‹ Herzen et ProudhonChapitre 3 sur 18 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

HERZEN DÉCOUVRE PROUDHON. SON JUGEMENT SUR « DE LA CRÉATION DE L'ORDRE DANS L'HUMANITÉ ».

Herzen nous apprend lui-même par son Yournal (Dnevnik) et sa correspondance les dates exactes de ses premières lectures de Proudhon et l’impression qu’elles produisent sur lui. Il nous est ainsi facile de suivre la formation de l’étroite liaison intellectuelle qui l’attachera de plus en plus à Proudhon, en rejetant au second plan dans son esprit Fourier et son école. Nous pouvons en même temps juger de la pénétration des œuvres de Proudhon en Russie. Cette double recherche sera l’objet de notre première étude, préface à l’histoire d’une amitié qui se noue et à celle de l'influence de Proudhon sur le mouvement socialiste russe.

C’est le 18 février 1843 que Herzen mentionne pour la première fois Proudhon dans son Yournal, en commentant un fait divers rapporté par Le Siècle. Un ouvrier lyonnais sans travail a volé, pour acheter du pain et des médicaments à sa femme malade. Découvert, il se pend. Mais les gendarmes, venus pour l'arrêter, coupent assez tôt la corde. Si le malheureux est sauvé de la mort, il n’échappera pas cependant à une condamnation, car les jurés français ont moins de faiblesse pour les voleurs que pour les assassins. Cette dernière affirmation de Herzen est à noter au passage : la propriété lui parait plus impitoyable-

ment défendue en France que la vie humaine, tant l’instinct propriétaire est enraciné au cœur des Français. Il n’en conclut pas encore que la France est incapable de réaliser le socialisme : - il faudra les expériences de la révolution de 1848 pour l’amener à cette conclusion. Mais nous voyons combien sa doctrine dernière sur le déclin de l'Occident est préformée dans ses éléments constitutifs bien avant 1848. Herzen se contente pour le moment de tirer de l’histoire de l’ouvrier lyonnais la preuve que l’organisation sociale présente est absurde et criminelle. « De semblables faits-divers, ajoute-t-il, justifient le caractère haineux de la brochure de Proudhon » (1).

Herzen connait donc la formule tapageuse lancée par Proudhon dans son mémoire de 1840 : La propriété c’est le vol. Proudhon ne s’est pas trompé en écrivant dans son Avertissement aux propriétaires : « Cette proposition fera le tour du monde et causera plus d’émoi que la cocarde de La Fayette ». Elle a déjà pénétré jusqu’en Russie. Le bruit du « coup de pistolet », tiré par Proudhon, a ébranlé les cercles russes, avides de connaître la pensée européenne. Il a soulevé parmi eux des murmures de désapprobation dont nous entendons l’écho dans la phrase de Herzen, à qui la définition de Proudhon ne paraît être qu’une haineuse explosion de colère, justifiée seulement: par l’injustice sociale. Elle n’a pour Herzen que la valeur d’un avertissement et d’une protestation. Il ignore encore l’œuvre qui l'explique et lui donne sa portée exacte.

Cette ignorance, plus de deux ans après la publication de Owest-ce que la propriété ?, étonne de la part d’un homme penché avec fièvre sur toutes les manifestations de la vie politique et sociale à l'étranger. On ne saurait arguer, pour l’expliquer, de rigueurs exceptionnelles de la censure impériale contre Proudhon. Cette censure ne devait nourrir aucune tendresse à l’égard des Deuische ahrbücher, déjà poursuivis en

(1) Éd. Lemke t. II[°p. 07:

Allemagne et interdits en Saxe. Cependant le numéro 249 du 19 octobre 1842, contenant le fameux article de Bakunin Die Reaktion in Deutschland, signé du pseudonyme Jules Élysard, parvient dès le début de janvier 1843 à Herzen, qui en parle dans son Yournal à la date du 7 janvier (1). Toute publication, interdite ou non, met deux mois environ à lui arriver. Car il est facile de tourner les défenses de la censure, en profitant des libertés qu’elle accorde aux directeurs de revues ou aux professeurs d’Université : « La censure russe, écrit X. Marmier dans la Revue des Deux Mondes en janvier 1843 au retour d’un voyage en Russie, si sévère à l’égard du public, s’adoucit en faveur des hommes qui portent dans le domaine de la science un caractère officiel. Tout professeur peut avoir la plupart des livres mis à l’index. Il suffit qu’il les demande lui-même par écrit » (2).

Soit par Kraevskij, directeur des Otecestvennyja Zapiski (les Annales de la Patrie), auxquelles collabore étroitement Bélinskij et où il publie lui-même en 1843 ses lettres sur Le Dilettantisme dans la science, — soit par Granovskij, Herzen aurait pu facilement se procurer le premier mémoire de Proudhon, s’il avait éprouvé un vif désir de le lire. Même si la censure n’avait admis aucune exception à l’égard de Proudhon, un lecteur impatient aurait trouvé moyen d’avoir son œuvre sans grand retard, par l’entremise de Russes voyageant à l'étranger (et c’est justement l’un d’eux, nous le verrons, qui, en 1843, la fera tenir à des amis de Herzen à Moscou), ou par les soins des librairies étrangères de Pétersbourg et de Moscou, toujours fournies de toutes les nouveautés par Riga, Dorpat ou les frontières allemandes, grâce à une intense contrebande. En 1849 Liprandi, chargé de l'enquête contre les Petraëevcy, perquisitionna chez les principaux libraires de l’empire :

(x) Éd. Lemke, t. IL, p. 88.

(2) Revue des Deux Mondes, janvier 1843, « La Russie », p. 125.

«Toutes les œuvres de la littérature contemporaire française, constate-t-il dans son rapport, se vendent librement. Chez Luri on en a trouvé 2.500 tomes ; il appert de ses registres de comptes et de sa correspondance que tous ces livres étaient vendus et répandus par lui à travers tout l’Empire depuis dix ans. Et cela chez un seul libraire et non le plus important de Pétersbourg. Il recevait ces livres directement par la poste de Riga et de Dorpat. Une perquisition chez les libraires de ces deux villes en a fait découvrir de nombreux » (1). Aussi peuton dire que pratiquement la Russie n’était fermée à aucune production européenne. Nous sommes amenés à conclure que Herzen a prêté fort peu d’attention aux premières œuvres de Proudhon.

Il est difficile d’admettre d’autre part que le bruit causé par la publication de Qu'est-ce que la propriété ? ne soit pas parvenu jusqu’à lui par les journaux français et allemands. Ce bruit, il est vrai, fut rapidement étouffé en France par une sorte d’accord tacite de la presse et de l’opinion, et la conspiration du silence, dont Proudhon se plaint dans sa correspondance, devint rapidement une réalité. Le procès de Besançon, le 3 février 1842, n’assura pas à l’accusé la notoriété qu’il escomptait. Ni-le Moniteur Universel, qui avait ses entrées libres en Russie, ni le Siècle, ni les Débats, que lit Herzen, n’en soufflent mot. Sans doute l’acquittement de Proudhon paraissait à ces journaux officiels ou semi-officiels une erreur grave, dangereuse à répandre dans le public. Ils jugeaient plus profitable d’annoncer les condamnations infligées, en ce début de 1842, à Lamennais et à Thoré pour atteinte au gouvernement (2), à l’ordre et à la

(1) Russkaja Starina, juin 1872, souvenirs de Liprandi, pp. 66-86 . (2) Cf. sur le bilan de ces procès politiques, Le Moniteur Universel du 12 mars 1842, n° 71, qui dénombre les condamnations portées contre Dessessart, administrateur de La Vérité démocratique, et Thoré, son rédacteur, contre Lamennais, pour son écrit Le pays et le gouvernement, contre Esquiroz pour l'Evangile du Peuple, contre l’abbé Constant

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