Héros & pantins
Oui, celui-là est un fier « bonhomme » et ne se trouverait pas déplace dans le livre qu'il écrivit naguère sous ce titre cordial et rond. à côté du prodigieux idéologue. Dux, dont il délinéa. dans une des plus superbes proses qui soient sorties de main d'ouvrier, la flamboyante silhouette sur le fond tumultueux de la grande ville.
Tel je le vis au premier jour, il y aura bientôt six ans, dans son légendaire chalet de Sèvres, avec sa tête souffrante et pensive, allumée par la jaune flamme des prunelles
sous V échevèlement dune crinière de pâtre, comme une sorte de Millet de la littérature, tel il apparaîtra à nos arrière neveux quand, éblouis par les magies de son art} ils pou dront se représenter le penseur sévère et le puissant écrivain à qui dores et déjà une place spéciale est réservée dans les Panthéons de l'avenir.
Tous les détails de cette première rencontre me son/ demeurés dans la mémoire : il était parti, ce four 'là, pour Paris; et nous Pattendions, son admirable compagne et moi, malgré le froid ri/ dune glaciale journée de nuits, devant la fenêtre large ouverte de son cabinet de travail^ étonnant observatoire duquel s* apercevait comme une mer aux vagues pétrifiées^ V amphithéâtre couronne par les palais de P ancienne Lutèce. Tout j coup, dans un nuage de fumée et de feu, un train gronda, si fila, stoppa ; ci du doigt my indiquant un homme qui se hâtait, lechapeau à l'arrière Je la tête et des limes suis le bras, Julia Million, four lui donner le nom de
jeune fille qui rayonne au frontispice des V \ Ni Pieds, s'exclama :
— C'est lui! le voilà!
( ne imparfaite image m'avait seule révélé jusqu'alors la physionomie extérieure de celui qui devait devenir mon plus constant ami dans notre âpre et commune destinée d'homme de lettres. Quant à f autre, à l'intime physionomie que la pensée écrite grave au cœur des livres, elle m'était familière depuis longtemps et je la révérais comme Finie des y lus fortes expressions de la littérature contemporaine, dépendant f avais éprouvé si souvent combien peu F original ressemble au portrait, chez la plupart des écrivains, race ambiguë et bifrons, s il en fût, que je n'étais pas sans appréhension à l'égard de la ressemblance du Cladel spirituel avec ï homme en chair et en os.
Pourquoi le cacher? avec mon esprit flamand nourri chez Rubens. mon illustre compatriote, du respect et du goût de la force, je ni étais figuré un athlète muscle et trapu, au
col de taureau, capable de faire sa partie de poings dans les homériques kermesses de Saixt-Bartholomée-Porte-Glaive. Et soudainement il ni apparut sous l'aspect dun christ gothique, pareil à ceux que j'avais pus chez Roger Van der Weyden et Memling. traînant leur croix sur les pentes pierreuses des Calvaires. Alors mes yeux se dessillèrent et je m aperçus que la réalité mensongère, forgée dans mes songeries, était bien moins que Vautre, celle qui se dressa tout à coup sur le chemin devant moi, le reflet incarné de la personnalité émanée de l'œuvre littéraire. Oui, tandis qu'il s'avançait, je me remémorais le héros de cette Iliade méridionale, Ompdrailles. non point tel que l'admiraient les filles de Rouergue. avec son torse marmoréen et sa virilité de bel animal franc de tout joug, mais tel qu'il le révèle aux ultimes pages du livre quand, consumé aux baisers de la Scorpioxe, cette louve symbolique de la Passion et de toutes les passions, il apporte aux arènes les lambeaux d'un corps naguère superbe, sous
lequel un grand cœur continue à brûler de
tous les /eux de r amour.
A son exemple, le quadragénaire errent et maigre, qui inopinément remplaçait l'être chimérique créé par ma ris ion. incarnait bien le lutteur des arènes idéales, mordu jusqu'aux moelles par la Pensée et la vie, ces autres Scorpiones qui chevauchent en croupe le poète et lui pompent le sang de leurs suçoirs dévorants.
— Léon Cladel!
— Vous, Bruxellois!
On s'accointa par ces mots, sur le seuil de* la maison qu'il venait d'atteindre enfin, et. comme d'anciens amis que nous étions déjà par l esprit avant de l'être par le cœur, nous nous accolâmes fraternellement. Il avait dans F abord la rondeur cordiale des hommes simples : moi-même je lui apportais un peu de notre rudesse communale : et les deux ^paysans » qu'il y a en nous s étant Jl aires dès les premières paroles, nos bouches comme nos âmes se délièrent. A table, dans
le cercle des tètes bouclées, fleurs de son automne où la mort rï avait pas encore fauché, puis là-haut, au plus haut de la maison, dans l'atmosphère chargée d'idées de la forge, il me dit sa vie, ses livres passés, ceux qu'il voulait écrire; et, tandis que bourdonnait cette voix sourde, un peu traînante, qui chez lui semble monter du fond de la vie et par moments, quand il s'échauffe, résonne en d'aigres vibrations métalliques, il me sembla que Thomme qui me parlait, reployé sur lui-même, le dos en boule et la tête abattue sur l'estomac dans ï attitude d'un Atlas fléchissant sous le poids du monde intérieur, se transfigurait en héros des lettres modernes.
Et vraiment le mot et F image lui allaient si bien à ce Jacob du Verbe toujours aux prises avec r archange, dans les champs illimités de T Idéal, que l'impression m'est demeurée comme celle qui caractérise le mieux l'infatigable ouvrier, sans cesse fourbissant les armes de son éternel combat et jusque dans
— VFI
les plis du visage, balafres profondes qui ont gardé la forme des coups dépée de ÏJdée. portant la trace de son indéfectible vaillance. L'ombre vespérale avait depuis longtemps submergé la sévère petite chambre d'étude, que nous étions encore l'un près de Vautre, devisant d'art et d'humanité, dans ces ténèbres où nous n'apercevions plus notre silhouette corporelle, mais où son esprit continuait à planer visiblement.
Les années se sont écoulées depuis, dévidant leur écheveau de jours heureux et funèbres, si toutefois, après les deuils, il y a place encore pour le bonheur; et aucun de nous n'a forfait à ce serment d'affection que les hommes ne prononcent pas. comme s'ils avaient peur de la fugacité des paroles, volants dont les bouches sont les raquettes, mais qui. sans qu'ils l'aient échange] les lie à tenon et à mortaise jusqu'à la mort. Xos communes détresses nous trouvèrent toujours secourables à travers la distance qui seule nous sépare, mais ne nous sépare que matériellement, car
le temps et l'espace n'existent pas pour des esprits fraternels : et dans la Joie comme dans la peine, il a pu compter sur moi aussi bien que j'ai pu compter sur lui.
Hélas! la Douleur, grande figure sombre comme la Nuit, dont les voiles finissent par envelopper jusqu'aux dernières clartés de Vêtre, et qui, au bruit des sanglots, berce les cœurs sur ses dures mamelles plus inapitoyées que le roc, devait devenir Thôte presque assidu de son foyer : la mort et la maladie s entendirent pour frapper à coups redoublés l'arche paisible qu'il s'était construite sur la colère des eaux. Mais, même aux heures d'adversité, il n'oublia jamais la barque qui. là -bas. naviguait contre vents et marées et que. plus d'une fois, pendant les lourdes accalmies, son souffle ami in aida à remettre à flot.
Nul, en ce temps, n'a poussé plus loin la confraternité littéraire . Si tant d'autres qu'il obligea et qui, oiseaux accueillis dans sa vigne, becquetèrent les grappes de ses yen-
danges, ont pu se dispenser envers lui de gratitude, celle décence du cœur^je n'ai pas oublie) moi, la glorieuse préface qu'il mil en tête de mes Charniers, roules presque à l'oubli, avec les épaves Sun monde écroule, dans le sang et la houe des champs de bataille. Maréchal de lettres, comme il s'appela luimême avec un légitime orgueil dans cet écrit, il me décerna le brevet qui m'enrégimentait dans les milices en tête desquelles flambait son panache, parmi l'éclat des états-majors. Peut-être ai-je mérité depuis de n'être plus confondu dans le gros de l armée; mais alors, malgré des campagnes déjà nombreuses et des états de service qui, dans notre indifférente Belgique, n'avaient attendri ni la stupidité des foules ni la méchanceté fielleuse des cuistres, et seulement m'avaient valu de vous, ô mes maîtres de France, Hugo. Michelet. Flaubert. Taine, Barbey d'Aurevilly, Banville, un sympathique et inoubliable applaudissement, je n'étais encore pour les autres qu'un remueur d'humanité perdu aux
confins de la patrie des lettres, la grande et la seule: car s il existe ailleurs des littératures, ce n est que chez vous qu'il y a vraiment une patrie littéraire. En parrain prodigue que ma foi et mes efforts avaient touché. Léon Cladel m'en ouvrit les barrières, ne jugeant point suffisante, dans sa chaude amitié, la page de présentation raffinée qu'il cisela pour le mien livre rappelé ci-haut, mais, en outre et par surcroît, accrochant mon nom, avec une dédicace plus flatteuse que la vide phraséologie des boniments et des réclames, à cette curieuse série de tableautins intitulés par lui .aies Petits Cahiers. Et voilà quà mon tour, par une équitable réciprocité confraternelle, il m est donné q moi, de dire publiquement ma pensée sur V écrivain que non seulement [estime pour sa non pareille probité littéraire, mais que f admire aussi pour le vigoureux essor de son esprit.
Je voudrais trouver ici une formule qui résumât son labeur et ses originalités. Lexicologue, il l'est à toute évidence et à un degré
si haut qu'il semble distancer sur ce tetrain ses ylus âpres émules. Peintre des mœurs et des caractères, il a foui avec d incomparables sagacités le {refond du tuf humain. Poète, non point selon le sens traditionnel, car il rima peu et seulement par boutade, mais dans Tacception d'un organisme intuitif, ouvert aux splendeurs de la nature et apte à les réverbérer dans le miroir du style, bien peu. autant nue lui, ont su magnifier les gloires de la création et les rendre sensibles dans les magies de la transcription. Idéologue enfin, il s est fait, avec une pertinacité convaincue, le soldat du Bien et du Juste, agitant les torches qui illuminent, et aussi celles qui incendient, dans les ténèbres au fond desquelles râlent encore les oppressions et les servitudes. Chacune de ces distinctions concourt à l'ensemble de sa physionomie littéraire: et cependant, si tranchées qu'elles apparaissent en lui. elles demeurent subordonnées à un élément supérieur dans lequel toutes se confondent comme des Jlammes dans un brasier. L1 Art, telle est la
synthèse qui F explique et F illumine. Là réside, en effet, la grande lumière de cette figure, celle qui T éclaire dans sa plénitude et n'en laisse plus aucun coté dans V ombre, une fois quelle en a dessiné les creux et les saillies.
Passez en revue les écrivains du jour : vous n'en rencontrerez point qui soient aussi préoccupés de donner à leurs livres limité dans la composition, la symétrie dans la proportion, la solidité et la perfection dans la plastique. Conditions essentielles et multiples de toute élucubration destinée a survivre aux pages légères que le vent d'oubli cueille et roule par l'air, encore humides de V encre rose, ou bleue, ou noire qui servit à les écrire. Le métier, dans ces ouvrages à V élaboration desquels le peintre, le fèvre, le sculpteur et le scribe semblent avoir apporté chacun sa maind'œuvre, se complique, en outre* par moments, d'étranges difficultés vaincues qui demeurent lettre close pour les non-initiés et qui quelquefois aux initiés mêmes ont paru des jeux pué-
/•ils. comme s'il pouvait jamais y avoir de puérilité dans les douloureux combats d'un artiste ^efforçant de triompher des résistances du I erbe. Est-ce que récriture littéraire ri est pas une évocation, d 'ailleurs, et comme toute évocation, ne sentoure-t-cllc pas de rites particuliers, de pratiques mystérieuses et de secrètes sorcelleries qui sont la kabale de V esprit? J % admire, pour ma part, qu\ui de ces preux de F Idéal multiplie, à l'exemple des paladins antiques, les périls et les fatigues, sur le bord de la foret enchantée où se dérobe sa chimère. Mieux que par des dragons, l'inextricable fourré qui cèle F idole du poète est gardé par la Banalité et la Routine, immémoriales ennemies dont le guet vigilant ne peut être conjuré que par des ruses infinies. Elles vont, ces ruses, chez le Thésée vainqueur de monstres qui me passionne, jusqu'à épuiser F artifice des plus subtiles rhétoriques, en variant incessamment la tournure des phrases et le choix des mots, en ne permettant pas qu un même vocable reparaisse
dans tout le cours rfun livre, et d'autres fois en prohibant même, en tète des alinéas, le retour d'une même lettre initiale. Cest encore là le secret de ces terribles phrases kilométriques dont se gaussent fort imper tinemment des stylistes sans haleine, las et pantois au bout de dix mots, et qui. enchevêtrées d' incidentes, avec des circonvolutions nombreuses et des arabesques emmêlées comme les sinuosités d'un labyrinthe, rampent à la façon des ronces ou se dressent à la façon des chênes, touffue végétation du style où chantent, et sifflent, et chuchotent les idées, ces oiseaux de l'esprit. Algèbres et chinoiseries de fort-en-thème, at-on dit. Non pas. mais étrangetés d'une originalité merveilleusement disciplinée et qui, dans ses écarts en apparence les plus fantasques, ne désarçonne jamais son cavalier, rompu à tous les exercices de la haute école! Si le coup de pouce de l'ouvrier se remarque à V évidence chez quelqu'un, c'est indéniablement chez le tailleur d'images, comme on eût dit autrefois, qui, dans le marbre de
sa prose, a sculpé ces impérissables bas-reliefs, I A FI I i \ "i [VE DE S \l\T-B.\kl HOl OMÉ] -
Porte-Glaive, le Bouscassiè, l'Homme di i.a Croix-aux-Bœufs, les Va-Nu-Pieds. Sa formule se reconnaît entre toutes, tant à cause de sa sobriété et de son ampleur qu'à cause de
l'imprescriptible accent de terroir qui lui communique une si particulière vibration.
Alors que presque tous les modes d'expression semblaient épuises, après Hugo le sybil-
lin. Baudelaire le quintessencié. Barbey d'Aurevilly le maniéré, Flaubert le lapidaire. Jules et Edmond de Goncourt les japonisants, il les renouvela en greffant sur le tronc de la langue une sève sauvageonne dont la rouge fleur brusquement révéla une culture imprévue et raffinée . G était à côté dune rudesse d'idiome gascon qui par moments résonnait dans la phrase comme un éboulis de cailloux aux flancs des pierrières natales, la vie et le mouvement des plus belles proses, mais animés du souffle épique qui gonfle au-dessus de T immortelle Marseillaise de Rude, les plis du
drapeau républicain. Dans les Va-Nu-Pieds, dans Pierre Patient, dans N'a-quux-Œil, dans Crête-Rouge, dans Titi Foyssac iv,
DIT LA RÉPUBLIQUE ET LA CHRETIENTE, dailS
Kerkadec garde-barrière et plus récemment dans Urbains et Ruraux, V àme plébéienne des héros de la République chante aux clairons du mot, comme si, par un miracle d'hérédité, l'héroïsme des aïeux s était transfusé au cœur de l'enfant du Querçy, engendré des tendresses du rude et fruste Montauban-Tu-Ne-Le-Sauras-Pas, lui-même fis, ne j'en et cousin des légionnaires de Valmy, Fleur us, Jemmapes, Arcole et Lody. On vit alors se produire ce compagnonnage singulier : un artiste anstocratique et compliqué, jusqu'à se complaire aux plus ardues virtuosités de la forme, apparié, dans l'âpre labour de la Forme et de l'Idée, à un sévère et simple esprit demeuré peuple avec toutes les vertus du peuple, à travers les perversions du métier littéraire. Autant, en effet, l'effort et les visées, chez cet ouvrier ondoyant et divers, inclinent l'homme de
lettres à une sorte de dandysme, avec un goût de la piaffe et de la magnificence, autant le fond sur lequel il a bâti son œuvre décèle
la pritnitivité des êtres que le mal des civilisations effrénées riapu entamer.
Certains livres de ce temps, vrais chaudrons des sorcières de Macbeth, attises de tous les feux de notre enfer social et bouillonnant des plus enigmatiques mixtures, laisseront à ïavenir ï impression dune liante scélératesse morale résumant les maladives effervescences d'une humanité consumée en qui le vice étalé a fini par être admiré comme une fleur de pourriture. Lui, le «fier rural », pour lui donner le nom qu'un terrible archer de lettres lui décocha naguère et qui! a illustré depuis, tranche par sa belle santé inaltérée d'intelligence et de cœur sur ce grouillement de microbes sortis des désagrégations de notre fumier moderne. Il n'est troublé par aucune des névroses qui de la fin du xixe siècle font un gigantesque hôpital oit les meilleurs esprits ressemblent à des patients
couchés sur des grabats, arec des talents tournés à la gangrène et des étalages de plaies en guise de sentiments et d'idées. Tandis que les plus forts sont tourmentés, comme des femmes, de mystérieuses et rongeantes hystéries, il a gardé, V incorruptible, dans les fièvres de notre byzantinisme, l'allure et la robustesse d'un paysan du Danube pétrissant de ses lourds sabots la glèbe idéale où tant d'autres laisseront à peine l'effleurement de leurs escarpins.
Certes, il a sa chimère: mais la sienne, dans un temps où la chimère n'est le plus généralement qu'une marotte, plane d'une aile hardie par-dessus les destinées actuelles de l'homme : comme V aigle, elle vole au plus haut des cimes, et les prunelles tendues, contemple de là. à travers le crépuscule du monde, les lointaines clartés du jour qui se lèvera sur les races futures. Il croit à la perfectibilité de l'humanité, au triomphe du Droit et de la Vérité, à la pacification des peuples, à l'avènement de la République universelle ; et
cette foi vivace revêt d'une splendeur d'idéalisme les réalités, remuées par son art de romancier.
Ainsi envisagée son œuvre est bien faite
pour déconcerter les critiques à courte rue enfermes dans une méthode ou un système. La part de subjectivité qu'il y mile y occupe une si large place quelle déroutera toujours ceux-là qui derrière l'écriture d'un livre ne s'ingénient pas à découvrir l'homme et pour qui une page de littérature est une marqueterie plus ou moins savante et non pas la réverbération d'un tempérament et d'un es-* prit. Sa forte personnalité, toute nourrie de sève provinciale, déborde à tout instant. dans ses romans, qui sont peut-être plus encore des poèmes que des romans, et des poèmes homériques de la plus épique envergure, par delà la proportion juste et le contour exact. Aux créatures engendrées de sa pensée il communique une parcelle de son âme ardente et virile qui les modèle sur lui-même et par moments leur donne la res-
semblance d'une humanité plus haute quelle 11 est chez les autres. Un rêve de grandeur et de gloire anime l argile de laquelle il fabrique ses personnages et passe jusque dans les flammes atmosphériques dont il sublimise autour d'eux les paysages. Ompdrailles, le Bouscassiè. les Y a-Nu-Pieds, l'Hom.aie de la Crôix-aux-Bœufs, la Fête Votive, nombre de nouvelles disséminées dans ces écrins précieux : Six morceaux de littérature Urbains et Ruraux. Héros et Pantins, Mes Petits Cahiers, fruits extraordinaires dont on voit déjà le germe dans les Martyrs Ridicules, Amour Romantique et le Deuxième Mystère de l'Incarnation, appartiennent à l'épopée par l'outrance de la mise en scène et la carrure démesurée des acteurs. Et ce serait le moment de remarquer combien chez cet amoureux de toutes les grandes audaces, le goût de V héroïsme moral s'accompagne du goût de l'héroïsme musculaire : si personne na célèbre avec un plus saisissant enthousiasme les mâles et léonines vaillances des Brutus, des Scevola,
des Hoche et des Marceau, nul non plus n'excella comme lui à feindre /es rouges fureurs des kermesses et des tueries, les troubles fermentations des conglomérats humains, les Jaurès et tumultueuses anhélations des arènes déchaînées. Telle est. en ces tableaux rutilants de laques et de cvnabres. la puissance du coloris, qu'on croirait assiste)' à des joutes de géants se lapidant avec des rocs.
Pourtant, si vivacement s enfoncent en ce rêveur d' Iliade s les racines du Réel, quoi qu'on ait pu dire de ses idéalisations, que même dans ses coups d'aile, il appuie encore son talon en terre.' Oui. ce romantique, et il s en vante! a toutes les crudités du réalisme dans ses peintures. Non seulement onyjargonne à bouche que veux-tu, mais on y brame, on y rit. on y fornique et souvent avec une truculence rabelaisienne. Falstajf et Gargantua grimacent, pouffent et s" è gueulent à travers l'orgie du style, dans ce formidable débridement de tous les instincts.
qui est la Fête Votive de Saixt-Bartholo- .aiée-Porte-Glaive et Par-Devant Notaire.
Et ce bel entrain de ménétrier menant le branle des phrases recommence à chaque œuvre, soit qiéil cadence les bourrées des terriens sur Faire des foirails, dans l'Homme de la Croix- aux-Bœufs7 soit que dans cette improvisation, Crète-Rouge , dim si furieux emportement lyrique, il rythme le pas de charge des régiments à travers les champs de bataille. Tambours, fifres, flûtes, hautbois, violons et cymbales ronflent, grondent, strident, piaillent, garulent et meuglent dans ces étonnantes partitions d'orchestre dont le thème est toujours l'Humanité, mais une humanité complexe, touffue, diverse, héroïque, bouffonne, grandiose, rampante, telle en un mot que des cimes aux abîmes et des enfers aux paradis, elle grouille, pantèle. gémit, souffre et tourbillonne, limon pétri avec de la colère, de la haine, de la folie et aussi du génie* de la gloire et de T amour. Toutes ces infinies et antithétiques nuances.
on les retrouvera une fois de plus, d'ailleurs, en ces étranges Héros et Pantins, écrits
souvent d'une haleine, mais toujours d'une haleine enflammée. Si la passion qui. chez l écrivain, décèle laduste sang d'un Jlls du soleil, en a roussi et brûlé çà et là les pages, ■ le tendre et Vélégiaque qui soupirent aussi en lui y ont laissé, par contre, des larmes chaudes, faillies des secrets replis du cœur. Qui ne serait touché jusqu'aux moelles par le récit des grotesques et vibrantes amours de la guenon et de Blanquigno ? Qui. en lisant ce funèbre et émouvant pèlerinage au pays natal. Ou les Miens ont vécu, résurrection inouïe des souvenirs de la prime enfance évoqués à travers les lentes et solennelles mélopées du style, ne se rappellera les siens à jamais endormis sous les cyprès ?
Ah! sans doute, cet art d'inspiration et d'interprétation, cet art d'un esprit créateur qui prend ses éléments dans le tas des scories humaines, mais les refond ensuite au creuset de la vision et du songe, n'a rien de commun
avec ï ennuyeuse précision photographique que d'aucuns voudraient voir substituer à la transcription savante et subtile. Ils ne comprendront jamais, ces manieurs de loupes minuscules, que F originalité incompressible d'un artiste comme Léon Cladel consiste précisément à forger le Réel à sa marque si profondément que, dût le métal en sauter quelquefois, ce qu'il en reste porte encore et toujours la glorieuse empreinte du marteau !
Camille Lemonnier.
La Hulpe, novembre 1884.
Il ara Avis
Kyrie - Eleison
Toute à Tous
Versiculets
Zéro en Chiffre
Fantoches
En Route
Au Feu!