprendre leur langue, on leur donna le petit Saint-Michel, âgé de 14 ans, qu'ils emmenèrent avec eux. En mai 1699 il avait été envoyé par Sauvolle aux Oumas et en 1702, il avait accompagné un chef Chickassas chargé d'une mission de paix pour les nations
(i) Hamilton, Colonial Mobile. D'après Le Pag-e du Fratz, la boisson de g^uerre bue au festin qui précédait les départs guerriers, était faite d'une quantité de feuilles d'une plante qu'il appelle apalachine, bouillies dans assez d'eau pour être cuites, malgré leur dureté. En pressant fortement ces feuilles, on en tirait uue boisson enivrante.
du Mississipi. de sorte qu'il apprenait petit à petit toutes les langues de la région et devint un interprète précieux. Sur ces entrefaites, les Taensas ayant brûlé le village des Bayogoulas et massacré une grande partie de cette tribu, ce qui en restait se réfugia sous les canons de Saint-Denis au fort Maurepas, où ils s'établirent avec sa permission.
Les coureurs de bois canadiens constituaient jusqu'alors le principal élément militaire de la colonie. Chateauguay et Volez passèrent en France pour recruter deux compagnies. Le premier revint en août sur la Loire avec 90 passagers dont 17 colons canadiens, 6000 livres de marchandises et des provisions. C'était le premier de ces envois de secours que l'influence de d'Iberville obtenait pour la colonie, et il fut le bienvenu.
Au commencement de décembre, Boisbriant demanda à Bienville l'autorisation de faire une expédition contre les Alibamons. Le 22, il partait avec 40 hommes dans 5 canots et remontait la rivière des Alibamons jusqu'à 70 lieues de son embouchure. Arrivé là, il rencontra et surprit un détachement ennemi, tua les hommes et emmena les femmes et les enfants à la Mobile avec leurs canots chargés de leur chasse. Les Mobiliens ayant vu passer nos gens avec les esclaves, vinrent supplier Bienville de les leur rendre, parcequ'ils étaient de leurs parents, ce à quoi le jeune chef consentit. Cette générosité judicieuse fut cause que les Mobiliens se joignirent à nous par la suite dans les guerres qu'on eut avec les Alibamons.
1704-. — Les Chétimachas , tribu qui habitait près du Mis-
(1) Hamilton.
(2) Pénicaut à qui j'emprunte ces détails met cette expédition en 1702, mais j'aj préféré suivre B. de la Harpe qui me paraît plus exact. La discordance des dates est une des grandes difficultés qu'on rencontre dans l'étude des premières années de l'établissement de la Louisiane. Pénicaut qui y résida de 1699 ^ 1721 et qui y était employé comme menuisier, nous a laissé une relation très intéressante sur ce qui s'y est passé de remarquable pendant ce laps de temps. Cette relation se trouve tout au long dans la belle collection de M. Margry : «' Etablissements des Français dans l'Amérique du Nord, " vol. V. Formation d'une chaîne de postes.
(3) Gayarré dans son Histoire de la Louisiane^ les appelle Tchioumachaqui. L^hislorien Gayarré (c'est un nom espagnol) descendait par sa mère d'une famille canadienne, établie à la Louisiane avec Bienville, les Boucher de Grand pré.
sissipi, un peu au-dossous des Natchez, ayant mavssacré le père Saint-Cosme missionnaire avec trois Français qui l'accompagnaient, Bienville vengea promptenient ces meurtres. Saint- Denis chargé de l'exécution, à la tête de 10 Français et de 200 sauvages amis, Oumas, Chaouchas et Bayogoulas, surprit un village des Chétimachas, en tua une quinzaine, en blessa une quarantaine et emmena le reste prisonniers. Bienville fit casser la tête à celui qui avait tué Saint-Cosme et demanda à toutes les nations indiennes alliées d'aller en guerre contre les Alibamons et les Chétimachas, en leur promettant 10 écus pour chaque chevelure d'homme qu'elles apporteraient ou chaque prisonnier qu'elles feraient.
Chateauguay, à la tête de quelques Français et de quelques Illinois qui étaient descendus à la Mobile avec des pelleteries, fit à son tour contre les Alibamons une expédition dans laquelle il en tua une quinzaine. Les autres étant allés donner l'alarme dans les villages de leur nation, il ne put les surprendre comme il en avait l'intention.
Entre temps, les Chickassas, terribles chasseurs d'hommes, apportaient des chevelures d'Alibamons, pour chacune desquelles on leur donnait un fusil, cinq livres de poudre et autant déballes, conformément au traité qu'on avait passé avec eux. La civilisation, à l'origine de presque toutes les colonies, a été obligée d'emprunter à la barbarie ses propres armes pour lutter contre elle.
Les vivres apportés par la Loire en 1703, avaient fini par s'épuiser. Bienville envoya un traversier à la Havane pour y acheter de la farine et dut permettre à 50 de ses hommes d'aller chasser chez les Indiens amis, nécessité déplorable à tous les points de vue, aussi bien pour notre prestige que pour la moralité des jeunes gens qu'on envoyait ainsi vivre, pendant des mois, au milieu de tribus dont les mœurs étaient plus que libres. Pendant de longues années, le gouverneur fut obligé de recourir à cet expédient. Il faisait revenir les hommes quand les bateaux de secours arrivaient de France.
(1) Pénicaut. Toujours la discordance des dates. Wallacc prétend qu'on n'apprit sa mort qu'en janvier 1707.
(2) Pénicaut.
Le Canadien Juchereau étant mort sur le Wabash (notre Ouabache), rivière que sépare les états de l'Illinois et de Plndiana, sur les bords de lequelle il avait établi un fort et une tannerie, Bienville envoya 6 ouvriers pour construire des canots et ramener les engagés au nombre de 35. Les envoyés de Bienville exécutèrent leur mission heureusement et arrivèrent au fort Maurepas, non seulement avec les engagés, mais avec 12000 peaux de bœuf qu'ils y laissèrent, tandis que Saint-Lambert qui avait pris le commandement après la mort de Juchereau, descendait à la Mobile avec 30 hommes. Le lecteur n'a qu'à jeter un coup d'œil sur la carte, pour se rendre compte de ce que signifiait une expédition de ce genre et du travail accompli par ces six braves ouvriers dans ce voyage.
Bienville, à la même époque, envoya trois Français par la rivière de la Madeleine pour découvrir les nations sauvages de ce côté-là. Il n'en revint que deux qui avaient poussé à plus de 100 lieues avant dans les terres. Là malheureusemeht, ils étaient tombés sur une nation cannibale, les Attakapas qui avaient mangé le compagnon manquant.^^^ Il se trouve encore quelques descendants de cette tribu près du village de Charenton fondé par les Acadieas établis en Louisiane, mais ils disparaissent rapidement ou se métissent avec les nègres. (2)
Le 1er mai, le Pélican arriva de France 5 d'Iber ville qui devait venir n'avait pu le prendre, empêché qu'il était par la maladie. Ce navire amenait 75 soldats et cinq prêtres dont un curé, M. de la Vente, premier titulaire de la paroisse du fort Louis de la Mobile. Mgr de Saint- Valier, évêque de Québec en avait fait, en 1703, une paroisse de son vaste diocèse. Il était aussi arrivé des artisans et 23 filles à marier, la plupart parisiennes, choisies par l 'évêque de Québec qui se trouvait alors en France et qui furent toutes mariées au bout d'un mois, à l'exception d'une seule timide et difficile " qui ne trouvait aucun homme à son goût dans la colonie. Le climat de la Louisiane, sans être malsain, occasionnait des fièvres fréquentes à ceux qui n'y étaient pas habitués, et
(1) Pénicaut.
(2) M. Alcée Fortier, professeur de langues à l'université Tulane à la Nouvelle- Orléans, Acadi&ns 9f Louisiana and their dialect.
jusqu'alors on n'avait eu personne'chargé spécialement de soigner les pauvres malades. D'ailleurs, le Pélican avait touché à Saint- Dominique et apportait la fièvre jaune. Une calamité terrible allait frapper cet embryon de colonie. Ileureusement, sur cette terre qui ne connaissait encore que le poteau de torture et le supplice du cadre/i^ sur ce sol vierge encore de la grande pitié qui, du Golgotlia, a coulé comme un baume sur le monde, arrivaient enfin deux sœurs grises, celles qui personnifient par excellence la charité à nos yeux, et bravent au cours de toute une vie les fatigues, les dégoûts, la sanie et l'infection des hôpitaux. Comme des soldats fidèles accourus au moment du danger, elles étaient venues, les compagnes de la souffrance, qui essuient les sueurs de la fièvre et consolent les agonies, qui veillent l'homme malade ou blessé et redevenu enfant. Ce n'est pas nous, jadis frappés sur les champs de bataille, soignés par elles, qui songerions jamais, sous prétexte de laïciser 1a société, à chasser des établissements hospitaliers qu'elles administrent si bien, les humbles sœurs de charité que la splendeur de leur dévouement met au dessus des couronnes des rois, des arguties dos philosophes et des politiques, dos lèves des sociologues et des humanitaires. Pour lutter contre les épidémies, pour seconder les médecins dans leur lutte héroïque, il faut de ces âmes lumineuses dans lesquelles les scories terrestres se sont fondues au feu de l'amour divin, diamants purs coulés au creuset de l'Infinie Mansuétude, qui resplendissent an front de l'Eglise et que le grand Lapidaire a s rtis dans des corps de femmes, pour leur donner plus de lustre encore et rendre le sacrifice plus éclatant.
La luttre contre le fléau fut âpre, La moitié de l'équipage du Pélican^ 30 soldats, le père Dongé missionnaire, [.eYasseur qui commandait les Canadiens et Henri de Tonti que sa fidélité au grand explorateur La Salle et ses propres voyages ont immorta-
(I) Ce supplice consistait, après avoir préalablement scalpé la victime, à l'atta clier par les mains et les pieds à un cadre de bois, de manière à ce que ses membres formassent une croix de Saint André, puis à la brûler à petit feu avec des éclisses de roseaux enflammées, des clous rougis au feu, etc. Quelquefois une Indienne compatissante, avec un flambeau de canne bien allumé, faisait piourir le malheureux en uu instant pour mettre fin à ses souffrances.
lise, furent emportés par la fièvre. A peu près à la même époque, c^est-à-dire en septembre, le curé, M. de la Vente, prit charge de son of&ce au milieu de cérémonies imposantes décrites dans le préambule de la première page des vénérables régistres baptismaux qui se trouvent encore entre les mains de Pévêque catholique de Mobile. On constate des naissances dans ces régistres, dès le mois d'octobre. L'humble commencement de la Louisiane y revit à nos yeux en évoquant le souvenir des vieilles figures historiques. Ils s'étendent de 1704 à 1778; à côté de la signature claire et nette de Bienville s'y étale la large et audacieuse paraphe de Chateauguay.^^^
Les établissements sur le Ouabache qui étaient considérés comme dépendant de la Louisiane furent détruits par les Indiens, alliés des Anglais. Chactas et Chickassas se faisaient une guerre terrible dont nous n'étions que simples spectateurs, mais on avait beau rester neutres, quelques-uns de nos gens qui se trouvaient avec les sauvages pour trafiquer ou pour tout autre motif, furent tués ou blessés dans les rencontres qui avaient lieu entre ces ennemis acharnés, et la colonie elle-même courait parfois le risque de se trouver impliquée malgré elle dans le conflit, comme la suite de ce récit va le faire voir. Vers la fin de l'année, un certain nombre de chefs Chickassas arrivèrent à la Mobile pour demander à Bienville de leur faire avoir la paix avec les Chactas. La guerre avait éclaté entre les deux nations, par suite de la mauvaise foi des premiers. Ils avaient vendu comme esclaves aux Anglais plusieurs familles de Chactas qui étaient allées les voir de bonne foi. En février, Bienville envoya aux Chactas, sous l'escorte de 25 soldats commandés par Boisbriant, 70 Chikassas, au nombre desquels se trouvaient les chefs qui étaient venus solliciter son intervention. Les Chactas qui ne voulaient point faire la paix, recoururent à un de ces subterfuges perfides dont les Indiens étaient coutumiers, quand leurs mauvaises passions étaienté veillées. Ils prétendirent que le petit Saint-Michel avait été brûlé par les Chickassas dont il était allé apprendre la langue. Ces derniers demandèrent et obtinrent qu'on envoyât deux des leurs pour chercher le petit Français et démontrer ainsi la fausseté de
(i) Hamilton,
l'accusation portée contre eux, mais ces deux hommes n'étant pas revenus au temps fixé, pour la bonne raivSon que les Chactas les avaient tués, ceux-ci en tirèrent prétexte pour faire mourir leurs ennemis. Que pouvait faire Boisbriant t Abandonner à la fureur des Chactas des gens qui s'étaient mis sous notre protection, c'était dur, mais on ne pouvait, avec 25 soldats, songer à les défendre par la force contre une tribu puissante qui comptait des milliers de guerriers et dont l'alliance, ou tout au moins la neutralité, était indispensable à l'existence de la colonie. En outre, Boisbriant qui ignorait le moyen perfide employé par les Chactas pour arriver à leur but, pouvait fort bien croire à la cruelle mort de notre compatriote. Il dut donc abandonner à leur malheureux sort ceux qu'il avait escortés, mais il ne le fit qu'à condition que les Chactas deviendraient les amis des Français, ce qu'ils devinrent en effet .et sont toujours restés, du moins la masse de la nation. Les chefs Chickassas furent massacrés et les femmes réduites en esclavage. Dans la bagarre qu'occasionna cette tuerie, Boisbriant fut blessé et les Chactas, pour en marquer leur regret, l'escortèrent en triomphe au nombre de 300 jusqu'à la Mobile. Sur la fin de l'année, les Chickassas ramenèrent Saint- Michel auquel ils n'avaient fait aucun mal.^^)
Au commencement de cette même année, les Toiiachas qui se trouvaient exposés aux incursions des Alibamons et que les Espagnols ne protégeaient pas, quittèrent le territoire de ces derniers et vinrent, avec le consentement de Bienville, s'établir près de la Mobile. C'étaient d'excellents chasseurs qui nous fournirent souvent du gibier, quand on n'avait pas autre chose à se mettre sous la dent. On fit une grande réception à don Guzman, gouverneur de Peusacola, qui vint voir Mobile, ce qui n'empêcha pas la disette de se faire sentir. Bienville se vit obligé derechef d'envoyer un certain nombre d'hommes à la chasse chez les sauv;iges.^*^
1706. — La nouvelle année ne commença x^as f^>ous de meilleurs auspices. Il fallut abandonner le fort Maurep ds à cause de son, insalubrité et parce qu'on n'avait pas de bonn chaloupes pour
(1) Pénicaut.
(2) Pénicaut.
le ravitailler. Toutefois, Saint- Denis, qui était revenu à Mobile, ne tarda pas à se fatiguer du fort Louis et alla s'établir avec ses gens à Biloxi.(i) En outre, Bienville eut à combattre une insurrection féminine qui exerya sa patience et sa sagacité. Les Parisiennes, toutes mariées qu'elles fussent, pestaient cordialement contre ceux qui les avaient envoyées dans le pays, sans en excepter Mgr de Saint- Valier, et se plaignaient qu'on les eut trompées sur le compte de leur nouvelle patrie. Elles en avaient assez du pain de maïs qu'on devait, cette année-là, à la générosité des Espagnols qui nous nourrissaient à leur tour. Enfin d'Iberville mourut, le plus grand malheur qui pût arriver à la colonie, car Bienville n'avait ni son influence ni son prestige. M. de ]a Salle qui détestait ce dernier profita de la mort du glorieux aîné pour attaquer le cadet sans mesure. J'ai rapporté à la page 71 de ma première série les accusations outrageantes qu'il lança contre les frères Lemoyne. Bienville qui ne paraissait avoir aucun soucide ces cabales, eut peut être tort de trop les dédaigner. Toute fois dans une dépêche au ministre en date du 20 février, il se plaint du commissaire qui avait refusé de donner à son frère Cliateauguay une compensation pour un voyage qu'il avait fait à la Havane (en vertu d'un ordre du ministre), afin de ravitailler la colonie. Bienville craignait avec raison que personne ne voulut, à l'avenir, entreprendre un voyage de ce genre. Dans cette même dépêche, il rend compte de l'état fâcheux de la colonie, de la disette et des assassinats de Français par les sauvages. Il expliquait ces derniers par le peu d'appréhension qu'ils avaient de nous. Ils voyaient l'établissement dans un état si misérable que les chefs des Chactas et des Chickassas lui avaient demandé s'il y avait bien autant de monde en France qu'en Louisiane, et ne voulurent point croire ce qu'eu disait Bienville. Ils représentaient que s'il y avait eu autant de monde en France qu'il le prétendait, il en viendrait pour venger la mort des Français ou alors que nous n'avions pas de naturel, et ils ajoutaient : il y a six
ans que vous êtes ici au lieu d'augmenter, vous diminuez, ies
bons hommes meurent et il ne vient que des enfants à la place
(1) Harailton.
(2) Gayarré,
ce qui le trouvait malheureusement vrai. Bieuville demandait au ministre des hommes plus forts et moins enfants, capables de soutenir les guerres qu'il fallait faire en Louisiane. Quand on les envoyait à la mer, ils se hâtaient de déserter à la première terre espagnole. Mais quoi d'étonnant à cela ! La plupart du temps, les troupes étaient composées en grande partie des plus détestables éléments, faux sauniers et déserteurs, voyous chétifs et vicieux sortis de toutes les prisons du royaume et embarqués de force pour la Louisiane. Voilà ce que le gouvernement d'alors envoyait à nos gouverneurs pour faire respecter le drapeau de la France. Leurs doléances à cet égard sont perpétuelles et se ressemblent, qu'il s'agisse de Bien ville, de Périer ou de Yaudreuil. Dans sa dépêche de cette année, Bienville ajoutait : ''Je vous avoue, Monseigneur, que je ne sais ce que serait devenue cette colonie si j'eusse congédié les Canadiens, comme M. Bégon, intendant de Kochefort, me le mandait. Les Canadiens sont des hommes propres à tout, sur lesquels on peut compter. " Il demandait aussi qu'on établit un fort aux Chickassas pour s'attacher cette nation, la plus aguerrie de toutes, excellent conseil que l'on eut tort de ne pas suivre, comme il arrivait d'ordinaire sous ce gouvernement à la fois despotique et incapable qui prétendait mieux connaître les choses que ceux qui se trouvaient sur place et savaient ce qu'on aurait dû faire. L'habileté avec laquelle Bienville opposait les Indiens les uns aux autres remédiait en partie au défaut de ressources en hommes dont il se plaignait. C'est ainsi que les Chétimachas qui, en 1704, comptaient 400 familles, étaient réduits à 80 en 170G.
La discorde entre les chefs ne fit que s'accroître dans le courant de l'année. Le nouveau curé, M. de la Vente, se déclara à son tour contre Bienville. Les habitants auraient voulu qu'on le rappelât et regrettèrent amèrement qu'on ne leur eût pas donné, comme ils l'avaient demandé, le père Gravier, jésuite qui avait été blessé aux Illinois et que Bienville aimait.^^)
Je ne voudrais pas fatiguer le lecteur par des redites continuelles. L'histoire des premiers temps de la Louisiane depuis sa
(I) Ilamilton.
fondation jusqu'à sa prise de possession par la Compagnie d'Occident et même parfois au delà, se ressemble d'une année à l'autre. Elle peut se résumer en quelques lignes. Les colons tour à tour en proie à une disette à laquelle on remédiait en envoyant les célibataires au milieu des sauvages, ou jouissant d'une abondance relative lorsque les secours arrivaient de France, n'étaient point venus la plupart avec l'idée de cultiver, mais de se faire nourrir par le gouvernement, en attendant que ia découverte de quelque miraculeux Eldorado leur permît de s'enrichir subitement. Des négociations avec les Indiens, de temps en temps quelques assassinats de coureurs de bois ou de traitants par les tribus oii ils trafiquaient ou qu'ils avaient à traverser, des politesses échangées avec les Espagnols, des désertions de soldats et de matelots, l'arrivée et le départ des navires constituaient les événement^ les plus saillants de cette existence monotone. Ajoutez-y les dissentions des chefs de la colonie et les divisions qui en résultaient entre les colons partagés en deux camps, et vous aurez un tableau assez complet de la vie de la Louisiane dans la période que j'ai indiquée.
1707.— En dépit d'une lettre du 27 février dans laquelle le père Gravier défendait Bienville, les ennemis de celui-ci finirent par prévenii' le ministre contre lui. Le 23 juillet, Pontchartrain lançait une ordonnance où il enjoignait au sieur de Muys, capitaine des troupes de la marine et nommé gouverneur du pays, de vérifier les faits avancés contre Bienville et, s'ils étaient véritables, de le faire arrêter et envoyer en France. M. de la Salle accusait Bienville d'être sans-dignité, de retenir les salaires, de spéculer sur les effets du roi et généralement d'être un grand coquin. Tl s'élevait contre ce qu'il appelait une clique de Canadiens. M. de la Vente, de son côté, désapprouvait avec raison la vente de l'eau de vie aux sauvages, honteux moyen de corruption que Français et Anglais pratiquaient à l'envi et qui produisait parmi les pauvres indigènes, dont il faisait de vraies bêtes sauvages, les effets les plus funestes. Il se plaignait aussi de la débauche des hommes.^i)
(i) Hamilton, Journal.
La nouvelle de sa disgi Ace lui étant parvenue secrètement d'avance, Bienville feignit de l'ignorer et écrivit au gouvernement pour demander son congé et la permission de retourner en France. Les habitants de la Mobile qui lui étaient extrêmement attachés, ayant été informés de cette demande, adressèrent une requête au ministre pour le supplier de renvoyer leur ancien gouverneur aussitôt qu'on le pourrait, parcequ'ils en étaient très contents et qu'il leur procurait tout ce dont ils avaient besoin. Pendant qu'on se disposait à le remplacer, Bienville marchait, le 24 novembre, au secours de Peiisacola assiégée par les sauvages, sous la conduite de 18 Anglais. Les ennemis se retirèrent à l'approche de ce secours. Les Mobiliens ayant tué un Toiiacha, il les obligea à envoyer la tête du meurtrier à la tribu offensée.
1708. — M. de Muys mourut à la Havane en venant i)rendre son poste. Diron d'Artaguette qui l'accompagnait et qui avait été nommé commissaire ordonnateur à la place de La Salle qu'on avait destitué, adressa aux ministre, le 26 février, un rapport où il traitait de misérables calomnies les accusations portées contre Bienville. La Salle, malgré sa démission, resta dans la colonie, mais sa haine ne désarma pas ; il continua d'écrire au ministre en accusant tout le monde et prétendit que Bienville et d'Artaguette s'entendaient ensemble et ne valaient pas mieux l'un que l'autre.w
En dépit de toutes ces misères, la colonie avait un peu augmenté. En voici l'état, envoyé en août par La Salle :
Garnison : 14 of&ciers majors ; 76 soldats, 13 matelots ; 2 Canadiens commis de magasin, 1 maître valet aux magasins, 3 prêtres, 6 ouvriers, 1 interprète (Canadien) et 6 mousses ; total 122. Habitants : 24 qui n'ont aucunes concessions de terre assurées, ce qui les empêche d'ouvrir des habitations; 28 femmes, 25 enfants, 80 esclaves sauvages et sauvagesses ; 157. Total général : 279 plus '(60 Canadiens errants dans les villages sauvages situés le long du Mississipi^ sans permission d'iuicun gouverneur,
(1) 13. de la Harpe ! Dcboucliel met celte expédition en 170S.
(2) Gayarré.
et qui détruisent par leur mauvaise vie libertine tout ce que messieurs des Missions étrangères et autres leur enseignent sur les mystères de la religion. »
On remarquera la sévérité de ce jugement qui n'admet aucune circonstance atténuante, et ne pouvait sortir que de la cervelle étroite d'un fonctionnaire européen, inapte à se rendre compte de la nature des choses et du milieu. Dieu me garde de chercher à excuser les excès des coureurs de bois et, cependant, la question est de savoir si la faute en était entièrement à eux, et si elle ne remontait pas un peu à ce gouvernement qui prétendait fonder des colonies et ne savait y retenir les colons. Remarquez dans ce rapport ces habitants à qui l'on ne donne aucune concession de terre dans une région qui nourrit aujourd'hui quinze millions d'hommes. Si l'on avait encouragé l'agriculture (comme le demandait Bien ville), si l'on avait aidé les colons à s'établir, si on leur avait amené de France des compagnes vertueuses, agréables et laborieuses, ce qui eût coûté moins cher que d'envahir périodiquement la Flandre et l'Allemagne, combien en serait-il resté dans la colonie, de ces jeunes gens, pleins de courage et de force qui, une fois qu'ils avaient pris le goût de la vie sauvage, de la libre vie sans règle et sans frein des bois, étaient presque perdus pour la civilisation î En s'enfonçant dans les solitudes immenses qui s'étendaient devant eux et dont l'amplitude devait d'autant plus frapper leur imagination qu'on en ignorait les limites, les coureurs de bois, il est vrai, disaient adieu à tout ce qui donne son prix à la civilisation. Adieu la famille, les êtres qu'on avait aimés, la vue sahitaire du clocher natal, les influences consolantes et secourables qui peuvent servir de règle de conduite et de frein à la fougue du jeune âge, adieu les conforts et les satisfactions de toute espèce que donne la vie civilisée ! mais l'existence de ces hommes de fer avait bien aussi ses plaisirs et ses compensations. Elle était, comme l'œuvre de La Fontaine, un drâme à cent actes divers. Les péripéties de leur destinée se déroulaient sur une des plus grandes scènes qu'il soit donné à l'esprit de concevoir. La brise qui susurrait mystérieusement les secrets gracieux ou terribles des forêts vierges cent fois séculaires, l'harmonie des flots des plus beaux cours d'eau du monde, le trémolo
formidable de la tempête et de l'ouragan valaient bien la musique , de nos orchestres et sur la cime des hautes futaies, comme sur les Ilots de l'Océan, courait un souffle d'infini. Les parfums de nos fleurs cultivées paraissaient fades, comparés aux âpres senteurs de cette terre jusqu'alors inviolée, quintessence d'innombrables vies végétales et animales à jamais disparues. Et quelle variété de dangers à surmonter, d'ennemis à combattre pour empêcher la vie de devenir monotone ! Forces élémentaires de la nature, lourds plantigrades, ours noirs et grizzli, reptiles et sauriens, crotales et crocodiles, fils de l'épouvante, et le plus redoutable de tous, l'homme sauvage, l'Indien, se dérobant dans l'ombre de ses I forêts, prêt à vous surprendre dans votre sommeil et maître passé ' en fait de tortures. S'il y avait de durs moments à passer, des fatigues inouïes à supporter, des privations à endurer, il y avait aussi, sous forme de distractions plus douces, quoique viriles encore, des revanches exquises et généreuses : la chasse au gibier de toute plume et de tout poil, palmipèdes et gallinacés, canards, oies, outardes, perdrix, coq d'Inde ; ruminants, le chevreuil, le cerf, l'orignal, le bison et la pêche foisonnante dans les lacs et les rivières que bordaient les plus vieilles forêts du monde. Et après le massacre de toutes ces créatures, les agapes plantureuses, les festins homériques qui dégénéraient trop souvent en orgie et en débauche, quand on avait avec soi de l'eau de feu, à côté de soi des tribus amies.
Quoi qu'on pût dire d'ailleurs contre les Canadiens coureurs de bois, il était moins facile de se passer d'eux que de signaler leurs vices, comme nous l'avons déjà vu et le verrons encore. Il ne nous convient point de jeter la pierre à ces vieux fils de notre race. Leur esprit d'aventure, leur vaillance, les dangers qui les menaçaient continuellement, l'endurance et la force physique qui leur étaient indispensables dans leur dure existence, entourent leur front d'une auréole de légende qui touche de bien près à la gloire. Ils étaient à la peine et au péril ; ceux qui les emploj^aient à leur dangereux traiic de pelleteries et d'esclaves n'étaient, eux, qu'au profit, et sans avoir toujours l'excuse de la pauvreté. S'ils ont bien des fois prévariqué, ils ont plus d'une fois exposé leur vie et versé leur sang pour l'honneur de la patrie lointaine, à laquelle
ils ne demandaient qne des armes, de la poudre et du plomb, et dont ils étendaient le commerce dans des régions jusqu'alors inaccessibles. S'ils ont souvent donné de mauvais exemples qui désolaient le cœur des missionnaires, parfois aussi, leurs bras robustes qui maniaient si bien l'aviron, faisaient parvenir jusqu'à^ centre du continent les héros de l'Evangile. L'Amérique du Nord, d'un océan à l'autre, porte la trace de leurs pas hardis. Plus d'une ville, aujourd'ui florissante, doit son nom à l'un d'eux et se dresse là où, sans peur, sinon sans reproche, il avait élevé sa cabane d'écorces et de feuillage, au milieu de la forêt primitive où sa voix audacieuse faisait sonner aux oreilles iniiennes et repéter par les échos le glorieux verbe de la Fiance. Enfants perdus de la civilisation, soit ! mais ils lui ont servi d'éclaireurs. A la rame, à la raquette, la hache au poing, le fusil à l'épaule, dans toutes les directions, ils lui ont tracé des chemins.
On ne pouvait guère compter sur les sauvages pour la culture des terres et, quant à les y forcer, il n'y fallait pas songer. A la moindre coercion ils se sauvaient dans les bois, leur vraie patrie. Aussi Bienville et La Salle, d'accord pour une fois, demandaientils tous deux des nègres au gouvernement. Le premier proposait, le 12 octobre, au ministre d'échanger des sauvages pour les noirs avec les habitants des îles (Antilles), à raison de 3 sauvages pour 2 nègres, mais on lui répondit que les habitants des îles qui avaient de bons nègres les garderaient La Salle demandait aussi avec raison un certain nombre de jeunes filles pour donner en mariage aux coureurs de bois, les fixer ainsi dans la colonie et empêcher les désordres qui se produisaient par suite de la vie trop libre d'une partie de nos hommes au milieu des sauvages. Certains voyageurs allaient chercher des esclaves dans toutes les tribus de la Louisiane que cela animait contre nous.
On remarquera, en même temps, que Bienville qu'on s'était proposé d'arrêter, continuait à gouverner le pays. Que penser d'un gouvernement qui laisse en fonction, pendant des années, un homme qu'il soupçonne de corruption et de malversations ? Le
(1) M. Benjamin Suite.
(2) Synonyme de coureurs de bois. Il a fini par prévaloir à la fin du dix-huitième siècle.
nouveau commissaire, Diron d'Arfcagnette, fit ce qu'il put pour encourager l'agriculture. Jusque là, l'embryon de la colonie n'avait vécu que de ce qu'on apportait de France et d'échanges avec les indigènes et les voyageurs canadiens, desceadus aux Illinois et de là le long du Mississipi.^^)
Bienville et d'Artaguette ayant appris que des Canadiens établis chez les Illinois Kaskaskias excitaient les sauvages les uns contre les autres à se faire la guerre, et y allaient eux-mêmes pour avoir des esclaves qu'ils revendaient ensuite aux Anglais, on envoya M. d'Erraque avec 6 hommes pour pacifier le pays, faire des présents aux Indiens et menacer de peines sérieuses les délinquants, s'ils recommençaient.
Dans le même temps, deux Mobiliens, mariés et établis chez les Alibamons, découvrirent un complot que ceux-ci avaient ourdi avec d'autres sauvages pour venir massacrer les Mobiliens, puis nos propres gens et brûler le fort de la Mobile. Bienville et d'Artaguette partirent à leur rencontre avec un fort détachement, mais les Alibamons s'étant aperçus de la fuite des deux Mobiliens, ne vinrent pas quand on les attendait. Six semaines après, 4000 sauvages parurent devant le village des Mobiliens, à 6 lieues du fort, et brûlèrent quelques cabanes, mais Bieuville avait pris ses précautions, on se gardait bien et les assaillants se retirèrent aussitôt. Chateauguay ayant appris qu'un parti ennemi était allé du côté de Pensacola, se mit à sa poursuite à la tête de 60 Français et de 60 Mobiliens, surprit les Alibamons, eu tua 30, en blessa 7 qu'on acheva et auxquels on enleva la chevelure ainsi qu'aux morts. On en prit 9 auxquels ou cassa la tête au fort. Les autres s'étaient enfuis.^-)
Un des premiers soins de d'Artaguette avait été de faire construire un bateau de 60 tonnes pour commercer plus facilement avec l'île Dauphine.
1709- — Ce serait au commencement de cette nouvelle année, d'après Pénicaut, que le fort de la MoTbile et les environs auraient été inondés. On établit un nouveau fort sur l'emplace-
(1) Eugène Ciuénin, La Nouvelle. France,
(2) Pénicaut.
ment occupé actuellement par la ville de Mobile, sur un terrain assez élevé à l'anse aux Chactas, ainsi appelée, parceque des hommes de cette nation, rebutés de la domination espagnole, étaient venus s'y établir avec l'autorisation de Bienville. On plaça ces Chactas à deux lieues plus bas en descendant à la mer, sur la rivière aux Chiens. On travailla toute l'année à ce nouvel établissement, où il y eut deux batteries de 12 canons chacune qui commandaient la mer. Nos voisins Mobiliens et autres nous accompagnèrent dans notre migration.
Cette même année, 15 Chactas rencontrèrent 50 Alibamons dans les bois. Le chef Chactas, le « Dos grillé, » posta ses hommes derrière des arbres sur une colline. Il reçut au commencement de l'action une balle dans la bouche, l'en retira et en tua celui qui l'avait blessé. A lui seul il tua 8 ennemis, ses hommes 22. Le reste s'enfuit. Les Chactas rapportèrent à Mobile 30 chevelures et deux chevreuils qu'ils avaient tués en chemin. On leur fit des présents et, pour les récompenser de leur bravoure, on leur donna beaucoup de poudre et de balles. W Les Pascagoulas ayant tué un Mobilien, Bienville, fidèle à son système de justice conforme aux idées indiennes, fit envoyer la tête dn meurtrier à la tribu offensée. Grâce à ce système qui peut paraître dur ou même barbare au lecteur, on évitait des guerres funestes entre les nations qui nous étaient attachées.
1710. — A la date du 5 mai, Lamothe Cadillac fut nommé en France gouverneur de la Louisiane, à la place de Bienville, mais il devait s'écouler deux ans avant qu'il arrivât. Comme on le verra par la suite, on ne pouvait faire un plus mauvais choix.
Un capitaine de Saint- Malo, Lavigne- Voisin, avec l'autorisa- ^tion de Bienville et de d'Artaguette, bâtit un fort et une église à l'île Dauphine, ce qui fut cause que plusieurs habitants de la Mobile allèrent s'y établir. Ils y étaient d'ailleurs attirés par l'espérance d'être plus promptement secourus à l'arrivée des vaisseaux de France, et la perspective d'une pêche plus abondante et d'un commerce plus facile avec Pensacoia. La Renommée arriva avec un certain nombre de personnes qui s'établirent également à
(i) Pénicaut.
rîle Dauphine. On envoya Remonville qui la commandait à la Vera-Cruz, pour s'y procurer des farines et des bestiaux. Il revint à la lin de l'année avec de la farine, mais le gouverneur de la Vera-Cruz n'avait pas voulu lui permettre de commercer ouvertement.
Il fallut envoyer de nouveau un sergent avec 12 hommes aux Illinois Kaskaskias, parceque le père Gabriel Marest, jésuite, avait fait savoir à Bienville que des marchands canadiens y commettaient des désordres, débauchaient la population et l'empêchaient de se convertir à la foi. Les coupables décampèrent avant de pouvoir être arrêtés.
Une nouvelle guerre éclata entre Chactas et Chickassas que Bienville, en courant des risques personnels, avait réussi pour quelque temps à réconcilier. 30 Chickassas se trouvaient à la Mobile, Chateauguay les escorta avec 30 soldats et réussit à les sauver, malgré les efforts des Chactas pour les surprendre.
1711. -Jusque-là, aucune attaque contre la Louisiane résultant de l'état de guerre qui existait entre la France et l'Angleterre, n'a vait eu lieu. En septembre, un corsaire de la Jamaïque, se figurant trouver de grandes richesses à l'île Dauphine, y débarqua et la pilla. Il brûla les magasins et les habitations et soumit les colons qu'il put atteindre aux plus effroyables tortures, pour leur faire avouer où ils avaient caché leur argent.^^^ D'après Wallace, il y aurait pris pour 60000 livres de butin.
1712. — Il ne restait en Louisiane que 28 familles plus pau. vres les unes que les autres, dit Garneau, lorsqu'on vit avec surprise Crozat demander et obtenir pour 15 ans le commerce exclusif de la Louisiane et à perpétuité l'exploitation des mines (qu'on se figurait exister).
A ce moment, la Louisiane ne renfermait encore que 400 âmes (on en avait transporté 4000 depuis l'origine de la colonie) ainsi distribuées : 2 compai^nies de 5G hommes chacune, 75 Canadiens Yolontaires — on avait beau faire, on ne pouvait s'en passer, — "28
(1) La Harpe.
(2) Guénin.
familles d'habitants et 20 nègres. Tl y avait cinq forts construits en pieux, en latanier et en terre : Biloxi, Mobile, l'île Daupbine, l'île aux Vaisseaux, la Balize dans le Mississipi. On ne travaillait guère que des jardins. L'agriculture était négligée, bien que l'on eut reconnu que la terre pouvait produire coton, tabac et indigo. Dix ou douze familles seulement cultivaient sur les vingt huit qui formaient la population civile de la colonie. Le reste était composé de marchands, de cabaretiers et d'ouvriers. Diron d'Artaguette qui retourna cette année en France en faisait un portrait peu flatteur dans un rapport qu'il composa après son arrivée en Europe. « Les habitants languissent, ils sont en petit nombre et ne peuvent rien entreprendre de considérable. D'ailleurs leurs femmes les ruinent par le luxe. Ils sont naturellement paresseux. Ils n'ont fui le Canada que pour le libertinage et l'oisiveté)) et il ajoutait : «les soldats désertent aux Anglais de la Caroline (les sauvages les arrêtaient e^ nous les ramenaient). Il est nécessaire d'envoyer des filles et dcg laboureurs». Grâce à lui, on envoya du moins des chevaux à la Louisiane qui n'en avait pas encore, bien qu'elle possédât déjà 300 bêtes à cornes. Il avait d'ailleurs compris que Bienville, avec les moyens mis à sa disposition, ne pouvait faire prospérer la colonie.
(i) Debouchel.