‹ Héros. Episodes de la grande guerreChapitre 35 sur 46 · X..., adjudant au 153e d'infanterie · texte numérisé non relu

X..., adjudant au 153e d'infanterie

Extraits d'une i^ettre d'un officier ai,i.emand.

Publiée dans le Hamburger Fremden-Blatty reproduite par la Freie Presse de Strasbourg, du 21 septembre 19 14.

... I^a forêt : ce mot nous inspire une peur instinctive et irraisonnée. Tout ce qui s'y passe nous terrorise. ly'ennemi y est invisible, partout il a préparé des embuscades, des coups de fusil partent de tous les côtés ; nous sommes isolés les uns des autres ; personne ne sait s'il est entouré d'amis ou cerné par l'ennemi et s'il ne va pas être tué par un compatriote. Tout cela nous paralyse dès que nous sommes sous bois.

Bien que nous employions toutes les précautions d'usage, il arrive souvent que l'ennemi se glisse dans nos lignes : les Français, dont on ne voit jamais que de petits détachements insaisissables, sont partout à la fois. La nuit, quatre ou cinq de ces enragés s'approchent de

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nous en criant : « Hourra ! » Ils font alors pleuvoir tant de balles sur nous que nous croyons à une attaque sérieuse : puis ils s'évanouissent subitement, comme des fantômes.

Malgré toutes nos précautions, il arrive trop souvent que nous tirons sur les nôtres ; l'ombre de la forêt, les bois touffus en sont la cause. Comment savoir qui rampe dans les rochers et les ravins ? Où est l'ennemi ? Est-il devant ou derrière ? Pour combattre, nous devons faire face de tous les côtés à la fois...

D'ailleurs, nous avons devant nous des alpins, des diables culottés de bleu et à bonnet foncé. I^es alpins ! voilà une troupe d'élite et bien appropriée à ces combats sous bois ! Quand on a rencontré une de leurs patrouilles, on s'en souvient toujours. Ils rampent, invisibles, sans faire de bruit, manœuvrent d'instinct comme des fauves, pas un cri, pas un coup de sifflet, pas un commandement, — et soudain ils bondissent sur nous.

Nos pauvres soldats, peu habitués à ce genre de guerre, résistent mal à ces spécialistes. D'ailleurs, ce combat de primitifs répugne à nos hommes et, quand nous marchons sous bois, nous avons beaucoup de peine à faire respecter les règles de la prudence la plus élémentaire. N'étant pas assez agiles eux-mêmes pour ramper, nos hommes ne peuvent pas croire qu'autour d'eux l'ennemi aux aguets se glisse entre les arbres. ly' apprentissage que nous faisons nous coûte cher.

En pensant à l'aventure qui nous est arrivée le jour où nous étions de grand'garde, je frissonne encore comme un lièvre qui entend les chiens.

J'étais encore tout convaincu de la supériorité de nos manœuvres schématiques, lorsque je fus commandé de

grand' garde avec trois escouades (vingt et un hommes). Mes soldats étaient d'une compagnie qui, deux jours auparavant, avait perdu le tiers de son effectif et tous ses officiers, sauf un. Quand je pris le commandement, ils me dirent : « Mon lieutenant, nous ne sommes pas assez nombreux, nous sommes fichus. »

Après quelques tâtonnements, j'arrivai au point que l'on m'avait fixé pour l'établissement de mon poste... Je plaçai des sentinelles sur un très grand front et fis partir des patrouilles ; j'avais gardé six hommes avec moi...

Tout à coup, dix coups de feu retentirent. I^a première balle m'était destinée ; elle ricocha devant moi et me couvrit la figure de fragments de rocher, au grand détriment de mes lunettes... Je cherchai à riposter. Mais sur quoi tirer ? Nous n'avions rien vu. Comme quelques instants avant j'avais reçu l'ordre de me retirer, cette attaque me fit comprendre qu'un ennemi bien supérieur nous avait tournés et je donnai l'ordre de battre en retraite.

A peine avais- je parlé que sacs et équipements étaient abandonnés et que, sans m'en demander plus, mes hommes, devenus agiles, bondissaient comme des affamés et dégringolaient sur la pente de la forêt. Nous ralliâmes la compagnie ; nous étions sains et saufs, mais aucun de nous n'oubliera cette aventure.

Voilà notre vie. Coups de feu au réveil, coups de feu tout le jour ; nous sommes harcelés par un ennemi insaisissable. Ce n'est qu'en se lançant en avant, baïonnette au canon, que nous arrivons à lui faire quitter ses embuscades.

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IvETTRE AUX JEUNES SOI.DATS FRANÇAIS.

Chers enfants de la France,

Vous serez vieux un jour, et comme les vieux, vous aimerez à vous souvenir du temps passé. Il viendra des soirs oii vos petits-enfants, vous voyant rêveurs, vous diront : « Raconte-nous, grand-père, » et vous raconterez.

Bt quelle qu'ait été votre vie, heureuse ou malheureuse, vous pourrez dire : « J'ai vécu de grandes journées, telles que l'Histoire des hommes n'en avait pas encore vu. »

Bt vous aurez raison d'être orgueilleux de votre jeunesse, car vous êtes des jeunes gens sublimes !

J'ai lu de vos lettres; j'ai causé avec des blessés. Par vous, je sais ce qu'est l'héroïsme. J'en avais beaucoup entendu parler, étant historien de mon métier, mais voici que je le vois, que je le touche, et comme il est beau votre héroïsme, embelli de grâce, et souriant, à la française!

Jeunes soldats, en un mois, vous avez combattu en plus de batailles que jadis les armées en des années de campagne.

Jeunes soldats, si l'on vous donnait un chevron par bataille, votre manche ne suffirait pas à les loger, car vous compteriez à la fin de la guerre plus de chevrons que d'années.

Jeunes soldats, vous êtes de vieux guerriers glorieux!

Oh ! merci, merci ! Merci pour la belle fin de vie que vous donnez aux vieillards qui, depuis quarante-quatre ans, ont tant souffert de l'abaissement de la patrie ! Ernest La visse, de l'Académie française.

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