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CHAPITRE IX

Lettres d'officiers et de soldats.

Nous donnons ici un certain nombre de lettres abrégées d'officiers et de soldats, qui nous permettront de vivre quelque peu de la vie qu'ils mènent dans les camps, les tranchées et les forts, et de saisir sur le vif l'état d'esprit de ces hommes continuellement exposés à la mort. Nous regrettons que les lettres de soldats belges manquent totalement : les luttes acharnées qu'ils ont soutenues sans relâche depuis le début des hostilités ne leur ont guère laissé le loisir d'écrire. D'ailleurs, comment, dans le bouleversement de toute la vie économique de leur patrie, auraient-ils réussi à faire parvenir leur correspondance aux destinataires ? Quant aux soldats anglais, leurs lettres sont composées le plus souvent dans un jargon militaire savoureux et pittoresque, mais intraduisible.

On sera émerveillé de trouver dans les pages qui sui-

vent, — rédigées pour la plupart au milieu de circonstances si tragiques, — tant de naturel et de sérénité dans l'héroïsme, tant de stoïcisme et de vaillante bonne humeur.

lyETTRE d'un officier DE CAVAI.ERIE.

Le Temps reproduit une lettre qui n'était évidemment pas destinée au public et dans laquelle un officier de cavalerie raconte, sous ime forme tout ensemble familière et pittoresque, ses pérégrinations à travers le I^uxembourg belge :

La dernière lettre que je t'ai écrite était de notre étape devant Sedan. Après Sedan, nous sommes passés en Belgique par Bouillon. Tu ne peux t'imaginer la réception que nous ont faite ces braves Belges ! ... Avant -hier, nous sommes arrivés tout un escadron dans un petit hameau ; les habitants ont couché dehors pour nous donner leurs lits... Et heureusement qu'il en est ainsi, car quelle campagne dure et fatigante nous faisons ! Une autre chose nous distrait : le paysage. Quel admirable pays ! Songe que nous avons traversé toutes les Ardennes, par des gorges escarpées, en une marche foudroyante, par un coup d'audace extraordinaire : une batterie d'artillerie ennemie eût suffi pour détruire notre division engagée dans des ravins où jamais on n'eût pensé que nous pourrions aller. Nous avons traversé des forêts épaisses, des halliers touffus et chaque fois que nous atteignions une hauteur, nous voyions se dérouler devant nous le panorama le plus admirable qui se puisse rêver.

Evidemment, il y a le revers de la médaille. Nous avons traversé les Ardennes de quatre heures du matin à sept heures du soir, sous une pluie battante, qui a

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duré sans arrêt. D'abord j'ai été un peu protégé par mon caoutchouc. Que je t'ai bénie de me l'avoir fait prendre ! Pas une fois, mais dix fois, mais cent fois. Il sert à tout : à me protéger un peu contre la pluie, à m'isoler de la terre quand nous couchons sur le sol; il sert de table quand nous mangeons ou quand nous jouons au bridge pendant le repos, de couverture quand je couche dans la paille, que sais- je encore ?...

... Je te disais donc que mon caoutchouc m'avait un peu protégé contre la pluie battante au début, mais au bout de quelques heures il était complètement traversé et transformé en gouttière : la pluie me dégringolait dans mes bottes et j'ai dû le mettre sur l'encolure de mon cheval. Inutile de te dire que j'étais à tordre... A certains moments, j'avais tellement froid que mes dents claquaient.

Tu te demandes pourquoi nous ne mettons pas les manteaux que nous avons sur nos selles ? C'est parce que nous pensions avoir à nous battre et que le lourd manteau eût gêné nos mouvements. Bh bien, trempé jusqu'aux os, mouillé jusqu'aux moelles, fatigué plus que je ne puis te le dire, et cependant toujours souriant et blaguant, je n'ai même pas pris un rhume de cerveau; mais rien, rien ; ni mal à la gorge, ni la voix couverte : je n'en reviens pas !

IvC lendemain de la traversée des Ardennes, nous nous sommes mis à la poursuite de la cavalerie ennemie et avons fait une marche forcée de quatre-vingt-sept kilomètres ! Songes-tu ! Et sans débrider, sans manger, à travers champs, sans traverser un village ! Nous nous sommes dirigés sur lyiége, poursuivant toujours une cavalerie ennemie qui fuyait devant nous ; cela de quatre

heures du matin à minuit ! I^es hommes étaient claqués de fatigue, les chevaux fourbus, et pour nous reposer, nous nous sommes couchés tout habillés, tout bottés, tout éperonnés, le revolver au côté, dans une grange, sur une botte de foin, et nous ne nous sommes reposés que trois heures seulement !

Hier, à quatre heures, nous sommes repartis. I^a division de cavalerie ennemie s'était repliée sur I/iége, sous la protection de son infanterie, avec laquelle nous ne pouvons songer à lutter. Nous avons donc abandonné la poursuite après une nouvelle étape de soixante-trois kilomètres.

J'ai interrogé un petit prisonnier, un dragon d'Oldenbourg; au garde-à-vous, il tremblait comme une feuille. Il était persuadé que nous allions lui couper la tête ! lyC pauvre bougre n'avait pas mangé depuis vingt-quatre heures, et quand je lui ai tendu un morceau de pain, il croyait que je voulais me jouer de lui. Jusqu'ici, nous n'avons pas eu un engagement vraiment sérieux; mais nous attendons avec impatience le moment où la division de cuirassiers donnera dans une grande charge.

Tu ne peux t'imaginer combien j'aime mieux cette vie fatigante, éreintante : être exposé à la pluie, au soleil, ne pas dormir, manger quand on peut et ce qu'on peut, se coucher sur la terre et y dormir un quart d'heure pendant que les chevaux reprennent haleine, mais vivre au grand air, bien que noir, sale, avec une barbe de quatre jours et un teint recuit, que d'être enfermé dans un hôpital de campagne ! lycs premiers jours, il me fallait de l'aide pour arriver à monter sur mon cheval, qui est d'une grandeur prodigieuse, et maintenant j'y monte d'un bond, car la graisse dont j'étais pourvu a été remplacée par des paquets de muscles...

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LETTRES d'un INFIRMIER MILITAIRE.

28 août.

Nous sommes dans un ancien séminaire poétique et tranquille avec ses grands arbres, et ses petites allées où des prêtres se promènent lentement. Un immense parc est tout près, et la discipline, inutile puisque nous sommes tous à peu près bien élevés, est mise au cinquième rang.

Avec nous se trouvent quelques braves gens d'infirmiers réservistes qui n'ont rien de médical et nous soignent avec une sollicitude maternelle. Les officiers sont des médecins qui nous appellent « mon petit ». I^es sergents sont des prêtres qui, pour les corvées de pommes de terre, nous disent : « Alors, messieurs, voudriez- vous... » en avant, marche, ou plutôt : à droite, droite, s'il vous » plaît ; vous seriez bien gentils de vous mettre sur qua- » tre, ce n'est pas pour vous ennuyer, mais vous com- » prenez que c'est plus commode pour vous voir tous. » Et cela, avec des gestes caressants et une voix adoucie. C'est aussi famille que possible...

C'était du moins cela jusqu'à hier, où un arrivage de Belges a changé un peu les choses. J'étais en ville lorsque j'entendis des hourras, et je vis une foule compacte courir vers la gare. Je pris place dans une haie de curieux et je vis défiler le troupeau le plus minable, le plus lamentable et le plus touchant qui se puisse. C'étaient les « rescapés » de Charleroi et de Belfontaine, qu'on avait fait évacuer pour bombarder les maisons et les brûler. Ils arrivaient là éreintés par quatre jours de voyage, les épaules chargées de ballots énormes ; surtout des femmes et de pauvres petits enfants blonds, entassés dans de grosses autos de la Croix- Rouge, mé-

lange piteux de simili-bourgeois et de pauvres diables, de jeunes filles soutenant des paralytiques, tous réduits à la misère par l'anéantissement de leurs biens. Immédiatement tous les soldats s'offrirent à porter les paquets et les enfants. J'eus sur les bras un pauvre gosse de deux ou trois ans qui me dormait sur l'épaule. Ce fut à travers la ville un défilé triomphal... et c'était saisissant le contraste de cette misère et de cette réception glorieuse... Ces loques fatiguées, abattues, trouvaient encore la force de crier : Vive la France ! et on les faisait taire par des : Vive la Belgique ! vigoureux. Il est de fait que sans la Belgique, je ne sais pas où nous en serions. Des femmes pleuraient, autant parmi les habitants de X... que parmi les Belges, et on n'était vraiment pas loin d'avoir une lar mette.

On nous utilise tous dans les villes voisines ou à X... pour soigner les nombreux blessés. Nous ne faisons que ça depuis huit jours. Chaque jour, un coup de cloche nous annonce un arrivage nouveau et, dans de grandes tapissières qu'entourent, anxieuses, une foule de jeunes femmes, nous allons décrocher les brancards superposés que nous aHgnons dans la cour avant de les transporter vers les lits. C'est un mélange tragique et pittoresque de tuniques déchirées, de pantalons rouges en lambeaux, de caracos bleus de tirailleurs algériens ; tous ces pauvres êtres amaigris, la barbe hirsute, se plaignent peu, malgré qu'au travers de leurs vêtements on aperçoive les pansements sanglants.

Depuis hier l'aspect de la ville a brusquement changé par l'arrivée de vingt mille Anglais aux uniformes monotones vert-kaki ; beaux hommes blonds, tous distingués ; highlanders aux genoux nus, aux petits bérets à

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rubans. On a réellement rimpression d'une fraternité complète ; on se salue, on se sourit dans les rues. Les officiers sont merveilleux, bien bâtis, bien pris dans leurs uniformes à taille haute, les jambes fines dans les molletières.

Hier soir nous avons décidé, tous les étudiants restants, d'inviter les quatre premiers de ces Anglais que nous rencontrerions ; ce furent deux fantassins ayant la tête de plus que moi et deux highlanders charmants, bien élevés et qui suppléaient à la conversation un peu... sommaire par des sourires de chien fidèle, ou des shake hands vigoureux. Le dîner, dans notre paisible auberge, se passa à chanter du God save the king et de la Marseillaise, du Chant du départ et des chants écossais, bizarres et attendris, sauvages et berceurs. Ils hurlaient : Vive la Francéel (sic).

20 septembre.

Il passe toujours des Anglais ici, ils arrivent lo ooo ou 15 000, passent huit jours, couvrent la grande place de leurs autos, de leurs grandes voitures d'ambulance, de leurs chevaux roux, trapus, aux jambes alourdies de poils blancs, puis repartent, faisant place à lo ooo nouveaux arrivants.

Cette semaine, il y a surtout des Highlanders et des Irlandais ; on rirait de cette tenue un peu carnavalesque, si ce n'étaient les gaillards les plus merveilleux que j'aie jamais vus ; tous hauts de i m. 80 à 2 mètres, les épaules larges, les jambes soHdement prises ; ils n'ont rien d'herculéen, mais ce sont des statues antiques qui auraient les gestes souples, la démarche calme de jeunes bêtes conscientes de leur force et contentes de tout. Ils

forment sur la place des campements que la foule vient regarder et où ils boivent du thé et mangent des biscuits et de la confiture.

Après les marches, où ils tiennent leurs fusils n'importe comment, généralement sur l'épaule, la crosse en l'air, ils se mettent à jouer au football ou à faire de la boxe. Je n'ai jamais vu de gens aussi propres... Ils se lavent tout le temps, se rasent tous les jours, vont par centaines dans les rues portant un petit papier -avec : Où est-ce il y est le bain, vous plaît, monsieur ?

lycs cavaliers surtout sont merveilleux avec leurs pur sang noirs, leurs hautes selles, leurs gros éperons à languettes de cuir, leurs fusils dans un fourreau et les cordes enroulées à leurs harnachements.

Tous s'en vont comme de bons enfants vers cette guerre d'où beaucoup reviennent blessés, ici même, quelque temps après.

Il passe en gare de X... de longs convois de prisonniers allemands, et toute la haine, la rage plutôt, accumulée pendant cette guerre tombe devant ces pauvres êtres hâves, les vêtements en lambeaux, la barbe longue, -sales à faire peur et qui vendent pour un franc leurs K^apotes, leurs casques. lya foule les regarde, nullement haineuse, avec une curiosité qui touche à la pitié, presque à la sympathie.

On est « poire » peut-être, mais on ne peut s'empêcher d'être ému en pensant que ce sont des hommes comme nous, paysans ou autres, qui ne savent pas trop ce qu'on leur veut. Ils ignoraient tous, jusqu'à leur arrivée ici, que l'Angleterre et la Russie étaient contre eux. Ils croyaient la Russie occupée à se battre contre le Japon et l'Angleterre neutre ! Or ils trouvent X... plein d'Anglais, de Canadiens !

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Lettre d'un officier d'artili^erie.

Sur les plateaux de la rive gauche de l'Aisne, les paysans ont repris les travaux des champs. Les trous circulaires faits par les obus allemands sont en grande partie comblés. Un seul souvenir oblige le laboureur à faire dévier le sillon qu'il creuse : les tombes.

Près de la route, je me suis arrêté devant deux de ces tombes. Des mains pieuses les ont entourées de culots d'obus pour marquer que ces tertres sont des tombes militaires. Deux croix y ont été placées, deux croix surmontées de deux casques de dragons. L'acier en est déjà rouillé, les crinières flottent au vent, et sur le bois blanc des deux croix on peut lire : « Ils sont tous les deux morts avec courage. »

Ainsi nous vivons. Nous sommes étonnés, au milieu de ces circonstances violentes et exceptionnelles, de nous trouver équilibrés et littéralement pleins d'une mâle allégresse, quand, dans le déroulement normal des jours toujours pareils, nous nous sentions trop souvent moroses et déprimés. C'était hier — et il nous semble qu'il y a si longtemps ! Ou bien que c'était dans un autre monde. En comparant notre moi d'aujourd'hui à ce moi d'autrefois, nous croyons regarder un étranger. Et nous sommes heureux de ne plus être cet étranger. Nous sommes nés à une autre vie. A part le tragique de la situation, plus d'un se demande si cette garde vigilante contre l'inconnu et le risque, si cette lutte qui réveille en nous tant de richesses intimes que nous ne soupçonnions pas, ne serait pas la vie véritable ; et si l'autre, la paisible, la quotidienne, ne serait pas une fausse apparence de vie, une vie de fantômes. N'étions-nous pas, comme dans le conte anglais, cet être indéterminé, ce

chef-d'œuvre mécanique qui criait plaintivement à son fabricateur : « Give me a soûl ! — Donne-moi une âme !... » Cette âme, nous la sentons maintenant. Elle est, tout au moins, forte et virile. Bile a sa certitude et son but.

lyETTRES d'un S0US-I,IEUTENANT.

Grifîonnées au crayon sur des pages arrachées à un carnet.

Bn campagne, le lo septembre.

Nous sommes, — les officiers de la compagnie, — dans la purée noire, moins bien équipés que nos soldats. Notre voiture a été prise par l'ennemi, et nos cantines avec ; pas de tabac, ni de chocolat, ni de linge, ni d'effets I Mais la marche en avant est reprise, ferme ; et cela compense beaucoup de choses.

Nous avons eu, mardi, un combat assez chaud au point de vue des coups de canon, et assez humide au point de vue du temps. Beurs canons ne sont pas très dangereux ; ils font beaucoup de bruit ; ils envoient des obus tant qu'on en veut ; mais leur force d'éclatement ne vaut pas celle des nôtres...

J'ai fait ce soir une corvée dont je me souviendrai toute ma vie. Après le combat, j'ai été désigné avec mes hommes pour chercher les blessés dans les bois. Sous la pluie, avec une bougie au fond d'une lanterne sale, nous nous dirigions d'après les râles qui sortaient des taillis. De temps en temps, nous faisions silence pour écouter et percevoir ces faibles plaintes. Ces cris des mourants dans la nuit nous faisaient une impression lugubre. Bes morts, dans les fossés, étaient encore dans leur position de combat ; l'un d'eux, les yeux ouverts, semblait regarder la lanterne. Et, dans le peu de clarté que ré-

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pandait la bougie,tous ces corps, ces ombres, revêtaient des formes étranges.

La guerre est décidément horrible et au-dessous de tout ! Quelle responsabilité pour celui qui l'a déchaînée I

Nous couchons tous les jours dans les champs, sur de la paille, et dormons comme des loirs ; mais le temps nous manque souvent pour dormir. Il faut que nous marchions vite et ferme pour que ce soit bientôt fini...

13 septembre.

... Nous avançons toujours et c'est là un grand secours moral. Aujourd'hui, c'est dimanche; vous êtes à l'église peut-être. Ma pensée est avec vous. Vous chantez, vous entendez de belles paroles, de la musique. Je songe à vous tous qui souffrez pour nous. Mais nous ne souffrons pas; nous sommes heureux de vivre encore pour la Patrie, pour le droit, pour la liberté et la paix de ceux qui viendront après nous. L'armée allemande, à laquelle nous avons affaire, doit être fort déprimée ; elle meurt de faim; elle laisse ses chevaux tout le long de la route.

18 septembre.

Nous venons de passer trois jours dont le souvenir nous restera longtemps : que d'horreurs !... Oh ! comme je voudrais pouvoir me replonger un peu dans une atmosphère plus sainte et plus douce que ce champ de bataille ! Je pense souvent à vous, surtout le dimanche matin...

Encore quelques jours de courage et de grand combat et nous les jetterons dehors ; nous serons délivrés pour longtemps de cette plaie, de cette grande calamité qu'est la guerre !

Deux jours plus tard, le dimanche 20 septembre, vers le soir, celui qui traçait ces lignes était tué par un obus près de Craonne.

33o héros!

IvETTRE d'un jeune OFFICIER d'ARTII^LERIE.

Un jeune officier d'artillerie, dont le régiment est engagé depuis le lo août en première ligne, écrit :

Nous voyons le champ de bataille autrement que les journaux ne le décrivent ; il y a moins d'horreur, moins de beauté romanesque ; c'est une bande de terrain qu'il faut conserver à tout prix ou gagner, une bande de terrain ot on risque de se faire casser la figure. Navrant toutefois de la voir jonchée de pantalons rouges, immobiles. Ah ! la première fois ce n'est pas gai, puis à force de routine, de raisonnement aussi, on envoie un petit salut à ceux qui sont tombés, et on passe.

Beaucoup plus triste est la perte d'un de nos hommes. Ils ont été avec nous avant la guerre, nous les y avions préparés et on se sent uni à eux doublement.

Oui, il 5^ a de fortes visions à retenir, il y en a de belles et graves, mais à aucun moment nous ne nous laissons aller au romantisme. Ah ! cette vieille gaieté gauloise qui tourne et retourne tout ! Je crois que sans elle, pendant les retraites au premier mois de campagne, je me serais fait sauter la cervelle tant cette reculade me pesait. Nous ne savions pas ; mais nous comprenons maintenant et nous avons appris à nous battre sans vouloir tout comprendre.

Je me souviens de soirs de bataille où nous avions été fortement éprouvés et où nous discutions les événements entre jeunes officiers, en nous efforçant de les voir sous un angle amusant. Que de fous rires, que de bonne gaieté ! Cela nous remontait. Bt c'est ainsi que l'on fait la guerre...

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IvETTRE d'un OFFICIER SUPÉRIEUR.

Commandant un régiment d'infanterie depuis que son colonel blessé a dû quitter le front. Elle est écrite en pleine bataille de l'Aisne.

... Aujourd'hui, nous sommes en première ligne, c'està-dire qu'une partie des miens est dans les tranchées ; je suis avec I^... dans un gourbi ; à droite, il y a la chambre à coucher avec de la paille bien chaude ; à gauche, le salon, le bureau, etc.. Evidemment, il faut se baisser et il n'y a pas de fauteuils, mais enfin quand on est au sec et au chaud et qu'on mange de bonne cuisine, il n'y a pas à se plaindre. Quelle différence avec les jours de retraite !

Nous sommes tous très gais dans notre petit coin et nous profitons de toutes les occasions pour rire et sortir de r affreux cauchemar.

J'ai vu bien des choses belles ou lamentables : les incendies, le pillage... j'ai passé une nuit seul dans un village qui brûlait...

Je suis sûr que ce village était plein d'espions, car le jour, le porche de l'église était occupé par un état- major et, sans motif apparent, les Allemands l'ont couvert de projectiles. Il a fallu que l'état- major s'en aille précipitamment... Resté seul dans le village avec sa garde, je croyais que près de l'église il n'y avait plus personne (moimême je m'en étais éloigné avant la rafale), quand, dans la grande rue déserte, je vis venir au milieu des ruines un grand vieillard, colonel d'artillerie décoré, qui traînait une brouette sur laquelle je distinguai un édredon rouge. Je m'approchai et je sus que ce colonel emmenait son ordonnance blessée. N'est-ce pas beau ?

Ce soir, nous sommes ravis, car nous allons quitter notre

gourbi pour aller sur l'arrière nous reposer quarante-huit heures. Peut-être aurai-je un lit, mais cela m'est égal, nous dormons merveilleusement dans notre paille et se déshabiller nous paraît maintenant extraordinaire.

Je vous écrirai demain quand je serai dans les délices de Capoue. I^e régiment qui doit relever le mien doit arriver. La relève est une opération délicate qu'on fait avec grand soin, car il ne faut pas les réveiller, les mitrailleuses allemandes : ce sont de méchantes bêtes ; et il est triste de voir tomber quelques-uns des siens par manque de précaution...

Essuyez vos pieds, s. v. p.

Extraits d'une lettre d'un sergent-fourrier français cantonné dans les Vosges.

... Non, mille fois non, je n'exècre pas les Allemands, malgré tout ce que disent les journaux. Ils sont, comme nous, victimes d'une fatalité historique. Qu'on ne nous montre pas, pour demain, une aube de haine.

...Si j'étais célibataire, je serais aussi heureux qu'on peut l'être en un pareil moment. Tu sais que la vie d'aventures et d'imprévu me plaît, je me porte bien, j'engraisse même ; mais ce qui me fait trouver le temps mortellement long, c'est la pensée de mes chéris que j'ai laissés.

... Le travail de nos soldats consiste essentiellement dans des travaux de défense (tranchées, abris, recouvrement des tranchées allemandes, etc.).

Pour ce travail, nos hommes vont dans les environs du cantonnement avec les outils nécessaires, et creusent des tranchées, font des abris suivant un plan général établi par le général de division. Ce ne sont pas de simples fossés étroits et profonds que ces tranchées. On doit les

aménager pour résister absolument à toutes les intempéries et les rendre invulnérables au tir du canon même. C'est ainsi qu'on les recouvre de madriers en plusieurs couches superposées, séparées par de la terre tassée, en laissant juste des meurtrières à l'avant. On va jusqu'à planter sur le toit plat de ces tranchées les céréales ou les betteraves des champs environnants pour les rendre absolument invisibles.

ly'ingéniosité de quelques-uns se donne libre cours. On doit rendre ces tranchées habitables, et on y construit de petites cheminées pour les cuisines.

... Une chambre d'officier a même été faite dans une tranchée d'un village à côté. Bile était grande à peu près comme mon bureau à la maison, tapissée sur le sol de rondins de sapin. Un lit était dressé sur un cadre de sapin surélevé, avec paillasse, draps et couvertures. Une fenêtre donnait le jour par l'arrière de la tranchée et une petite table complétait l'ameublement.

I/' architecte facétieux avait même mis en haut de l'escalier renforcé par des marches en bois, qui y descendait, la pancarte : « Essuyez vos pieds, s. v. p. »

IvETTRE d'un ENGAGÉ VOLONTAIRE A SA MÈRE.

Mardi, 27 octobre 19 14.

... Impossible de noter tout. C'est formidable ce qu'on arrive à ressentir dans une nuit et une journée.

Depuis trois nuits nous dormons sous les étoiles, serrés les uns contre les autres. Je deviens très fort en astronomie. Mais quel froid ! Tu ne me reconnaîtrais plus, tant je suis sale. Santé merveilleuse. Je deviens d'acier. Horriblement maigre, barbe et cheveux dégoûtants. Ça ne fait rien. Joyeuses plaisanteries avec les copains.

En ce moment, brr..., rafale de balles! Personne touché! Tant mieux ! Mon caporal est un délicieux abbé de Nuits- Saint- Georges. Il me parlait de... Pascal, au retour de l'attaque à la baïonnette ! Oh ! guerre extraordinaire ! Nous avons gagné deux cents mètres en trois semaines. C'est déjà ça.

Envoie caleçon très chaud (un seul), gros mouchoirs à carreaux, et si possible genouillères : ai les genoux en sang pour avoir trop rampé dans betteraves (genouillères tricotées pour mettre sur caleçons et garantir genoux froid et humidité).

Oh I ces marmites ! C'est impossible d'écrire plus long. Aurais besoin d'un très gros torchon (pour en faire essuiemain) ; merci iode, idée épatante. Envoie toujours chocolat, biscuits, conserves et pruneaux. Un rêve 1...

I^ETTRES d'un CAPITAINE d'ARTII.I.ERIE.

28 octobre.

,.. Dès que les Allemands nous tirent dessus, vite sous les abris ménagés près des pièces. Jusqu'ici on y est toujours arrivé à temps. I^es plus ennuyeux, ce sont les aviateurs qui viennent nous survoler. Il faut bien se cacher alors et s'abriter sous des taillis artificiels ménagés autour des pièces, car si l'avion vous a repéré, instantanément la batterie est couverte d'une avalanche de marmites qui n'arrivent que trop bien au but. ly'autre jour, un canon de 75 a été mis ainsi hors de service et le chauffeur du

général coupé en deux...

8 novembre.

Il fait gris, il pleut, et par la petite embrasure de mon terrier de lapin, je vois les champs de betteraves tout luisants de pluie, un rideau d'arbres tout noirs, sans

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 335

feuilles, et, s'estompant derrière, une colline ennemie dont nous arrivons mal maintenant à nous cacher.

Ce matin j'ai été à l'observatoire, à cent mètres des tranchées ennemies, subir encore une fois (oh ! ce n'est pas tentant et je ne le fais qu'obligé par mon rôle de commandant de batterie) le supplice de la balle, comme disent les officiers de tirailleurs de notre secteur. On est tapi derrière des sacs de terre disposés en créneaux. Dès que l'on veut observer le résultat d'un coup de canon, vite on risque un œil dans un créneau ou au-dessus de la crête du mur ainsi formé. Oui, mais dès qu'un coup de canon français part, les Boches écrêtent d'un beau feu de salve l'arête des créneaux. Il faut donc jouer de vitesse... et de chance pour éviter la balle dans la tête : sensation éminemment pénible d'entendre brusquement une grêle de balles frapper ou siffler autour de vous, et des balles en pleine force venant de deux cents mètres à peine : le tir au lapin, quoi !

Cela me rappelle ces anciens jeux de foire : un nègre montrant sa tête au fond d'un long couloir et le public s'exerçant à l'attraper à coups de fortes balles. En l'espèce, c'est moi le nègre.

Ici la vie continue avec des alternatives de calme et de brusques ouragans de fer déchaînés pour une attaque de tranchées. Depuis un mois, j'ai tiré, je crois, 4000 coups environ. On dit qu'il faut à un homme son poids de fer pour le tuer. A ce compte-là, il y aurait quelques Boches en moins.

De temps en temps on va aux tranchées, très pittoresques lorsqu'elles sont occupées par les Sénégalais ou les tirailleurs marocains et algériens. Ceux-ci s'amusent à taquiner le Boche. Ils ont fabriqué un mannequin repré-

sentant un superbe zouave. Ils relèvent au-dessus de leur tranchée ; grêle de balles, chute du mannequin, qui disparaît dans la tranchée ; on entend alors les « hoch » de joie et de triomphe des Boches. I^e mannequin reparaît cent mètres plus loin; même grêle de balles, même chute, mêmes « hoch » de triomphe.

Alors une troisième fois le mannequin reparaît entre ses deux premières places ; grêle de balles. Mais au lieu

de le faire tomber, les tirailleurs commencent, grâce à d'habiles jeux de ficelles, à lui faire danser une bamboula monstre, jambes et bras en l'air, sous les yeux ahuris des Boches, qui se comprennent enfin mystifiés.

Dans certaines tranchées très proches des tranchées allemandes, on s'injurie, tels les héros d'Homère avant le combat. Ailleurs, au contraire, une convention tacite autorise deux hommes de chaque tranchée ennemie à venir ramasser une fois par jour des pommes de terre dans le champ qui les sépare, sans que parte un coup de feu. Or, en temps ordinaire, montrez le bout du nez hors de la tranchée et vous êtes salué de la belle façon !

On se prépare à passer l'hiver, où ? ici ou ailleurs. Le bourrelier me termine un superbe sac en peau d'épagneul, poil en dedans, pour m' éviter le froid aux pieds et aux jambes la nuit sur la paille des tranchées- abris...

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS SSy

Lettres du bivouac.

D'un jeune professeur.

Septembre 1914,

Les Allemands tournent autour de nous, sans réussir à nous bloquer, et nous assistons à des duels d'artillerie formidables. Cette rude vie dans les bois, tant que durent les beaux jours, n'est pas sans charme. La nature toujours délicieuse nous console. La plaine de la Voëvre se déroule à nos yeux tous les matins, quand le soleil se lève, avec des aspects tantôt de mer, tantôt de montagne. C'est un spectacle dont on ne se lasse pas. Mais voici les vents d'automne et les premiers brouillards, les arbres et les feuilles prennent des tons d'aurore : hélas ! le ciel est bas, la lumière pâle, et les longues nuits de garde — tout feu éteint — sont pénibles. Je suis cependant content de ma résistance. Aucim malade encore autour de moi. Résignation, patience, confiance invincible, tel est l'état d'esprit après soixante jours.

Comme la hutte va remplacer la tente, j'ai dû pour ma section aller chercher im poêle à la ville avant-hier. Ce fut une joie pour un reclus de ma sorte, consigné à quinze kilomètres de la terré habitée...

Octobre 19 14.

Je continue à jouir ici d'tm privilège invraisemblable dans le poste très avancé que nous occupons. Quand les canons tonnaient dans la plaine de la Voëvre que nous dominions sur un coteau boisé, non seulement nous avons toujours été en deçà de l'atteinte des obus ennemis, mais encore nous n'avons pas essuyé le feu de la fusillade. Tandis que les positions voisines, quoique plus dis-

simulées, attirent les attaques allemandes, nous avons jusqu'ici le rôle de spectateurs, et, d'autre part, notre vie de bivouac à l'orée d'un grand bois qui descend vers la plaine, a quelque chose de si primitif, de si rustique qu'on oublie souvent l'affreux voisinage de la guerre. Nous descendons quelquefois au village qui est au bas de la colline, et nous en revenons toujours navrés. C'est un spectacle désolant que toutes ces maisons vides, ces fermes béantes où se traînent des soldats blessés, des paysans errant avec leurs enfants et leurs femmes et qui vont et viennent de la Voëvre à l'Argonne, fuyant ainsi que leurs bestiaux les lieux où l'on se bat, et trouvant là un abri d'un jour.

Nos camarades d'une autre compagnie de notre régiment campent dans ce pauvre village. Ils frémiraient de l'existence qu'ils mènent si l'habitude ne les avait déjà bronzés. Il y en a qui bivouaquent en plein cimetière, lycur tranchée s'appuie au mur intérieur et les croix leur servent à accrocher leur musette. De temps en temps, ils creusent une fosse pour y enfouir un camarade ; ils lui rendent les honneurs, puis après avoir rempli le trou de pelletées de terre, ils couchent sur sa tombe.

Dans les bois, nous vivons isolés du reste du monde, et depuis que les grands brouillards d'automne se sont levés, nous bâtissons des huttes construites de branches entrelacées ; des mottes de gazon rapportées bouchent les interstices et il fait chaud dans ces tanières où l'on peut allumer de grands feux. On y dort longuement, on y mange la soupe brûlante, les paysans y parlent de leurs misères réciproques en fumant des pipes interminables. C'est un lieu peu propice à la méditation, vous semble-t-il, et cependant l'esprit y jouit d'une liberté infinie, et cette rude vie élémentaire libère étrangement les puissances du

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS SSq

rêve. Cela console : cela me permet d'attendre l'issue lointaine du gigantesque conflit dont j'ignore tout ici.

Dans i.e camp angi^ais.

Extrait d'une lettre d'un interprète attaché à l'armée du général French.

... Aujourd'hui, après des succès rapides et certains, nous sommes devenus les assiégeants. Nous campons à la même place depuis trois semaines, près d'une usine. J'ai trouvé dans le village une maison abandonnée. J'y ai un lit sans draps où je couche tout habillé. Je n'ai pas retiré mes vêtements depuis cinq semaines. Le bruit des attaques me réveille chaque nuit. J'entends au loin le fracas des fusils et des mitrailleuses, et tout près le canon. Cela dure une demi-heure, une heure quelquefois, puis je me rendors.

Au camp, les soldats, ingénieux, ont transformé des vagons de l'usine en maisons d'habitation oti l'on trouve toutes les commodités possibles. Il y a même des phonographes.

lyC soir, d'immenses feux s'allument où l'on fait le thé et le ragoût. I^es hommes sont debout tout autour. Un officier semblable aux autres, mais portant le col empesé des clergymen, en toile, sans ouverture, distribue de petits livres rouges et on chante le psaume n^ 8, accompagné au son plaintif d'un accordéon invisible. On récite la prière en tenant sa casquette à la main, et tandis qu'on implore le Dieu de bonté et qu'on lui demande de soulager les blessés alliés et ennemis, les frères de ces derniers nous envoient des obus formidables qui

éclatent non loin dans le brouillard de septembre. On ne s'inquiète pas de savoir où.

Peu à peu, tout se calme, les feux se consument, les baraques se ferment, la lune monte, et on s'endort... jusqu'à l'attaque de nuit.

Kxtrait d'une lettre écrite à sa mère par un jeune Parisien, engagé volontaire et interprète dans un régiment d'artillerie anglaise.

... J'ai rarement été dans un milieu aussi gai, aussi charmant. Hier, lorsque l'attaque a commencé, — la première pendant la nuit, — un lieutenant très musicien était au piano, jouant et chantant les Maîtres chanteurs. Nous avons maudit les Allemands, qui ne nous laissaient pas continuer notre concert, et le chanteur s'est précipité à ses pièces :

— Section 2, cinq degrés à gauche, feu !

C'était le seul moyen que nous avions à notre disposition pour exprimer aux Boches notre mécontentement...

D'une tranchée a i,' autre.

Résumé et fragments de plusieurs lettres.

Alliés et Allemands passent souvent des semaines en, face les uns des autres dans des tranchées distantes à peine d'une centaine de mètres. Ils finissent par se connaître, par avoir des intérêts en commun et par se faire des concessions mutuelles pour se rendre la vie supportable. C'est ainsi que deux régiments ennemis dont les tranchées sont près d'un puits, s'abstiennent d'un commun accord de tirer durant la corvée d'eau.

Souvent, d'une tranchée à l'autre, ils se font des niches.

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 841

Voici un tour bien amusant qui fut joué aux Allemands installés dans des tranchées qui ne se trouvaient qu'à environ 55 mètres de celles des Anglais. Ils avaient établi des réseaux de fils de fer barbelés et y avaient attaché, de-ci de-là, un certain nombre de boîtes de conserves vides, placées deux par deux, de manière à ce que la moindre secousse les fît tinter. Au milieu de la nuit, un « tommy » s'en alla en rampant attacher le bout d'une pelote de ficelle aux fils de fer les plus rapprochés, et s'en revint, non moins prudemment, en déroulant la pelote. Rentré dans son trou, il se mit à tirer légèrement la ficelle. Le bruit alarma les sentinelles allemandes. Une nouvelle secousse fit éclater la fusillade, qui redoubla à mesure que les boîtes de conserve se démenaient plus frénétiquement. I^es Anglais auxquels la plaisanterie avait été rapidement expliquée et transmise de bouche en bouche, s'en donnèrent de rire, jusqu'au moment où les Allemands comprirent qu'ils avaient été bernés.

Un jeuîie artilleur du ...^ d'artillerie de^ Bourges, écrit' à [ses parents, à la date du 1 2 novembre, les curieuses lignes suivantes :

Bien chers parents. Je vous envoie ces quelques mots pour vous accuser réception de vos colis qui m'ont fait bien plaisir, surtout celui qui renfermait le caoutchouc, qui m'a rendu bien service la nuit dernière, car nous avons passé la nuit dans le bois sous la pluie battante, mais nous ne nous sommes pas fait beaucoup de bile ; on a allumé un bon feu dans une petite grotte et toute la nuit on a fait la causette ; malheureusement, de deux heures en deux heures,^ il fallait aller recevoir la flotte dehors pour prendre la garde, et cela à 700 mètres des Boches.

Mais, dans ce coin-là, ils ne sont pas très méchants, et je crois que dans quinze jours nos fantassins iront faire la manille avec eux dans leurs tranchées ; cela vous paraît drôle, mais je vais vous narrer un fait qui est arrivé ce matin en face de nous :

Figurez- vous que depuis une quarantaine de jours, du ...6 d'infanterie est en ligne avec les Boches, aux tranchées d'avant-poste, à 40 mètres les uns des autres, et depuis quelque temps, comme c'est assez calme par ici, ils commencèrent par se causer et s'envoyèrent des journaux d'une tranchée à l'autre. Jusque-là , tous ceux qui tombaient à côté des tranchées y restaient mais ce matin les Boches, après avoir reçu d'un caporal de chez nous le journal d'hier et en avoir pris connaissance , nous renvoyèrent un journal allemand.

Par malheur il tomba à 2 m. 50 de notre tranchée, alors le caporal leur demanda la permission d'aller le chercher et leur fit jurer sur leur honneur de ne pas lui tirer dessus, ce que les Allemands acceptèrent. Alors notre caporal, avec l'autorisation du capitaine, alla chercher le journal, sans armes, bien en-

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 348

tendu, et ma foi, voyant que personne ne lui tirait dessus, il alla jusqu'aux tranchées boches et offrit cinq francs à celui qui avait envoyé le journal, lequel lui donna trois marks en échange, et on lui offrit un quart de vin qu'il accepta.

Ainsi, vous voyez que l'on peut s'attendre ici à les voir aller faire la manille ensemble si on reste encore longtemps.

Il est étrange de se dire que des hommes qui, pendant bien des jours, se sont amusés à se « blaguer » ainsi réciproquement, sont destinés à se rencontrer tôt ou tard dans un corps à corps désespéré. Il est bien rare, en effet, lorsque les tranchées sont si proches, qu'on les évacue sans un combat terrible, le plus souvent à la baïonnette.

Lettre d'un officier qui combat sur i,e fr.ont.

Du diable si nous sommes en guerre ! Voici vingt-trois jours que nous habitons le même village. C'est presque une saison d'eaux, qui commence — comme toutes les cérémonies analogues — par une pluie diluvienne et s'achève par le beau temps. Sommes-nous guéris ? Allons-nous continuer ? Personne ne s'en inquiète. Nous vivons avec la plus parfaite insouciance.

Pendant que le canon tonne, on converse gaiement de toutes choses. I^es sujets les plus divers : théâtre, sociologie, stratégie, littérature, agitent les esprits. Ceux qui dînent autour de ma table ont tous vu la mort de près hier. Ils la rencontreront peut-être demain. Quelques-uns ont disparu qui partagèrent notre pain... Que l'on ap-

prenne leur départ, et ce sont des hochements de tête comme s'il s'agissait d'une contrariété passagère :

— Pauvre Un Tel ! Brave garçon !

Et l'on parle du reste.

... Malgré la discipline, les distinctions sociales disparaissent. I^es hommes sont estimés dans la mesure de leur bravoure.

La nuit est moins gaie que le jour. I^a résistance morale diminue pendant le sommeil, et les ébranlements des coups de 15 et de 21 font naître les mauvais rêves... S'ils allongeaient leur tir... En somme, il suffit d'un déplacement de mille mètres pour que nous nous trou-

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 3^5

viens dans leur trajectoire. Et les obus éclatant à un kilomètre font un bruit d'enfer : les vitres tremblent, les maisons sont secouées, les sifflements arrivent par la cheminée. On se lève en sursaut. Ne tombent-ils pas dans la cour, les « cochons » ? Non. Il faut se mettre l'oreiller sur la tête pour pouvoir dormir, comme les faisans, qui, dans l'attente du coup de fusil, cachent leur tête sous l'aile.

Et l'on entend d'une pièce à l'autre, dans les dortoirs étouffants, de singuliers échanges de vues :

— Pitois, t'entends-t'y les marmites ? Elles arrivent, n... d... D...!

— Mais non, que je te dis. Ça tombe dans le patelin de cet après-midi.

— Mon vieux, j'te dis qu'elles s'amènent.

Alors une voix superbe intervient, une voix grognante qui prononce dans la nuit :

— Allez-vous vous taire, vous autres ? On peut seulement pas dormir !

... Cette nuit, un obus a blessé l'agent de liaison du colonel d'artillerie. C'est un ouvrier tourneur de Paris. Il est gras comme les débromllards qui savent pourvoir à leurs besoins personnels. Mais ce n'est pas un égoïste. Il ne laisse pas passer une occasion de se dévouer, au hasard, par plaisir, par innocence.

Deux jours après la guerre, il avait déjà gagné une célébrité parmi ses camarades. Pourquoi ? Par rayonnement. Tout de suite, il eut un sobriquet. On l'appelait la Grenouille.

I^a Grenouille se trouvait partout. Un jour, sur sa « bécane », il a rencontré quatre Prussiens en patrouille.

Il pouvait se sauver. Il est descendu de son « cheval », parce qu'il n'est pas « feignant ». Il a démoli deux Prussiens et ramené les autres prisonniers. Voilà la force de l'ascendant.

Une autre fois, la batterie était abandonnée dans une panique, tous les officiers étant tués. lya Grenouille est allé seul, sous le feu du 15, déclancher les pièces. Et il est revenu vers son colonel, rapportant, comme un serrurier nonchalant, les petits morceaux d'acier sans lesquels les canons sont inutilisables.

lya Grenouille, hier soir, dormait avec les camarades, quand la marmite l'a « amoché ». Au passage, sur la route, comme on le conduit à l'ambulance, il m'explique :

— Et j'dofmais...

— Ils le savaient, la Grenouille.

Mais il ne comprend pas. Tout ce qu'il fait est si naturel. IvCS copains l'admirent, mais pas à cause de la guerre. Depuis sa naissance, la Grenouille est un centre d'attraction prestigieux, dont le foyer, l'âme, est un mystère pour lui comme pour les autres. Sa puissance tient à son bavardage, à son esprit, à quelque chose d'inconnu qui vit en lui.

Aujourd'hui, il ne parle plus. I^a cuisse brisée, il sent pour la première fois le poids de son corps. Il ne gémit pas. Il ferme les yeux.

Enfin, le voici dans un lit. Il avait oublié ce délice depuis deux mois ! Tout heureux, la Grenouille ne lâche qu'un mot qui a pris quelque valeur militaire, il y a juste cent ans.

Alors son entourage comprend que la Grenouille est de la race des héros...

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 847

lyA PEUR DES TURCOS.

D'une lettre d'un horloger de Bienne, soldat français actuellement sur le front, la Revue de Lausanne détache ce pittoresque tableau :

21 octobre 19 14.

Décidément, la vie est pittoresque en temps de guerre ! La semaine dernière, nous faisions le métier de taupes, toujours cachés dans quelque trou. Depuis deux jours, nous montons notre tour de garde sur des arbres, et nous voyageons en Tair à la façon des singes. Cela nous permet d'exercer toute sorte de petits talents. Mais on s'aperçoit tout de même qu'il y a de la rouille dans les jointures. Heureux les gymnastes !

Il faut vous dire que nous sommes dans une forêt immense, une forêt qui n'en finit pas, et auprès de laquelle la forêt de Brugg ne serait qu'un simple jardinet. C'est plein de chemins creux qui remplacent les tranchées, et l'on y trouve parfois des mares boueuses dans lesquelles un cheval disparaît tout entier. Et c'est là dedans que nous nous battons, en nous dissimulant derrière des arbres, des abatis, des buissons, des fourrés, un peu à la manière des Peaux- Rouges.

« Y a du bon ! » comme on a pris l'habitude de dire au régiment ; car on parle le « sénégalais », qui est très à la mode, et qui économise des mots. Depuis deux jours, nous faisons à chaque instant des prisonniers. Cette opération ne présente aucune difficulté, car nous avons affaire à des Polonais qui paraissent rechercher toutes les occasions de se rendre. Ils se battent contre les Français avec une extrême répugnance, et ils ne s'en cachent pas.

... Une farce assez joyeuse amuse ces derniers temps le

régiment. On se bat beaucoup à la baïonnette dans le bois. Or, nous avons pu remarquer que les Prussiens ont une extraordinaire méfiance des Turcos, avec lesquels ils ont eu beaucoup à travailler depuis le début de la campagne, précisément dans la forêt de l'A... Or, un farceur a imaginé de chanter au bon moment une rengaine classique de café-concert, reprise en chœur par toute la section, et qui imite à merveille la chanson arabe. Il faut entendre

ces hurlées :

Travadja la mouquère, Travadja bono!

Sinaia Rastaquouère, Kif kif^bourrico !

Biskra, Biskra, Bouiïarik et Maskara !i

ly'eiïet est généralement souverain. I^es Prussiens s'imaginent avoir affaire à des Turcos, et ils vident le terrain sans attendre le combat à l'arme blanche.

Extrait d'une lettre d'un capitaine.

... Quel livre d'or on pourra faire après la campagne avec tous les exploits de nos soldats ! I/'un, en Alsace, à la suite d'un combat, est resté deux jours en arrière des lignes allemandes, ayant eu son cheval tué sous lui. Il nous a rejoints quatre jours après, avec un cheval de uhlan, paquetage complet, tenue et tout. Un autre, envoyé à la recherche d'un renseignement, est accueilli par une grêle de balles ; son cheval est tué, lui a le coude broyé ; cela ne l'embarrasse pas, il lui faut son renseignement, il prend ses armes et continue à pied. Il reçoit une autre balle qui lui traverse la cuisse ; cela lui est égal : il a son renseignement. Il rampe à travers champs, rap-

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 849

porte le renseignement demandé et ne se fait soigner qu'après. Cela lui coûtera son bras, qu'on est obligé de lui amputer. « Ce n'est rien, c'est pour la France. » Voilà la réponse.

Bt combien d'autres qui, ayant leurs chevaux tués, rencontrent une compagnie d'infanterie, font le coup de feu avec elle et vont à l'assaut avec les fantassins ! Ils n'ont pas de baïonnette, ça ne fait rien, ils se servent de leur sabre. D'autres vont chercher sous le feu un capitaine blessé ; ce capitaine n'est pas de leur régiment, cela ne fait rien, ils le rapportent triomphants, etc.. J'en citerais jusqu'à demain. Cela fait du bien au cœur de voir et de conduire toute cette jeunesse ardente de vrais Français...

lyKTTRE d'un CYCI.ISTE, AGENT DE I.IAISON.

4 novembre^

... Je suis cycliste attaché au colonel ; nous sommes quatre, et notre rôle est de porter des plis, ordres, etc.. aux chefs de bataillon qui sont en avant, ou de transmettre des rapports à la brigade ou à la division qui est en arrière. Ce rôle a ses bons et ses mauvais côtés. Nous ne travaillons jamais dans les tranchées; nous couchons dans les granges et restons près du colonel; nous sommes bien nourris, car nous formons un noyau de 23 hommes et gradés que l'on appelle la liaison et nous nous débrouillons pour faire notre popote ensemble. D'autre part, nos courses nous mènent sur la ligne de feu, et j'y suis déjà allé à plusieurs reprises. Ce sont là les aléas du métier, mais tant que la guerre dure comme elle est actuellement, ces aléas sont réduits à un minimum.

35o HÉROS !

... Nos officiers sont épatants. Mon colonel X..., un grand maigre, sec, est très raide comme soldat, mais un père pour les hommes qui se tiennent bien, et il les ménage avec le plus grand soin. Je ne sais si je resterai toujours à ce poste, mais pour le moment, je suis très content. Comme santé, je me porte admirablement bien; le grand air, l'exercice me conviennent... On s'endurcit du reste...

Dans la paille, et il n'y en a pas épais, je dors mieux que je n'ai jamais dormi, et cependant les souris grignotent sous ma tête comme sur mes mains et même sur ma figure, et une vache de l'étable à côté passe à chaque instant son mufle par un trou de la cloison et renifle à quelques centimètres de ma figure.

Aujourd'hui le temps s'est mis à la pluie; j'ai fait ce matin trois courses, dont la première, à 4. h. 30, à la brigade en arrière. Bien que ces courses en arrière ne comportent aucun risque, j'ai horreur de circuler seul par la nuit noire sur des routes abîmées, dans ces villages déserts dont les maisons éventrées par les obus prennent des aspects sinistres. Mais on se fait à tout...

La mort de Charités Péguy.

Lettre de M. Victor Boudon à M. Maurice Barrés, parue dans VEcho de Paris.

La 55e division de l'armée de Paris, dont mon régiment, le ...^, faisait partie, se trouvait le 5 septembre au matin à la gauche de l'armée qui venait de recevoir enfin l'ordre général d'offensive: «Se faire tuer plutôt que reculer ! » Bn face de nous, sur les collines boisées qui s'étendent de Dammartin à Meaux, les Boches de von

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Kluck qui nous suivaient pas à pas dans notre terrible retraite, depuis Roye, étaient à l'affût, invisibles, terrés dans leurs tranchées comme des bêtes sournoises.

Sous une chaleur torride, le bataillon faisait une courte halte dans le coquet village de Nantouillet. Assis sur une pierre, comme nous blanc de poussière, couvert de sueur, la barbe broussailleuse, les yeux pétillants derrière ses lorgnons, je vois encore notre cher lieutenant, le brave Charles Péguy, l'écrivain, le poète, que tous nous aimions comme un ami, qui, en lyorraine comme pendant la retraite, insensible à la fatigue, brave sous la mitraille, allait de l'un à l'autre, encourageant par la parole et l'action, courant de la tête à la queue de notre compagnie (la 19®), mangeant comme nous un jour sur trois, sans une plainte, toujours jeune malgré son âge, sachant le parler qui convenait aux Parisiens que nous étions pour la plupart, relevant d'un mot bref, tantôt mordant, tantôt ironique ou gouailleur, les courages défaillants; toujours vaillant, prêchant d'exemple; je revois encore notre cher lieutenant, nous disant, à l'heure où beaucoup désespéraient, sa conviction absolue de la victoire finale, tout en relisant avidement une lettre des siens, tandis qu'une larme de plaisir mouillait ses yeux.

Une heure après (il était midi) nous arrivions près du petit village de Villeroy, à gauche de Meaux, où le bataillon devait cantonner. L'accueil que nous y reçûmes ne fut pas celui que nous attendions; les Prussiens, qui occupaient la crête du village, nous accueillirent par une canonnade terrible qui jeta un moment le désarroi dans nos rangs. Bravement, sous les shrapnells et les percutants, nos 75 se mirent en batterie et s'ils furent

passablement éprouvés au début de T action, quatre heures après nos canonniers avaient imposé un silence complet aux batteries prussiennes.

Pendant ce temps, le bataillon prenait sa formation de combat et la compagnie se déployait en ligne de sections par quatre, la section Péguy tenant la droite.

Abrités derrière un repli de terrain évacué par les Boches, nous attendions, sous les obus mal repérés de r ennemi, le moment de partir à l'assaut de ses retranchements, assaut déjà tenté vainement par les tabors marocains. ly' ordre vint enfin et, joyeux, nous partîmes en avant, déployés en tirailleurs. Il était cinq heures; l'artillerie allemande, foudroyée, s'était tue; mais, en arrivant sur la crête, une terrible grêle de balles nous accueille; nous bondissons dans les avoines emmêlées, où beaucoup tombent; la course est pénible. Un bond encore, et nous voilà abrités derrière le talus d'une route, haletants et soufflants. Ivcs balles sifflent à ras de nos têtes; nous tiraillons à cinq cents mètres sur les Allemands bien retranchés et presque invisibles dans leurs uniformes couleur de terre. I^a voix jeune et claironnante du lieutenant Péguy commande le feu ; il est derrière nous, debout, brave, courageux sous l'averse de mitraille qui siffle, cadencée par le tap-tap infernal des iTiit railleuses prussiennes.

Cette terrible course dans les avoines nous a mis à bout de souffle, la sueur nous inonde et notre brave lieutenant est logé à notre enseigne. Un court instant de répit, puis sa voix nous claironne : « En avant ! »

Ah ! cette fois, c'est fini de rire. Escaladant le talus et rasant le sol, courbés en deux, pour offrir moins de prise aux balles, nous courons à l'assaut. La terrible moisson continue, effrayante ; la chanson de mort bour-

Photo. H. Manuel

GÉNÉRAL GAI^LIÉNI

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 353

doune autour de nous. Deux cents mètres sont ainsi faits ; mais aller plus loin pour l'instant, c'est une folie, un massacre général, nous n'arriverons pas dix! I,e capitaine Guérin et l'autre lieutenant, M. de I^a Cornillière, sont tués raides. « Couchez-vous, hurle Péguy, et feu à volonté ! » Mais lui-même reste debout, la lorgnette à la main, dirigeant notre tir, héroïque dans l'enfer.

Nous tirons comme des enragés, noirs de poudre, le fusil nous brûlant les doigts. A chaque instant, ce sont des cris, des plaintes, des râles significatifs; des amis chers sont tués à mes côtés. Combien sont morts ? On ne compte plus.

Péguy est toujours debout, malgré nos cris de: «Couchez-vous ! », glorieux fou dans sa bravoure. I^a plupart d'entre nous n'ont plus leur sac, perdu lors de la retraite, et le sac, à ce moment, est un précieux abri. Et la voix du lieutenant crie toujours : «Tirez ! tirez ! n... de D... ! » D'aucuns se plaignent : « Nous n'avons pas de sac, mon lieutenant ; nous allons tous y passer ! » « Ça ne fait rien, crie Péguy dans la tempête qui siffle. Moi non plus, je n'en ai pas, voyez, tirez toujours! » Et il se dresse comme im défi à la mitraille, semblant appeler cette mort qu'il glorifiait dans ses vers. Au même instant, une balle meurtrière fracasse la tête de ce héros, brise ce front généreux et noble. Il est tombé sans un cri, ayant eu, dans le recul des barbares, l'ultime vision de la victoire proche; et quand, cent mètres plus loin, bondissant comme im forcené, je jette derrière moi un rapide coup d'œil alarmé, j'aperçois là-bas comme une tache noire au milieu de tant d'autres, étendu sans vie sur la terre chaude et poussiéreuse, le corj)s de ce brave, de notre cher lieutenant.

354 héros!

La prise de Saint-Georges.

Le 29 décembre.

Une action combinée sur Westende et sur Saint- Georges nous avait rendus maîtres des premières maisons de ce village. Htiit jours durant, nos grand'gardes occupèrent sur ce point des positions très voisines de l'ennemi. Parfois la largeur seule d'une rue nous séparait de l'adversaire. Dans une bergerie, à l'ouest de Saint-Georges, les ennemis campaient dans la cour, tandis que les nôtres gîtaient dans l'étable même : les deux camps allaient puiser leur eau à un même puits commun. Il semblait qu'une trêve tacite se fût établie à l'occasion de la Noël. Des deux côtés, la relève s'opérait sans que fût tiré le moindre coup de feu. Les positions respectives des combattants étaient telles que l'artillerie ne pouvait entrer en action sans risquer de canonner ses propres troupes.

Le 28 décembre, cependant, notre commandant décidait de s'emparer de la partie de Saint-Georges encore aux mains des Prussiens, ce qui devait permettre au gros de nos forces de déboucher franchement sur la rive droite de l'Yser.

L'accès du village n'était possible, par suite de l'inondation, que le long de la chaussée Nieuport-Mannekensevere. Au sud du hameau, une petite bande de terre était bien restée h l'abri des eaux, mais un piétinement incessant avait transformé l'endroit en un bourbier où l'on enfonçait jusqu'aux genoux.

A dix heures du matin, nos tirailleurs s'avançaient à l'ouest de Saint- Georges, sur le chemin de Nieuport. A l'abri de sacs de terre et de barricades improvisées.

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS 355

nous engagions une vive fusillade avec l'ennemi. Mais la véritable attaque devait commencer à l'est du village. De ce côté, descendant le canal sur des bachots armés de mitrailleuses, nos fusiliers allaient préparer le passage à une importante colonne franco-belge.

Sur les eaux croupissantes où surnagent çà et là des cadavres en putréfaction, les pilotes poussent à la perche. Couchés au fond des barques afin de donner le moins de prise possible au tir adverse, les braves soldats parviennent à moins de cinq cents mètres des meurtrières allemandes. Un feu violent accueille les nôtres qui ripostent coup pour coup. Spectacle d'une sinistre grandeur. Un ciel bas et gris, des eaux boueuses, des maisons à moitié écroulées, des chevaux morts dont le ventre gonflé flotte, des oiseaux de proie qui tourbillonnent. Dans ce décor, la fusillade crépite lugubrement. Quelques rares arbres, leurs branches mutilées par les projectiles, surgissent au-dessus de la plaine inondée. Tout n'est que dévastation et ruines et sur ces ruines des hommes vont encore s'entretuer.

L'offensive de nos fusiliers a permis à un bataillon belge d'accéder à la petite baude de terre qui surgit des eaux. Là, nos alliés se trouvent en mesure de riposter efficacement à l'adversaire. Ils prennent en enfilade la première ligne des tranchées allemandes. En dix minutes, l'ennemi a perdu ime centaine d'hommes, abattus au fond de leurs trous. Il est midi. Les Prussiens ne s'obstinent pas et évacuent les fossés pour aller se reformer à l'abri des maisons.

Le combat se poursuit dans une fusillade meurtrière Les Allemands, maintenant qu'ils se sont retirés dans le village, semblent prendre l'avantage. Les balles de

nos alliés vont s'aplatir contre les murs derrière lesquels le tir précis de l'adversaire s'exécute. Une batterie anglaise, en position vers Ramscapelle, tente de nous donner son appui, mais nous sommes à si petite distance de l'ennemi que les obus britanniques viennent exploser au-dessus de nos têtes. Et pourtant le canon seul pourrait avoir raison de la résistance adverse. I^a situation des Belges sur leur bande de terre devient critique.

C'est alors que les fusiliers marins chargent une pièce de 75 sur un grand bachot. Ils vont tenter de l'amener à notre colonne de gauche, sur la chaussée qui commande la partie ouest de Saint-Georges. lyà, en terre ferme, notre canon pourra tirer avec profit. Mais pour parvenir sur ce point, il faut que la barque descende le canal, en longeant le village derrière lequel attendent les mausers allemands.

Six fusiliers se dévouent. I^e bachot portant la pièce de 75 avance. Un marin pousse à la perche. I^es cinq autres sont couchés au fond de la barque. La fusillade adverse éclate, dirigée sur la petite équipe. I^e pilote tombe. Un de ses camarades le remplace. A son tour, il reçoit une balle dans l'épaule. De son bras resté valide, il saisit la perche, s'arcboute, et l'embarcation continue de glisser. ly'un après l'autre cinq marins sont frappés. Mais le bachot avance, avance. I^e voilà qui débouche enfin à l'ouest de Saint- Georges. Sous les yeux angoissés de l'armée entière, qui a suivi tout le drame, le sixième fusilier se prépare à accoster. A ce moment, une dernière balle siffle et le dernier des six héros tombe à son tour mortellement atteint.

Mais r avant-garde de notre "colonne de gauche a déjà débarqué le canon. Il est amené sur la chaussée, mis

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en position. Quelques secondes après, la pièce est prête à tirer. Elle tire à bout portant sur les maisons qui sont à moins de trois cents mètres. lyC travail n'est pas long. Les murs qui servaient d'abri à l'ennemi s'écroulent dans un nuage de plâtras. La proximité est telle que des éclats de pierre, sous le choc de nos obus, viennent retomber dans nos lignes. Menacés d'être écrasés sous les éboulis, les Allemands s'enfuient vers Mannekensevere. Mais là, sur la chaussée, il leur faut franchir le champ de tir du bataillon belge. Les fuyards ennemis culbutent, se bousculent, tombent, se relèvent. Les moins atteints veulent couper à travers la plaine inondée ; ils s'enlisent, se noient. La déroute adverse est telle que les blessés sont abandonnés au nombre de deux cents.

Il est trois heures. Dans le village évacué, notre colonne de gauche entre, l'arme au bras. Les Alliés sont maîtres du monceau de décombres qui était autrefois Saint-Georges.

Notre génie établit avant la nuit une tête de pont qui permettra, au moment voulu, à notre artillerie de déboucher sur la rive droite de l'Yser.

La mort du I.IEUTENANT GiNISTY.

31 décembre 19 14.

Madame,

Permettez à un des compagnons d'armes de votre fils de vous exprimer toutes ses condoléances les plus émues pour le deuil cruel qui vient de vous atteindre.

Ayant combattu quotidiennement aux côtés du lieutenant Ginisty pendant cette semaine tragique, l'ayant vu tomber à quelques mètres de moi, ayant enfin veillé

son corps, je me fais un devoir de vous renseigner sur les derniers instants de celui qui fut pour moi un chef et un ami.

Ainsi que vous le savez, le lieutenant Ginisty était arrivé le 19 décembre à la ferme de B..., près d'Ypres, et avait pris le jour même le commandement de la 1^6 compagnie. Au bout de deux jours, notre compagnie fut désignée pour aller occuper les tranchées de 2°^^ ligne situées entre les villages Saint-J... et de P... Ces tranchées dans lesquelles nous sommes restés les 21 et 22 décembre étaient à environ 800 mètres des lignes allemandes ; elles étaient constamment bombardées et de nombreuses balles les atteignaient ; en outre des phiies récentes les avaient presque remplies d'eau. Le lieutenant Ginisty avait fait construire, à l'extrémité de la tranchée, un petit abri en terre mouillée et m'y conviait à déjeuner et à dîner ; nous y avons passé des heures dont je conserverai un ineffaçable souvenir, devisant joyeusement et fumant, pendant que des balles et des éclats d'obus s'aplatissaient sur la terre constituant nos murs. De temps en temps nous sortions tous deux nous promener le long de la tranchée pour encourager nos « bleus ». Ils recevaient le baptême du feu, et l'éclatement fréquent d'obus allemands à peine à quelques mètres d'eux les impressionnait. Mais la présence de leur chef, qui s'exposait aux coups pour les ras^surer, leur donnait confiance. I^e lieutenant Ginisty, par son attitude, leur communiquait le sang-froid et le courage dont, à leur tour, ils allaient faire preuve quelques heures après.

Nous occupâmes pendant la nuit nos tranchées de première ligne. Cette opération se fit sans difficultés.

LETTRES d'officiers ET DE SOLDATS SSq

quoique les tranchées allemandes fussent situées à moins de 80 mètres. Nous ne subîmes aucune perte pendant cette relève, que le lieutenant Ginisty conduisit avec décision et sang-froid.

I,e 24 au matin, M. Ginisty reçut la mission d'observer de sa tranchée les effets de tir de notre merv^eilleux 75. Il surveillait le secteur de droite, tandis que je surveillais celui de gauche. Un téléphone portatif avait été installé pour nous permettre de communiquer à notre artillerie les résultats de nos observations.

A l'abri des créneaux, nous nous acquittions de cette mission depuis le matin sous le feu de l'artillerie allemande lorsqu'une balle tirée d'une tranchée ennemie, surplombant nos tranchées et les prenant presque d'enfilade à droite, est venue frapper votre fils au côté droit de la poitrine : il est tombé immédiatement. Pendant qu'on essa3^ait de lui prodiguer des soins, il se rendait compte de l'extrême gravité de son état ; malgré cela il gardait tout son sang-froid et ne pensait qu'à remplir jusqu'au bout son devoir de chef. A ceux qui le relevaient, il dit simplement : « Je suis fichu ; qu'importe, si ma mort a contribué à la victoire! Prévenez l'adjudant qu'il prenne le commandement à ma place. » Puis il serra la main du sergent-major qui le pansait et de quelques hommes dont il avait reçu les soins. Sans qu'il parût souffrir, ses yeux se voilaient, il entrait dans le coma et au bout de trois quarts d'heure, il avait cessé de vivre.

Prévenu aussitôt, je ne pus me rendre qu'à 4 h. 30 auprès de mon chef. Bn effet, les 30 mètres qui séparaient nos deux tranchées étaient balayés par les balles sans discontinuer. Il me fallut attendre les premières

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ombres de la nuit pour pouvoir ramper jusqu'à la tranchée voisine.

C'est là qu'en proie à une violente émotion, je saluai celui qui, pendant une semaine, avait été pour moi le modèle des chefs. Sa figure n'était nullement altérée par la mort ; elle gardait l'expression souriante qui lui était familière, mais elle resplendissait de fierté et de beauté comme cela arrive souvent à nos morts du champ de bataille, qui tombent avec le sentiment du devoir accompli .

Veuillez agréer, etc.

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