‹ Héros. Episodes de la grande guerreChapitre 41 sur 46 · KAMERAD · texte numérisé non relu

KAMERAD

Voici une histoire contée par un capitaine bavarois en traitement à l'hôpital de (Munich ; elle est l'affirmation du sentiment naturel d'humanité que même les horreurs des champs de bataille n'arrivent pas à éteindre dansjle cœur simple du soldat.

Dans un fossé gisait un soldat allemand blessé à la cuisse. Il ne pouvait se mouvoir, car un compagnon mort était tombé sur lui. Quinze mètres plus loin se trouvait un chasseur français ; il s'efforçait en vain de bander son bras droit qui saignait abondamment.

I^e Bavarois cria : « Kamerad ! » I^e Français tourna la tête ; à défaut de la langue étrangère, il comprit la situation. S'approchant de l'Allemand, il le dégagea avec effort du lourd cadavre. Le Bavarois, après avoir bandé sa propre blessure, aida le chasseur à mettre son bras en écharpe ; ils communiquaient par signes.

Le jour tombait rapidement. Tous deux gagnèrent en chancelant la grand'route. L,k, ils firent de leur mieux pour s'installer confortablement. Le Français était moin? sérieusement atteint ; bientôt, prononçant quelques mots que son compagnon ne put comprendre, il disparut dans la nuit.

Durant plusieurs heures, l'Allemand attendit couché au bord de la route, espérant qu'une escouade de brancardiers passerait par là. Enfin, il entend dans le lointain le roulement d'une charrette. Le véhicule approche; il est garni de paille et de cette paille s'élève une voix qui crie : « Camarade ! »

( Great Deeds.}

FRÈRES DANS 1,'lNFORTUNE.

Dans un hôpital savoyard sont soignés côte à côte deux blessés, un Français et un Allemand, qui se sont liés de la plus étroite amitié. Voici leur histoire, d'après un témoin entièrement digne de foi, qui l'a recueiUie de leur bouche même :

C'était au cours des combats furieux qui se livraient dans les Vosges. Chaque pouce de terrain était disputé avec acharnement. Tantôt une armée avançait, tantôt l'autre. De fréquents corps à corps se produisaient. Iv' exaspération allait croissant. On ne faisait plus de quartier. Tant d'atrocités avaient été commises dans les villages d'alentour!

Un fantassin allemand ayanc trouvé, dans un lieu écarté, un blessé français baigné dans son sang, eut pitié de lui, le chargea sur ses robustes épaules et voulut l'emporter à l'ambulance. « Quoi ! s'écria un de ses camarades, tu soignes un de ces cochons de Français ! » et dans sa fureur, cette brute arma son fusil, épaula et fit feu. Ce fut l'ambulancier volontaire qui fut atteint dans le dos.

lyes deux blessés gisaient l'un près de l'autre, se soignant mutuellement de leur mieux. Les Français ayant avancé, ils furent tous deux recueillis et, après les premiers soins, sans les séparer, on les achemina vers la Savoie.

Aujourd'hui, ils ne peuvent plus se passer l'un de

l'autre. Et quoique le règlement exige que les blessés

allemands soient logés à part, on laisse souvent côte à

côte les deux amis.

(Journal de Genève.)

ce que nous enseignent nos heros sys

La petite sosur.

Un soldat allemand écrit d'un champ de bataille à la Gazette de Cologne :

Hier, notre section de brancardiers a eu à faire pardessus la tête. Nous avons relevé des centaines de cadavres de soldats allemands et français.

On commence à se faire à cette funèbre besogne : on s'habitue à tout. Cependant les incidents touchants ne manquent pas. L'autre jour, en relevant le corps d'un tout jeune lieutenant français, une photographie tomba sur la terre ensanglantée : c'était le portrait d'une fillette de dix à douze ans. On pouvait lire sur la carte ces mots tracés d'une main inhabile : A son grand frère qui reviendra bientôt de la guerre, sa petite sœur.

Le caporal qui nous commandait, très ému, se découvrit et dit :

— Moi aussi, j'ai une petite sœur qui m'attend. Prions pour le camarade français

La section entière se découvrit et récita l'oraison dominicale.

Entre ennemis.

Un Allemand gisait sur le champ de bataille, grièvement blessé aux deux bras. Un Anglais atteint, lui, à la jambe, se traîna jusqu'à lui, le pansa, cherchant à le soulager de son mieux. Enfin, une idée lumineuse lui vint. Il roula une cigarette, l'alluma, puis, la plaçant entre les lèvres de l'ennemi, il la tint patiemment tandis que l'Allemand la fumait avec délices.

Une ambulancière écrit d'Aix-les-Bains, le 5 octobre :

Syô HÉROS !

«...Que de pages je voudrais vous écrire sur nos blessés ! Vous les aimeriez comme moi, ces braves garçons. Ils viennent de la Marne ou de l'Aisne. Ils ont souffert souvent des journées entières avant d'être ramassés dans leur tranchée. Et pourtant ils n'ont pas un mot de haine pour les Allemands. Je n'en ai pas entendu un seul me parler d'eux avec rage ou fureur. Ils plaignent leurs soldats parce que, disent-ils, « leurs officiers ne sont pas comme îes nôtres, gentils avec eux ; ils sont durs et les font marcher par la peur. »

Une infirmière écrit de Paris :

« Plusieurs nouveaux blessés sont arrivés du front ; tous s'accordent dans cette thèse sur les Boches : « Eh bien, quoi ? Ils défendent leur pays comme nous défendons le nôtre. On fait le même métier, eux et nous. Pourquoi qu'on se détesterait ? Il suffit bien qu'on se tue. »

Mme Noëlle Roger décrit, dans la Semaine littéraire, le passage à Genève d'un convoi d'internés civils du département de la Meuse, rapatriés par les soins du gouvernement suisse. Elle rapporte les impressions d'une vieille paysanne soudain chassée de la ferme, près de Saint-Mihiel, où s'est écoulée sa vie, et emmenée à Sarrebourg, puis à Saverne.

... Tantôt elle parle avec vivacité, et tantôt elle s'arrête, regarde fixement devant elle comme si elle contemplait en elle-même des images, images toutes proches encore et toutes fraîches. Elle dit : « A présent, on n'a plus une chaise à soi, plus une fourchette, plus rien... » Je demande : « Votre village a-t-il été brûlé ? » Elle acquiesce : « Oui, beaucoup de maisons ont brûlé. — Mais pas la vôtre ? » — Elle répond : « Pardon... »

Elle se tait un moment, la tête penchée.

Elle a deux fils à l'armée et deux filles qui se sont sauvées avant elle et dont elle ne sait plus rien. Pendant douze jours le village fut bombardé continuellement; tous les habitants se cachaient dans les caves. Et quand une cave s'écroulait, ils allaient dans une autre. Elle est restée jusqu'au dernier moment, à cause du bétail ; à la fin, elle a lâché toutes ses bêtes, parce que l'écurie brûlait. « Celui qui n'a pas vu, il ne peut pas se figurer ça. »

Elle ajoute : « Qu'est-ce que vous voulez ? C'est la guerre... »

Elle reprend : « I^es soldats allemands, je ne peux pas me plaindre. Naturellement ils nous demandaient des choses. Fallait bien qu'ils mangent, n'est-ce pas ? Mais ce n'était pas leur faute s'ils étaient là. Il fallait bien qu'ils aillent pour leur pays, comme nos garçons pour le nôtre. Et ils auraient autant aimé rester chez eux, bien sûr. Quand il n'y a plus rien eu à manger, ils nous donnaient de leur rata. Et je lavais leurs affaires. Quand les obus venaient, ils se fourraient avec nous dans les caves. On était là tous ensemble. »

Un Highlander explique ainsi comment il est devenu propriétaire du casque d'un Allemand : « Voilà, c'est comme ça. Il était étendu sur le champ de bataille assez près de moi, avec une blessure bougrement mauvaise. Je perdais pas mal de sang par cette jambe de malheur. Mais je réussis à me traîner jusqu'à lui et je le pansai du mieux que je pus. Il en fit autant pour moi. Tout ça, naturellement, sans prononcer une parole, puisque je ne sais pas l'allemand et que lui ne savait pas un traître mot d'anglais. Quand il eut fini, ne sachant

comment le remercier, je lui souris et, en manière de souvenir, je lui tendis mon glengarry (bonnet écossais). Alors il sourit aussi et me donna son casque. »

(Gréai Deeds.)

I/C nommé Houston, caporal anglais, a raconté qu'après le combat de Soissons, comme il gisait sur le champ de bataille, un jeune soldat du régiment de Northamptonshire délirait près de lui, en proie à une violente fièvre. Un soldat allemand lui donna à boire de sa gourde. « Est-ce toi, mère ? » demanda le jeune gars dans son délire. ly'Allemand le comprit, et pour entretenir son illusion, lui caressa le front avec la délicatesse qu'aurait pu y apporter une mère. I^e pauvre petit Anglais rendit l'âme peu après.

Récit tiré d'un journal allemand :

L'église de Saint-Dié abritait des blessés français et allemands, tous très gravement atteints. Ils gisaient pêle-mêle dans la paille et les habitants avaient reçu la permission de leur porter du pain, du vin et de l'eau. Comme l'un d'eux s'approchait d'un blessé français pour lui donner à boire :

— Servez d'abord mon copain, dit celui-ci, en désignant son voisin, un Wurtembergeois.

Et quand ce dernier se fut désaltéré, il aida au Français à se mettre sur son séant pour boire à son tour.

On maudissait, devant un sergent français blessé à la jambe, les ennemis achevant les blessés.

« Il y a des Allemands de toutes sortes, répondit-il ; moi qui vous parle, j'avais été laissé pour mort sur le

champ de bataille. Quand je reprends connaissance, je vois un Boche qui venait sur moi, baïonnette au canon. Je lui fais signe que je suis blessé. Il s'arrête, pose son fusil à cinq pas de moi, ouvre mon pansement individuel, me fait un bandage. Puis tout à coup, prenant de dessous sa tunique un portefeuille, il en tire une photographie : une femme et deux enfants. « Frau, Frau », répète- t-il en me la montrant. Et il pleure. Et nous nous embrassons tous les deux en pleurant. »

Jean Breton. (Journal de Genève.)

Un UHI.AN COMPATISSANT.

La fuite des infortunés habitants d'iVnvers fut un spectacle navrant. Ils allaient le long des chemins, de village en village, ne trouvant partout que des ruines, passant la nuit à la belle étoile, sans abri, sans feu, souvent même sans nourriture, rencontrant parfois des Allemands, ce qui ajoutait encore à leur terreur. Toutefois, les envahisseurs ne se montrèrent pas toujours cruels, preuve en est le trait que voici, rapporté par une Anversoise réfugiée en Hollande.

Cette jeune femme avait quitté à la hâte sa demeure, avec son bébé de quelques semaines et une petite fille de deux ou trois ans. Dans son affolement, elle oublia de se munir de vêtements chauds. I^a nuit était déjà tombée et le froid était très vif lorsqu'elle aperçut au loin «ur la route une patrouille de uhlans en reconnaissance. Elle se cacha de son mieux dans un épais fourré. Les iihlans arrivaient au pas, ils étaient tout près d'elle, lorsque le petit enfant se mit à pleurer. Aussitôt les cavaliers s'arrêtèrent, et l'un d'entre eux, démasquant une

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lanterne sourde, darda sa flamme dans les buissons et découvrit la pauvre réfugiée qui tremblait, se sentant perdue. Remarquant que le bébé était insuffisamment couvert, le uhlan se dépouilla d'une chaude vareuse qu'il portait sous son dolman et voulut en envelopper l'enfant. Mais la mère refusa d'accepter ce présent d'un de ces ennemis abhorrés. lyC uhlan n'insista pas; sans rien dire, il remit son vêtement et tout le peloton s'éloigna

dans la nuit.

(Gréai Deeds.)

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