CHAPITRE II
Administration de Crozat
Monopole ruineux pour le commerce de la Louisiane. — Vaines tentatives pour ouvrir des relations commerciales avec le Mexique. — Etat lamentable de la colonie en 1713. — Lettre de Bienville à Long^ueil. — Guerre des sauvages contre les Ang-lais de la Caroline. — Paix avec les Alibamons. — Le fort Toulouse. — Elog-e de Bienville par Duclos. — Aveuglement de Cadillac. — Fertilité et produits de la Louisiane. — Dissentions entre les chefs de la colonie. — Premier voyage de Juchereau de Saint-Denis au Mexique. — Cadillac aux Illinois, sa crédulité. — Bienville, par son habilité, nous conserve l'amitié des Chactas.— Français massacrés par Natchez. — Expédition de Bienville contre eux. — Le père Davion. — Le deuxième voyage de Saint-Denis et son retour. — De l'Espinay gouverneur et Hubert commissaire ordonnateur. — Crozat remet l'administration de la Louisiane au roi.
âNTOINE Crozat était conseiller secrétaire de la maison et couronne de France au département des finances. Le
monopole qu'il avait demandé lui fut accordé par lettres
patentes du 14 septembre à Fontainebleau, enrégistrées dix jours après par le parlement. Elles forment un document très élaboré que Le Page du Pratz reproduit tout au long dans son premier tome. Le gouvernement de la Louisiane restait subordonné à celui du Canada. Il s'étendait jusqu'au Michigan. Crozat s'associa Lamotlie Cadillac qui avait été nommé gouverneur, en remplacement de M. de Muys, et eut soin de l'intéresser dans reutreprise en lui assurant une part dans les profits qu'il comptait faire. Duclos fut nommé commissaire ordonnateur à la place de Diron d'Artaguette.
1713. — Le nouveau gouverneur et le nouveau commissaire arrivèrent le 17 mai sur le Baron de la Fosse, avec Durigouin et Laloire des Ursins, directeurs généraux pour Crozat, des filles bretonnes, beaucoup de munitions de guerre et de bouche et 400,000 livres de marchandises. Cadillac possédait des privilèges équivalant à ceux des directeurs de la compagnie marchande fondée par Crozat. Les règlements qu'il apportait changeaient la base du trafic de la colonie. Bientôt les navires des îles cessèrent de venir à la Louisiane. Les habitants se virent contraints de ne vendre le peu qu'ils produisaient qu'aux employés du financier qui faisaient les prix à leur guise, si bien que les chasseurs préféraient porter leurs pelleteries aux comptoirs anglais et même jusqu'au Canada. Tout le système de la compagnie consistait à ruiner les colons pour augmenter ses propres bénéfices. La durée du bénéfice de Crozat devait être de 15 ans, à condition qu'il enverrait régulièrement de France un certain nombre de navires chargés de cultivateurs et des ustensiles et subsistances nécessaires au développement de la colonie, mais comme les 100 associés au Canada, Crozat fit de ces conditions une lettre morte. C'J
Une commission nommait Bienville lieutenant gouverneur. Cadillac jaloux de l'affection que portaient à son second l'^s troupes et les Indiens, au lieu de s'entendre avec lui pour le bien de la colonie, chercha à le desservir dans toutes les occasions. Il en résulta la formation de deux partis. Quelques jours après son arrivée, le gouverneur envoya le capit.iine de la Jonqnière qui avait amené le Baron de la Fosse, et le directeur Durigouin à la Vera-Cruz, pour ouvrir des relations commerciales avec les Espagnols, mais le commandant espagnol leur fit porter quelques vivres et quelques bestiaux à bord, avec ordre de se mettre à la voile immédiatement.
Pour se faire une idée de l'état de la colonie à cette époque, il faut lire une lettre écrite le 2 octobre du fort Louis de la Mobile par Bienville à son frère aîné, le baron de Longneil ; M. Benjamin Suite en reproduit une grande partie dans son Histoire des Canadiens Français. Les habitants prêts à fuir le pays, les vivres à un prix exorbitant, les soldats qui n'ont pas été payés
(i) M. Benjamin Suite,
depuis sept ans et auxquels on donne pour ration réj^lem entai re une livre de farine par jour, qui sont prêts à déserter quand l'oc casion s'en présente et qu'on est obligé de faire vivre continuellement au milieu des sauvages, les coureurs de bois, obligés de donner leurs pelleteries à vil prix et remontant tous aux Illinois, jurant qu'on ne les y reprendrait plus, les officiers relativement aussi pauvres que les hommes, tel est le portrait que Bienville fait de l'état de la colonie. A coté de toutes ces misères, il y a des détails qui pourraient servir de thèmes à un opéra-bouffe. On interdisait le mariage entre blancs et sauvagesses même chrétiennes, maintenant ainsi une distinction de race injurieuse pour les indigènes et absolument contraire à l'esprit du christianisme et, d'autre part, Duclos, par une lettre du 15 juillet, se plaint au ministre qu'on ait envoyé de France 12 filles si laides et si mal faites que les voyageurs canadiens uqui sont tous gens bien faits,» s'enfuirent jusqu'aux Illinois pour ne pas les épouser, affirmant qu'ils préféraient les Indiennes avec lesquelles ils pouvaient se marier dans le haut du fleuve, car les pères jésuites, plus larges d'idée que les officiers de la Louisiane, consacraient les unions de ce genre.
De son côté, Cadillac que sa hanteur, sa jalousie et son avarice ne tardèrent pas à se rendre insupportable, fait un portrait peu flatteur des colons. Il prétend que c'est la lie du Canada, tous gens de sac et de corde, sans respect pour la religion et le gouvernement. Lui, à qui Crozat graisse la patte, et qui a tout ce qu'il lui faut, s'indigne vertueusement (c'est toujours la vieille histoire), contre les vices de tous ces pauvres gens qui vivaient comme ils pouvaient. Il s'élève contre l'usage qui prévalait dans la colonie qu'une grande partie des colons, des officiers, des Canadiens et même des soldats non mariés avaient des sauvagesses à leur service, et c'est lui, ainsi que Duclos qui, consulté par le ministère, s'opposait aux unions entre les Indiennes et nos gens qui disaient qu'il leur en fallait pour les blanchir, faire leur marmite et garder leur cabane. <'> Dans le môme rapport où il dit tant de mal des Canadiens établis en Louisiane, il en demande et affirme que, sans eux, on ne pouvait faire aucune entreprise. ^( Il
(r) M. Benjamin Suite, tome vi, pages 107 à loo.
— si-
en faudrait une ciaquautaine aux gages du roi pour faire des découvertes. » Par uue de ces mesures absurdes dout l'ensemble constitue le plus gros de l'administration de la Louisiane par notre gouvernement, on avait congédié quelques années auparavant les Canadiens qui étaient aux gages du roi, avec l'idée absolument renversante de remplacer ces maîtres passés dans la vie des bois par les recrues de France.
Cadillac envoya les deux frères Laloire des Ursins avec 12 hommes aux Natchez pour y établir un comptoir. Ils y trouvèrent trois Anglais qui étaient venus pour y acheter des esclaves qu'ils se proposaient d'emmener à la Caroline. Un autre anglais Yon (ce doit être Young), qui était venu en Louisiane pour suborner les sauvages du Mississipi, fut arrêté et emmené à la Mobile. Les Chactas qui l'avaient suivi ayant rapporté à leur village la nouvelle de son arrestation par les Français, leurs compatriotes se mirent à massacrer tous les Anglais qui étaient chez eux et à piller les magasins qu'ils y avaient établis. Sainte- Hélène, neveu de Bienville, se trouvait chez les Chactas quand cet événement eut lieu, et il venait d'assister au massacre de 15 Anglais quand deux jeunes sauvages, le prenant lui-même pour un Anglais, le tuèrent. A la même époque, sans qu'il y eut aucune excitation de notre part, les Alibamons, les Canapouces et les Abécas allèrent au nombre de 3000 faire une irruption en Ca" roline/^) piller et faire des prisonniers anglais et nègres qu'ils emmenèrent chez eux. Bienville fit racheter les Anglais, hommes, femmes et enfants, pour les renvoyer à la Caroline quand il en trouverait l'occasion. (->
Les Alibamons ayant demandé qu'on fit un fort chez eux, Bienville leur envoya M. de la Tour, capitaine, deux lieutenants et 100 hommes qui construisirent non seulement un fort, mais un magasin. Ce fort fat toujours conservé et tenu ea bon état depuis, parceque c'était le passage pour aller dans la Caroline et en sortir.('^) On l'appela Toulouse en l'honneur de M. de Toulouse,
(1) La Harpe dit que c'est ea 1715 que les nations sauva^is se s )'ahvè eac c )iii.re les Anglais et en tuèrent plus de 800.
(2) Pénicaut.
(3) ibid.
îunirnl do France et directeur des colonies. Il était près du con Huent de la Coosa et de la Tallapoosa, affluents de l'Alabama. De rétablissement de ce poste, Coxe, dans un ouvrage contemporain intitulé ( Carolana», date le déclin de l'influence anglaise chez les Alibamons et les Chactas.t^^ Les Taensas, fatigués de leurs hostilités continuelles contre les Oumas, vinrent à leur tour s'établir à la Mobile et, depuis lors, ils sont restés nos amis fidèles, suivant notre drapeau dans ses migrations. Il s'en trouvait encore à la Louisiane au commencement du siècle dernier.
Daclos ne partageait pas à l'égard de Bienville les sentiments de Lamothe Cadillac. Le 25 octobre, il écrivait au ministre : Je ne saurais trop exalter la manière admirable dont M. de Bienville a su s'emparer de l'esprit des sauvages pour les dominer. Il a réussi par sa générosité, sa loyauté, sa scrupuleuse exactitude à tenir sa promesse et toute promesse faite, ainsi que par la manière ferme et équitable dont il rend la justice entre les différentes nations qui le prennent pour arbitre. Il s'est surtout concilié leur estime en sévissant contre tout vol ou déprédation commis par les Français qui sont obligés de faire amende honorable, chaque fois qu'ils ont fait quelque injure à un sauvage. » Dans le même rapport, Duclos accusait Cadillac de vouloir détourner à son profit les présents pour les sauvages et recommanlait de lui imposer l'obligation de s'entendre à ce sujet avec Bienville u qui connaît mieux que personne la force des nations sauvages et sait toute l'utilité et l'importance des présents à faire en conséquence.
Dans le même rapport déjà cité, Cadillac daignait toutefois reconnaître que l'on pouvait cultiver dans le pays le tabac et l'indigo et élever des vers à soie, mais dès le lendemain, ayant sans doute subi l'influence d'une des phases de la lune, il écrivait que c'était un mauvais pays bon à rien, ne pouvant produire ni tabac, ni blé, ni légumes, môme à la hauteur des Xatchez. Cantonné dans les sables de Biloxi et de l'île Dauphine dont il semble ne pouvoir s'éloigner, il juge ainsi à tort et à travers, sans avoir pris de renseignements sérieux, l'immense pays qu'il avait pour mission de développer. Qu'était-ce enfiB que cette Louisiane^ ainsi
(1) Ilamillo//.
(2) Tout cela m'est fourni par Ciayarré.
calomniée, et que son aveugle gouverneur accusait de ne rien pouvoir produire % tout bonnement un des pays les plus fertiles du monde ! Toutes les céréales y prospéraient ; les légumes d'Europe qui y étaient importés y réussissaient mieux que dans leur patrie d'origine, ainsi que certains fruits, les melons par exemple. Le petit maïs mûrissait en si peu de temps qu'on en pouvait faire deux récoltes dans un même champ et la même année. Je ne parle pas du riz, du coton, du tabac qui y sont chez eux. Les arbres de haute futaie, propres à construire des maisons ou à creuser des canots et à faire des mâts, y abondaient, ainsi que les plantes médicinales. Comme si la nature eut voulu y mettre le remède à côté du mal, de puissants sudorifiques permettaient d'y combattre la fièvre si redoutée dans ce pays. On y trouvait aussi l'herbe à serpent à sonnettes dont le bulbe, mâché et appliqué sur la plaie, guérissait en quelques heures la morsure du reptile, et dont les graines noires, au nombre de quatre, rendent le même son que sa queue, quand on secoue la tête de la plante arrivée à maturité. A cette époque, l'arbre le plus précieux de la région était le cirier dont le nom seul indique le produit qui se vendait aux îles 100 sous la jaune et 40 sous la verte. Cet arbre était indispensable dans un pays où les abeilles s'établissaient en terre pour s'abriter des ours. Au commencement d'avril les prairies étaient toutes rouges de fraises, et depuis le mois de mai jusqu'à la fin de l'été, des fleurs variées et belles parmi lesquelles on distinguait particulièrement les gueules de lion, se trouvaient en telle abondance qu'on voyait à peine l'herbe des prairies. (i>
Cadillac demandait la construction d'une église, mais il croit que les habitants seraient ravis de n'en point avoir. « Il y a 7 ou 8 ans, dit-il, que la plus grande partie n'a pas approché des sacrements » et il signale que ni officiers, y compris Bienville, ni soldats n'ont fait leurs Pâques. Il attaque en même temps le commissaire ordonnateur Duclos, le commensal et l'ami de Bienville. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les relations entre Cadillac et Bienville restèrent toujours tendues et pourtant, dans une lettre à son frère le baron de Longueil, Bienville parle avec éloge de la
(i) Je renvoie le lecteur qui aimerait plus de détails sur l'histoire naturelle de la Louisiane au tome deux de l'ouvrage de Le Page du Pratz.
lille de Cadillac qui avait beaucoup de mérite et qu'il songeait à épouser, mais le mariage n'eut jamais lieu, et il n'y a nullement lieu de croire la légende qui prétend qu'elle s'éprit de Bienville et que, quand Cadillac lui ofifrit sa main, il la refusa/^)
Nous avons déjà parlé à plusieurs reprises de Juchereau de Saint Denis. Ce Canadien est certainement, avec les frères Lemoyne, la figure la plus intéressante de l'histoire de la Louisiane à soïi origine. Sa carrière aventureuse pourrait fournir matière aux poètes et aux romanciers. Il était arrivé en Louisiane en 1699. Plein de force, de courage et de prudence, il parlait en outre toutes les langues sauvages de la région. A l'instigation de Cadillac, il partit cette année pour sa fameuse expédition du Mexique, aussi intéressante et pleine d'incidents romanesques qu'un feuilleton. Pénicaut qui l'accompagna jusqu'aux Natcliitoches et Le Page du Pratz en donnent d'intéressants détails. Avant de partir, il envoya le premier chercher les Natchitoches pour les emmener avec lui et les rétablir à leur ancienne habitation qu'ils avaient abandonnée, 5 ans auparavant, par suite d'une inondation, mais ce ne fut pas sans peine qu'on les fit partir. Les Colapissas qui avaient toujours vécu en paix avec eux, furieux de les voir s'en aller, en tuèrent 17, et Pénicaut eut beaucoup de peine à sauver les autres. Arrivé aux Natchitoches, Saint-Denis, après y avoir rétabli la tribu de ce nom, y laissa 10 Français et avec 12 autres de nos gens, 15 Tonicas et 15 Natchitoches, il s'en alla à 50 lieues plus haut, dans la Rivière Rouge, aux Assinaïs et, de là, partit pour le Nouveau Mexique afin d'y ouvrir des relations commerciales, car Crozat espérait y écouler ses marchandises. Après bien des jours de marche, il arriva à la forteresse Saint-Jean Baptiste ou Presidio del Norte, sur le Rio Bravo, dont le gouverneur, don Pedro de Villescas, le reçut très affablement, mais dut mander à son supérieur de Caouïs, à 180 milles de distance, l'arrivée de Saint- Denis. Le gouverneur de Caouïs envoya 25 cavaliers pour lui amener Texplorateur canadien, qui, x^eudant son séjour à Saint-Jean- Baptiste, avait conquis les bonnes grâces de la fille de don Pedro de Villescas. Le gouverneur de Caouïs le
(2) Hamilton.
garda sous différents prétextes jusqu'au commencement de 1715 et lui déclara alors qu'il était de son devoir de l'envoyer au vice-roi du Mexique, à Mexico, à 750 milles de distance. Avant de partir de ce dernier lieu, Saint-Denis écrivit à ses compagnons qui l'attendaient au Presidio del Norte de retourner aux Natchitoclies. Nous le laisserons au moment de son départ pour le Mexique où nous le retrouverons plus tard.
Cette même année, sur 32 villages que possédaient les Cliactas, 2 n'ayant pas voulu, à l'encontre des autres, recevoir d'Anglais cliez eux, leurs habitants furent chassés par leurs compatriotes et vinrent s'établir près de la Mobile.
1715. — Cadillac fit un voyage aux Illinois. Su chemin, par son humeur fantasque et sa hauteur intempestive il s'aliéna complèfcement la puissante nation des Natchez, tout en s'attribuant le mérite d'avoir poussé partout les Indiens contre les Anglais, résultat dCi à l'admirable politique de Bienville qui avait su gagner les bonnes grâces des sauvages et les lancer contre nos adversaires.'^) Le gouverneur ne rêvait que mines d'or et d'argent au lieu de penser à l'agriculture. Il battit pendant 8 mois les forêts de PlUinois à la recherche de mines chimériques. Un nommé Dutigné, venant du Canada, lui avait présenté, comme trouvés aux Illinois, des morceaux de minerai contenant une assez grande quantité d'argent qui avaient été apportés aux Illinois par un Espagnol venant du Mexique. Celui-ci en avait fait cadeau à un habitant de Kaskakia qui, à son tour, l'avait donné à Dutigné. C'est à la suite de cette belle expédition que Cadillac prétendait que le Mississipi était un torrent pendant 6 mois de l'année et qne, le reste du temps, les eaux y étaient si basses que les piroques pouvaient à peine y passer. tCn remontant le Mississipi et en le descendant, il avait refusé le calumet de paix des Natchez, ce qui leur avait fait croire qu'on voulait leur faire la guerre. Du reste, sa conduite stupide envers les sauvages, depuis son arrivée, les avait aliénés et les Anglais avaient profité de ces dispositions pour établir des magasins aux Chactas, aux Natchez, aux Yasous et aux Chickassas, d'où ils envoyaient des émissaires pour déta-
(i) Gayarré.
cher de nous les nations qni persévéraient encore dans notre alliance/^^ Heureusement, Bienville réussit à faire échouer leurs projets, du moins en ce qui concernait les Chactas.
Il envoya chercher les chefs des 30 villages qui avaient reçu des Anglais chez eux, en leur faisant savoir qu'il ne voulait pas de commerce avec eux, à moins qu'ils ne reçussent en paix leurs compatriotes des deux villages qui nous étaient restés fidèles et qu'on lui apportât la tête d'Où tactach ton, frère du chef principal de leur nation, comme ayant le plus contribué à faire recevoir les Anglais et à fomenter la guerre civile. L'interprète étant arrivé chez les Chactas leur exposa la communication dont Bienville l'avait chargé et qui excita un grand murmure. Cependant tous les chefs convinrent qu'il fallait écouter la parole de l'esprit de leur père et, dans l'instant, ils firent couper la tête du frère du grand chef, et les indigènes des deux villages qui avaient été chassés retournèrent au milieu de leurs frères qui leur donnèrent semences et vivres, en attendant qu'ils pussent de nouveau subsister par eux-mêmes. Avant d'envoyer l'interprète, Bienville avait représenté aux chefs Chactas qu'ils étaient loin des Anglais, qu'ils recevaient difficilement d'eux des marchandises qui ne leur parviendraient que par l'intermédiaire de tribus sur la bonne foi desquelles ils ne pouvaient compter, qu'au contraire, les Français dont ils avaient eu leurs principales denrées, pouvaient leur en fournir facilement, vu leur proximité. Ils promirent de nous être fidèles, et, quelque temps après, pillèrent les effets des traitants anglais qui se trouvaient chez eux et en menèrent trois à la Mobile.(2)
Le 15 août, la fiûte la DaupMne qui amenait deux compagnies d'infanterie, apportait en même temps à Bienville une commission de commandant du Mississipi et rivières y afifluentes.
Quatre Français étant montés aux Illinois pour y trafiquer, les quatre Natchez qu'ils avaient pris en passant pour les aider, moyennant salaire, à remonter le fieuve, les assassinèrent pendant leur sommeil, les deshabillèrent et les jetèrent dans le lleuve, puis redescendirent chez eux avec les marchandises qu'ils avaient
(1) Gayarré.
(2) B. de la Harpe.
trouvées dans le canot de nos gens. Vu la distance et le manque de communications, on fut quelque temps sans savoir ce qui s'était passé. Quand Cadillac en eut connaissance, ainsi que des menées de certains Natchez qui s'étaient emparés des marchandises de M. Laloire des Ursins, il envoya Bienville avec un petit détachement et les vivres nécessaires pour 3 mois, aux Natchez. Bienville, suivant l'ordre de M. de Pontehar train, avait demandé 80 hommes à Cadillac, mais celui-ci refusa et il fallut partir avec la compagnie de M. de Richebourg qui n'était que de 34 hommes et 15 matelots, ce qui n'était pas beaucoup pour aller contre une tribu qui comptait au moins 800 guerriers, (1200 d'après Pénicaut qui était de l'expédition). Le 23 avril, on arriva aux Tonicas, à 18 lieues au dessous des Natchez, après avoir trouvé une lettre enveloppée dans un petit sac de toile. Ce sac pendait à la branche d'un arbre qui s'avançait assez sur le bord du Mississipi pour qu'on aperçut le sac sur lequel on avait inscrit en gros caractères : «au premier Français qui passera». C'était M. Davion qui se trouvait aux Tonicas et qui mandait à nos gens que les Natchez avaient arrêté un Canadien nommé Richard qui descendait des Illinois et, après lui avoir pris ses marchandises, lui avaient coupé les mains et les pieds et l'avaient jeté dans un bourbier. Le père Davion faisait aussi savoir que les Tonicas avaient reçu des présents pour tuer Bienville. Celui-ci qui avait cru d'abord que les rapports qu'on lui avait faits de la désaffection des Natchez étaient exagérés, vit que la chose était sérieuse. Il fit donc débarquer son monde à la croix du Portage des Tonicas, alla camper dans une île au milieu d'une baie et, dès le 24 avril, y éleva un fort pour se garder contre toute surprise. Quand le fort fut avancé, quelques voyageurs canadiens qui descendaient le fleuve se joignirent à la troupe de Bienville. Celui-ci envoya M. de Tissenel avec 20 hommes aux Natchez, pour parler aux chefs et leur dire qu'il les attendait à la baie des Tonicas. Le 27 avril, il arriva trois Natchez envoyés par les chefs qui présentèrent le calumet de paix à Bienville, mais il le refusa en disant qu'il ne le recevrait que lorsqu'il lui serait présenté par les chefs soleils. Ils s'en retournèrent le 28 avec un petit Français qui parlait bien leur langue et, le même jour, Bienville envoya un Canadien des
plus adroits et des pins hardis remonter le fleuve, pour avertir 15 habitants qui devaient descendre des Illinois de s'arrêter, car le père Davion avait prévenu que les Natchez se proposaient de les surprendre et de les tuer. Bienville remit à ce Canadien une douzaine de grandes feuilles de parchemin pour les placer aux pourtours delà rivière. Il s'y trouvait écrit en gros caractères : « les Natchez ont déclaré la guerre aux Français et M. de Bien ville est cami)é aux Touicas. » Le 4 mai, arrivèrent au camp 6 Canadiens qui avaient été pris par les Natchez avec leurs mar" chandises et menés au village de Le Barbu, un chef redouté pour ses méfaits et qui nous était particulièrement hostile, mais ils furent délivrés par les grands chefs qui grondèrent Le Barbu de ce qu'il avait fait arrêter ces Français et piller leurs marchandises. Le 8, arrivèrent 28 chefs Natchez avec le jeune Français, envoyé comme interprête, et un habitant des Illinois qui ignorait l'état des affaires. Du plus loin qu'on les aperçut, on tendit quantité de toiles avec des piquets et des perches, en façon de tentes, dans le fort, de sorte que le petit parti français semblait comme un camp de GOO hommes. Dès que les Indiens furent dans le fort, on les conduisit à Bienville auquel ils voulaient présenter le calumet de paix, mais il le refusa, à leur grand effroi, et ils crurent leur dernier jour venu. Bienville leur déclara d'une voix forte qu'il leur demandait satisfaction des cinq Français qu'ils avaient tués et qu'il voulait avoir les sauvages qui avaient commis ces meurtres ou leurs têtes, entre autres, celle du chef appelé la Terre Blanche.(^) En attendant leur décision, il les fit mettre aux fers. Le soir, il fit venir dans sa tente le grand chef de la nation, le grand Soleil et ses deux frères, le Serpent Piqué et le petit Soleil. Il les rassura en leur disant qu'il savait bien que ce n'était point par leur ordre qu'on avait tué les Français, et il les prévint qu'il ne se contenterait pas de la chevelure des meurtriers, mais qu'il lui fallait leurs têtes, afin de les reconnaître par leurs piqûres ou tatouages. Il leur accorda cette nuit pour se consulter sur les moyens qu'ils avaient à prendre pour lui faire prompte satisfaction, et il leur rappela les nombreux exemples de
(I) Pénicaut.
justice qu'il avait donnés. Le lendemain 9, les 3 chefs demandèrent à lui parler et lui dirent qu'il n'y avait personne assez puissant et ayant assez d'autorité pour entreprendre de tuer les hommes dont il demandait la tête, que s'il voulait le permettre, le Serpent Piqué irait tenter d'accomplir cette dangereuse mission, mais Bienville envoya le Petit Soleil avec une pirogue armée qui le conduisit à 2 lieues au dessous de son village qu'il gagna à pied.
Le 10 mai, arrivèrent au camp deux Canadiens qui avaient trouvé au-dessus des IsTatchez une des feuilles de parchemin qui prévenaient nos gens de ce qui se passait. Le 12, le Canadien qui était parti, le 27 avril, avec un Illinois, pour distribuer les morceaux de parchemin le long du fleuve, arriva avec 11 Français qu'il avait rencontrés au dessus des Natchez et qui allaient se livrer à cette nation, lorsqu'ils firent cette heureuse rencontre. Ils avaient 7 pirogues chargées de grains et de farines qui furent les bienvenues, car nos gens commençaient à en manquer. Un des leurs et deux Illinois qui les accompagnaient s'étaient égarés en chemin et avaient été se faire prendre aux Natchez. Le 14 mai, le Petit Soleil revint et rapporta à Bienville trois têtes dont deux appartenant aux meurtriers, mais la troisième était celle du frère d'un des meurtriers qui s'était enfui. Bienville le fit avouer au Petit Soleil et lui reprocha d'avoir fait mourir un innocent. Le chef Katchez avait ramené avec lui le Français et les deux Illinois dont il est parlé plus haut et qui l'avaient échappé belle, car il les avait délivrés du poteau de torture où ils allaient être brûlés. Le 15, on envoya aux^ Natchez deux chefs de guerre et le grand prêtre du temple qui se faisaient forts de rapporter la tête du chef La Terre Blanche (Oyelape) , et ce même jour, le chef des Tonicas vint avec le père Davion proposer 40 de ses guerriers pour nous garder la nuit, parceque, prétendaitil, les Natchez avaient pris la résolution de descendre tous en pirogue et de venir égorger nos gens. Bienville qui se méfiait des Tonicas le remercia, mais lui dit qu'il n'avait pas besoin de secours.
Le Mississipi commença à déborder et à inonder tout le terrain de l'île où se trouvait notre camp. L'eau passa à un demi-
pied au-dessus des plus liautes terres et, comme il faisait déjà des chaleurs excessives, cela ne tarda pas à occasionner des fièvres, de« coliques et des maux de jambes parmi les troupes et les habi tants. Bienville ne pouvant rester sous sa tente, se fit faire une baraque entourée de pieux et couverte d'écorces d'arbre. Le Serpent Piqué ayant attrapé la fièvre, Bienville le fit sortir de prison ainsi que ses deux frères. Il leur permit de se tenir tout le jour chez lui et leur fit faire des lits dans sa baraque. Sous son influence, les trois chefs finirent par avouer que les chefs de guerre des villages des Noyers, de la Terre Blanche et des Grigas étaient les seuls auteurs des désordres arrivés dans leur nation, les seuls qui eussent attiré les Anglais dans leur village et que, par leur ordre, les Français avaient été tués ; qu'il y en avait deux aux fers dans la prison, le Barbu, leur frère de mère et Alalioflechia, que le troisième, la Terre Blanche, n'était pas descendu avec eux ; que ces trois chefs avaient pris une autorité si grande sur leur nation qu'ils étaient plus craints et plus obéis qu'eux-mêmes. Ils avertirent aussi Bienville qu'il y avait dans la prison deux autres guerriers qui avaient tué en mars le pauvre Canadien qui avait été jeté dans un bourbier, après avoir eu les mains et les pieds coupés. Le 25 mai, les deux chefs qui avaient été envoyés aux villages Natchez pour avoir la tête du chef la Terre Blanche revinrent, disant qu'il était en fuite.
Cependant il fallait en finir. Le nombre des malades augmentait dans le camp de Bienville. D'ailleurs les Natchez pouvaient intercepter notre commerce par le Mississipi. Le 1er juin, on fit sortir du fort, à l'exception des meurtriers, tous les Natchez qui y étaient depuis plus de trois semaines, et Bienville leur accorda la paix et la vie sauve aux conditions suivantes : Ils tueraient le chef La Terre Blanche aussitôt qu'ils pourraient l'attraper ou qu'il reparaîtrait dans son village ; ils restitueraient tout ce qu'on avait pillé tant dans les magasins de la Compagnie que dans la cabane du chevalier de la Loire des Ursins ou indemniseraient l>our tout ce qui avait été perdu ; enfin ils consentiraient à l'établissement chez eux d'un fort, pour l'érection duquel ils prépareraient les bois et les écorces nécessaires, avant la fin de juillet.
Le 3 juin, M. de Pailloux avec 2 soldats alla au village avec
tous les chefs, à l'exception du Serpent Piqué et de ses deux frères qu'on garda comme otages. Les autres allaient consulter leurs guerriers pour savoir s'ils voulaient accepter la paix aux conditions indiquées. Sur le conseil du Serpent Piqué, on fit courir le bruit que les 4 criminels (Le Barbu, Alahofléchia et les deux autres guerriers) qu'on gardait seraient seulement envoyés dans le bas de la colonie, et il alla les trouver dans leur prison pour leur assurer qu'ils ne mourraient point, bien qu'il sût le contraire, mais il craignait que si on savait la vérité, cela occasionnerait du tumulte. Le 7 juin, 2 vieillards arrivèrent des Natchez, qui présentèrent à Bienville le calumet de paix. Le 8 on les renvoya chez eux et, avec eux, quatre soldats, des outils et des ferrements pour aider à construire le fort. Pailloux avait trouvé un site favorable sur un cap de 200 pieds de haut au dessus du Mississipi. On donna au nouveau fort le nom de Rosalie, la femme de Pontchartrain, le ministre de la marine.
Le 12 juin, Bienville permit aux voyageurs canadiens qu'il retenait depuis quelque temps d'aller à leur commerce, au bas de la colonie, et leur fit remettre les deux chefs de guerre avec l'ordre de leur casser la tête, quand ils seraient à 10 ou 12 lieues. Le Barbu, aussi intrépide qu'il était cruel, chanta sa chanson de mort en s'embarquant et déclara qu'il regrettait de ne pas avoir tué plus de Français. Quant aux deux autres guerriers, on les exécuta sur place. Bienville fit passer les malades et les convalescents aux Tonicas dont il ne se méfiait plus, dont les terres sont plus hautes et où nos gens furent très bien soignés.
Le 14 juin, ayant appris par des Natchitoches que les Espagnols du Mexique, au nombre de 500, avec 250 mulets de charge, venaient s'établir sur la Rivière Rouge, il fit partir sur le champ 6 soldats et un sergent pour aller occuper le haut de la rivière avant eux.
Le 3 août, le fort aux Natchez étant entièrement terminé, on y laissa le major des troupes Pailloux avec 12 hommes. Le commun du peuple qui n'avait point pris part au meurtre des Français nous accueillit très bien. Le 28 août, Bienville redescendait à la Mobile où il arriva le 4 octobre et où il reçut un paquet con-
(i) Garneau.
tenaut un ordre du roi qui lui enjoignait de commander dans la colonie, en attendant l'arrivée du nouveau gouverneur, M. de l'p]pinay, de sorte qu'il n'eut pas le désagrément de rendre compte de l'expédition qu'il avait si bien conduite et si bien terminée à Lamotlie Cadillac. Celui ci l'accusait d'avoir violé le droit des gens en faisant mourir les chefs dont il s'était emparé par surprise. Sans\loute, le procédé de Bienville n'était pas conforme aux idées des peuples civilisés, mais s'il s'y était pris autrement avec les faibles moyens qu'il avait à sa disposition, il courait peut-être au devant d'un échec qui serait devenu un désastre pour la colonie et aurait causé la mort d'un grand nombre d'hommes. Il se présente de ces cas difficiles oii l'on est obligé de sacrifier les principes pour, de deux maux, choisir le moindre.
Les plaintes perpétuelles de Cadillac avaient fini par faire perdre jmtience à Crozat qui mit cette apostille à une des dépêches du gouverneur de la Louisiane : «je suis d'opinion que tous les désordres dont M. de Lamothe se plaint dans la colonie proviennent de la mauvaise administration de M. de Lamothe lui-même, » et le ministre y ajouta de son côté : <( M. de Lamothe Cadillac et Duclos qui ont des caractères incompatibles, sans avoir l'intelligence nécessaire à leurs fonctions, sont révoqués et remplacés. »
Détournons notre pensée de ces misères pour contempler quelque chose de plus haut et de plus intéressant, je veux dire le l)ère Davion, dont nous avons déjà parlé et qui mérite plus qu'une mention banale. Nous avons vu les services qu'il nous avait rendus dans l'expédition contre les Natchez. Sentinelle perdue de la patrie et du christianisme, véritable Bayard de l'Evangile et comme Bayard, sans peur et sans reproche, passant sa vie presque seul au milieu des Indiens, c'est une de ces figures héroïques de l^rêtre que leur zèle apostolique poussait à braver toutes les fatigues, tous les dégoût» et tous les dangers, que nous rencontrons si fréquemment alors et qui constituent à cette époque pour tout bon Français, quelles que soient ses opinions politiques ou ses croyances religieuses, une des plus pures et des plus hautes gloires
(i) Tous les détails que j'ai donnés sur cette première expédition contre les Natchez sont extraits du mémoire de M. de Richebourg, reproduit en partie par Gayarré.
de la France et de la civilisation. Pour comprendre de pareilles âmes, il faut relire Polyeucfce, ce chef d'œuvre par excellence du plus grand de nos tragiques ou Athalie, le chef d'œuvre de Eacine. Comme le héros de Corneille, le père Davion aurait pu dire (Dieu fait part, au besoin, de sa force infinie.» Comme le grand-prêtre Joad, il aurait pu ajouter : «je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte. » Un soir il était allé dans le temple des Yasous (Yazoos)W briser leurs idoles et en avait rapporté les morceaux chez lui. Il pensait bien que les Indiens allaient le faire mourir et avait dit à Branot, le petit Français qui le servait, de fuir et de descendre le fleuve pour arriver à nos établissements. Les sauvages, en effet, coururent à sa cabane pour les tuer tous deux, mais le grand chef des Yasous qui aimait le bon prêtre lui sauva la vie.
J'ai lu quelque part une magnifique légende où une jeune romaine, patricienne et païenne, voyant passer le Christ sur son douloureux chemin du Calvaire, est frappée à l'aspect de la résignation suprême mêlée de force, empreinte sur la face de l'Homme- Dieu. Elle profite des détours de la voie douloureuse pour se trouver une deuxième fois sur son passage et, quand il repasse devant elle, mue par une impulsion soudaine et irrésistible, elle lui crie qu'elle croit en lui. Atteinte presque immédiatement après d'une maladie mortelle, au bout de 3 jours, elle se trouve sur son lit d'agonie, entourée de tous les siens qui la pleurent et se lamentent de la voir disparaître dans la fleur de sa jeunesse et de sa beauté, mais au moment ou elle expire, voilà que le grand ressuscité qui vient de vaincre la mort, paraît tout à coup dans la chambre, entouré d'un nimbe de gloire et, dans son vol triomphant, il emporte l'âme de la défunte en Paradis. Espérons qu'à son heure dernière, le chef des Yasous, en dépit des chevelures suspendues à la porte de sa cabane, a eu la même récompense et que son âme, par la volonté du Fils, assis désormais à la droite du Père, s'est élancée, non vers les territoires ou le guerrier poursuit gibier et poisson dans une chasse et une pêche sans trêve et sans
(I) La rivière des Yasous ou le Yazoo se trouvait à 40 lieues au Nord des Natchez.
fin, mais vers les hauteurs où les élus célèbrent dans des chants suaves le triomphe définitif de la Nouvelle Jérusalem.
Le père Davion avait sa cellule sur une éminence qu'on appelait la roche à Davion, sur la rive orientale du Mississipi, entre leë villes actuelles de Saint-Francisville et de Natchez, à l'endroit où fut construit le fort Adams. «Telle était la vénération que les Indiens avaient pour cet homme saint que, même après sa mort, ils portaient leurs nouveau-nés sur la colline, sacrée pour attirer sur leurs têtes les bénédictions du ciel )^^\
Ce même mois d'août qui avait vu la fin de l'expédition contre les Natchez, Saint-Denis était revenu de son expédition au Mexique. Nous l'avons laissé se mettre en route de Caouïs (ou Caouïl) pour Mexico où, à son arrivée le 15 juin 1715, il fut d'abord jeté en prison. Il fut relâché au bout de trois mois, grâce aux sollicitations de i)lusieur8 Français au service de l'Espagne. Le vice-roi Linares, ayant reconnu son mérite, le traita avec beaucoup de bienveillance et lui offrit le commandement d'une compagnie de cavalerie qu'il refusa. D'après Le Page du Pratz, le vice-roi aurait promis à Saint- Denis de faire un traité de commerce avec nous, quand les Espagnols seraient aux Assinaïs, et Saint- Denis se serait chargé de les y établir en retournant en Louisiane. Linares le renvoya à Caouïs, après lui avoir fourni de l'argent. De là, l'explorateur retourna au Presidio del Norte où il rendit à don Pedro de Villescas un grand service, en lui ramenant par la persuasion une tribu indienne qui, fatiguée des exactions des Espagnols, voulait émigrer. C'est alors qu'il se maria avec la fille de don Pedro et il resta 0 mois avec sa femme qu'il quitta enceinte, pour aller établir les Espagnols aux Assinaïs. Il arriva enfin à la Mobile avec don Juan de Villescas, un oncle de sa femme et trois autres Espagnols.^^)
1716. — Saint-Denis, à peine arrivé, se résolut à profiter de ce qu'on envoyait un détachement aux Natchitoches pour repartir. Il se mit en route le 13 août. Pour subvenir aux frais de cette nouvelle expédition, Cadillac avait été obligé de former une com-
(1) Ciayané.
(2) ihid.
pagnie des colons les plus solvables de la colonie, auxquels les commis de Crozat consentirent à avancer les marchandises qu'on leur demandait, chose qu'ils avaient refusée à Cadillac lui-même, bien que les magasins fussent pleins. Malheureusement quelquesuns des associés voulurent, à toute force, accompagner l'expédition. C'est justement ce que craignait Saint-Denis et je raconterai par la suite les inconvénients qui en résultèrent/^>
Le curé de la Vente avait demandé que l'on autorisât les mariages des Français avec les sauvagesses chrétiennes, mais sa demande fut rejetée. En revanche, sans doute pour améliorer la moralité de la colonie, Crozat obtint de faire passer tous les ans à la Louisiane 100 faux-sauniers qui devaient travailler trois ans comme engagés, puis recevoir des terres, et 100 filles ramassées dans les hôpitaux, pour accélérer le peuplement. '2'
171-7. — Le 9 mars, arrivaient à l'île Dauphine 3 vaisseaux avec 3 compagnies d'infanterie, 50 colons, M. de l'Epinay et M. Hubert, le nouveau commissaire ordonnateur qui remplaçait M. Duclos, tous deux nommés par une ordonnance du 8 octobre 1716. Des instructions avaient été données au gouverneur et au commissaire, leur recommandant de vivre en bonne intelligence et définissant leurs pouvoirs respectifs.
Hubert était un homme capable, mais se montra, dès le principe, hostile à Bienville. Il poussa la haine contre lui jusqu'à l'accuser en France d'être pensionné par les Espagnols, pour empêcher la colonie de réussir. On comprend bien que Bienville ne put le lui pardonner et lui marqua son ressentiment dans les occasions qui se présentèrent.
Dans une lettre adressée au conseil de marine, le 10 mai, du fort Louis de la Mobile, Bienville, tout en remerciant le conseil de la satisfaction qu'il témoignait de sa conduite, se plaint que ses services ont été mal récompensés. Il attribue son peu d'avancement à une pique de Pontcliartrain contre d'Iberville et demande
(1) Pénicaut et le Page du Pratz.
(2) Gayarré.
(3) ibid.
(4) B. de la Harpe.
la croix de Saint- Louis, eu disant que les sauvages sont surpris (le voir cette distinction accordée à d'autres qu'à lui et qui servent sous ses ordres. Il demande aussi qu'on lui augmente ses appointements (il ne recevait que 2000 livres). C'était un des mauvais côtés de l'ancien régime de ne donner souvent que des salaires dérisoires à des hommes revêtus de hautes fonctions et ayant, avec de grandes responsabilités, des pouvoirs très étendus, si bien qu'on hésite à condamner sévèrement, même devant les accusations de concussion et de péculat les mieux établies.
Il est vrai que cette année on concéda à Bienville l'île à la Corne, située juste au sud de la baie des Pascagoulas et de la rivière du même nom, mais on la lui concéda en roture, et non en fief, comme il l'avait demandée. En outre, il eut la croix de Saint-Louis, mais cela ne calma pas son mécontentement, car il se croyait plus de titres que tout autre au gouvernement de la Louisiane. La colonie se divisa en deux camps, l'un ayant Bienville à sa tête, et l'autre l'Epinay et Hubert avec tous ceux qui étaient mécontents ou jaloux de Bienville.
Les tentatives faites par Crozat pour faire de la contrebande avec les Espagnols ne réussirent pas mieux que ses essais de commerce régulier. Les transactions avec les Indiens ne représen- ^aient^qu'un trafic peu considérable. ^'-^^ Aussi, au bout de -1 ans, Crozat avait-il dépensé 450,000 livres et n'en avait-il fait que 300,000 de profit. Il ne pouvait plus payer ses dettes ni ses hommes, et le 21 aont 1717, il rendit ses privilèges au roi*^\ eu lui représentant qu'il s'était chargé d'un fardeau au-dessus de ses forces. Sa proposition fut acceptée le 13, et on résolut de charger une compagnie de soutenir l'établissement de la Louisiane. Eu vertu de cette délibération, on créa la Compagnie d'Occident dont la charte fut enrégistrée au parlement de Paris le 6 septembre 1717. Law était à la tête de la Compagnie. Parmi ses privilèges, elle eut le contrôle exclusif du commerce de la Louisiane pendant 25 ans, à partir du 1er janvier 1718. Les liabitants devaient être exempts d'impôts pendant cette période de temps. t J Pour Téta-
(1) Oayané.
(2) Ibid.
(3) W al lace.
blissement de la coloniej Law créa des actions de 500 livres cha cune dont la valeur était fournie en billets d'état payables au porteur et qu'on pouvait négocier, acheter ou vendre. En peu de temps ces actions furent portées à 100 millions dont la valeur était hypothéquée sur les terres du Mississipi qu'on vendait à bas prix en quantité immense, La Compagnie s'engageait à transporter pendant la durée de sa charte 6,000 blancs et 3,000 nègres à la Louisiane, mais il lui était défendu de tirer des autres possessions française d'outre-mer aucun blanc ou noir sans la permission du gouverneur de la colonie du Mississipi. (2)
Pendant les cinq années d'existence de la charte de Crozat, l'agriculture et le commerce de la Louisiane n'avaient nullement prospéré. La population, en comptant les troupes, ne dépassait pas 700 âmes (1,500 d'après Wallace) . Le monopole de Crozat passait à une compagnie. La France d'alors n'imaginait pas d'autre moyen pour faire prospérer ses établissements d'outre mer. Toutefois la remise par Orozat de la colonie au gouvernement fat un grand bonheur pour l'avenir du pays. A l'exception des trois forts construits chez les î^'atchez, les Aiibamons et les Natchitoches, il n'avait fait que retarder les progrès de la Louisiane où l'on ne connaissait encore que l'horticulture et dont 700 individus blancs ou noirs composaient toute la population.
Pendant qu'on était occupé à la construction d'un fort, à l'île Dauphine, un navire anglais vint auquel on rendit ceux des Anglais et des anglaises qui voulurent partir, que Bien vil le avait rachetés aux Aiibamons et aux Canapouces et qui se trouvaient depuis deux ans et demi à la Mobile. Pendant près de deux mois, les nations sauvages vinrent chantei' le calumet de paix à M. de l'Epinay. Sur la fin du mois d'août, l'entrée du port de l'île Dauphine fut bouchée par un amas i)rodigieux de sable qu'une tempête épouvantable y rassembla ; quantité de bestiaux furent noyés. L'Epinay et Bien vil le, voyant que les vaisseaux de France ne pouvaient plus mouiller que sur la rade de l'île aux Vaisseaux, à l'ouest de l'île Dauphine, résolurent de faire bâtir
(1) Dubo'uchel.
(2) M. Benjamin Suite.
(3) Dubouchel.
un fort vis à vis de cette rade, sur terre ferme. On choisit pour cela un terrain à une lieue à l'ouest de l'ancien Biloxi, et on nomma ce fort le nouveau Biloxi. En même temps qu'on y travaillait, c'est-à-dire vers la fin de l'année, arriva à la rade de l'île Dauphine un navire qui amenait beaucoup d'ouvriers et de faux sauniers qu'on fit travailler au nouvel établissement. Le 20 octobre 1717, le Conseil d'état envoya à l'Epinay l'ordre de remettre le commandement de la colonie à Bienville et de repasser en France. Ce qu'il avait fait de plus remarquable était l'ordonnance par laquelle il défendait aux habitants de vendre de l'eau de vie aux sauvages, mesure très imi)opulaire, car cette liqueur était malheureusement le moyen de séduction le i^lus puissant pour tout obtenir des sauvages.
(I) Pénicaut.
CHAPITEE III
De la nomination de Bienviile comme gouverneur de la Louisiane jusqu'à son rappel.
Bienviile nommé gouverneur, fondation de la Nouvelle-Orléans. — La Compag-nie d'Occident pousse la colonisation vigoureusement. — Suite des aventures de Saint-Denis. — Guerre avec l'Espagne ; prise et perte de Pensacola. — Défense de l'ile Dauphine par Sérigny, reprise de Pensacola. — Le Nouveau Biloxi devient le quartier-général de la colonie. — Proclamation delà Compagnie fixant les prix. — Explorations de La Harpe. — La colonie se peuple de blancs et de nègres. — Les Allemands. — Chute de Law et résultat de l'application de son système à la Louisiane. — Emigrants morts de faim. — Envoi de trois commissaires par le régent, Charlevoix. — Episode tragique aux Yasous, une femme héroïque. — -Nouvelle campagne de Bienviile contre les Natchez, il brûle les villages coupables. — Transport du siège du gouvernement à la Nouvelle-Orléans. — Bienviile rappelé par suite des intrigues de ses ennemis promulgue le code noir et, à son arrivée en France, présente un mémoire justificatif.
E 9 février arrivaient les 3 premiers navires de la Compagnie d'Occident, amenant 3 compagnies d'infanterie et 69 colons pour les concessions de l'Epinay et d'Hubert.
Ce même mois, d'après le journal historique tiré des mémoi. res originaux par le chevalier de Beaurain, géographe ordinaire du roi, Bienviile choisit sur les bords du Mississipi, à 162 kilomètres de son embouchure, en remontant à droite, un site qu'il avait remarqué auparavant et dont il avait parlé à l'Epinay, pour
y établir le principal comptoir de la colonie. Ce fut de Nouvel Orléans», ainsi nommé en l'honneur du régent du royaume. Il se trouvait près de Tendroit où le fleuve communique par le ruisseau ou bayou qu'on nommait alors Saint Jean d'iberville, avec le lac Pontchartrain. Le Mississipi y décrit une courbe en forme de demi cercle vers l'est. L'assise en était basse et marécageuse'", mais la proximité des lacs Borgne et Pontchartrain, la possibilité de canaliser le ileuve jusqu'à la mer préparaient un bel avenir à la future cité. « Bienville, dit le géographe Elisée Keclus, fit preuve d'une intelligence divinatrice quand il fonda, en 1718, la première baraque du Nouvel Orléans. » Il envoya M. de la Tour, ingénieur en chef de la colonie, avec 80 faux sauniers qui venaient d'arriver, pour défricher le terrain et le dessécher. Le commissaire ordonnateur Hubert se refusa malheureusement à y transporter les bureaux et les magasins de la Compagnie qui étaient à l'île Dauphinie et à la Mobile, parce qu'ils étaient plus près de la mer, ce qui retarda le développement de la ville naissante. <2)
Le 8 mars, il arrivait à la rade de l'île aux Vaisseaux deux autres navires qui amenaient des soldats et des officiers appartenant à la Compagnie et 600 colons de tout âge, de tout sexe et de toute condition, auxquels on accorda des concessions. Boisbriant arriva par un de ces navires, apportant la nomination de Bienville comme commandant général de la Louisiane. Lui même était nommé gouverneur aux Illinois où il monta quelques jours après avec 10 canots, 100 soldats et plusieurs officiers. De 1718 à 1720, il y construisit le fort de Chartres qui devint le principal centre de l'influence française dans cette région. La nomination de Bienville causa une satisfaction générale, car personne ne connaissait mieux les besoins et les ressources de la colonie.
En 1717, il était arrivé à la rade de l'île aux Vaisseaux un petit bâtiment, le Neptune, qui resta toujours à la Louisiane. Il
(1) Encore aujourd'lini. les terrains ne s'élèvent qu'à 3 mètres, en hauteur moyenne et, dans les faubourgs les plus éloignés du fleuve, la terre basse et spongieuse dépasse à peine le niveau marin. Elisée Reclus, Géographie i'niversellc.
(2) Wallace.
(3) Pénicaut.
s'agissait de savoir s'il pouvait servir à tranporter les vivres nécessaires pour les ouvriers qui travaillaient à l'établissement de la future capitale. On sonda les passes et Bienville, en dépit des critiques, le fit passer sur la barre et résolut ainsi le problème.
La Compagnie d'Occident devint la Compagnie des Indes dont le duc d'Orléans fut déclaré gouverneur. Elle embrassait toutes les colonies françaises d'Asie, d'Amérique et d'Afrique. Cette Compagnie jugea avec raison qu'il fallait, avant tout, encourager l'agriculture. En juin 1718 arrivaient sur 3 frégates 800 colons parmi lesquels se trouvaient des gentilshommes et d'anciens of&ciers. Les premiers espéraient obtenir des seigneuries comme on faisait au Canada. Ces colons furent dispersés sur différents points. Parmi eux se trouvaient Bénard de la Harpe avec 40 de ses gens et Le Page du Pratz avec 10 ; tous deux devaient laisser leur nom dans l'histoire de la colonie, aussi bien par leurs voyages que par leurs écrits. Toutefois cette émigration ne renfermait pas que des éléments propres à la colonisation. Bienville, dans une dépêche du 25 septembre, se plaint de ce que la Compagnie n'envoie pas de charpentiers ni de laboureurs. D'ailleurs beaucoup de paysans émigrés périrent victimes du climat.
Dans le courant de cette année, Bienville envoya M. de la Boulaye, lieutenant, avec 30 hommes et beaucoup de munitions et de marchandises, établir un poste aux Yazous et renforça le poste de Katchitoches de 40 hommes, commandés par M. de Lot^ binière. Les Chétimachas continuaient à se montrer hostiles ; ils avaient tué deux sergents. Par l'intermédiaire de Pénicaut, on fit la paix avec eux à condition qu'on ne leur rendrait pas les esclaves qu'on avait faits sur eux, qu'ils rendraient tous les Français qu'ils pouvaient avoir dans leur tribu et qu'ils viendraient s'établir à une lieue au-dessous de la concession de M. Paris, ce qu'ils firent en effet. Les Chaouchas, de leur côté, vinrent s'établir à 3 lieues au-dessous de la Nouvelle-Orléans, les Ouachas à 11 lieues au-dessus. Enfin les Colapissas qui habitaient jusqu'ici les bords du lac Pontchartrain^ allèrent s'installer à 13 lieues audessus de la Nouvelle-Orléans à droite. Toutes ces nations labo-
rieuses rendirent de grands services par le» secours en vivres qu'elles fournissaient^^]
En octobre, Bénard de la Harpe partait pour son voyage de découvertes dans la région qui s'étendait entre la liivière Rouge et le haut Arkansas et qu'il décrit dans un journal intéressant.
Vers la fin de l'année (d'après Pénicaut), Saint-Denis revint de son deuxième voyage avec son fidèle valet Jalot et alla voir Bienville, mais ne lui raconta pas grand chose de son voyage à cause d'une pique qu'ils avaient eue ensemble. Il alla ensuite s'établir au vieux fort de Biloxi avec ses esclaves et ses effets.* Parti de la Mobile le 13 août 1716, il passa l'hiver aux Assinaïs, d'où il repartit en mars 1717 pour le presidio de Saint Jean- Baptiste. Afin que les marchandises qu'il transportait ne fussent point confisquées, il annonça qu'elles étaient à lui, car il n'y avait pas de traité de commerce entre les deux nations, et il voulut faire quelques libéralités aux Espagnols pour se les concilier, mais l'indocilité, l'avarice et l'indiscrétion des intéressés qui l'accompagnaient rompirent toutes ses mesures, comme il l'avait prévu et, pour n'en point voir la déroute complète, il se hâta d'aller à Mexico, où. il arriva le 14 mai 1718. Malheureusement, le duc de Linares était à son lit de mort- Il le recommanda bien à son successeur, le marquis de Boléro, mais celui ci qui était hostile aux Français et poussé d'ailleurs par certains conseillers, fit mettre Saint-Denis en prison, d'où il ne sortit que grâce à un ordre du conseil souverain du Mexique qui força Boléro à l'élargir et lui donna Mexico pour prison. Le 25 septembre 1717 il sortit de la ville et se mit en embuscade. Vers neuf heures du soir, un cavalier fort bien monté passa près de lui. Fondre sur lui à l'improviste, le démonter, sauter sur son cheval et prendre le galop fut pour l'audacieux Canadien l'affaire d'un moment. Il arriva enfin à Saint Jean-Baptiste dont il n'approcha que la nuit. Il pénétra dans un endroit du jardin de son beau-père où sa femme avait l'habitude de venir prendre le frais, et l'on peut s'imaginer le saisissement et la joie qu'elle éprouva en y rencontrant tout à coup son mari, mais ce dernier ne pouvait s'arrêter longtemps
(I) Pénicaut.
dans une localité où 11 n'était pas en sûreté, et il dut repartir en se cachant comme il était venu. De là, il continua sa route à pied et finit par arriver à la Nouvelle-Orléans, pour voir Bienville. Son beau-père lui avait fait passer à Mexico les marchandises qu'il avait pu lui envoyer, mais on les avait arrêtées comme étant de contrebande. Il finit par les ravoir, mais ne put en tirer que de quoi satisfaire à certains frais de justice qui sont énormes dans un pays où tout est or et argent Le récit de cette expédition justifie le jugement que Gayarré porte sur Saint-Denis. « C'était une âme de chevalier dans un corps de fer. Aucune entreprise ne paraissait impossible à son audace, aucun revers ne pouvait ébranler sa persévérance. » Quant à sa femme, M. Benjamin Suite dit qu'on ne sait ce qu'elle devint. Le Page du Pràtz, au contraire, prétend que les Espagnols la lui envo^-èrent quelques années plus tard avec douze mulets de charge. Le peu de succès de ces expéditions fit comprendre à Bienville et à la Compagnie des Indes qu'il n'y avait rien à attendre des relations commerciales avec les Espagnols.
1719. — Le 19 avril (en Février selon Pénieaut), Sérigny amena deux vaisseaux de France avec beaucoup de soldats, d'ouvriers et de colons. De nouvelles concessions furent accordées et le pays se peuplait de plus en plus. Jusqu'à présent nous n'avons pas eu beaucoup l'occasion de parler de Sérigny. C'était avant tout un marin et un vaillant comme tous les frères Lemoyne. Il était chargé spécialement de faire le relevé des côtes de la colonie. La guerre avec l'Espagne qui dura juste six mois allait le mettre en lumière, il en avait apporté la nouvelle. Elle avait été déclarée par le Régent à Philippe Y, à la suite de la découverte de la conspiration de Cellamare.
Bienville réunit ses officiers en conseil, et l'on décida d'aller attaquer Pensacola, avant que la garnison eût été renforcée. Il assembla ses troupes régulières auxquelles se joignirent des habitants, des Indiens et des Canadiens commandés par Chateauguay et Eichebourg. Ces troupes réunies montaient à 700 hommes.
(i) Tous ces détails me sont fournis par Le Page du Pratz, mais il met l'arrivée de Saint-Denis à la Nouvelle-Orléans au mois d'avril,
d'après Garneau. Au mois de mai, on partit de la Mobile par terre, tandis que Sérigny, avec 3 navires, y allait par mer. Visà-vis de Pensacola, sur la pointe ouest de l'ila Santa- Kosa, se trouvait un fortin qui défendait l'entrée de la rade et qui n'avait qu'une garde pour sa défense. Elle fut surprise et prise sans coup férir. Nos soldats ayant mis l'uniforme des prisonniers, firent prisonnière à son tour la garde montante, puis on s'avança sur Pensacola dont on s'empara également sans combat et dont le gouverneur fut pris dans son lit. Les relations espagnoles pré tendent qu'il ignorait qu'il y eût guerre entre les deux pays.'^*
Ce fut le 15 mai qu'eut lieu cette prise de Pensacola. On y laissa Chateauguay avec 300 Français- Les alliés sauvages furent renvoyés avec des présents. Sérigny et Bienville ramenèrent les autres troupes à l'île Dauphine et à la Mobile. Quelques jours après, on fit partir pour la Havane les 1,200 Espagnols qui avaient capitulé dans Pensacola et qui devaient y être envoyés en vertu de la capitulation. Ils prirent la mer sur deux vaisseaux, le Maréchal de Villars et le Comte de Toulouse qui tombèrent entre les mains des navires espagnols, ac-més par le gouverneur de la Havane, et nos équipages furent faits prisonniers.^-'
Malheureusement, la garnison laissée avec Chateauguay était composée de faux sauniers et de déserteurs obligés, malgré eux, de venir à la Louisiane- On avait aussi eu l'imprudence de laisser libre dans Pensacola un sergent espagnol, Silvacane, qui put ainsi travailler à son aise l'esprit de la garnison. Aussi, lorsqu'.tu mois de juillet, don Alfonso de Carascosa de la Torre, envoyé par le Vice-Roi du Mexique, parut devant la place avec 3 frégates dont 2 étaient précisément celles qui avaient transporté à la Havane les prisonniers espagnols faits par nous à Pensacola, et que les ennemis avaient gardées au mépris des droits des gens, quand il parut, dis je, devant Pensacola avec ses 3 bâtiments et 9 balandres portant 850 hommes de débarquement, dès le premier
(1) Dumont, Mémoires historiques. Je n'ai p.is eu en mains la version française, mais une tiaduclion qui se trouve dans l'ouvrage de B. F, Frencli, intitulé : Hisiorical Memoirs of Louisiana.
(2) Pénicaut.
(3) B. de la Harpe.
jour, des 300 hommes de Chateaugauy, 90 passèrent à l'ennemi. Au bout de 4 jours d'un semblant de défense, le reste força Chateauguay à capituler. La plupart de ces misérables entrèrent au service de l'Espagne. Les autres furent mis à fond de cale, les mains et les pieds liés.^^^ Après avoir repris Pensacola, Carascosa fit voile pour l'île Dauphine qu'il croyait pouvoir enlever facilement, mais là il rencontra Sérigny qui s'y trouvait avec une frégate le Philippe^ et qui, pendant 14 jours, déjoua toutes les tentatives des Espagnols pour débarquer, bien qu'il n'eut avec lui que peu d'hommes sur lesquels il pat compter, une partie des soldats étant si mal disposés qu'il osait à peine les risquer devant l'ennemi. Carascosa eut beau rôder autour de Guillory, îlot situé près de l'île Dauphine et qui aurait pu servir pour aborder cette dernière, toutes ses tentatives furent déjouées.
Le 13 août, l'amiral espagnol adressa à Sériguy une sommation des plus insolentes où on lui disait tout simplement que, s'il ne se rendait pas de bonne grâce, on le traiterait comme un incendiaire. Le soir, une balandre ennemie entra dans la baie de la Mobile et y prit deux de nos bateaux, chargés de farine, dont l'un envoyé par Sérigny à Bienville qui était resté à la Mobile sans vivres et sans boissons. Cette balandre qui portait nos déserteurs de Pensacola(50 d'entre eux avaient suivi Carascosa,) alla piller une habitation française à Miragouin (Miragoène) sur terre ferme, à deux lieues de l'île Dauphine, et emporta pour plus de 20,000 livres d'effets, appartenant à des particuliers qui les y avaient envoyés, les croyant là en sûreté. Elle voulut faire une redescente pour piller le reste, mais Bienville avait été prévenu et nos déserteurs y trouvèrent le Canadien de Yilinville à la tête d'un détachement de sauvages alliés. Sei)t de nos déserteurs furent tués sur place, neuf se noyèrent et dix-huit furent faits prisonniers que Bienville fit fusiller, à l'exception d'un qui fut pendu, peu après, à l'île Dauphine.
Le 19 août, 2 vaisseaux espagnols s'approchèrent de la pointe ouest de l'île Dauphine et essayèrent de bombarder le fort et le Philippe, mais celui-ci, secondé par la batterie déterre, les obligea
(i) Gaineau et Pénicaut.
à se mettre au large. Sérigny se multipliait pour garder l'île qui a six lieux de long. Le même jour, les Espagnols ayant essayé de débarquer à la pointe de Guillory, à l'est de l'établissement, Sérigny y envoya le Canadien Trudeau qui ayant rallié 12 sauvages dispersés dans l'île, attaqua les ennemis déjà débarqués au nombre de plus de 100. Les cris des sauvages les effrayèrent tellement que, se croyant enveloppés par une multitude, ils s'embarquèrent avec confusion et perdirent 20 hommes, qui furent tués ou noyés. Le 20, ils firent mine de tenter une nouvelle descente. Le même jour, il arriva 60 sauvages de la Mobile, envoyés par Bienville qui, réunis aux 60 de Vilinville, à 50 Pascagoulas, 15 Missouris et Illinois, 114 soldats et 9 officiers, 70 mi neurs, 60 Canadiens concessionnaires et volontaires, constituaient une force d'un peu plus de 400 hommes. Le 21, nouvelle cannonade du Maréchal de Vïllars contre la Philippe soutenu par la batterie de terre. Le 24 et le 25, les ennemis découragés appareillèrent pour s'en retourner à Pensacola.
Dans la prévision d'un retour offensif des Français à Pensacola, une batterie de 15 pièces fat établie pour interdire l'entrée du port et un nouveau fort édifié à la pointe de l'île Santa-Eosa. Sept bâtiments de transport, ai més de 8 à 10 canons, s'alignèrent près de terre. Trois vaisseaux et une frégate ancrés au milieu du chenal achevèrent la ligne de défense en couvrant le large de leurs feux. ^2) XjC gouverneur de la Havane, en apprenant la reprise de Pensacola par ses compatriotes, avait fait de grandes réjouissances, mais sa joie ne fut pas de longue durée.
Le premier septembre, le comte de Chami^meslin, chef d'escadre, arriva à l'île Dauphine, avec 5 navires de guerre et 2 bâtiments de la Compagnie. Sérigny sur le Philippe le guida le long de la côte et dans la baie de la Mobile. Il fallut renforcer de 200 hommes les équipages affaiblis par la maladie. Le 15 septembre, on remit à la voile pour aller attaquer Pensacola. Le même jour, Bienville partit en chaloupe pour aller se mettre à la
(1) B. de la Ilarjie.
(2) Giiénin
(3) Le Page du l'iatz.
tête de 400 sauvages qui l'attendaient à la rivière Perdido. Il y arriva le 16 au soir et le 18, au matin, il reconnujb notre escadre et arbora un pavillon blanc pour signaler que sa troupe était bien intentionnée. Il avait aussi avec lui une centaine de Canadiens et de volontaires. Champmeslin ayant vu le signal de terre, mouilla devant la ville (1).
Jj^Sercule que montait Champmeslin tirait 21 pieds d'eau et la passe à l'entrée du port de Pensacola n'en avait que 22, aux hautes marées. On désespérait d'y entrer, mais un vieux Canadien, Grimeau, qui connaissait parfaitement la côte, se fit fort de réussir, ce qu'il fit en effet et reçut en récompense des lettres de noblesse l'année suivante. Notre flotte pénétra donc vent arrière dans le port dans l'ordre suivant : la Marie, le Mars, le Triton, le Philippe, V Hercule et sans répondre au feu du petit fort de l'île Santa-Rosa, nos navires s'avancèrent jusqu'à portée de fusil et alors se mirent à cribler de boulets le petit fort, les vaisseaux embossés et les bâtiments de transport. Pendant cette attaque les Canadiens et les sauvages de Bienville et de Saint- Denis tiraient sur la place même et le grand fort. Au bout de 2 heures, des boulets ramés de l'ennemi coupèrent l'extrémité de la grande vergue de Vllercule, et les Espagnols se mirent à crier 3 fois: «Viva Felipe cinco » (le petit fils de Louis XIV, devenu, grâce à nous, roi d'Espagne). Champmeslin fit alors charger 3 canons de 48 qui se trouvaient sur son pont et n'avaient pas encore été employés. Au deuxième coup, visé par le maître canonnier, le grand mât d'un des bâtiments ennemis fut coupé et tomba à la mer, sur quoi nos équipages crièrent 3 fois : «Vive le Roi». Le commandant du petit fort se défendit encore une heure et ne se rendit que quand il n'eut plus de poudre. Chamrmeslin l'embrassa et lui rendit son épée, en disant qu'il savait distinguer un vrai soldat de ceux qui n'en avaient que le nom. (2>
Les Esi^agnols des navires, pendant qu'ils se canonnaient avec Champmeslin, crièrent plusieurs fois ; amène le pavillon, traya la bandera, mais la frayeur les empêcha d'exécuter cet
(1) B. de la Harpe.
(2) Toute cette page m'est fournie par la version anglaise des Mémoires de Dumont.
ordre. Il n'y eut qu'un prisonnier français qui osa le faire à leur place. Ils abandonnèrent leurs navires en y laissant des mèches allumées qui, en peu de temps, y auraient rais le feu. mais les prisonniers français, n'entendant plus le moindre bruit, se doutèrent de ce qui se passait, montèrent sur le pont, découvrirent les mèches et avertirent Champmeslin.
Le chef de l'escadre espagnole, don Carascosa, voyant un de ses navires coulé, les deux autres hors de combat et les transports échoués an fond de la baie, se rendit à son tour.
Le gouverneur de la ville, Matamoro, craignant l'assaut des sauvages de Bienville, en fit autant le lendemain 18. Champnesliii ne voulut pas recevoir son épée et le fit désarmer par un matelot. Il devint la risée des soldats et des marins. Kemarquez ce nom de Matamoro porté par un officier qui n'eut pas le courage de se défendre : décidément, il y a des noms prédestinés.
On accorda le pillage aux sauvages qui s'en acquittèrent consciencieusement, mais grâce aux ordres de Bienville, il n'y eut pas de chevelure de levée. Champneslin rendit également son épée à Carascosa qui s'était défendu avec courage. Bienville, comme couimandant de la province, avait le droit de mettre des officiers de la colonie dans les places conquises, mais pour ne pas donner naissance à une contestation préjudiciable au service du roi et de la Compagnie, il laissa faire Champmeslili qui fit occuper les forts par des troup; s et des officiers de la marine, Ou ne perdit que 6 hommes à la prise de la place. '2'
Le jour même de la reddition de la ville, on aperçut en mer un grand bateau qu'on se douta être espagnol. On arbora le pavillon de cette nation et par ce subterfuge on prit le navire. Au moment où le capitaine vit qu'il était obligé de se rendre, il laissa tomber dans la mer une boîte de plomb. Un soldat qui le vit faire se jeta à l'eau et rapporta la boîte. On y trouA^a une lettre du gouverneur de la Havane à celui de Pensaoola, par laquelle il lui mandait que, ne doutant point que la valeur des Espagnols les eftt rendus maîtres du pays des Français et qu'ils ne les eussent
(1) Le Page du Piatz.
(2) B. de la Ilarpf
faits tous prisonniers, il lui ordonnait en conséquence, faute de vivres, de les envoyer travailler aux mines.
On prit aux Espagnols dans Pensacola leurs neuf balandres, et deux navires qu'ils nous avaient pris contre le droit des gens et armés. Bienville et Saint-Denis congédièrent les sauvages après leur avoir fait des présents et ramenèrent les troupes à la Mobile et à l'île Daupliine.
Plus de 1,200 prisonniers furent embarqués sur la flotte. Ohampmeslin ne sachant qu'en faire (il n'y avait que pour 15 jours de vivres dans la place), en renvoya plus de 600 à la Havane. Il garda les officiers à son bord comme prisonniers de guerre^ mais les traita avec bonté en leur laissant tous leurs effets, tandis que Bienville avait reçu de son frère Chateaugaay, prisonnier à la Havane, une lettre l'informant que le gouverneur de cette ville refusait de lui fournir des vivres, ainsi qu'aux officiers ou matelots qui se trouvaient avec lui, et que ces derniers étaient obligés de charrier de la pierre ou de servir sur les bâtiments espagnols pour ne pas mourir de faim. M. de Ohampmeslin s'en plaignit vivement aux autorités espigaoles, mais n'usa pas de représ;)illes. *->
Sur les 47 déserteurs français dans Pensacola, il y en eut 12 de pendus au bout de la vergue du Comte de Toulouse qui avait servi de vaisseau amiral aux Espagnols, tant qu'ils l'avaient eu en leur possession. LeS 35 autres furent condamnés à servir la Compagnie f'omme forçats. Le 21 octobre, l'escadre se mit en mer au nombre de douze navires, après avair brûlé le fort et les maions. On ne laissa dans ce poste qu'un officier avec quelques soldats et quelques sauvages pour avertir en cas de besoin. Le 25, l'escadre partit pour la France.
Sérigny qui la suivit apprit, en arrivant à Brest, qu'il était nom mé capitaine de vaisseau. Chateauguay, quand il eut été libéré par suite d'un échange avec les Espagnols, devint lieutenant du roi et commandant du fort Saint-Louis de la Mobile. En 1721,
(1) Le Pxjge du Pratz.
(2) Guénin,
(3^ B. de la Harpe,
Saint Denis, chaudement recommandé par Champmeslin, reçut un brevet de capitaine et la croix de Saint-Louis. '< Tout cela était juste, dit Garneau, car c'était aux Canadiens qu'était due la conservation de la colonie. )) La paix ayant été conclue avec l'Espagne en 1821 à Saint-Germain en Laye, on rendit aux Espagnols Pensacola qui se releva de ses ruines. Au recensement de 1890, on y comptait 11,571 habitants.
Un édit de mai avait réuni les compagnies de la Chine et Orientale à celle d'Occident. En dépit de Bienville qui, dès ce temps là, demandait qu'on transportât le siège du gouvernement à la Nouvelle-Orléans elle donna l'ordre de fonder le principal comptoir au Biloxi, ce qui était tomber dans le môme inconvénient qu'à l'île Dauphine où les personnes arrivées de France, mouraient de faim, sans povvoir travailler à la culture. Les vaisseaux de gros tonnage ne pouvaient s'approcher de Biloxi qu'à 4 lieues (à l'île aux Vaisseaux). On ne pouvait rien y apporter des navires qu'en changeant trois fois de bateaux, de plus en plus petits. Encore fallait-il aller à l'eau avec de petites charrettes pour décharger les plus petits bateaux. Le poisson et les huitres qui s'y trouvaient en abondance empêchèrent plus tard quelques qersonnes de mourir de faim. Le terrain, un sable pur et brillant, ne produisait pas de légumes, mais fourmillait de rats tellement afifamés qu'ils mangeaient jusqu'au bois des fusils.
Bienville était allé s'installer dans cette charmante contrée avec les officiers et les troupes qui se trouvaient à l'île Dauphine, où on ne laissa qu'un sergent avec 12 soldats et un pilote des côtes, pour faire aborder les vaisseaux qui viendraient de France à la rade de l'île aux Vaisseaux, située, comme on sait, vis-à vis de Biloxi.
1120. — Le 26 janvier, Bénard de la Harpe revint de son expédition de la Kivière Bouge, après avoir établi un poste dans le haut de la rivière chez les Cadodaquious. Il avait recueilli des renseignements intéressants sur cette région.
Cette même année, il se rendit dans le Texas, y construisit à l'aide des Indiens qui détestaient les Espagnols un petit fort à
environ 250 milles des î^atchitoches et, de là, adressa des propositions de commerce à don Martin Alacorne, gouverneur du Texasi^i) qui répondit par des compliments mais, en même temps, prétendit que le territoire où se trouvait La Harpe appartenait à l'Espagne et qu'il emploierait au besoin la force pour le déloger, mais notre explorateur répondit que, depuis que La Salle avait pris possession du Texas, la France avait toujours considéré ce pays comme lui appartenant et que le Rio Bravo devait être la limite des Espagnols. Le gouvernement français soutint La Harpe dans la position qu'il avait prise et la Compagnie, avec l'autorisation du roi, ordonna qu'on prit possession de la baie St- Bernardt'J (aujourd'hui Matagorda), à l'embouchure du Rio- Oolorado. C'est sur la côte occidentale de cette baie que Cavelié de la Salle avait établi le fort de Saint-Louis, dans sa dernière et malheureuse expédition.
Dans le courant de l'année, la Compagnie transporta plus de 1000 personnes blanches. Il arriva aussi 500 nègres. Par une ordonnance royale, les forces de la colonie fufent portées à 20 compagnies de 50 hommes. C'était bien peu, même avec l'aide des colons, pour défendre cet immense territoire.
« La Compagnie envoya une proclamation fixant les prix auxquels ou pouvait obtenir les marchandises aux magasins de l'île Dauphine, de la Mobile et de Biloxi et aux différents postes échelonnés le long du Mississipi, mesure qui inspire à l'historien Gayarré les réliexions suivantes : « Ainsi les malheureux que l'on envoyait à la Louisiane avaient non seulement à braver l'insalubrité du climat et la cruauté des sauvages, mais ils étaient encore tenus dans le plus oppressif esclavage. Ils ne pouvaient acheter que de la Compagnie et au prix qu'elle fixait. Ils ne pouvaient vendre gu'à elle, au prix qui lui convenait. Ils ne pouvaient sortir ù.^ \ii Q,o\ou\Q qyPaveé sa pennission. C'était là ce qu'oîi appelait le régime colonial au leaips où nous sommes. Nous ne pouvons
(1) Le nom de Texas rappellerait, dit-on, le cri de Teja<^, Tejas, A?ii7s, Amis, que répétaient les Indiens Assinaïs de la contrée à l'arrivée des E^^pagnols (Elisée Reclus),
(2) Gayarré.
découvrir en quoi les blancs que la Compagnie transportait d'Europe ^différaient des noirs qu'elle faisait venir d'Afrique, du moins quant à leurs rapports avec la Compagnie, car ces deux classes d'hommes ne travaillaient également que pour un maître, la toute puissante Compagnie».
Les Chickassas, à l'instigation des Anglais, commencèrent à nous attaquer. Leur premier acte d'hostilité fut d'avssassiner un officier nommé Sorvidal qui, par l'ordre de Bienville, résidait parmi eux. Nos rivaux voyaient que la colonie commençait à se fortifier et, d'ailleurs, nos coureurs de bois et nos traitants se rencontraient dès lors avec les leurs sur tous les points. Bienville agissait de la Mobile pour faire déclarer la guerre aux Anglais par les sauvages alliés, mais une partie de la nation Chactas avait été gagnée par les Chickassas. Les Alibamons, de leur côté, se plaignaient qu'on ne prît pas leurs peaux de chevreuil à un aussi haut prix que les Anglais de la Caroline et que les marchandises qu'on leur fournissait fassent plus chères. Cependant, par son crédit, Bienville obtint des Chactas de se déclarer contre les Chickassas. Les Alibamons promirent de rester neutres et permirent aux Français de descendre et de remonter leurs rivières
1721. Le 3 janvier, un navire de la Compagnie amena 300 autres colons, mais en favorisant l'accroissement de la population de la Louisiane, le gouvernement avait soin de veiller à ce qu'on ne s'y livrât à aucune culture qui pût entrer en concurrence avec les produits du royaume. Aussi le 9 janvier 1721, il rendit une ordonnance qui défendit de cultiver à la Louisiane la vigne, le chanvre, le lin (2).
Le 8 janvier, Chateauguay était revenu sur la Baleine qui amenait, sous la conduite de trois religieuses, 88 filles de l'hôpital général de la Salpétrière, pour les marier dans le pays. Penicaut, en Gaulois irrévérencieux, dit à cette occasion : ^ Cette marchandise fut bientôt distribuée, tant on en avait disette dans le pays et, si la sœur Gertrude (une officière de la Salpétrière) en
(1) La Harpe.
(2) Gayané.
avait amené dix fois davantage, elle en aurait trouvé en peu de temps le débit. »
On mit ces filles dans une maison avec une sentinelle à la porte. La dernière qui restait occasionna presque une dispute entre deux jeunes gens, quoique leur Hélène ne fût rien moins que jolie et ressemblât plutôt à un soldat aux gardes qu'à une fille. Bienville la fit tirer au sort pour régler la dispute.
La frégate Charles qui amenait 350 nègres de l'Angola brûla en pleine mer. Les marins échappés au naufrage, mourant de faim, tuèrent les uns après les autres les nègres qui survivaient et les mangèrent.
Le 23 février, Bienville reçut une lettre de la Compagnie, datée du 31 octobre 1720, lui reprochant ses démêlés avec le directeur. On lui disait que le régent le croyait l'auteur des désordres dont on se plaignait (chaos dans les affaires, dépenses exagérées) et qu'au lieu de le faire commandant de l'ordre de Saint-Louis et brigadier des armées du roi, comme il l'espérait, le régent aurait pris un parti désaveu tageux pour lui, si la Compagnie ne lui avait pas représenté que les directeurs avaient traversé ses bonnes intentions. En même temps, elle annonçait l'établissement d'un directeur général de la colonie. Les actionnaires se plaignaient et reprochaient à la direction d'avoir fait de grandes dépenses qui n'avaient rien rapporté et d'avoir choisi pour chefs de la colonie des hommes beaucoup plus soigneux de leurs intérêts que de ceux de la Compagnie Bienville écrivit au régent que si l'établissement de la Louisiane se trouvait encore reculé, on ne pouvait en attribuer la faute qu'au manque de secours dans les temps nécessaires et aux pouvoirs excessifs que la Compagnie avait donnés à ses directeurs. On reprochait aussi à Bienville la promotion de plusieurs sergents nommés officiers et la destitution de quelques officiers. La Compagnie ordonna qu'à l'avenir Bienville ne ferait que les interdire, se réser vaut le droit pour elle-même de nommer aux emplois les officiers ou de les renvoyer sur les plaintes et informations qui lui seraient envoyées.
(i) Hamilton.
(I) Guyarré,
Le 1er mars, la flûte les Deux Frères et le Foudroyant, traversier, arrivèrent avec 100 alleraauds^^* de la concession de M. Law, reste de 200 qu'ils avaient embarqués en France, les autres étant morts pendant le voyage.*^*
Parmi ces Allemands se trouvait une femme dont les aventures en Europe et en Amérique sont racontées dans plusieurs mémoires de Pépoque. On la prétendait femme du czarowitz Alexis Petrowitz, fils de Pierre le Grand. Sa ressemblance avec cette princesse était très grande. Pour échapper aux mauvais traitements du prince, un brutal, elle aurait eu recours à une mort simulée, puis se serait enfuie en pays étranger. Elle épousa à la Louisiane un chevalier d'Aubant qui avait vu la princesse à Saint-Pétersbourg, et crut la reconnaître sous l'incognito qu'elle avait pris et semblait vouloir garder. Après une longue résidence à la Louisiane, elle suivit son mari à Paris et à 1 île Bourbon où il fut envoyé avec le grade de major. Devenue veuve en 1754, elle revint à Paris avec une fille qu'elle avait eue de son mariage et mourut dans une grande pauvreté en 1771.'^^
Le 17 mars, la frégate V Africain amena 180 nègres, reste de 280 qui avaient embarqué à bord de ce bâtiment. Le 15 juillet arriva M. Duvergier, directeur ordonnateur, commandant de la marine et président du conseil, auquel on donnait 20,000 livres d'appointements. Le 9 septembre, Bienville quitta Biloxi pour venir demeurer au fort Oondé de la Mobile (ancien fort Louis), où on lui avait fait préparer un logement. Les vivres venant encore à manquer, le 34 septembre, on envoya les troupes à la Rivière aux Perles et aux Pascagoulas j^our vivre parmi les sauvages. Cette disette força la direction à prendre les vivres des concessions, ce qui causa en partie leur ruine. La garnison des Alibamons s'étant révoltée à cause de la disette des vivres, il fallut s'adresser aux Alibamons pour dresser une embuscade aux rebelles sur la route de la Caroline. Ils en tuèrent 16 et firent les autres prisonniers. <*>
(1) Voyez à la fin de la brochure page 102, une note spéciale sur leurs descendants ainsi que sur ceux des Acadiens.
(2) La Harpe.
(3) Gayarré.
(2) Détails tirés de la Harpe.
Le capitaine Renaud monta avec 50 mineurs aux Illinois, en même temps que plusieurs familles qui obtinrent des concessions proche les Illinois et auxquelles Bienville accorda des nègres pour cultiver la terre. Saint- Denis reçut une lettre de la compagnie avec le brevet de capitaine et de gouverneur de Natchitoches où il monta quelques temps après, avec 30 hommes de renfort et 3 canots. Il devait cette faveur à M. de Chàmpmeslin à cause des services qu'il avait rendus en 1719, en aidant à repousser les Espagnols et, en général, à la Louisiane, sans avoir eu ni paye ni rang.(i>
11122. — Le 1er mars, Duvergier partit pour la France avec les procès-verbaux et les plaintes mal fondées de plusieurs particuliers. Il comptait faire ôter leurs emplois à Bienville, de la Tour, Chateauguay, Boisbriant et autres officiers qui n'avaient pas su lui plaire. Duvergier, au lieu de fortifier la colonie, comme le voulait sagement Bienville, ne s'occupa que de l'étendre. C'est ainsi qu'on força le gouverneur, qui avait toujours jugé la chose comme impraticable, à envoyer Bénard de la Harpe tenter un établissement à la baie Saint-Bernard. On fut obligé d'y renoncer à cause de l'insurmontable hostilité des indigènes, et parceque cet établissement était trop éloigné pour être susceptible d'une protection efficace.
Le 4 juin M. d' A^rensbourg, officier suédois, arrivait à la tête de 250 Allemands qui devaient s'établir sur le fief de l'Arkansas accordé à Law, et apportait en même temps la nouvelle de la déconfiture du grand financier, de sa fuite et de la faillite de la banque royale qu'il avait fondée. Voyons ce qu'il avait fait pour la Louisiane avant de tomber. Voici ce qu'en pense un historien contemporain bien renseigné : «La mise en application du système de Law eut deux résultats incontestables, un développement rapide du commerce et de l'industrie, et un commencement d'extension coloniale que la disparition de Law vint trop vite
(1) Pénicaut.
(2) La Harpe
(3) Debouchel.
(4) Gayairé.
einayer. Les actions do la nouvelle compagnie montèrent rapidement. Le bruit répandu de la découverte de mines d'or et de piei reries aux bords du Mississipi enflammèrent les imaginations. On se disputait à prix d'or les concessions de terre, les duchés et les marquisats distribués par la compagnie en Louisiane. Law lui-même se fit adjuger, sous le titre de duché, un fief de plusieurs lieues carrées aux Arkansas. Les réclames, les annonces disposèrent les esprits en faveur de cette colonie et les engagements se présentèrent nombreux pour allér explorer ce nouvel Eldorado. Jusqu'à la fin du système de Law le recrutement se fit de bon gré, ensuite de force. A Paris et dans les provinces, les ordonnances des 18 janvier et 12 mars 1719 prescrivent d'y envoyer les vagabonds et les condamnés libérés en rupture de ban, et un édit du 10 mars 3 720 invita les tribunaux à ordonner la transportation des prévenus pour la plupart des délits qui leur étaient déférés ; les mendiants furent arrêtés dans le même but. On y joignit les faux-sauniers, les filles séquestrées à la Salpétrière. En dernier lieu on créa de véritables racoleurs, les bandouilliers du Mississipi qui, outre leur paye, touchaient 10 francs de prime pour chaque individu arrêté. 5,000 personnes furent ainsi capturées dans Paris ; servantes, fillettes, gens établis, notables bourgeois. Les bandouilliers arrivèrent ainsi à exaspérer tellement le peuple que, dans certains quartiers, on les assomma. Le 9 mai 1722, en présence de l'agitation causée dans le peuple de Paris par ces monstruosités, et sur les réclamations des émigrants libres qui se x^laignaient du mélange llétriss^nt qu'on leur infiigeait, il fut décrété qu'il ne serait plus envoyé de criminels ou de vagabonds à la Louisiane».'^* M. Beniamin Snlte nous raconte un incident typique de cette belle manière de coloniseï' un pays. Le 18 septembre 1719, par les démarches de la compagnie des Indes, 80 jeunes filles furent mai'iées avec autant de garçons à Téglise du prieuré de Saint-Martin des champs à Paris, On avait tiré ces filles de la. Salpétrière et les garçons des prisons de la grande ville, en leui* donnant le choix d'y rester ou de partir poui- la Louisiane. Après la cérémonie, les époux enchaînés par paires et escortés par une escouade de gendar-
( I ) Eugène Guciiin.
merie furent expédiés à la Roclielle. Il esfc vrai que, ijonr l'avenir de le colonie, ce convoi valait bien ceux que, d'après le mémoire d'un certain Redon de Rassac, on envoyait à M. de Vaudreuil et qui se composaient à moitié de femmes mariées de 55 à 60 ans, sans enfants.
Law avait envoyé 1,500 Allemands et Provençaux en Louisiane pour peupler son fief, et 6,000 autres émigrants, la plupart du palatinat, furent dirigés vers les ports de France ; mais ils ne firent voile qu'en 1721, lorsque la puissance éphémère de Law était déjà crouléa. Sur ces 6,000 personnes, plus de i ,000 disparurent avant l'embarquement à Lorient. Les autres, en arrivant en Amérique, furent jetées sur la plage ingrate de Biioxi sans moyens de subsistance, et l'on n'avait pas assez d'embarcations pour les transporter sur le Mississipi. Il y eut encombrement puis une famine terrible. Plus de 500 émigrants moururent de faim et beaucoup d'autres de chagrin et de désespoir. Enfin il se forma des complots : une compagnie de sohlats suisses qui devait se rendre à la Nouvelle Orléans passa, officiers en tete, à la Caroline, chez les Anglais. Le gouvernement de cette partie des possessions britanniques avait déjà informé les autorités françaises qu'il leur arrivait continuellement des déserteurs. Des milliers d'hommes expédiés de France par Law, quelques centaines seulement restèrent à la Louisiane.
Parmi ces morts de faim ec de misère, il y avait des femmes et des enfants. Honteuse et lamentable histoire d'abandon et de ruine ! ce n'est pas la seule à l'actif de l'ancien régime au XVIII'^ siècla. Ce gouvernement qui ti'ouvait toujours de l'argent pour les fêtes de la cour, les gratifications à donner aux courtisans, aux favoris et aux favorites, ne prenait cure de ces milliei-s d'existences moissonnées stérilement. Double crime vis à-vis de l'humanité et de la patrie à laquelle ces émigrants, robustes et bons cultivateurs, pouvaient assurer par leur descendance l'empire de l'Amérique du Nord. Ce sont des crimes comme ceux-là dont le tocsin de 1798 sonne l'expiation.
Au mois de janvier, le père Charlevoix qui venait do Montréal arriva à la Nouvelle-Orléans. Pendant sou séjour, il ménagea
(I) Garneau.
une GvSpèce de réconciliatioQ entre Bienville et le commissaireordonnateur Hubert. La Nouvelle-Orléans renfermait alors une centaine de cabanes dispersées sans ordre, trois ou quatre maisons liabitables, un grand magasin de bois, une petite chapelle et 200 habitants.
A ce propos Charlevoix dit : <( Il y a loin de cela aux 800 belles maisons et aux cinq paroisses dont parlait Le Mercure (journal de France), il y a deux ans. » On voit qu'il n'y a pas que les Américains qui aient fait du k bluff )>.
Le régent mit la Compagnie des Indes en régie et envoya trois commissaires, Ferrand, Faget et Machinet pour administrer le pays. Les trois commissaires donnèrent à Bienville gain de cause sur l'établissement du siège du gouvernement à la Nouvelle- Orléans et sur la nécessité de faire un établissement aux Arkansas. La Harpe reçut de Bienville l'ordre de remonter l'A rkansas avec un détachement de 16 hommes, aussi loin que possible, de faire le relevé de tout le pays, de voir s'il n'y avait pas de mines et de faire connaître à tous les Espagnols qu'il y trouverait établis que tout le territoire arrosé par l'Arkausas appartenait à la France.'^) Les commissaires du régent divisèrent la Louisiane en neufs districts civils et militaires à la tête de chacun desquels se trouvait un commandant. Ces districts étaient : 1" les AlibamoHS, entre la rivière de ce nom et le Tombigbec ; 2 Mobile et Biloxi ; 3 la Nouvelle-Orléans ; 4 Natcliez ; 5 Yazous ; 6 Illinois ; 7 Wabash ; 8 Arkansas ; 9 Natchitoches.'^' On rendit également la présidence du conseil supérieur de la colonie à Bienville.
Au point de vue ecclésiastique, le pays fut divisé en trois grands districts, et l'on ordonna la construction d'églises et de chapelles, les colons se plaignant d'avoir été obligés jusqu'alors de se réunir pour prier autour de croix érigées en plein champ.
Parmi les nouvelles concessions, celle de madame de Chaumont dans la rivière des Pascagoulas, à 12 lieues avant dans cette
(1) La Harpe.
(2) Pénicaut.
(3) Wallace dit que cette division de la Louisiane et le transport du siège du gouvernement à la Nouvelle Orléans eurent lieu en 1723.
(4) Gayarré,
rivière et à 40 lieues de la Nouvelle- Orléans, donna des grains dès cette année. Hubert fit un grand établissement auxNatcliez où M. de Montplaisir établit une manifacture de tabac. Les Natchez demandèrent à Bienville et obtinrent la grâce du chef la Terre Blanche. Les tribus du haut Mississipi vinrent chanter le calumet de paix à Hubert.'^)
L'établissement des Arkansas datait en réalité des plus loin. Lorsque Tonti avait descendu le Mississipi pour aller au-devant de la Salle, il était entré dans la rivière des Arkansas et avait fait alliance avec cette nation, Quelques-uns de ses gens le prièrent de les laisser s'y établir. Il en laissa 10 et cette habitation se soutint et se fortifia petit à petit par l'adjonction de quelques Canadiens qui descendaient le fleuve, et ceux qui le formèrent traitèrent en bons pères de famille les enfants qu'ils eurent des filles des Arkansas, de sorte que cette nation nous resta toujours attachée.
Sur l'Illinois, il y avait dès ce temps là une grosse bourgade presque toute composée de Canadiens, presque tous à leur aise.
L'établissement des Yasous se trouvait sur la rivière de ce nom, à 160 lieues de la bouche du Mississipi. M. Le Blanc et ses associés y possédaient une importante concession, située à 5 lieues au-dessus de la bouche de la rivière. Le fort Saint-Pierre y avait été établi pour défendre le poste contre les Indiens.
C'est ici que se place un de ces épisodes tragiques oubliés des générations actuelles qui pullulent et vivent en sécurité là où les vaillants aïeux, en petit nombre parmi les sauvages, étaient exposés tous les jours à des morts terribles. Que deviennent les persécutions et les tribulations des héros et des héroïnes de nos romans et de nos feuilletons, quand on les compare aux réalités formidables de la vie des premiers colons, aux périls dont l'idée seule fait frémir la chair, suspendus constamment au dessus de
(1) Pénicaut.
(2) Le Page du Pratz.
(3) M. Benjamin Suite.
(4) Le Yasou (Yazoo) devait son nom indien aux innombrables buttes de ses bords, dont la construction est attribuée à ce vieux peuple que les archéologues appellent les Moundbuilders. (Elisée Reclus].
IiMirs (ê^tcs, sans disl incl ion d'Age ni <lc sexe f Aucun drame de .Sliakcsix'ai e ne sauiail suri)asser en sui prises et en liorieurs le grand di'iiuie qui se joua dans les forêts américaines, entre lesbianes qui osèrent y pénétrer les premiers et ces terribles acteurs sinistres et grotesques qui s'appelaient les Peaux-Rouges.
Jamais le masque à la fois comique et tragique de la destinée humaine, ses incertitudes et ses vicissitudes ne se sont révélés à nous avec la môme intensité que dans les œuvres sans prétention littéraire d'un Pénicaut, d'un Dumont, d'un de la Harpe, d'un le Page du Pratz, à la fois acteuis et spectateurs du milieu qu'ils décrivent. Les sentiments ordinaires de l'homme y atteignent une vigueur, un sérieux extraordinaires, inconnus ailleurs. L'amour conjugal lui-même qui, dans une société civilisée, n'a pas d'histoire, quand il est heureux, y revêt parfois quelque chose de tragiquement grandiose comme la destinée antique. Ce n'était pas une vaine formule que prononçaient les époux de s'aimer, à la vie, à la mort. Le casse- tête des Indiens se chargeait à l'occasion d'en faire une réalité. Tels qui s'endormaient paisiblement le soir, au doux murmure de la brise printanière, ne se retrouvaient que devant Dieu. î^'ous allons rencontrer sur notre chemin et saluer d'un souvenir ému une de ces âmes héroïques de femme qui préfèrent la mort à la servitude.
Deux seigents de la garnison du fort Saint-Pierre, Eiter et Desnoyers avaient choisi dans les environs deux emplacements qu'ils avaient cultivés pour leur pi'opre compte et y avaient bâti des cabanes où ils dormaient avec leurs familles, en dépit des nombreux avertissements qu'on leur avait donnés. Tandis que je sergent Eiter, dont la cabane était la plus éloignée, y dormait avec sa femme et son fils, âgé de 15 ou IG ans, un parti de 10 à 12 Chiekassas se glissa sans bruit, i)ar un beau clair de lune, jusqu'à cette cabane dont la porte n'était fermée que d'uu rideau. Le sergent, entendant du bruit, s'éveilla et saisit un des sept ou huit fusils qu'il avait chez lui. Il demanda à plusieurs reprises qui était là et, ne recevant pas de réponse, voulut faire feu. Malheureusement il avait pi is le seul de ses fusils qui ne fût pas chaigé. Les Indiens se précipitèrent sur lui avant qu'il eût le ttMupsd'eu prendre un autre, l'arrachèrent de sou lit, le traînèrent
jusqu'au milieu de sa calmne, le scalpèrent et lui donnèrent un coup de casse tête qui lui fit perdre connaissance. D'autres s'emparèrent de la femme et l'entraînèrent dcins un ravin avec l'intention de l'emmener comme esclave à leur village. L'enfant éveillé par le bruit se leva en chemise, atteignit la porte et s'enfuit en criant au secours de toutes ses forces. Un des Indiens le poursuivit et le blessa d'une flèche qui lui traversa le poignet. L'enfant tomba et le sauvage se précipita sur lui pour le scalper, mais la peau du pauvre garçon étuit si tendre qu'elle s'en allait par lambeaux. L'Indien y renonçant voulut alors lui couper la gorge, mais ayant un mauvais couteau, ne lui coupa que la peau. L'enfant, pendant ces cruelles mutilations soit qu'il se fût évanoui, sait qu'il feignît d'être mort, ne cria pas, de sorte que son ennemi, le pensant mort, le laissa baigné dans son sang et rejoignit les siens. La femme du sergent se voyant gardée seulement par deux Indiens et croyant son mari et son enfant massacrés, résolut de les venger. En quittant la cabane, elle avait glissé dans la manche de sa chemise un gros couteau de bûcheron. Au moment où ses gardes s'y attendaient le moins, elle le retira de sa cachette et en porta un si furieux coup à un de ses gardiens qu'elle l'étendit mort à ses pieds. Elle frappa aussi l'autre, mais avec moins de succès, ne lui infligeant qu'une blessure assez grave. A ses cris ses compagnons accoururent et la vaillante femme tomba criblée de flèches. Le sergent Desnoyers, ayant entendu du bruit, tira un coup de fusil pour prévenir la garnison qui accourut et dont un détachement se mit à la poursuite des Indiens, mais sans pouvoir les rejoindre. En route on trouva des poêles, des chaudrons et autres ustensiles que les Indiens avaient jetés dans leur fuite. Un orage vint d'ailleurs arrêter la poursuite. On sut que c'étaient des Chickassas, parcequ'on trouva semés, ça et là, sur le sol, des bâtons sculptés comme ils avaient l'habitude d'en avoir. On retrouva la femme du sergent Eiter, ainsi que l'Indien qu'elle avait tué. Les Indiens, avant leur départ, pour ne pas laisser de trophées à leurs ennemis, avaient scalpé les deux corps. Un Illinois qui se trouvait au fort, voyant les Français y revenir sans avoir pu rejoindre l'ennemi, demanda au gardemagasin de la poudre et des balles, se mit à la poursuite des
Chickassas et revint trois jours après avec trois scalps. Il avait surpris et tué dans leur soiuineil l'Indien que la femme Riter avait blessé et les deux compagnons qu'on lui avait laissés pour l'aider à marcher. On le récompensa pour sa bravoure et il parut enchanté des présents qu'il reçut à cette occasion. Quinze jours après des Indiens de la même tribu, les mêmes, peut être, qui avaient faitle coup, revinrent chanter le calumet de paix et apporter des présents an commandant du fort. On leur montra le sergent et son fils qui étaient en voie de guérison. Le père, par suite de l'émotion qu'il ressentit à leur vue, fut pris d'un fort accès de fièvre violente qui l'emporta au bout de trois jours. Quant au fils, grâce à la protection de M. Le Blanc, il fut reçu aux Invalides l'année suivante.*')
M. Guenot, un des directeurs de la concession de Sainte- Catherine aux Natchez, ayant été blessé par un Indien du village de la Pomme Blanche, et un autie Français qui vivait tout seul dans une cabane, à une petite distance du fort Rosalie, ayant été tué par un Indien du même village pendant son sommeil. Bienville envoya le sieur Pailloux, major général de la colonie, avec des troupes pour punir ces attentats. Celui ci s'apprêtait à attaquer les Indiens après avoir atteint les Natchez, quand le grand chef de la nation, le Serpent Piqué, vint lui offrir le calumet de paix et l'assura qu'il ne fallait pas attribuer ces actes d'hostilité aux Indiens du Grand Village qu'il habitait, ni à ceux du village de la Farine, mais à ceux des villages Jenzenaques, des Gris et de la Pomme Blanche. Le Sieur Pailloux admit les bonnes raisons alléguées par le grand chef, mais demanda une compensation pour les méfaits commis. Le Serpent Piqué obligea les 3 villages susdits à nous fournir une certaine quantité de volaille par cabane. Aussitôt qu'elle eut été livrée, les troupes s'en retournèrent à la Nouvelle-Orléans.
Le 15 juillet, le directeur Duvergier débarqua à Pensacola, apportant des croix de Saint-Louis à Boisbriant, à Saint-Denis et à Chateauguay.<2>
(1) Tout cet épisode m'est fourni par les Mémoires de Dûment.
(2) Gayarré.
1723. — Les 250 Allemands pères de famille qui avaient été envoyés par Law en Louisiane pour peupler son fief de PArkansas, se voyant abandonnés, redescendirent à la Nouvelle- Orléans avec l'intention de s'en retourner dans leur pays. Bienville les engagea à rester et leur donna des terres à 20 milles de la capitale, sur les deux rives du fleuve. Détail intéressant pour nous, il se trouvait des Alsaciens parmi ces Allemands. La concession qu'ils reçurent et qui reçut le nom de côte des Allemands fut divisée en 2 paroisses, Saint- Charles et Saint Jean Baptiste et le chevalier d'Arensbourg, l'officier Suédois qui les avait amenés en Louisiane, en fut nommé commandant. Il se distingua dans la guerre des Natcliez à la tête des milices et son épée se trouvait encore dans sa famille du temps de Gayarré, c'est à dire il y a un demi siècle. Ces colons, bons cultivateurs, approvisionnaient de légumes le marché de la Nouvelle Orléans et l'historien louisianais nous raconte que, tous les samedis, leur petite flottille descendait le fleuve et, le dimanche matin, étalait aux yeux des habitants de la ville leur cargaison de légumes, de fruits et de laitage. Ils ont fait place aux grands sucriers, mais leur sang coule dans les veines de bien des Louisianais restés fiançais de langue et de tradition. (i)
Au mois d'août, Bienville transporta enfin le siège de la colonie à la Nouvelle- Orléans. Les colons commencèrent à se grouper le long des rives du Mississipi, de manière à être près de la capitale. Cette même année, le conseil supérieur de la colonie se crut obligé d'informer la cour que l'habitant ne pouvait absolument subsister si la compagnie n'envoyait pas par tous les vaisseaux des viandes salées, tant les cultures étaient encore restreintes dans la colonie.^^)
Les Chickassas nous étaient devenus de plus en plus hostiles. Bienville, par son active politique, mit en mouvement contre eux les Chactas qui, dans le courant de l'hiver de 1722 à 1223, détruisirent trois villages de l'ennemi qui troublaient le commerce du fleuve. Ils rapportèrent 400 chevelures qu'on leur paya et on les fêta du mieux qu'on put. Ils ramenèrent aussi 100 prisonniers,
(1) Voir la note à la fin de la brochure, page 102.
(2) M. Benjamin Suite.
et fout cela, grâce ù riial)il('tc de Bieiiville, ne coûta i>as la vie (Tmi seul Français.
Cliailevoix, arrivé en France, appela l'attention d(; la cour sur les besoins spirituels de la Louisiane. Des capucins et des jésuites furent envoyés pour évangéliser les indigènes et les disposer favorablement pour les Français.'^' D'après Ferland, les nations de la Louisiane chez lesquelles on avait placé des missionnaires restèrent généralement fidèles, mais les Natchez où Ton avait oublié d'en mettre remuaient tout le temps.
Un ouragan terrible du 11 au 16 septembre désola la colonie, détruisit le riz et le maïs et abattit l'église, l'hôpital et 30 maisons de la Nouvelle-Orléans. Le riz dispersé par les vents poussa et donna une deuxième récolte, démontrant ainsi d'une manière irréfutable la fertilité du sol.*-)
Cependant de nouveaux troubles aux Natchez allaient obliger Bienville à faire une deuxième expédition contre eux. Il n'y avait pas longtemps que le major Pailloux était revenu avec ses troupes de son expédition contre cette nation lorsque les villages hostiles ravagèrent la concession de Sainte-Catherine, tuant les bestiaux et les chevaux. Les ouvriers et les nègres qui s'y trouvaient appelèrent à leur secours Bienville qui résolut d'en finir. Au mois d'octobre, il quitta la Nouvelle-Orléans à la tete de 700 hommes et arriva aux Natchez à la fin du mois. En remontant le Mississipi, la petite armée s'arrêta chez les Tonicas dont le chef, guerrier valeureux et converti aux christianisme, se joignit aux Français avec une partie des siens ; quelques Yasous et un parti de Chactas commandé par ie Soulier Rouge en firent autant. Le reste de l'armée se composait de troupes régulières, de volontaires de la capitale et des Natchez et de Canadiens. Le Serpent Piqué vint de nouveau trouver Bienville,tout mais ce qu'il put obtenir, c'est qu'on épargnerait le Grand Village et celui de la Farine, niais le gouverneur résolut de détruire les autres. La répiession fut dure. En chemin on rencontra une cabane devant la porte de laquelle o sauvagesses pilaient du maïs pour faire de
(1) Gaineau.
(2) Debouchel.
la sagamité. Les 3 Indiens qui s'y trouvaient avec elles se mirent à tirer par les meurtrières, mais l'on n'aurait perdu personne si un colon arrivé récemment au fort Eosalie, tt à qui le commandant avait permis, comme aux autres, de garder comme esclave toute indienne qu'il prendrait, n'avait couru à la cabane pour en ouvrir la porte. Aussitôt qu'un des indiens eut tiré et tué ce pauvre colon, un bon gentilhomme du Béarn, le sieur Mespleix, au lieu de chercher à tuer l'Indien qui venait de tirer, le saisit à bras le corps et le tira hors de la cabane. Quand il fut dehors, Bienville ordonna de le mettre à mort et de le scalper, car il avait résolu de ne faire aucune grâce à la partie mâle de la population coupable. En même temps, il promit de donner à Mespleix la première Indienne que nos alliés sauvages feraient prisonnière. Les 2 autres Indiens furent tués par les Français qui étaient entrés dans la cabane et les 3 femmes données à des colons, dont 2 au sieur Tissier qui les avait saisies toutes deux sous un lit. En arrivant au village de la Pomme, on le trouva vide et on le brûla. Les Indiens s'étaient réfugiés dans le bois ou dans les villages voisins. Après 4 jours de reposa Sainte- Catherine, Bienville divisa son armée en deux corps. Le premier, commandé par Pailloux, suivit la même route qu'on avait prise auparavant. Bienville, à la tête de l'autre, marcha au village des Grigas qu'il trouva vide. Les chemins étaient affreux et si les ennemis avaient eu le courage de dresser des embuscades, ils aurrient eu la chance de disputer le terrain à notre désavantage et de couper notre colonne.
En débouchant dans une vaste plaine au sortir des bois et des défilés, on aperçut un Indien hostile armé d'un fusil et qui semblait observer notre armée. Un Français, Maréchal, obtint de Bienville la permission de l'attaquer. Il partit comme une flèche, armé seulement d'un couteau et l'armée fit halte pour voir l'issue de la lutte. L'Indien attendit le Français, fit feu sur lui et le manqua puis s'enfuit, poursuivi par son ennemi qui l'atteignit, lui plongea son couteau dans le dos et, j'ai le regret de le dire, le scalpa, puis vint présenter son trophée à Bienville qui lui fit donner quelques marchandises. Le commandant ne conclut la paix avec le grand Serpent qu'après avoir reçu la tête du
chef du village de la Pomme Blanche et celle d'un nègre libre qui conduisait les Indiens, et pouvait leur enseigner notre manière de combattre.
Bienville envoya de la Harpe pour tenter de fonder un établissement sur les bords de la Madeleine, mais on y trouva des Indiens qui, sans attaquer les Français, ne voulurent pas leur permettre de s'y établir, et déclarèrent qu'ils étaient contents de leur état et voulaient vivre entre eux, sans y recevoir aucune nation. Deux navires amenèrent chacun 100 familles allemandes. Celles du premier reçurent des concessions au bord du Mississipi.
1724.— Le 16 Février 1724, Bienville reçut l'ordre de se rendre en France pour y justifier sa conduite. La jalousie et l'opposition de ses ennemis avaient fini par triompher, mais il resta encore plus d'un an dans la colonie. Le mois suivant il publia le fameux code noir qui réglait les conditions de l'esclavage. C'était une copie du code de Louis XIV pour Saint-Domingue. Ce fut le dernier acte public de Bienville avant son rappel. Il interdisait les mariages entre blancs et noirs, tout autre culte que celui de la religion catholique et ordonnait l'expulsion des juifs. Il se trouve tout au long dans le tome I de V Histoire de la Louisiane, par Gayarré (pages 203 à 205). Une ordonnance de la même année punissait sévèrement la mutilation du bétail.
La population de la Louisiane comprenait maintenant, en dehors des indigènes, 5,000 personnes dont 1,300 nègres. La Nouvelle-Orléans comptait 1,600 âmes. <'^^
M. de la Tour, enseigne de vaisseau, remplaça Bienville à la tete de l'administration, en attendant que Dugué de Boisbriant, nommé par intérim pour le remplacer, descendit des Illinois.
(1) C'est /e dernier extrait de Pénicaut, le menuisier narrateur, l.e 30 octobre 1721, ayant perdu la vue, il quitta la Louisiane qu'il habitait depuis plus de 20 ans pour essayer de se faire guérir en France. Il ne revint jamais en Amérique à ma connaissance.
(2) Hamilton.
(3) Dcbouchel.
1735. — Cette année, il fut défendu, sous peine de mort, de tuer l'animal d'une autre personne et le sien propre, sous peine d'une amende de soixante piastres. Cet édit avait pour cause l'habitude que les colons avait prise de se .nourrir de bestiaux au lieu de les propager, dans la persuation où ils étaient que la mère patrie devait les nourrir. La plus avancée des concessions à cette époque était celle des Chapitoulas appartenant à MM. de Léry, La Fresnière et Beaulieu, Canadiens Français. Bienville qu'on accusait de ne songer qu'à ses intérêts, possédait à peine 60,000 livres. (2)
1736. — Cependant la cabale montée contre lui continuait ses intrigues. Elle finit par tout emporter. Le Sieur Périer, officier de marine, fut nommé gouverneur de la Louisiane en date du 4 août. Tous les amis ou parents de Bienville furent rappelés ou perdirent leur position, Chateauguay, son frère, qui commandait à la Mobile et qui fut remplacé par Diron d'Artaguette, l'ancien commissaire - ordonnateur, ses deux neveux, les de Noyan, l'un capitaine et l'autre enseigne, et Boisbriant à son tour, quand Périer fut arrivé. C'était la disgrâce générale du parti de Bienville, un grand malheur pour la Louisiane. La guerre des Natchez allait bientôt faire voira notre absurde gouvernement la faute qu'il commettait en faisant partir de la Louisiane l'homme qu'accompagnaient les regrets des indigènes, le seul qui sût les manier et profiter de leurs rivalités au mieux de nos intérêts.
Rentré en France, Bienville présenta aux autorités de la métropole un mémoire justificatif où, après avoir parlé de ses services militaires sous d'Iberville, il ajoute : u Le sieur de Bienville ose dire que l'établissement de la colonie est dû à la constance avec laquelle il s'y est attaché pendant 27 ans sans en sortir, après en avoir fait la découverte avec son frère d'Iberville. Cet attachement lui a fait discontinuer sen service dans la marine où sa famille est bien connue, son père ayant été tué par les sauvages du Canada et cinq de ses frères étant morts dans le ser-
(i) Gayané.
(-2) B. de la Harpe.
(3) M. Benjamin Suite.
vice de la marine où il reste eueore le sieur de Longueil, gouverneur de Montréal, le sieur de Sérigny, capitaine de vaisseau et le sieur de Chateauguay, enseigne de vaisseau et lieutenant du roi à la Louisiane.»
Il ne saurait entrer dans le plan de ce travail de raconter en détail les événements qui se sont passés en Louisiane pendant les six ans que Bienville vécut à Paris. Je me contenterai de dire que c'est pendant cette courte période de temps qu'eut lieu le massacre des Français aux Natcliez et la guerre d'extermination que nous fumes obligés de faire à cette nation. Dans le chapitre suivant, je reprendrai donc mon récit au moment où Bienville, nommé gouverneur pour la troisième fois, revient dans la colonie.