LE BEAU BI.UFF
Cette anecdote, c'est un lieutenant-colonel qui, blessé et convalescent, la contait dans le train sur la ligne de Versailles.
C'était au cours d'une des nombreuses batailles livrées par notre aile droite à l'aile gauche allemande. Pour la première fois, mon régiment allait subir l'épreuve du feu. L'instant était décisif ; le régiment avait pris ses formations de combat, et maintenant il lui fallait, dans la plaine découverte, marcher droit sur l'ennemi. Le feu était ardent, il avait déjà produit quelques ravages dans les rangs. Ça cinglait. Je m'étais porté sur le front, j'avais ordonné : « En avant ! » mais, arrachés à leur bureau, à leur atelier, mes hommes hésitaient. J'avais en vain renouvelé le commandement. Alors, revenant vers eux, je leur dis : « Quoi, on flanche ! Ça vous avancera
donc de vous faire tuer sur place, en faisant demitour, sans avoir servi à rien. Tenez ! Donnez-moi le bras, là, donnez-vous tous le bras, et allons-y bras dessus bras dessous, votre fusil d'une main, vous verrez que ce n'est pas plus malin que ça. » Ma foi, mon idée les décida ; et bras dessus, bras dessous, nous sommes allés de l'avant, ils se sont échauffés et pour un peu j'allais être forcé de les retenir. Ah ! les braves types ! Et comme une dame qui écoutait lui disait :
— Heureusement, mon colonel, que vous n'aviez pas peur, vous !
— Pas peur ! s'exclama-t-il. Ah ! madame, si vous saviez quelle frousse me tiraillait! Mais, quand j'ai vu qu'ils hésitaient, il a bien fallu que je donne l'exemple. J'ai bluffé !
(Echo de Paris.)
La peur vaincue.
Il n'est pas très guerrier, cet ouvrier en bijouterie de Belleville. Il n'hésite pas à dire qu'il a eu peur d'abord, au premier obus qui est tombé sur eux dans un bois en Belgique et qui leur a tué sept hommes du coup : « Un a eu la tête emportée, un a été, autant dire, coupé en deux, et il était là renversé en arrière, tout ouvert par le milieu. » Il n'hésite pas à dire qu'il s'est sauvé, pas bien loin d'ailleurs. L'officier les a réunis, leur a fait former la carapace, sous les sacs. « On mouillait la terre sous nos fronts, de sueur. » Plus tard, au commencement des actions qui allaient être chaudes, entre quatre ou cinq qu'ils étaient de camarades, ils se disaient simplement : « Adieu, tu sais ce que tu dois prendre sur moi, si tu me vois tomber. »
Les héros de 1914 nous donnent une magnifique leçon de solidarité, d'entr'aide fraternelle. Nous en avons vu de nombreux exemples au cours de ce livre.
Voici encore quelques récits qui nous prouveront que nos soldats savent aimer leurs frères jusqu'à donner leur vie pour eux. Leur humanité s'étend souvent à l'ennemi. Ils nous enseignent le respect de l'adversaire vaincu et le pardon des injures. Que de traits, jolis ou sublimes, de fraternité entre Alliés et Allemands ! Il est beau de savoir oublier la fureur du combat dès qu'il est terminé, de réussir à distinguer — sous l'uniforme ennemi — l'homme, le prochain. Il est grand d'affirmer, jusque sur le champ de bataille, la fraternité de tous les hommes.
Les bons Samaritains en kaki.
(Récit d'un soldat anglais.)
Non loin de nos tranchées situées au delà de la Marne gisaient un grand nombre de blessés; c'était pitié de les entendre demander de l'eau. Un brave garçon, appartenant au Royal Engineers, ne put le supporter; rassemblant toutes les gourdes qu'il réussit à trouver, il nous dit qu'il allait leur porter à boire.
L'air était obscurci par les obus et les shrapnells. Se montrer, c'était signer son arrêt de mort. Le gaillard le savait aussi bien que nous, mais il s'en fichait pas mal. Il partit. Comment il parvint auprès du premier blessé, Dieu seul le sait, car cette pluie de mitraille était la chose
la plus effroyable qu'on eût jamais vue. A peine se fut-il montré au-dessus de la tranchée que les Allemands concentrèrent sur lui leur feu d'enfer. Une des gourdes qu'il tenait à la main fut fracassée, et je me figure que luimême fut atteint.
Après avoir donné à boire au premier blessé, il rampa de l'un à l'autre, jusqu'à ce qu'il se trouvât à un quart de mille à peu près de nos tranchées. Alors il se releva pour traverser en zigzag le terrain et secourir quelques autres blessés. Les Allemands doivent lui avoir envoyé une nouvelle volée de balles, car nous le vîmes tomber, levant les bras en l'air. Plus tard il fut ramassé mort. Il était percé de plus de balles qu'il n'en faudrait pour armer tout un bataillon de francs-tireurs.
I^es biessés pour lesquels il avait risqué et perdu la vie furent consternés. L'un d'entre eux, qui ne devait pas vivre jusqu'au dimanche suivant, me dit : « C'était un brave garçon, ma parole ! Il vaut la peine d'avoir vécu pour voir une action comme celle-là, et maintenant que je l'ai vue, peu importe ce qu'il adviendra de moi. » C'était là ce que nous éprouvions tous.
(T, P's Journal of GreatDeeds.)
IvA MORT d'un rabbin.
Le grand-rabbin de L^'^on s'était avancé sur la ligne de feu, pour apporter des consolations à ceux de ses coreligionnaires qui gisaient blessés et mourants.
Un pauvre soldat catholique à l'agonie, le prenant pour un curé, le supplia de lui tenir le crucifix devant les yeux jusqu'au dernier moment et de lui donner l'absolution. Au lieu d'expHquer au malheureux son
Syo HÉROS !
erreur et de passer, le rabbin fit exactement ce qu'on lui demandait : il prit le crucifix et le tint aux regards du soldat, lui murmurant jusqu'à la fin des paroles de consolation divine. Mais avant de pouvoir quitter luimême le champ de bataille il fut atteint d'une balle et tué net.
(Essor.)