‹ Héros. Episodes de la grande guerreChapitre 43 sur 46 · A NOS ÉCOLIERS · texte numérisé non relu

A NOS ÉCOLIERS

... Quand vous êtes seuls, vous frappez la terre du pied, relevez le menton et grommelez rageusement :

— Ah ! si nous étions grands !

Quand vous serez grands, mes enfants, certes nous le savons, vous serez capables de faire, non pas mieux, mais aussi bien que ceux qui, en ce moment, combattent et meurent pour le salut du pays et de la civilisation, pour que, précisément, vous n'ayez pas à renouveler le sacrifice qui aujourd'hui est le leur. Aujourd'hui, vous n'avez qu'un moyen d'être dignes d'eux : c'est, pendant qu'ils luttent à leur poste, de lutter au vôtre.

Comment ? Bh bien ! tout bonnement, en accomplissant très sagement votre devoir d'écoliers.

Vous faites la moue.

— Quand la patrie est en danger, quand on rêve d'héroïsme, c'est bien mesquin de se borner à une dictée...

Quand on fait son devoir, rien n'est mesquin.

Comprenez ceci. En ce moment même, tout le monde, tous les grands ne partent pas sur le front. Tandis que les uns essuient déjà le feu de l'ennemi, d'autres, dans les dépôts, dans les casernes, achèvent, au moyen d'exercices qui sont quelquefois rebutants, ennuyeux, la préparation qui leur permettra demain de remplir les vides que la bataille aura faits dans nos rangs.

Eh bien ! vous, mes enfants, qui après-demain serez la France, il vous appartient dès maintenant de commencer votre préparation. Et la première règle du sol-

dat est, quel que soit son poste, d'}^ accomplir sa consigne. I/a vôtre est de travailler. De vos travaux, les uns, vous n'en pouvez encore concevoir la raison et l'intérêt ; acceptez-les comme un entraînement nécessaire, par cette volonté de discipline et d'abnégation qui est la base même de l'esprit militaire. D'autres, qui l'an dernier vous faisaient parfois faire la moue, se pareront pour vous, pour peu que vous y réfléchissiez, de séductions toutes neuves. L'histoire vous montre ce que fut notre chère patrie, de quelles menaces elle sortit victorieuse, de quel passé de gloire nous sommes responsables. I^a géographie, vous avez découvert cet été son intérêt poignant ; à travers la France, à travers l'Europe entière, que de découvertes nous fîmes tous depuis quelques semaines ! Patience I le temps viendra de les poursuivre en Allemagne. lycs mathématiques, la physique, la chimie, n'est-ce pas grâce à leur conjonction qu'en ce moment le canon de 75 accomplit des miracles ? Mes enfants, en prévision du lourd héritage que vous aurez à porter, n'épargnez pas cet hiver votre peine.

J'espère, je crois de toutes mes forces que c'est une France victorieuse que nous vous transmettrons. J'espère, je crois que l'Europe sortira améliorée, régénérée, de la crise sans précédent où elle se débat. Mais si toutes nos espérances se réalisent, une tâche énorme vous attend. Même victorieuse, la France sortira épuisée du conflit. Il vous appartiendra de la rebâtir matériellement et moralement. Vous aurez, des ruines qui la joncheront, à refaire de la prospérité. Et vous aurez, au sortir de cette guerre qui exalte toutes nos énergies, à empêcher que nous ne retombions dans des erreurs et

des discordes qui, si la France pouvait mourir, l'auraient tuée.

Mes enfants, voici assez bavardé.

Si vous n'êtes pas des sots, vous avez compris combien, si bornée qu'elle paraisse, dès maintenant votre tâche -est grande. Vous vous en acquitterez. Et aussi de l'autre qui vous incombe. Chaque soir, que vos baisers soient plus tendres sur les joues chéries qui pâlissent et où, depuis deux mois, sont tracés des sillons qui ne s'effaceront plus.

André LiCHTENBERGER. (Annales.)

Certes, on ne peut nier que cette guerre ait fait lever ttne magnifique moisson d'héroïsme et de dévouement. Mais, par ailleurs, que de haines elle aura suscitées, que de ruines, matérielles, intellectuelles, artistiques, morales, elle aura accumulées ! Si nous n'y prenons bien garde, quel recul de la civilisation ! Le petit tableau que voici présente avec beaucoup de netteté ce côté lamentable de la guerre.

IvA FOUI.E RÉSIGNÉE

Londres, octobre.

De Paris à Londres, les routes habituelles de Calais et de Boulogne sont momentanément interdites aux voyageurs civils. Il faut passer par Dieppe ou par le Havre, en traversant les campagnes normandes, si grasses et si vertes, ovi paissent les troupeaux.

... A Dieppe, sur le paquebot, on trouve l'Angleterre. Des fonctionnaires à casquette brodée d'or examinent vos

passeports avec une extrême minutie. Au sortir du port, un pâle soleil glisse quelques rayons à travers la brume. Puis le ciel se couvre d'un voile de suie. lya mer est toute verte avec de grandes vagues frangées d'écume blanche qui avancent en ligne droite comme une charge de cavaliers blancs. On perd de vue les côtes de France. Des barques de pêche passent penchées sous le vent. On navigue lentement à cause des mines. Il faut près de cinq heures pour franchir le détroit.

Sur le bateau, des Anglais, quelques Français, beaucoup de Belges, des Slaves... Visages fermés, tendus, soucieux, fatigués. Plus de touristes désœuvrés voyageant pour leur agrément. Le salon des premières avec ses dorures et le velours rouge de ses meubles évoque le souvenir d'autres traversées. Cette foule cosmopolite d'autrefois, celle des grands hôtels et des croisières heureuses, — foule insouciante où se mélangeaient toutes les langues, où Allemands, Anglais, Russes, Hongrois, Français, Autrichiens, confondus dans les mêmes rangs, attachés aux mêmes règles de politesse, unis par le même goût de plaisir et de luxe, — donnait l'illusion d'une société européenne où s'effaçaient peu à peu les hostilités nationales. Tout semblait concourir à cette fusion des peuples : en bas le socialisme ; en haut l'art, la mondanité, la finance, les sports, la science, les congrès où se prononcent tant d'admirables paroles, l'éducation moderne qui ne saurait enfermer l'intelligence dans les frontières d'un pays, qui tend au contraire à ouvrir à chacun des horizons toujours plus vastes. De toute cette œuvre de fusion et de compréhension mutuelle il ne reste rien ; un coup de vent a suffi pour tout balayer. Les gens qui, hier encore, échangeaient sur ces fauteuils de velours rouge des

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compliments et des sourires, se sont rués les uns sur les autres, ils se sont pris à la gorge et cherchent à se frapper à mort.

lya nuit vient. Des lumières s'allument sur la côte basse et noire : c'est Folkestone. On passe lentement près de grands vaisseaux dont les feux sont éteints. On arrive. Des fonctionnaires sont montés à bord. Cette Angleterre où l'on entrait si facilement, presque sans douane, et qui paraissait être, avec la Suisse, le pays le plus hospitalier d'Europe, a maintenant sa porte toute hérissée d'obstacles. Examen des passeports, visite sanitaire. Ivcs passagers sont massés sur le pont dans la nuit. Iv'un après l'autre ils défilent dans une cabine où on les interroge. L'opération dure plus d'une heure.

Sur le quai, où l'on trouvait autrefois son train tout prêt à partir, il faut attendre encore une heure et demie. Des milliers de réfugiés belges sont arrivés dans la journée. On organise pour eux deux convois spéciaux. I^e quai est à peine éclairé à cause des avions ennemis. I^es passagers du paquebot se trouvent mêlés à cette cohue lamentable de femmes harassées, d'enfants qui geignent, d'hommes courbés sous de pauvres bagages. Mais dans cette obscurité on se distingue à peine. Où sont les Anglais, où sont les Français, où sont les Belges ? Ce n'est plus qu'une foule anonyme, résignée, qui attend son destin en silence, sous le vent du large, dans la nuit.

Un journal acheté à un gamin qui passe et lu sous une lanterne nous apprend que sur un front de 300 kilomètres la bataille continue. On avance ici, on recule là. Cela signifie des milliers d'hommes qui meurent. Et sans doute que là-bas, plus loin, au delà du Rhin, plus loin encore, d'autres foules résignées et innocentes qui n'ont pas

voulu cette guerre, qui n'ont même pas de haine dans le cœur, attendent elles aussi dans l'angoisse ou dans le deuil. Jamais il n'y eut plus d'héroïsme dans le monde. Jamais aussi ne sont montés vers le ciel sans étoiles, où roulent de gros nuages noirs, plus de cris de douleur. L'humanité entière m' apparaît comme ce troupeau fatigué et pitoyable massé dans l'ombre sur ce quai : pauvres êtres qui ne s'entendent pas, qui se voient à peine et qui sont attachés les uns aux autres par les liens éternels de la souffrance et de la mort.

Georges WagniÈRE. (Journal de Genève, )

Dans les combats, les bombardements, les incendies de villages et de fermes, que de choses atroces, irréparables!... Quelle impression de morne tristesse se dégage de la scène suivante, décrite par un fantassin, — simple épisode de guerre, banal, courant, répété mille fois.

lyE VII,I,AGB EN FEU.

Le capitaine d'état-major donne l'ordre,! au ^^^i^^ général, de faire demi-tour et d'aller occuper le village en feu. Nous nous dirigeons sur le sinistre. Seules, les plaintes des blessés réveillent cette morne nuit. Ces gémissements nous broient le cœur, mais nous ne pouvons nous arrêter, nous avons ordre de marcher au feu. Une patrouille est envoyée reconnaître le village incendié, puis nous y entrons nous-mêmes. Nous allons peut-être boire. Cet espoir nous soutient, la soif nous mord plus que jamais.

Le capitaine m'ordonne de visiter une maison habitée. Y aurait-il des Allemands, dans la maison ? J'enfonce la porte. Je recule, saisi de ma brusquerie. Le tableau qui

s'offre à moi me fait monter des larmes aux yeux. Je veux m' arrêter, mais j'ai ordre de fouiller. Devant moi, sur un méchant grabat, s'accrochent cinq petits, cinq mioches que les Allemands ont épargnés hier, car ils occupaient le village. Leur maman les couvre de son corps, ainsi qu'une poule couvre ses poussins. Toute la pièce offre un tableau de misère. Tout a été fouillé par les Prussiens. Des hardes et des débris de meubles encombrent le plancher, et la lampe fumeuse jette sa lumière blafarde sur cette scène lamentable. Au bruit de la porte, la maman se lève menaçante et prête à défendre sa nichée. Elle n'a pas reconnu mon uniforme. Je la rassure et m'enquiers : « N'avez- vous pas d'eau ? — Non, me dit-elle, je n'ai qu'un peu de lait pour les petits, demain. »

Je sors, la mort dans l'âme, le cœur étreint sous le poids d'une telle tristesse. Dehors, l'incendie fait rage, et ses lueurs font derrière nous des silhouettes démesurément grandes et changeantes...

(Excelsior.)

Ah ! oui, malgré l'héroïsme et la grandeur d'âme de tant de combattants, malgré l'abnégation des civils, en dépit des nobles dévouements, en dépit de la gloire, la guerre est une chose hideuse, effroyable. « ly' amour de la guerre pour elle-même, dit avec raison l'abbé Klein, est si peu dans le fond de nos âmes que le grand crime dont nous accusons l'Allemagne est de l'avoir rendue fatale et ensuite déchaînée. » Nos soldats non plus n'aiment pas la guerre pour elle-même. « Dans un bois, on est tombé sur les Boches, dit un réserviste. Ce qu'on leur en a fourré, les pauvres malheureux ! Il ne devrait pas y avoir de

Sgo HÉROS !

guerres comme ça... » Bt un autre : « On voudrait tout de même que ça soit fini. C'est un vrai carnage. »

lya dernière leçon que donne aux jeunes la lutte géante de 1914, n'est-ce point celle-ci : Il faut que, devenus grands, vous rendiez impossible à tout jamais une nouvelle guerre européenne ? Il faut que vous trouviez le moyen de faire régner entre les peuples la justice et la charité. Il faut que, grâce à vous, les paroles du grand romancier anglais Wells se trouvent réalisées à la lettre :

« Cette guerre est déjà la plus grande guerre de l'Histoire. Ce n'est pas une guerre de nations, c'est la guerre de l'Humanité. C'est une guerre dont le but est d'exorciser une folie mondiale et de mettre fin à une ère...

» Cette guerre est une guerre de paix. Son but est le désarmement. Son but est un règlement qui mette fin pour toujours aux armements. Tout soldat qui combat maintenant contre l'Allemagne est un croisé contre la guerre. Cette guerre, la plus grande de toutes les guerres, n'est pas une guerre commue les autres, c'est la dernière guerre. »

Un député français, Alexandre Varennes, adresse aux soldats, dans le Bulletin des armées de la République, des paroles presque identiques :

«... Vous faites la guerre pour qu'il n'y ait plus de guerre. Vous vous battez pour qu'on ne se batte plus. Vous offrez votre sacrifice à la nation pour que les générations qui montent puissent poursuivre dans la paix sa haute mission civilisatrice. Vous créez un ordre international nouveau, où il y aura de la justice pour les peuples comme pour les hommes... »

CE QUE NOUS ENSEIGNENT NOS HEROS SqI

Un vieux paysan cévenol disait, il y a bien longtemps, à son petit- fils, qui est devenu le poète Jean Aicard: « Il faut être bon avant tout. Bt il faut être fort, afin de pouvoir faire au besoin respecter sa bonté. Il faut défendre le droit des faibles... Tâche donc d'être fort, afin d'être bon en paix. »

Jeunes Français, tâchez d'être forts afin de pouvoir être bons ! Acquérez non seulement la force du corps, mais encore la vigueur intellectuelle et surtout l'énergie morale. Bt puisque « l'imion fait la force », sachez demeurer à jamais invinciblement unis, afin d'être forts toujours !

Alors vous pourrez faire triompher dans le monde les idées libérales si magnifiquement exprimées dans le Manifeste que les Universités françaises ont adressé, le 3 novembre, aux Universités des pays neutres :

« lyes Universités françaises continuent de penser que la civilisation est l'œuvre non pas d'un peuple unique, mais de tous les peuples, que la richesse intellectuelle et morale de l'humanité est créée par la naturelle variété et l'indépendance nécessaire de tous les génies nationaux. »

Bt, comme les armées alliées, comme les Universités françaises, vous « défendrez pour votre part la liberté du monde. »

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