CHAPITRE IV
Du rappel de Bienville à la Louisiane jusqu'à sa mort.
Arrivée de Bienville, dispositions tles sfiuvages, le iiHp.lei--monn<iie. — I mportajice relative de iMobile. —rréparaiils de g-uerre contre les C'I'.ikassas. inln-nes de Soulier Roui^'e chez les (.'h n tas. - rreinlère expi'.liiimi de Kicnville contre les Chickassas, insuccès eoni{)let, cause- de cet insuccès. — l'^in malheureuse de d'Artai;aieile, — Peuxiènie expétlition iontre les ClncK' '.ss.is. on conclut la paix avec eux. — Bienville tleni inde sa retraite, iin de son adniinisl l'a lion, jug"emenls [)ortés sur lui. — La Louisiane de 1740 à 17t>''. — Fin de la carrière de Bienville.
Compagnie des Tiides, malgré les viandes fautes (ju'on peut lui reprocliei-, laissait la Louisiane peuplée de
5,000 blancs et de 2,500 nègres au lieu des 600 Caucasiens et des 20 nègres qu'elle y avait trouvés en 1717. Elle avait construit plusieurs forts chez les nations sauvages pour les contenir et des édifices publics à la Nouvelle Orléans. L'agriculture commençait à prospérer dans les neuf cantons, surtout dans celui des Illinois qu'on regardait comme le grenier de la colonie. Sous le régime français, jamais le pays ne fut plus florissant que sous l'administration de la Compagnie.
A ce tableau peut être trop flatteur, on peut opposer le témoignage de Diron d' Artaguette -> qui était allé faire un voyage en
(1) Debouchel.
(2) Diron d' Artaguette était toujours commandant à la Mohili- et ijossé.lait un établissement à Bâton- Rouge.
France et qui était revenu avec Bienville. Petite vérole, disette de vivres, habitants et ouvriers mourant de faim et demandaat à s'en aller en France ; d'autres, sans rien dire, passant aux Espagnols, tels sont quelques uns des traits du tableau qu'il nous en donne.
Le rappel de Bienville et sa nomination de gouverneur furent salués avec délice par les colons dont il était le fav^ori. Pendant son voyage, il écrit du Cap Français au ministre (28 janvier) que les chefs Natchez qu'il y avait vus comme esclaves, l'ont assuré que c'était la manière dure dont on les avait traités qui les avait fait se révolter et qu'il n'y avait jamais eu de conspiration générale des Indiens contre les Français.
Le premier Louisiauais fut Claude Gousset, fils d'un colon canadien qui faisait un petit commerce à la Mobile. '^^
Le 15 mai, Bienville envoya au ministre un mémoire sur les dispositions des sauvages envers les Français. Il montre qu'elles sont mauvaises, grâce à la maladresse de son prédécesseur et à la mollesse et à l'impéritie avec lesquelles la guerre avait été menée contre les Natchez. Ces derniers, quoique diminués, n'étaient pas détruits. Une partie d'entre eux s'étaient incorporés aux Chickassas qui étaient acquis aux Anglais. Une partie des Chactas eux-mêmes chancelaient dans l'attachement qu'ils nous avaient toujours manifesté.<2J
Une dépêche du 30 septembre du conseil supérieur signée par Bienville, Salmon, commissaire ordonnateur et Prat, conseiller, signale la dépréciation du papier monnaie de la Compagnie des Indes et les procès qui en étaient le résultat. Du temps de la Compagnie la piastre avait valu jusqu'à 40 livres. Elle avait vendu une partie des marchandises en magasins avec 150 pour 100 de bénéfice. Les nègres qu'elles avait introduits dans la colonie et qui lui revenaient à 300 livres à peine, elle les revendait à crédit, souvent jusqu'à 1500 et 1800 livres, à des habitants qui en avaient besoin, mais qui espéraient bien ne jamais être obligés de les payer. Comme il arrive toujours, l'exploitation sans vergogne des uns engendrait l'improbité des autres. Bienville montre dans
(1) Gayarré.
(2) Ibid.
— Bi-
son mémoire la démoralisation produite par le papier-monnaie, l'esprit de spéculation qui en est la suite naturelle. Il dit que chacun dépense plus que s'il aurait de l'argent comptant, par le fait, tout ce qu'il gagne, sans penser au lendemain.
Même après que la Nouvelle-Orléans fut devenue la capitale de la colonie, Mobile^^) continua d'être le centre de l'influence qu'on exerçait sur les Indiens et des relations diplomatiques avec eux. Bienville avait toujours exigé d'^.s sauvages qu'ils vinssent à Mobile pour recevoir leurs présents, de sorte que, de son temps, ils avaient ignoré l'état des magasins et la force des garnisons de la Nouvelle-Orléans et de Biloxi. Périer, moins habile, avait fait venir les Chactas à la capitale où ils purent ainsi constater notre faiblesse. En outre, il avait multiplié le nombre des chefs sauvages de telle sorte que, tout en ayant trois fois plus de ^)résents à faire, on avait beaucoup moins de prise sur les indigènes.
C'est à la Mobile que se tenait le congrès annuel des Indiens, et les postes placés dans le haut des rivières qui y aboutissaient étaient une menace pour les colonies anglaises de l'Atlantique. Le bassin de l'Alabama était habité par les Chactas, les Chickassas et les Creeks, les plus nombreuses et les plus braves des tribus qui se trouvaient au sud des grands lacs et à l'ouest des montagnes. Au congrès annuel Bienville rencontrait et festoyait les tribus amies et leur offrait des présents. On i^eut dire à l'honneur des Français que, sauf dans le cas des Natchez, jamais troubles n'éclatèrent entre eux et leurs voisins sauvages, et quand le drapeau de la France disparut de la Mobile pour se porter vers l'ouest, les Indiens amis le suivirent dans sa migration. (^^i
1734.— Au congrès auquel Bienville présida à la Mobile, il trouva que, pendant son absence, les Anglais avaient étendu leur influence sur les Indiens. Un chef des Chactas, le Soulier Rouge, ayant découvert que sa femme favorite le trahissait pour un Français, s'était laissé complètement gagner par les colons de la Caroline et il en résulta une longue guerre civile parmi les
(1) En 1890, la population de Mobile était de 31,076 habitants.
(2) Gayané.
(3) Hamilton,
Chactas.'i) Tonte cotte année se passa en n(''gociations sans résultat avec enx pour les engager îl attaquer les C hickassas, et les dépèches de cette époqu e uientior.nent continuellement le Soulier Eouge qui, nous dit Gayarrc, se servait tantôt des Anglais, tanfôt des Français, comme de cartes qu'il jouait.
Bienville nomma le capitaine Pierre d'A rtoguette, frère cadet de Diron et qui s'était distingué p( nd;int la guerre des Natchez, au poste de major commandant aux Illinois, avec (juartier gc'néral au fort de Chartres.
Les Chickassas, poussés par les Anglais, interceptaient les communications entre le Canada et la Louisiane. Bienville résolut de pousser la guerre contre eux, et commença à se préparer pour la première de ces expéditions mallieu reuses qui devaient ternir sa réputation militaire et jeter un voile sur la fin de sa carrière otïiciclle.
1735. — Dans le cours de l'hiver il établit sa résidence à la Mobile. La population de cette ville avait conçu tant d'alarme de la guerre civile des Chactas qu'elle se préparait à quitter la place, si Bienville ne l'eu eût empêchée. Diron d'Arlaguette avait con^ibué à cet état d'esprit en donnant l'or{li e que personne ne sortît plus que les armes à la main. Bienville révoqua cet ordre absurde. Diron avait aussi failli nous brouiller avec les Chactas. en ayant mal reçu quelques-uns de leurs chefs et refusé de faire raccommoder leurs armes. Bienville répara ces bévues^ ht venir les chefs Chactas à la Mobile et s'assura lei.r concours. Les provisions devaient être fournies par la Nouvelle Orléans, des canons venir de France, On envoya une compagnie de soldats construire un fort et des cabanes à Tombecbé (aujourd'hui Colton Gin Port dans le Nord de l'état du I\I ississipi), pour servir de point d^appui à rexi)édit ion. Le plan de campagne était très bien fait, mais il y eut des malheurs et des contretemps qui firent tout échouer.<3)
Les Chickassas, la i)lus brave des tribus indiennes de toute
(1) Wallacc
(2) Wallace.
(3) Hamilton
cette région, liabilaieiit, entre le Hant et le Moyen Mississipi, nn canton qui s'étendait à l'est dans î'Alabama et vers le nord dans l'ouest de l'état actuel du Missis-îipi. Excités par les émissaires artificieux des Auglais de la Caroliue, ils massacraient nos bateliers et nos voya^-eurs. Ils voulurent même détacher de nous les Illinois qui repoussèrent leurs x:)ropositions avec mépris et envoyèrent des députés à Bienville, pour resserrer leur alliance avec nous et offrir le secours de leurs guerriers. Les Chickassas comptaient encore à ce moment 450 combattants, et les Natcliez qui s'étaient réfugiés chez eux et qui formaient un village à part, 180. Par un soldat qui y avait été fait prisonnier et qu'ils av^aient envoyé à Bienville pour parler de paix, on sut qu'ils avaient cinq forts palîssadés et qu'en outre, les particuliers, de dix en dix, avaient uue cabane fortifiée de trois rangs de pieux avec meurti-ières, et que ces cabanes étaient couvei'tes eu terrasse pour les garantir du feu. Elles étaient posées de façon à se défendre l'une l'autre. Les Natchez, de leur côté, avaient construit un grand fort sur le modèle de celui qu'on avait chez eux lors de leur rév^olte. ^ Bienville demanda aux Cliickasssas de lui livi'cr les Natchez, cequ'iîs refusèrent, D'Artaguette, celui qui commandait aux Illinois, reçut Tordre de se trouver, l'année suivante, avec toutes les forces qu'il pourrait lever pariui les Français, les Canadiens et les Illinois, dans le pays des Chick issa^, p iur s'y joindre aux troupes de Bienville. Eu attendant, b^s Troquois du saut Saint- Louis, les Tsonuontouans, les Oaiat ;nons de M. de Vincennesqui commandait :ui O uibachc allaient hirc^der les Chickassas, y faire des prisonniers et y lever des'chevelures.
Bienville se plaignait qu'on n'envoyât i")oint assez de marchandises pour traiter avec les sauvages, et fiis.iit res-»ortir les mauvais effets de cette politique, par suite de la nécessité où l'on se trouvait d'acheter des marchandises aux Anglais pour les revendre ensuite aux Indiens. Ceux ci s'apercevaient de la chose et voyaient qu'on leur revendait les marchandises anglaises plus cher qu'ils ue les eussent x)ayées en achetant directement. Ils disaient que nous ne savions plus rien faire.
(1) Wallace.
(2) Gayarré,
(3) l^'erland,
Le 12 juillet on décréta qu'il serait accordé des concessions aux soldats français ou suisses qui, ayant fait leur temps de service, s'établiraient à la Louisiane.
Le Soulier Kouge, engagé par les Anglais à visiter leurs éta blissements à la Caroline, s'en revint avec un pavillon anglais, des présents et une médaille. Les Chactas partirent au nombre de 400, accompagnés de Lesueur avec 30 de nos gens, pour aller guerroyer contre les Chickassas, mais l^ur député se laissa gagner par les Anglais qui se trouvaient chez les ennemis et gagna à son tour le reste des Chactas qui rebroussèrent chemin. Cela ne faisait pas l'affaire de Soulier Rouge qui aimait à prendre de toutes mains. Avec ses amis et ses parents, il voulut attaquer les ennemis, mais ceux ci, au nombre de 200, tombèrent sur eux, les poursuivirent chaudement pendant sept lieues et en tuèrent ou blessèrent quatre, dont le frère du grand chef. *'*
Une grave mésintelligence éclata entre Bienville et Dirou d'Artaguette, le commandant de la Mobile, l'ancien commissaireordonnateur qui, jadis, avait défendu le premier contre ses ennemis. Dans une dépêche du 20 avril, il affirme que si le gouverneur est mécontent de lui, c'est parcequ'il a fait connaître la mauvaise conduite de ses protégés, notamment celle de Lesueur aux Chactas. Il est certain que ceux-ci n'étaient plus pour les Français les alliés fidèles qu'ils avaient été, puisque les uns tenaient pour les Anglais et les autres pour nous.
1736. — Enfin le moment de la grande expédition contre les Chickassas approchait. Il y eut des retards et des mécomptes dont Bienville n'était pas responsable. Il avait commandé pour le mois d'octobre 1 735 un certain nombre de voitures pour les transports. Le 15 janvier 1 736, elles n'étaient pas encore fournies. Il perdit tout le mois de février à attendre les mortiers qui devaient venir de France et qui ne vinrent pas. Cela seul suffisait pour faire échouer l'expédition, mais les autres préparatifs étaient faits. Qu'eussent dit les alliés sauvages si l'on n'avait rien tenté ? Bienville compta sur quelque heureux hasard
(i) Gayarré,
qui ne se produisit pas. Une cargaison de riz se perdit, ce qui rendit les subsistances plus difficiles. La petite armée rassemblée par Bien ville se composait de 544 hommes de troupes blanches, Français et Suisses, officiers non compris. Il s'y trouvait deux compagnies de volontaires dont une de jeunes gens et de voyageurs, et l'autre de bourgeois non mariés de la Nouvelle-Orléans. Il y avait en outre 45 nègres sous la conduite d'un nègre afîranchi, Simon. (i>
Pour suivre l'ordre chronologique dans toute sa rigueur, voyons d'abord ce qui advint de l'expédition de d'Artaguette. Il avait quitté le fort de Chartres dans la dernière semaine de février et était arrivé le 9 mai aux Chikassas, à la tête de 496 hommes dont 130 soldats réguliers, volontaires et miliciens, environ 200 Illinois et Missouris, 200 Miamis, 38 Iroquois chrétiens du Saut et 38 Arkansas^^)^ En attendant Bienville, il avait campé jusqu'au 20 mai en vue de l'ennemi. Dans l'intervalle il aurait reçu, d'après Gayarré, une lettre du gouverneur de la Louisiane, l'informant qu'il ne pouvait arriver aux Cliickassas au temps indiqué et le laissant libre de faire ce qu'il voudrait. Lui personnellement aurait voulu qu'on attendît Bienville, mais au conseil de guerre qu'il réunit pour discuter la situation, les sauvages qui n'avaient plus de vivres demandèrent qu'on attaquât le premier village Cliickassas où ils espéraient en trouver, et les officiers furent de leur avis. En conséquenca, on attaqua le village ennemi avec beaucoup de vigueur, mais 400 à 500 sauvages qui étaient venus à la faveur d'un coteau au secours du village, fondirent sur les assaillants. Illinois et Miamis prirent la fuite. Ces derniers, d'après Wallace, auraient été gagnés par les agents anglais. D'Artaguette voulut sauver ses bagages et ses munitions qu'il avait laissés à la garde de 30 hommes sous Frontiguy, mais il fut renversé d'un coup de feu et, malgré le courage déployé par les soldats, une partie des volontaires, les officiers, les Iroquois et les Arkansas, nos gens finirent par être débordés ou écrasés. Vincennes aurait pu se sauver avec les siens, il ne voulut pas
( i) Gayarré.
(2) Wallace
abandonner son chef. Le père Sénat, jésuite, qui aurait pu fuir aussi, resta pour administrer les mourants. Ils furent pris avec une vingtaine de nos gens, ainsi que d'Artagnette qui n'était que blesse. J.oin de les maltraiter, les ( liiekassas les menèrent à leur villîige et pansèrent ceux qui avaient été frappés pendant l'action. Ils les gardèrent pendant quelques jours comme otages, espérant, grâce à eux, avoir la paix des Français, duns le cas où ceux-ci les attaqueraient. Mais quand ils eurent appris que, i^ar suite d'événements que nous allons décrire, Bienville uvait quitté leur teiiiloire, ils attachèrent leurs prisonnit rs quatre par quatre à des bÛL-liers et les brûlèrent à petit feu, de trois heures de l'a près-midi jusqu'à minuit. Trois jours apiès ce terrible holocauste, M. de Coui celas, officier de la Louisiane, fut bi filé au grand ^ ilhige des Chickassas avec un Iioquois du Saut D'après Giiyarré, les Chickassas auraient épargné deux autres Français pour les échanger contre un Chi(k;K^.^as fait priscnniej' par Bienvillc au commencement de l'expédition, et cet échange eut lieu pour sauver nos compatriotes. Un sergent des Illinois qui avait été fait prisonnier par les Chickassas ai iiva eu fugitif à la Mobile, où il donna le premier la nouvelle du désastie arrivé au corps de d'Artagnette. 11 avait su si bien gagner l'amitié du sauvage dont il était devenu l'esclave que sou maître lui avait donné sa liberté et des provisions, et lui avait en outre montré le chemin à prendre à ti avers les bois, poui* aniver à la Mobile. Les Chickassas poursuivirent chaudement, pendant 25 lieues, les débris de la colonne de d'Artagnette qui aurait été dnnéantie complètement, sans les prodiges de valeur des Iroquois Chrétiens et des Arkansas Ces débris reucontrèreut en chemin M. de Montcheival qui marchait sur les traces de d'Arguette avec 270 Indiens et 20 Français. De son côté, M. de Grand pré était déjà rendu à la rivière à Margot, (aujourd'hui Wolf IMver, tout près du site actuel de Memphis, dans le Tennessee), à la tête de tous les Arkansas, quand il apprit la défaite par un courrier de INIontcherval, et il rebroussa chemin. Bienville n'apprit ce qui
(1) Ferland.
(2) ibid. Cet historien ne dit rien des Arkansas, mais exalte la bravoure des Peanquithia!^ de Vincennes.
était arrivé qu'à son retour à la Mobile, par le sergent des Illinois dont nous avons parlé plus haut. Il en rendit compte au ministre le 28 juin<^). Lorsque d'Artaguette eut été pris, l'ennemi saisit les pax)iers qui révélaient les plans de Bien ville, ce qui permit aux Cliicdassas et aux traitants anglais qui se trouvaient avec eux de nous attendre au village d'Ackia et de nous y repousser.
Il nous faut maintenant retourner en arrière pour voir ce qu'avait fait Bieiiville. Il n'était parti du fort Coudé de la Mobile que le lundi de Pâques, 1" avril. Vers le 20 avril, il atteignit Tombecbé. l a remontée de la Mobile s'était effectuée assez heureusement. On n'avait; perdu dans le trajet qu'une pirogue qui avait chaviré et les deux hommes qui la montaient. A Tombecbé, on fut retenu jusqu'au 4 mai par des pluies et des gelées continuelles. Les.Cluu'tas qui avaient promis de nous y rejoindre, au nombre de 1,200 ho-nmes, ne partirent quTi GOO.
Eu arrivant au fort, on y avait trouvé aux fers un sergent français et deux suisses. Ils étaient accusés d'avoir voulu tuer le commandant et le garde-magasin, d'avoir eu l'intention de ramener aux Clîickas^as le sieur du Tisnet et un métis du nom de Rosalie qui s'étaient sauvés de chez ces sauvages, enfin de vouloir combattre pour ceux-ci, puis passer aux Anglais. On les fusilla avant de i:)artir.'2)
Le 22 mai, on ai riva à 9 lieues des villages Chickassas et, le 23, on éleva un fort i)aiissadé dans lequel on laissa les malades et les soldats les plus novices. Le 24, on se mit en route sous la conduite d'un Français qui connaissait bien le pays, l'ayant visité comme traitant. Le 25, on campa à 2 lieues des villages ennemis, et l'on coucha en plein air dans une plaine entourée de bois où chacun soupa de biscuit et de porc sans allumer du feu. Mais il y avait déjà plusieurs jours que d'Artaguette avait été défait et les Chickassas nous attendaieiit et connaissaient nos mouvements. Le nuitin du 2(3 on s'ébranla de bonne heure et, après avoir tra-
(i) Gayarré.
[2] Dumont. C'est lui qr.i me sert principalement de guide dans le récit de cette expédition.
versé im ravin avec de l'eau jusqu'à la poitrine et un petit bois, on entra dans une belle plaine de deux lieues, dans laquelle se trouvaient les trois villages Chickassas établis triangulairement sur la crêto d'un coteau, au bas duquel coulait un ruisseau presque à sec. Bienville voulait contourner ce coteau et aller attaquer le village des Natchez qui se trouvait un peu plus loin, mais les Chactas voulurent attaquer les villages Chickassas où, disaient-ils, ils trouveraient beaucoup de vivies dont ils manquaient complètement. Ils alléguèrent aussi qu'on ne trouverait pas d'eau plus loin, et pour nous obliger a attaquer ces villages, ils y coururent en poussant leurs cris de guerre et se mirent à escarmoucher, mais ils hurlèrent plus qu'ils ne se battirent.
L'armée s'avança et passa un petit bois en laissant le village le plus rapproché qui s'appelait Ackia sur la gauche, puis gagna une petite hauteur qui se trouvait à une portée de carabine des ennemis. Bienville y fit faire halte pour manger. Il était alors midi, on apercevait sur la hauteur où se trouvait le village 4 ou 5 traitants anglais, et les Chickassas avaient arboré le pavillon anglais sur leur fort.<^>
Un certain nombre d'officiers voyant les Chactas escarmoucher, se joignirent à eux pour demander qu'on attaquât le village d'Ackia. Comme on n'avait rien de ce qu'il fallait pour taire un siège, Bienville voulut essayer d'enlever le fort ennemi par un coup de main. A 2 heures de l 'après midi, il forma un détachement composé de la compagnie des grenadiers, d'un piquet de 15 hommes de chacune des 8 compagnies françaises, de GO Suisses et de 46 miliciens ou volontaires sous M. de Noyan* Le détache ment se mit en marche et gagna le coteau, après avoir traversé le ruisseau, protégé par quelques mantelets que portaient des nè gres, mais qui ne servirent pas longtemps, car un des nègres ayant été tué et un autre blessé, les autres jetèrent les mantelets à teire et s'enfuirent.'-)
Le détachement s'avança par bataillon sur 10 de profondeur en criant : vive le roi. Pendant l'ascension du coteau, un soldat fut tué. Le lieutenant des grenadiers qui se trouvait à une por-
[i] Dumont.
[2] Gayaiié.
tée de pistolet en avant de sa compagnie, dans son ardeur, entra dans une cabane où il trouva trois Indiens. Il en tua un et les deux autres s'enfuirent. Dès que les troupes eurent atteint le haut de la colline, elles mirent le feu à quelques cabanes placées sur les deux ailes du fort et d'où les Indiens eussent pu nous inquiéter, mais tant qu'elles brûlèrent, la fumée en étouffa presque les Français. La milice coloniale qui était en arrière de la troupe commença à défiler à gauche et à droite pour investir le fort, mais le sieur de Lusan, aide-major, arrêta ce mouvement, parcequ'il voulait lui-même emporter la place qui se mit à se défendre vigoureusement. Nos troupes montrèrent du courage, mais elles combattaient absolument à découvert, tandis que du fort bien protégé, on leur envoyait une grêle de balles. Il était entouré d'une palissade épaisse de plus d'une toise, avec des intervalles formés de pieux plus petits, disposés de telle sorte qu'ils laissaient des meurtrières. L'engagement dura jusqu'à 5 heures de l'après midi et nous coûta 32 réguliers et miliciens tués et plus de 60 blessés, dont le major général de Noyau, neveu de Bienville, le capitaine d'Auterive des grenadiers et Grondel, lieutenant des Suisses, ainsi que les sieurs de Velles et Montbrun. L'aide-major Lusan, le chevalier de Contrecœur et le capitaine de Lusser avaient été tués dans le cours de l'action,
M. de Noyau fit prévenir Bienville que, s'il n'envoyait pas du secours pour protéger la retraite de ce qui restait du détachement engagé, il y aurait encore des pertes considérables. Le gouverneur y envoya M. de Beauchamp avec 80 hommes. Lorsque celui ci arriva au lieu de l'attaque, il n'y trouva presque plus de soldats. Les officiers rassemblés et abandonnés gar daient leur terrain, à la cabane la plus voisine du fort. M. de Beauchamp les fit retirer, enlever les blessés et se rendit au camp en bon ordre, quoiqu'on eût encore perdu quelques hommes* Les ennemis n'osèrent sortir pour nous charger pendant la retraite. Les Qhactas qui s'étaient tenus jusque-là à couvert sur la rampe du coteau se levèrent et firent quelques décharges. Ils eurent dans cette occasion 22 hommes tués ou blessés.^^)
(i) Dumont.
[2] Gayané.
Bienvillo, dans son rapport au ministre sur cette triste affaire, dit que les Cbi<k;issas avaient cieiis6 la terre en ded.ms de leurs cabanes pour s'enfoncer jusqu'aux {'paules, presque à fleur de terre. La couverture de ces cabanes était de bousillage de terre et de bois, îl Tépreuve des flèches à fou et des grenades, de sorte qu'il aurait fallu des bombes pour leur nuire et Ton n'avait ni canons ni mortiers. Il fallut laisser les morts sur le champ de bataill \
Grondel, le lieutenant des Suisses qui était arrivé en Louisiane en 1731 , avait reçu de si terribles blessures qu'on croyait qu'il n'y survivrait pas. Il en guérit pourtant. Il s'était f<iit remarquer par ses duels, sa galanterie et l'affabilité de ses manières. Il se distingua également comme soldat et comme diplomate et fut décoré de la croix de Saint- Louis en 1753. Il resta encore plus de 20 ans à la Mobile après cette campngne. Il y commanda les Suisses du régiment de Hahvill. Il retourna en France où il devint général^ fut mis à la Bastille eu 17G3, survécut aux terreurs de la Révolution Française et vécut assez vieux i:)our voir la Louisiane devenir un des états de l'Union américaine en 1803.(1)
Apiès avoir pris un léger repas, les troupes se retranchèrent et s'entourèrent de palissades pour être à l'abri d'une surprise. On se reposait} quand des sauvages vinrent d'un autre village pour piésenter au général une lettre et le calumet de paix, mais Bienville, irrité de Téchec qu'il avait subi, refusa de les recevoir, faute grave qui eut des conséquences déplorablco. comme on l'a vu auparavant. Il ordonna même aux Indiens auxiliaires de poursuivre les Chickassas qui voulaient entrer en pourx-)arler avec lui et ils en tuèrent quatre.
Les ennemis, de leur côté, détruisirent toutes les cabanes qui auraient pu servir «à attaquer le fort. Ayant trouvé les cadavres des Français tués, ils les coupèrent en morceaux qu'ils exposèrent sur les palissades. Ce spectacle, au matin du 27 mai, remplit les troupes de fureur. Elles voulaient courir à l'ennemi, mais Bienville les retint. Ce jour là, il y eut quelques escarmouches entre
(i) Pumonl et IJamiîton.
Cliactas et Chickassas. Deux Cîiactas aj'ant été apeiçus auprès de la colline ou se trouvait le loi t, par un Cbickassas, celui ci fit feu. L'iiu (les Cîiactas s'enfuit et l'autre tomba. Le Cliitkassas, croyant l'avoir tué, courut à lui pour le scalper, mais quand il fut arrivé à 10 pas du Cliactas, celui-ci se leva soudain, l'abattit et lui eiileva le scalp. Puis il prit le fusil de son ennemi et tout ce qui lui appartenait et s'en retourna en triomphe chez les siens. En môme temj)S, le nègre Simon, capitaine de la compagnie noire attachée à raruiée, se signala i)ar un sifigulier ti'ait d'audace II courut vers la hauteur où se trouvait le fort et bien que les balles plussent autour de lui, il atteignit un troupeau de chevaux qui pâturaient, choisit une belle jument, sauta sur son dos et revint au camp sans avoir été blessé.'^'
TyC même jour on commença la retraite. Les hommes les plus blessés furent portés sur des litières. On coucli i à une lieue de l'ennemi. Pendant cette marche, un pai li de nos Cliactas en embuscade tua neuf Chickassas qui veiuiient pour voler et scali)er les morts. Le jour suivant, 28 mai, on bivouaqua à une Ueue du point de débarquement qu'on atteignit de bonne heure le 29, au matin. L'on marjqua se quereller avec les Chactas excités par le Soulier Eougc, mais le grand chef les calma et aurait brûlé la cervelle à ce fauteur de désordre sans Bieuville qui renvoya le» Chact as satisfaits, après leur avoir donné des marchandises, de la poudre et des balles. Encore 24 heures et l'on était réduit à moni ii' de ùùm en pays ennemi ou à retourner par terre, car la Mobile éiiiî- aiu^-meut diminuée. Cette rivière, en été, devient un simple ruisseau, surtout là ou l'on se trouvait, à 12 lieues de sa source et à 200 lieues de la Nouvelle Oiléans qu'on atteignit heureusement. French, dans une note qui accompagne la traduction des Mcinoiîcs de Daniont, dit qu'il n'est pas facile de justifier Bieuville. Il était entré dans le pays sans aucun moyen de ' et, après une seule attaque, s'était retiré, sans chercher à avoir de? nouvelles de d'Artaguette ou à faire quelques prison-
(I) l'oule cette page est empruntée aux Mémoires de Dnmont.
y ' ; ' 'it que Bienville, en se retirant, aurait jeté son artillerie à l'eau, mai:-. erreur, car Bienville dit formellement qu'il n'avait ni canons ni
moi liers.
niers qui auraient pu lui en donner. Il est possible que si la jonction des deux corps se fut opérée, le rcsutat eût été différent. En refusant de recevoir les Indiens qui venaient lui présenter une lettre et le calumet de paix, Bienville avait été la cause de la mort affreuse de d'Artaguette et de ses compagnons.
Dans cette campagne déplorable, la perte des Français se monta à 8 ou 9 officiers et à 120 soldats. On ne saurait imputer à Bienville les délais du commencement qui empêchèrent sa jonction avec d'Artaguette, ni le manque d'artillerie. Ce qu'on peut lui reprocher, c'est d'avoir entrepris cette expédition, lui qui en connaissait mieux que tout autre les difficultés, puisque, quelques mois auparavant, il disait : «alors même que je ferais marcher toute la colonie, nous ne pourrions pas nous promettre un heureux succès et ce parti violent ne doit pas être pris légèrement. » Dans sa dépèche du 9 juin au ministre où il raconte son expédition, il se plaint d'ailleurs de la qualité des recrues qu'on lui avait envoyées dernièrement. La plupart des hommes avaient moins de cinq pieds. Sur un détachement de 52 soldats, plus de la moitié avaient passé par les verges pour vol.*^> Il n'y avait rien de surprenant à ce qu'au combat d'Ackia de semblables éléments eussent abandonné les officiers devant l'ennemi.
Les Chickassas, dit Pickett, n'ont jamais été vaincus ni par de Soto en 1541, ni par Bienville en 1736 et en 1739, ni par Vaudreuil en 1759, ni par les Creeks, les Cherokees, les Shawnees et les Chactas.<2)
Le jeune Drouet de Richerville qui nous a laissé une relation de ses aventures fut gardé à vue pendant 6 mois, puis vécut en pleine liberté avec les Chickassas et fit la chasse avec eux. Au bout de 18 mois, un traitant anglais lui fournit les moyens d'échapper. Les Chickassas allèrent le réclamer au gouverneur de la Géorgie, Sir James Oglethorpe, qui leur paya sa rançon et
(1) Gayaiié.
(2) Aujourd'hui les descendants plus ou moins métissés de ces vieilles tribus vivent paisiblement côte à côte dans le territoire Indien. La prépondérance y appartient aux Cherokees, plus nombreux et plus civilisés. Chactas et Chickassas ont la même législature. (Voir Elisée Reclus^ le volume sur les Etats-Unis).
lui procura un passeport au moyen duquel il put retourner à Montréal, on il arriva en juin 1739. <i>
1737. — Cependant Bienville comprenait bien que la colonie ne serait jamais tranquille, tant que les Cliickassas ne seraient pas réduits. Dès cette année, il demandait au ministre des mortiers et des mineurs pour les attaquer et eut la précaution d'envoyer l'ingénieur Davergier (Gayarré l'appelle Devergès) étudier le terrain. Les Chactas guerroyèrent contre les Chickassas pour leur propre compte, entrèrent avec des forces considérables sur leur territoire et leur firent beaucoup de mal.
1738. — Bienville se plaint toujours que nos magasins sont dégarnis, taudis que les Anglais avaient en permanence des approvisionnements considérables. C'est avec des petites choses de ce genre, dédaignées par les gens qui se piquent d'idéal, que les peuples pratiques finissent par conquérir la terre.
Enfin, sur les instances de Bienville, la cour lui envoya de l'artillerie, des armes, des munitions, des vivres, des marchandises et 700 hommes. Malheureusement elle envoya aussi le sieur de Noailles d'Aimé, ancien lieutenant de vaisseau qui devait commander en chef avec Bienville, ce qui ne pouvait plaire à ce dernier et empêcha la deuxième expédition contre les Chickassas d'être décisive comme elle aurait dû l'être.
1739. — L'année se passa en préparatifs contre les Chickassas. Bienville envoya son neveu, M. de Noyau, en mission chez les Chactas. Celui-ci réassit dans sa mission. La majorité de la nation se déclara prête à marcher avec nous et les traitants anglais furent pillés, blessés et mis en fuite. Une bévue des gens de la Géorgie rendit ce succès encore plus complet. Le Soulier Eouge qui y était allé avec quelques uns de ses partisans, en revint mécontent de la manière dont ou l'y avait traité. Il demanda à se rapprocher de nous et, pour preuve de sa bonne foi, pilla trois magasins anglais (18 août), de sorte que toute la nation Chactas se prononça pour la guerre.
[i Ferland»
Bien que le chemin suivi par Bionville dans sa première expédition fûfc le plus court, il résolut cette fois de remonter le lieuve jusqu'au point le plus rapproclié des villages Cliickassas. C'était la rivière à Margot. Ce point fut assigné comme rendezvous à toutes les troupes de la colonie et de là, on devait marcher au travers des terres jusqu'aux Chickasssas. Bu attendaut, Bienville fit construire un fort à la rivière Saint-Francis pour servir de point de ravitailleLuent et d'embarquement, pour remonter jusqu'à la rivière à Margot où de Noyau arriva avec Tavant-garde en août. Peu après M. de la Buissounière qui avait succédé à l'infortuné d'xVrtaguette dans le commandement des Illinois, y arriva avec la garnison du fort de Chartres, une partie de la milice des Illinois composée d'anciens coureurs de bois devenus habitants sédentaires et 200 Indiens. Une semaine après, MM. de Celeron et de Saint Laurent amenèrent à leur tour une compagnie de cadets de Québec et de Montréal et un nombre assez considérable de sauvages du Nord, Troquois, llurons, Nipissings, Algonquins, etc. En attendant l'arrivée de Bienville, ces troupes construisirent un fort auquel ou donna le nom de l'Assomption, ])arcequ'il fut achevé le jour oij l'Eglise célèbre cette fête.
Enfin, le 12 novembre, par suite de délais i .t^xpiicableSj Bienville reioignit son avant gaide à la tête de 1600 Indiens et du reste des troupes. Lorsciue l'armée fut réunie, elle se trouva composée d'environ 1,200 bh^ncs et de près de 2,400 sauvages. C'était le déploiement de forces le plus considérable qu'on eût encore vu dans la colonie. Toutefois, depuis^le mois d'août, il y avait eu grande mortalité pirrini les troupes non acclimatées.
On ne découvrit un chemin praticable pour aller aux Chickassas qu\iu mois de janvier, et cela, au moment où les vivres commençaient à s'épuiser. Il fallut se mettre à manger les chevaux. '^^^ En février, un conseil de guerre fut convoqué qui décida qu'il fallait se retirer.
1740.— Pendant que l'armée, sous le coui mandement de Noailles d'Aimés et de Bienville, battait en retraite, Céleron p;n--
(i) Dumont.
tit ]e 15 mars avec sa compagnie de Canadiens, une centaine de Français et 4 à 500 Indiens et marcha contre les Cliickassas'^),
Ceux-ci, en le voyant arriver, crurent avoir afraire à toute l'armée et lui demandé eut la paix. Bienvilîo y consentit, api ès qu'ils eurent livré quelques îs^atcliez et promis d'exterminer les restes de cette malheureuse nation^ ce qu'ils se gardèrent bien de faire. Bienville n'accorila la paix qu'ea ce <|U! concernait les Français, se réservant le droii do payer ar.x (^hactas les clievelnres qu'ils enlèveraient aux Chickassas, parce qu'ils avaient contre ces derniers de justes griefs pour lesquels ils n'avaient pas encore obtenu satîsfactioa,. Céleroi), a'/aiit de s'en leiourner au Canada, rasa le ï; » par i'oi'dro do Bienville et celui-ci, à son
tour, en «a , . lloa\ e, détruisit le fort Saint Francis.
L'hitoricn G-iy,\rvé dont j'ai suivi le récit attribue la fin, en somme, peu (]é{'i.si\'e do cette campagne, à la jalousie de Bienville contre Noaiiles d'Aimé. C'est là une accusation bien grave. Il est vrai que ringénieur Diivergier, dans sou rapport au ministèie, saas a.ccuser personne, se plaint de jalousies, de pii^ucs, de conflits do pouvoir et at trinue a ces ciuises une pai'tie de l'insuccès de l'ex})vdit ion , îuais ii nous sei'.irjio (pae Bienville devait avoir à cœur, avant tout, de relever sa. réputation militaire et, bien qu'en cas de succè:-;, la gloire en eût i-ejailli (•!• gî':inde partie Siir Noailies d'Aimés, il no sinTit })as dr Li su])[)osi;i;)n d'un historien, même impartial, pour ternir d'un ]>areil soupçjn un(.' longue existence de services dévoués ren;his à la patrie. Dans tous les cas, la fin (ie cette carupagno justilio le jugomont suivant de l'historien Wallace. nll est trop évident que les résultats delà campagne furent hors de pî'oportion avoi* l-'S dépoîises qu'elle avait occasionlîées. » Ces dépenses, d 'aprè- Gayarré, montèrent à 1088^383 livres du r'jan\ier 1 737 au 31 mai 1740, sans compter les dépenses courantes de la coloiiie. Ajoutons que 500 hoinuies étaient, morts de maladie.
Les îsTatchez, eux, n'a\ aieni pas désarmé. Ils s'étaient retirés de chez leurs alliés les Chickassas et rôdaient dans le pays
(i) Fenand dit qu'il rencontra en chemin les Chickassas, les batiit et leur tua 36 hommes.
sans (lenienre fixe. Deux mois après la conclusion de la paix, en juin, ils attaquèrent un bateau qui allait de la Nouvelle-Orléans aux Illinois, au moment où il arriv^ait presque à destination, en tuèrent les occupants et emportèrent la cargaison, après avoir mis le bateau en pièces. Il s'y trouvait une jeune fille de 15 à 16 ans qui allait du couvent des Ursulines de la Nouvelle Orléans aux Illinois, où elle avait une sœur mariée au garde-magasin. Elle eut la bonne fortune d'échapper aux Indiens et d'arriver chez sa sœur, après avoir voyagé à travers les bois et vécu d'herbes sauvages.
Deux ouragans effroyables, arrivés les 11 et 18 septembre ravagèrent la colonie qui s'en ressentit l'année suivante, car il en résulta une grande disette de vivres. Dans le courant de l'automne, les Natchez attaquèrent sur le Ouabache 24 chasseurs et traiteurs français ou canadiens. Les ennemis étaient an nombre de 140, et s'étaient saisis d'une hauteur boisée et fourrée qui dominait le petit bayou où le mauvais temps avait jeté nos gens qui étaient complètement à découvert. Malgré cette inégalité numérique et le désHA^antage de leur position, les Français se défendirent pendant 6 heures ; 16 d'entre eux restèrent morts sur le champ de bataille avec une jeune fille et une femme qui avait montré une grande intrépidité, allant prendre et couper les coi nes à poudre de ceux qui étaient tués, pour la partager entre les survivants valides. Les huit Français qui restaient chargèrent les ennemis, tête baissée, et se firent jour les armes à la main. Cinq furent blessés, mais trois s'en tirèrent sains et saufs.
1741. — La guerre continuait entre Chickassas et Chactas et ceux ci s'aguerrissaient et avaient généralement l'avantage. Soulier Rouge nous était revenu complètement et avait fait, à la téte de ses partisans, une brillante campagne contre les ennemis de sa nation. Le 31 octobre, le Conseil d'Etat eut la sagesse de proroger pour 10 années l'exemption de tous droits d'entrée et de sortie accordée par l'arrêt du 30 septembre 1732, sur les marchandises que l'on portait à la Louisiane et sur les denrées qui en venaient.
Le gouvernement français, justement mécontent du résultat
de la dernière campagne contre les Chickassas, avait adressé des reproches très vifs à ce sujet à Bienville. Celui-ci profondément touché du blâme dont il était l'objet, demanda à être remplacé et sa demande fut agréée. Loubois fut chargé par intérim du gouvernement de la colonie, en attendant la nomination d'un nouveau gouverneur.
Avant de partir, Bienville ent la satisfaction de réunir tous les chefs des Chactas dans un même esprit d'attachement pour nous, comme en témoigne sa dépêche du 18 février. Le 26 mars, il écrivait au ministre : h Si le succès avait toujours répondu à mon application aux affaires de ce gouvernement et à mon zèle pour le service du roi, je lui aurais volontiers consacré le reste de mes jours, mais une espèce de fatalité attachée depuis quelque temps à traverser la plupart de mes projets les mieux concertés, m'a souvent fait perdre les fruits de mes travaux et peut être une partie de la confiance de votre Grandeur. Je n'ai donc pas cru devoir me raidir plus longtemps contre ma mauvaise fortune. Je souhaite que l'officier qui sera choisi pour me remplacer soit plus heureux que moi. Je vais donner toute mon attention, pendant le reste de mon séjour ici, à aplanir les difficultés attachées à la place que je lui remettrai et je peux me flatter de lui laisser les affaires en meilleur état qu'elles n'ont jamais été» Nobles paroles, dignes de clore une pareille carrière î
Gayarré qui l'accuse d'avoir fait manquer par sa faute la dernière expédition contre les Chickassas, ne peut s'empêcher de lui rendre ce témoignage : «Il était venu à la Louisiane à l'âge de 18 ans et il en partit à l'âge de 62 ans, en emportant les regrets, l'estime et l'affection de tous les colons qui l'appelaient le père de la colonie... De tous les gouverneurs de la Louisiane, Bienville en avait certainement été le plus habile et était l'homme qui lui avait rendu le plus de services. La colonie était eu quelque sorte sa création...)/
Wallace dit de lui : <( Bienville fut toujours actif et prévoyant. Il était patient au milieu des factions et quand un de ses plans échouait, il en préparait un autre. La France ne l'aida pas assez. Il inspirait aux sauvages le respect et la crainte et
les punissait avec une barbarie é^^ale à la leur, quand les circonstances le demandaient, niais il leur faisait des présents, quand ils le secondaient, La carrière officielle de Bienville est sans parallèle dans l'histoire de la France américain^. (Quelques erreurs ou fautes inséparables de l'humaine nature qu'il puisse avoir commises, sa popularité dans la province où il avait passé la plus grande partie de sa vie, depuis son adolescence jusqu'au seuil de la vieillesse, ne fut jamais sérieusement ébranlée. On l'a justement nommé le père de la Louisiane dont d'Iber ville avait été le fondateur.»
1743. — Le nouveau gouverneur, le marquis de Vaudreuil, un autre Canadien, arriva à la Louisiane le 10 mai 1743 et Bienville partit pour rentrer en France. Il ne se maria jamais et mourut à Paris, où il s'était fixé, le 7 mai 1767, à l'âge de 87 ans.<^> Diron d'Artaguette qui était arrivé en Louisiane en 1708 disparait en même temps que lui de la colonie qu'ils avaient tous deux administrée. Il laissa derrière lui une mémoire honorée, méritée par ses vertus, ses talents et ses travaux.
Bienville était, comme Sérigny, capitaine de vaisseau. Quand il mourut, on lui rendit les honneurs militaires. Il fut enterré au cimetière de Montmartre. Le portrait gravé qu'on a de lui, reproduction d'une peinture à l'huile qui se trouvait au manoir familial des Lemoyne à Longueil, au Canada, le représente avec une figure martiale et une noble tête qui s'accordent avec son histoire. Il se trouve parmi les portraits des personnages célèbres que M. Benjamin Suite donne dans son ( Histoire des Canadiens- Français. »•
Les vingt années qui vont de 1740 à 1760, dit cet historien, nous montrent La Louisiane constamment agitée par la guerre des sauvages, la disette, la crainte des Anglais, les malversations des fonctionnaires et l'embarras du papier-monnaie. Les dépêches que M. de Vaudreuil commença à écrire, dès cette année, ne sont qu'une continuation des plaintes formulées si souvent par Bienville au sujet du manque d'approvisionnements et de la fai-
(1) M. Eugène Guénin lui en attribue 89, mais d'après lUbaud, il était né à Montréal en 1680, ce qui ne ferait que 87 ans.
(2) Wallace.
blesse générale de la colonie. On en était encore à se nourrir en grande partie des vivres apportés de France. La colonie ne produisait pas assez de vivres pour les cultivateurs du sol et pour les troupes, remarque Gayarré. S'il faut en croire les dépêches des gouverneurs, les habitants étaient toujours à la veille de mourir de faim, et cela durait depuis 40 ans.
1744. — En 1744, M. de Yaudreuil disait ((S-il n'était pas arrivé de farine par VElépliant, les soldats eussent été sur le point de la révolte. » Cette même année, le Conseil d'Etat ordonna l'abolition du papier monnaie introduit depuis 11 ans, malgré les avis de Bienville. Ce fut un grand soulagement pour la colonie, mais M. de Vaudreuil commit la faute de rétablir les monopoles en affermant des postes chez les sauvages, comme cela se faisait au Canada. Déjà néanmoins un pas était fait ; on cultivait le riz, le tabac et l'indigo
On sait que le gouvernement de Louis XV mettant le cmbole à ses fautes et aux hontes dont il couvrait la patrie, par le traité de Paris en 1763, céda la Louisiane à l'Espagne, notre alliée malheureuse dans la guerre de 7 ans, afin de la dédommager de la perte de la Floride qu'elle abandonnait aux Anglais, pour recouvrer Cuba. La prise de possession par l'Espagne ne se fit pas sans obstacle, ni sans protestation de la part des colons. En 1765, ils envoyèrent à Versailles une pétition demandant au roi de ne pas céder le pays à l'Espagne. Jean Milhet de la Nouvelle-Orléans fut chargé de la porter en France. A son arrivée à Paris, il alla voir Bienville qui, sur sa demande, l'accompagna à Vorsaille. Le duc de Choiseul les reçut poliment, mais leur fit corn; prendre que toute tentative pour changer les faits accomplis était inutile. Il avait lui-même conseillé la cession de la Louisiane. Il argua de la dépense énorme que la colonie causait à la France et de l'impossibilité où on était de la garder
Dans les deux années qui suivirent le traité de Paris eut lieu l'immigration d'un certain nombre de Canadiens et surtout d'Acadiens à la Louisiane. « Cette immigration, dit Debouchel,
(1) M. Benjamin Suite.
(2) Wallace,
donna à la colonie un peuple de mœurs irréprochables, endurci à toutes les fatigues, propre à tous les travaux, d'une persévérance sans égale et d'un courage à l'épreuve. La Louisiane s'y est en quelque sorte retrempée dans son caractère >.
1769. — Il n'entre pas dans le cadre de ce travail de raconter les événements qui se produisirent ultérieurement, ni de s'étendre sur l'exécution des cinq patriotes Lafrenière, Marquis, Milhet, Noyan et Caresse, qui payèrent de leur vie leur fidélité et leur attachement à cette patrie qui les avait reniés et livrés à l'étranger. Cette dernière amertume, du moins, avait été épargnée à Bienville. Quand ce triste événenieut eut lieu, il y avait deux ans qu'il avait rejoint dans le paradis des braves le guide et le compagnon de sa jeunesse, le célèbre d'Iberville, auquel il avait survécu de 61 ans.
En jetant un coup d'œil sur cette longue carrière, les mots de l'Ecclésiaste, vanitas vanitatum et omnia vanitas, se présentent naturellement à nous. Ils peuvent servir d'épilogue à la longue existence de Jean-Baptiste Lemoyne de Bienville. Jamais noble vie ne justifia mieux ce dicton des anciens: ((ceux qui meurent jeunes sont aimés des dieux. » Elle évoque à l'esprit toutes les exclamations, tous les proverbes qui expriment les tristesses du cœur humain, la désespérance des fatalités Imprévues, la mélancolie profonde qui, en définitive, s'attache aux choses d'ici bas.
Né aux bords du Saint- î>aurent à une époque où la Nouvelle- France elle-même sortait à peine de son berceau, il vit passer aux mains des Anglais cette colonie et ces mers intérieures pour la possession desquelles il avait, tout jeune encore, combattu et versé son sang sous les ordres de d'Iberville. Quant à la Louisiane qu'il avait contribué à fonder et qu'il gouverna pendant 40ans, à laquelle il avait consacré les énergies de sa jeunesse, les forces de sa maturité, on la livrait, ironie amère du destin, à un peuple, devenu notre allié, il est vrai, mais contre lequel il l'avait jadis défendue avec succès. Ainsi, avant de mourir à Paris, en 1767, un peu plus de 20 ans avant la révolution qui devait emporter cette vieille monarchie qu'il avait servie avec tant de dévouement, il avait vu llétrir tour à tour les espoirs, s'évanouir tous les rêves
qu'il avait caressés. Quoi qu'ea disent les optimistes ou ceux qui ont réussi, la vaillance, le travail, la persévérance ne sont pas toujours récompensés et ne suffisent pas pour aboutir infailliblement au succès définitif. Et pourtant les Canadiens-Français ont le droit d'être fiers de pouvoir considérer comme un des leurs le marin qui, au sortir de l'adolescence, quitta pour toujours la terre natale et s'en alla tenir haut et ferme, autant que les circonstances le lui permirent, le drapeau de la France sur les bords du Mississipi. La statue de ce fils du septentrion qui se dresse sous le ciel brûlant de la Nouvelle-Orléans prouverait à Lemoyne de Bienville, s'il pouvait se relever de la tombe où il dort depuis 136 ans, qu'il n'a point, après tout, travaillé en vain, puisqu'une puissante cité américaine, le plus grand entrepôt d'exportation de coton du globe<^>, le glorifie comme son fondateur et s'élève entourée de jardins que décorent le magnolia, le jasmin et l'oranger, là où il n'avait trouvé qu'un marais fétide, des roseaux et la morne solitude des premiers âges du monde.
Sans doute elle n'appartient plus à la France, la glorieuse reine du Mississipi, mais l'honneur de l'avoir fondée n'en rejaillit pas moins sur la patrie. Si par suite de l'évolution incessante de l'humanité, les nations actuelles viennent à se transformer ou à disparaître, quand on établira le bilan de chacune d'elles, le compte de ce que le genre humain lui devra, ce ne seront pas tant les batailles gagnées ni les territoires conquis qui lui assigneront un rang élevé dans l'histoire des peuples que l'éclat des lettres, des sciences et des arts, les œuvres impérissables que ces trois manifestations du génie de l'homme auront laissées derrière elles et les fondations utiles et durables, léguées à la postérité impartiale, à ce que notre Gilbert appelle « l'incorruptible avenir. »
(i) 100,000 personnes y vivent de ce travail. (Elisée Reclus).
NOTE SUR LES ACADÎENS ET LES ALLEMANDS EMiGKES EN LOUISIANE.
D'après Elisée Reclus, la population de la Louisiane était en 1890 de 1, 1 16,82S habitannts et l'on évaluait du huitième au cinquiè-ne la proportion de ceux qui avaient le Français pour langue maternelle. Voilà tout ce qui reste de ce rêve d'empire à jamais évanoui pour la France. Les districts des Opelousas et des Attakapas arrosés par les bayous Atchafalaya, Tèche et V^ermillon sont, d'après le même géographe, ceux où la population d'origine française et francocanadienne se maintient à l'état pur, parlant la langue des aïeux. Un des comtés qu'arrose le bayou Mermenteau, affluent direct de la mer, a reçu le nom d'Acadie de la population qui l'habite et le village d'Evangéline y rappelle " le grand dérangement // de la baie des Mines, c'est-à-dire l'expulsion des Acadiens.
Monsieur le professeur Alcée Fortier de l'Université de Tulane, dans la brochure que j'ai déjà citée et qu'il a eu l'obligeance de m'envoyer, a fait une étude intéressante sur les Acadiens qui habitent les bords de la Tèche et leur dialecte. Il y donne une liste d'expressions employées dans les paroisses de Saint- Martin et de Sainte-Marie, parmi lesquelles j'en ai remarqué plusieurs que j'ai entendue^ pour la première fois, il y a quelque quarante ans, au troisième de zouaves en Afrique : roupiller (sommeiller), un plein de soupe, (un gourmand), poser la chique et faire le mort (demeurer coi.) Les Acadiens de la Louisiane, comme les Catiadiens, aiment les expressions maritimes. Les familles les plus nombreuses parmi eux sont les Thibodeaux, les Broussard, les Landry, les Leblanc, les Bourgeois, Les premiers descendent du célèbre meunier Thibodaux, seigneur de Chipody en Aoadie, du temps de Poutrincourt ; ils ont donné leur nom à une ville située sur le bayou Lafourche. Un Thibodaux a été président du sénat en 1824, et gouverneur par intérim pendant quelques semaines. Les Acadiens ont gardé le caractère de leurs aïeux et de leurs frères de la Nouvelle-Ecosse et du Xouveau, Brunswick. Ils sont généralement honnêtes et laborieux, profondément religieux et très attachés à l'idiome maternel, mais ils ont besoin de s'instruire.
Je dois également à M. F^ortier des renseignements sur les Louisianais d'ori. gine allemande. J'étais curieux de savoir s'ils avaient gardé leur culture française, si, au contact de la civilisation américaine ; ils ne s'étaient pas américanisés plus vite que les autres, et il paraît que non. Quelquefois les noms se sont francisés. Casbergue (de Katzenberger), Trègre (de Trager) Scheixneider ^^Schneider) ; d'£iutres sont restés franchement allemands, Keller, Troxler, Haydel, ou à peine transformés, Wèbre, Hy;nel, mais tous ont encore le Français pour langue maternelle, témoignant ainsi de la puissance d'assimulation de notre patrie, de la forte empreinte que son génie laisse sur ceux mêmes qui, étrangers d'origine, redeviennent étrangers, après lui avoir appartenu pendant le cours d'une ou deux générations.