A BOIRE
Jean Berger est un soldat du 2® régiment d'infanterie, âgé de dix-huit ans seulement. Ivui-même ne dit rien de cette aventure, mais ses camarades racontent ce qui suit :
Au cours d'un engagement sur la Marne, une nuit presque calme avait succédé à un jour de combats furieux.
Berger, qui avait vécu l'horrible journée sans recevoir une égratignure, parcourait le champ de bataille jonché de morts et de blessés français, anglais et allemands, quand il découvrit son colonel blessé et se mit en devoir de le transporter à un poste de secours.
Sur ces entrefaites, un officier de grenadiers anglais, blessé lui aussi, lui demanda à boire. Berger lui promit de revenir sans tarder. Après avoir mis son chef en sûreté, il se procura quelques vivres et une gourde de vin, et retourna sur le champ de bataille. I^es balles continuaient à siffler autour de lui ; cependant il retrouva l'officier anglais, et tandis qu'il lui soulevait la tête pour le faire boire, une balle enleva trois doigts au bon Samaritain.
Dominant sa douleur. Berger réussit à approcher la gourde des lèvres' du blessé, mais il fut aussitôt frappé
dans le dos par une seconde balle et il tomba en gémissant près de l'homme qu'il avait secouru.
Tous deux gisaient côte à côte, lorsqu'ils entendirent des plaintes non loin d'eux ; c'était un Allemand blessé qui, d'une voix faible, demandait à boire. Berger et T officier réussirent à se traîner jusqu'à lui et à lui faire avaler une gorgée de vin, mais l'effort avait été trop grand, et tous deux perdirent connaissance. Quand ils revinrent à eux, l'Allemand était mort.
ly'aube parut, la bataille reprit. Bientôt ils virent s'avancer un détachement de uhlans; Berger appela l'officier qui les commandait. Celui-ci sauta à terre, et, s'approchant du groupe, le revolver au poing, leur demanda ce qu'ils désiraient. — A boire ! fut la réponse.
A cet instant l'officier allemand remarqua le corps de son compatriote et, auprès de lui, la gourde française vide, preuve éloquente du dévouement des deux hommes. Profondément ému, il s'agenouilla près des blessés, leur donna à boire, puis, les ayant salués, il rejoignit ses hommes.
Pendant tout le jour, les deux blessés restèrent couchés dans tm terrain marécageux, tandis que la bataille faisait rage autour d'eux. ly'of ficier anglais était en proie au délire, Berger comprit qu'il fallait agir, et se hâter. En dépit de ses blessures, tantôt traînant, tantôt portant son compagnon, il parvint à gagner avec lui les lignes des Alliés oh une équipe de la Croix-Rouge les recueillit.
Comme on plaçait l'officier sur une civière pour l'emmener à l'hôpital, il demanda à être porté auprès du jeune Français. « Si je survis, dit- il en lui serrant la main, je ferai de mon mieux pour vous faire décerner la
croix de Victoria ; car jamais homme ne la mérita mieux
( Great Deeds.)
que vous ! »