‹ Herzen et ProudhonChapitre 4 sur 18 · CU · texte numérisé non relu

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propriété, chefs d’accusation ordinaires de tous les procès politiques du temps, en vertu desquels le redoutable Proudhon avait été traîné devant les assises de Besançon. Le nom même de Proudhon semble banni. Louis Reybaud, dans son étude de la Revue des Deux Mondes en juillet 1842 sur « Les idées et les sectes communistes », se contente de l’appeler anonymement « un écrivain qui... » ou « l’écrivain dont il est question... ». Les attaques de Proudhon contre les Fouriéristes le desservent aussi : ceux-ci sont peu empressés à parler de lui dans la Phalange, lue en Russie. C’est seulement dans les numéros des 25 et 27 mai 1842 que La Phalange répond aux attaques de l'Avertissement aux propriétaires, Lettre à V. Considérant. Quant à la Revue indépendante de Pierre Leroux, elle garde un silence dédaigneux. Il est donc possible que Herzen, même s’il a connu dès 1840 la publication du mémoire, l’ait jugé un obscur pamphlet, puisqu'il intéressait si peu l’opinion publique

française.

Mais on comprend moins bien son indifférence en févrierr 843. Les réponses de La Phalange à Proudhon, les 25 et 27 mai 1842, ont pu être lues par lui en août. Si elles lui ont échappé, il ne saurait en être de même de l’article de Louis Reybaud, car nous savons qu’il reçoit régulièrement la Revue des Deux- Mondes. Cet article a été sûrement connu de lui en septembre ou octobre 1842. L. Reybaud non seulement y prête grande importance à Proudhon par ses attaques même, mais encore 1l y fait un éloge flatteur de ses qualités d'écrivain et de dialecticien. Comment s’expliquer dès lors que la curiosité toujours en éveil de Herzen n’ait pas été davantage attirée ?

Nous ne pouvons en trouver ailleurs la raison que dans la formule même de Proudhon : « La propriété c’est le vol ». Pour Herzen le communisme est un état primitif ; l’histoire lui

pour sa Bible de la liberté, contre Noiret, ouvrier tisserand à Rouen, pour sa Leiltre aux ouvriers, contre Delaroche, gérant du Natonal, pour un article jugé subversif. +

a donné comme antithèse la propriété quiritaire ; cette antinomue doit se résoudre dans un état nouveau réalisant la synthèse entre la propriété collective et la propriété personnelle (1). Le communisme constitue donc une régression. Le socialisme a pour but de donner son plein épanouissement à la personne humaine. Celle-ci ne saurait exister sans la propriété qui l’extériorise en assurant son indépendance. Supprimer la propriété, c’est immerger l’individu dans la masse et l’annihiler. Or la définition de Proudhon, isolée de son contexte, ne peut conduire qu’à

la négation de la propriété. Elle est le cri de guerre du commu-

nisme. Aussi Proudhon paraît-il être à Herzen un tard venu de vieilles idées périmées. L'article même de Louis Reybaud, rangeant Proudhon aux côtés de Buonarotti et de Cabet, confirme Herzen dans son opinion. Telle est vraisemblablement la raison de son peu d’impatience à connaître directement cet

épigone du communisme, doctrine dont il se juge suffisam- “ment instruit. La violence de la formule « La propriété c’est le vol » a retardé l’amitié du Russe le mieux préparé à comprendre Proudhon. C’est un méfait de minime importance qui sera bientôt réparé : il est curieux de le voir s’ajouter à tous ceux que cette formule a causés au socialisme lui-même.

En ce début de l’année 1843, d’ailleurs, Herzen est surtout attiré par l'Histoire de dix ans de Louis Blanc. Il la lit avec passion. I] y suit la grandeur et la décadence de l’école saintsimonienne, le développement du fouriérisme. Avant les travaux de Biderman et de Stein, dont Herzen ne parle nulle part, cette œuvre de Louis Blanc a été pour l’étranger la première histoire sommaire du mouvement socialiste français. Les idées de l’auteur sur l’organisation du travail intéressent vivement Herzen, qui ne songe plus à Proudhon.

Mais tout d’un coup, en juillet 1843, son attention est de

(1) Cf. notre livre : Alexandre Ivanovië Herzen, chap. vit : « Le socialisme de Herzen », pp: 292-306.

nouveau attirée sur Proudhon par les conversations dont celui-ci est l’objet parmi son entourage. Car les œuvres de Proudhon viennent de parvenir à Moscou, comme nous l’apprend un billet de Herzen à Ketëer daté de juillet 1843. Herzen est alors à la campagne dans les environs de Moscou : « Galakhov m’écrit qu’il a donné ordre à Monighetti de me remettre les brochures de Proudhon. Ne pourrais-tu pas les prendre et me les envoyer ? » (1) Ce Monighetti est un parent de l’architecte À. I. Monighetti, fort réputé dans la suite en Russie, qui fait alors son tour d'Europe pour achever son éducation artistique. C’est par ce dernier, fort probablement, que le Monighetti de Moscou a reçu Proudhon. Pourquoi le jeune artiste a-t-1l songé à Proudhon ? S’intéressait-il personnellement aux sciences sociales ? Les fouriéristes moscovites, informés des attaques de Proudhon contre le Maître par La Phalange, l’auraient-ils prié de leur faire connaître cet iconoclaste ? On ne saurait le dire. Il est plus sûr de penser que A. I. Moni- . ghetti, ayant reçu mission de ses amis, comme tous les Russes voyageant à l'étranger, de leur adresser toute publication nouvelle intéressante, a porté son choix, entre autres, sur Proudhon, parce qu’on commençait beaucoup à parler de celui-ci à Paris. Proudhon a en effet forcé enfin le silence dont on l’entourait. Son talent et ses polémiques avec V. Considérant le mettent en vedette avant même la publication de son livre De la création de l’ordre dans l'humanité, vers la fin de juillet 1843. Il était naturel que Monighetti songeât à procurer à ses amis l’œuvre d’un homme en vue, mis sans doute à l’index en Russie puisqu'il y avait déjà été mis en France.

Quoi qu’il en soit, les « brochures » de Proudhon sont déjà à Moscou. On en parle, on les discute autour de Herzen. Celui-ci sait donc que le premier mémoire sur la propriété a été accompagné d’une lettre à Blanqui et d’une lettre à Considérant.

(x) Éd. Lemke, t. ILE, p. 244.

Peut-être Monighetti, pour fairé un envoi complet, a-t-il recherché les travaux antérieurs de Proudhon et adressé aussi à Moscou le Discours sur la célébration du dimanche. Désormais sans doute Herzen ne voit plus en Proudhon l’homme d’une seule formule, Aussi, dans le répos et le loisir de ses vacances aux champs, éprouve-t-il le désir de le lire. .

Mais les brochures circulent de main en main. Herzen revient à Moscou à l’automne sans les avoir reçues. Il est: repris par ses travaux philosophiques. Il médite Hegel, il étudie Aristote, Bacon, Leibnitz, Spinoza pour préparer ses Lettres sur l'étude de la nature. 1 paraît de nouveau oublier Proudhon. Il le connaît cependant mieux qu’en février, grâce probablement à ce que lui ont appris ses amis qui l’ont lu. Le 21 décembre 1843, il note dans son Ÿournal le succès des leçons publiques de Granovskij à l’Université et la sympathie qu’elles soulèvent parmi l’auditoire pressé autour de la chaire du brillant professeur : « Quelle grande chose, s’écrie-t-il, que la publicité ! Proudhon dit justement qu’en payant chaque ouvrier séparément, on n'évalue pas la force nouvelle provenant de leur association. Oui une collectivité ne représente pas une somme arithmétique de forces, mais une puissance incomparablement supérieure, produite par la fusion de ses membres en un corps unique, chacun étant plus fort de toute la puissance de tous » (x).

Herzen est donc déjà familier avec une des idées centrales de Proudhon dans son mémoire Qu'est-ce que la Propriété ? sur la force collective. Cette idée Herzen l’applique ici à un phénomène d'ordre non pas économique, mais sociologique, à l’influence décuplée que tire un maître de son union avec un auditoire étroitement attaché à lui. Sans s’en douter, puisqu'il n’a pas encore étudié lui-même directement Qw’est-ce que la Propriété?, il suit le même mouvement de pensée que Proudhon lui-même,

(1) Éd. Lemke, t. IL, p. 147.

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Comme l’a montré M. Bouglé dans son remarquable livre La sociologie de Proudhon, Proudhon, après avoir tiré la théorie de la force collective de l’étude de la production, « l’applique bien au-delà du cercle de l’économie politique proprement dite », à d’autres valeurs naissant de la puissance synthétique spéciale au groupe, et s’efforce par conséquent de « greffer un système sociologique sur le tronc de l’économie politique traditionnelle”(1). Herzen de son côté fait de même. Il est déjà arrivé à l’idée que l'individu n'existe que par la société, comme la société n’existe que par les individus. Ce sont deux réalités distinctes, mais conditionnées par une réciprocité mutuelle. Le principe écono-

. mique, dont il apprend que Proudhon à fait la base de sa cri-

tique de la propriété, vient confirmer sa propre pensée. Il s’en empare aussitôt, et l’intègre dans sa doctrine en élargissant son application. Nous ne trouvons pas là seulement un exemple excellent de la façon dont Herzen enrichit sa substance intellectuelle au contact des autres, tout en gardant sa personnalité. Nous devinons déjà, avec la parenté qui le rapproche de Proudhon, la direction identique dans laquelle travaillent ces deux esprits, et le genre d'influence que Proudhon exercera sur Herzen : il sera moins son guide qu’un compagnon sur la route commune, l’aidant à préciser le détail des paysages traversés ou des perspectives entrevues.

Cependant leur rencontre directe tarde encore. C’est seulement en décembre 1844 que Herzen lit Qw’est-ce que la propriété? Pendant cette année 1844 il est tout entier à ses Lettres sur l'étude de la nature. 1 s’est remis avec une passion renouvelée aux sciences naturelles. Ces travaux peuvent avoir retardé la lecture de Proudhon. Il est plus probable que, s’il accorde plus de valeur qu’en janvier 1843 à la critique de Proudhon contre la propriété, il considère toujours celui-ci comme le dernier tenant du communisme, dont il a par suite fort peu à apprendre.

(1) C. Bouglé, La sociologie de Proudhon, Paris, Colin, 1911, pp. 70-81.

Sinon il serait peu vraisemblable qu’il n’ait pas réussi plus tôt à mettre la main sur les œuvres parvenues à Moscou dés juillet 1843. Car ses recherches philosophiques n’épuisent pas toute son activité, et son Yournal signale pendant l’année 1844 un grand nombre de lectures étrangères. Aussi, lorsqu'il aura découvert Proudhon, son attrait pour lui sera d’autant plus vif qu’il laura injustement méconnu. « Enfin ! s’écrie-t-il le 3 décembre 1844, j'ai enfin la brochure de Proudhon sur la propriété !(1) » Cet enfin, jeté au début de la phrase, semble laisser entendre moins une impatience à lire l’œuvre qu'un regret de l’avoir lue si tard. Et il annonce un jugement des plus flatteurs.

« C’est une belle œuvre, dit Herzen, non seulement égale, mais encore supérieure à ce qu’on a dit et écrit sur elle. Sans doute pour ceux qui ont réfléchi là-dessus, qui ont été torturés par de semblables questions sociales, la thèse capitale n’est pas nouvelle, mais son développement est de premier ordre, juste, vigoureux, acéré et plein de flamme. Proudhon nie entièrement la propriété et admet la possession individuelle. Et ce n’est pas chez lui une simple opinion personnelle, mais une déduction logique et rigoureuse par laquelle il démontre l’impossibilité, la scélératesse, l’absurdité du droit de propriété et la nécessité de la possession ».

Pour comprendre le jugement de Herzen sur la thèse défendue par Proudhon, il nous suffira de rapporter le passage où, en commentant, le 18 février 1843, le fait-divers de l’ouvrier lyonnais, il expose ses idées de réorganisation sociale : « L’humanité ne peut aller plus loin sur le chemin de l’injustice. Mais comment en sortir ? Voilà toute la question. On ne peut lui donner une entière réponse théorique. Les événements montreront la forme, la chair et la force de la réforme. Mais le sens général en est clair : une direction sociale des biens immobiliers

(r)} Éd. Lemke, t. III, pp. 361-362.

et des capitaux, un genre de vie par associations, l’organisation du travail et des salaires, et le droit de propriété établi sur d’autres bases : non pas une abolition complète de la propriété personnelle, mais une investiture par la société, donnant à l’État le droit de prendre des mesures et des directives générales ».

Dans l’état social dont rêve Herzen, la collectivité aura un droit éminent sur la propriété individuelle, sans cependant labolir. Le droit de posséder deviendra une concession de l’État, soumise à son contrôle et aux limitations exigées par l'intérêt général.

En d’autres termes, la propriété quiritaire définie par le jus utendi et abutendi fera place à une possession précaire. La conception de Herzen se formule ainsi tout naturellement par les termes juridiques employés par Proudhon. Voilà pourquoi Herzen ne trouve aucune nouveauté dans la thèse du premier mémoire : il y reconnaît la sienne.

Mais par contre il est vivement frappé par la dialectique de Proudhon. L’hégélien qu’il est ne peut pas ne pas applaudir par exemple à ce passage qui se réclame tout droit de Hegel : «Pour rendre tout cela par une formule hégélienne, je dirai : la communauté, premier mode, première détermination de la sociabilité, est le premier terme du développement social, la thèse ; la propriété, expression contradictoire de la communauté fait le second terme, l’antithèse. Reste à découvrir le troisième terme, la synthèse. Or celle-ci résulte nécessairement de la correction de la thèse par l’antithèse » (1). Herzen dut reconnaître dans Proudhon un fidèle disciple de Hegel, pénétré de l'esprit de la gauche berlinoise dans laquelle il se rangeait luimême, et portant avec une rare audace la méthode du maître dans l’étude des réalités sociales. Car il pouvait, sans trop forcer le trait, enfermer dans le schème de la logique hégélienne cha

(1) Qu'est-ce que la propriété ?, p. 324.

cune des démonstrations lancées par Proudhon à l’assaut de la propriété. Proudhon s’installe en effet au cœur même de la défense de ses adversaires, saisissant corps à corps les principes sur lesquels ils croient fonder la propriété, le droit du premier occupant, le droit du travailleur sur son produit, le droit naturel, le consentement universel, la loi, la liberté. I1 force, pour ainsi dire, chacun de ces principes à se nier lui-même en se posant comme universel. Si la propriété est un droit naturel, ce droit

est valable pour tous, même pour les non-possédants ; dès lors -

s’il devient effectif, il entraîne l’expropriation des propriétaires actuels, par conséquent la destruction de la propriété. La thèse développe son antithèse, et la synthèse se réalise par la possession. Il n’était pas difficile à Herzen de prêter à Proudhon plus d’hégélianisme qu’il n’en avait. Il était trop pénétré lui-même de la valeur souveraine de la dialectique, pour ne pas attribuer à celle-ci la force particulière de la critique de Proudhon. !1 nous en donnera la preuve dans son jugement sur De la création de l’ordre dans l'humanité, que nous étudierons tout à l’heure : il croira reconnaître dans la philosophie de Proudhon la substance même de la logique de Hegel. Il fallait pour cela qu’il eût déjà reconnu dans Proudhon un hégélien de doctrine aussi bien que de tournure d’esprit.

En tous cas il a défini avec une grande justesse les qualités qui mettaient hors pair dans la critique socialiste le premier mémoire sur la propriété : la rigueur du raisonnement, l’ironie et la passion donnant à la démonstration l’allure d’un réquisitoire frénétique. Herzen s’est évidemment épris d’une vive admiration pour le talent de controversiste de Proudhon et pour son riche tempérament d'écrivain. Aussi désormais va-t-il rechercher avec empressement chacune de ses œuvres nouvelles. Aussitôt après Qu'est-ce que la propriété ? il lit De La création de lordre dans l'humanité, et consacre à ce livre, qui avait échappé depuis deux ans à sa curiosité, une longue page de son Yournal à la date du 28 février 1845. Nous devons traduire cette page

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et l’examiner en détail, car elle nous donne les raisons, non seulement de la définitive amitié que Herzen lie avec Proudhon, mais encore de la fortune de celui-ci auprès des hégéliens de gauche en Russie.

«De la création de l’ordre dans l'humanité de ce même Proudhon qui a écrit sur la propriété, livre paru il y a environ deux ans, est un événement extraordinairement remarquable. D'abord il faut, en lisant Proudhon, comme Pierre Leroux et les autres Français qui philosophent, se rappeler sans cesse qu’on rencontre chez eux des idées et des manières de penser étranges, des niaiseries (en français dans le texte de Herzen), des illogismes ‘etc. Mais il faut pénétrer derrière ce fatras, il faut prendre cela pour une mauvaise habitude qu’on supporte chez un homme de talent, et aller plus loin. Les lecteurs superficiels risquent d’être effrayés par de semblables façons de s'exprimer. Poudhon se hausse résolument jusqu’à la pensée spéculative. Il se débarrasse d’une façon tranchante et hardie des catégories de l’entendement. Il démontre excellemment l'insuffisance de la causalité, de la substance, et résout leurs antinomies par ses séries, c’est-à-dire par le concept qui se démembre en tous ses moments, et par la raison dialectique qui conçoit leur synthèse comme totalité ».

« Il y a dans ce livre une prodigieuse quantité d'idées lumineuses. Par exemple, en parlant des coordonnées nécessaires de la pensée chez Kant à propos du témps et de Pespace,il établit à côté d’elles la nécessité pour l’homme de voir chaque

objet non pas comme une unité indépendante mais comme un

: anneau d’une série, comme appartenant et se rapportant à une

succession de phénomènes formant un tout. Pour lui la certitude sensible porte en elle-même la preuve évidente de sa vérité, etc. En sortant partout de l’abstraction pour les applications concrètes, il est de tout premier ordre en certains endroits. Sa meilleure partie ce sont ses preuves de l'impossibilité de la religion dans l'avenir. Sa déduction est forte, énergique et

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audacieuse. Il conclut par des termes d’une belle noblesse. Rappelons-nous comment la religion nous a accueillis avec sa bénédiction à notre naissance et comment par ses prières elle a fait cortège à nos corps. Faisons pour elle la même chose : enterrons-la avec honneur, en nous souvenant de ses bienfaits pour l’humanité.

« Proudhon considère aussi la philosophie comme un élément du passé. La religion est la révélation de la cause, la philosophie la science de la cause (erreur évidente). La métaphysique est la science des relations sérielles : elle seule reste avec les sciences particulières. Mais pourquoi donc cette métaphysique ? Si sous le terme philosophie il entend l’idéalisme exclusif, c’est une autre affaire. Mais où est son droit ? Est-ce que dans Spinoza et dans Hegel et dans Kant lui-même (qu'il a étudié semble-t-il), il n’a pas vu plus que sa définition ? »

Nous examinerons d’abord dans ce jugement les critiques de Heïzen. Elles sont de deux sortes : les unes s’adressent à la manière de philosopher des Français en général, les autres à la pensée même de Proudhon. Dans les premières nous reconnaissons l’idée courante en Russie que les Français n’ont pas la tête philosophique. Ils ont l’esprit pratique, le don de l’observation et de l’action. Les sciences, l’histoire, le droit, sont surtout leur domaine. Ils réalisent, mais ne créent pas. Ils mettent en œuvre la pensée des autres. Les meilleurs d’entre eux manquent de la rigueur logique capable de construire un système cohérent. Slavophiles et Occidentaux s’accordent sur ce point. Herzen et Bêlinskij n’ont pas une opinion différente de celle de I. Kiréevskij et de Khomjakov. II y a là un singulier oubli au moins de Descartes que Herzen cependant a approché (1). La

raison en est surtout dans le magnifique épanouissement de la

pensée philosophique allemande depuis Kant. La floraison

(x) Cf. en particulier Lettres sur l'étude de la nature, éd. Lemke,t. IV, PP. 133-144.

successive des grands systèmes de Fichte, de Schelling et de Hegel a ébloui les Russes et leur a fait considérer l’Allemagne comme la terre par excellence de la spéculation. Cette raison générale est renforcée chez les Slavophiles par leur aversion pour les doctrines des Encyclopédistes aux tendances matérialistes et antireligieuses, — chez les Occidentaux comme Herzen, par leur conception même du développement de la pensée philosophique, tirée de Hegel, que les systèmes ne sont pas une création personnelle mais un moment du devenir de l’Idée, conditionné par ceux qui le précèdent et conditionnant ceux qui le suivront. Or les Français semblent philosopher pour eux seuls, sans se soucier même, hors de leurs frontières, de ce devenir de l’Idée. Chacun d’eux semble de même philosopher pour lui. De là le caractère discontinu de leur pensée, et l’impuissance de celle-ci à se délivrer des fantaisies individuelles. L'article du Sovremennik où Bélinskij rend compte du livre d’un certain Tatarinov, Manuel pour l'étude du matérialisme théorique, est un des textes les plus suggestifs pour nous faire pénétrer les raisons de la défaveur en laquelle les Russes tiennent souvent la philosophie française (r).

(x) « L'Allemagne est la patrie de la philosophie du monde moderne. Lorsqu'on parle de philosophie, on entend toujours la philosophie allemande, car-l’humanité n’en possède pas d’autre. Dans tous les autres pays la philosophie est l’essai d’un individu isolé pour résoudre les problèmes de l’être. En Allemagne au contraire elle est une science qui se développe historiquement, se façonne par degrés et se transmet de génération en génération. Kant le premier a posé les fondements solides de la philosophie moderne et lui a donné sa forme scientifique. Fichte par son système a exprimé le second moment de son développement que Schelling et Hegel ont continué. Maintenant l’hégélianisme s’est divisé en trois : une droite qui s’est arrêtée au dernier mot de la doctrine et ne pas va plus loin ; — une gauche qui s’est séparée de Hegel et fonde son progrès sur l’accord de la philosophie et de la vie, de la théorie et de la pratique ; — un centre constituant quelque chose d’intermédiaire entre la stagnation morte de la droite et l’élan précipité de la gauche. Mais si nous avons dit que la gauche s’est séparée de son maître, cela ne signifie pas qu’elle ait nié ses services et jugé stérile son rôle.

D'ailleurs Herzen ne connaît d’elle depuis le début du xIx® siècle que l’éclectisme de Cousin et l’humanitarisme de Pierre Leroux, constructions incontestablement chétives à côté des grandes cosmogonies allemandes. Dès l’Université, il jugeait l’éclectisme une doctrine sans âme, une simple collection d’idées, empruntées de toutes mains, que n’anime aucun principe intérieur. Les critiques de Pierre Leroux contre Cousin avaient nourri sa propre critique. Quant à Pierre Leroux luimême, qu’il considère, avant d’avoir entendu parler de Proudhon, comme le seul Français de son temps digne du nom de philosophe, Herzen s’éloigne de lui à mesure qu’il s’éloigne de la religion. Car il ne peut qu’estimer illogique un système tendant à restaurer la religion au terme de l’évolution humaine. D'autre part les incertitudes de ce système ne lui échappent pas. S’il n’a pas de Piérre Leroux la médiocre estime que manifeste Annenkov dans sa première lettre de Paris du 29 novembre/r0o décembre 1841 (1), il ne saurait cependant l’égaler

Non, cela signifie seulement qu’elle veut le dépasser et que, malgré tout son respect pour le grand philosophe, elle met l'autorité de l'esprit humain au-dessus de l’esprit d’autorité de Hegel. Ainsi Fichte s'était séparé de Kant, Schelling de Fichte, et Hegel de Schelling. Mais aucun d’eux ne songea à renier son prédécesseur : au contraire chacun lui attribuait son succès. Une telle marche de la philosophie allemande rend impossible toute rêverie philosophique individuelle. Pour agir dans la carrière philosophique, il ne suffit pas en Allemagne de dire : « Voilà ce que je pense, moi », mais il faut consacrer des années entières de dùr travail à l'étude approfondie de tout ce qui a été déjà fait dans le domame philosophique ». (Bêlinskij, éd. Fuchs, Kiev, 1901, t. V, p. 261)

() PV. Annenkov 1 ego druz’ja (Saint-Pétersbourg, 1802), t. I, p. 186 : « Si dans des feuilles volantes, comme les journaux, ce qui Femporte c’est le jugement personnel et spontané sur la minute présente, effet d’une première nmpression et, si l’on peut dire, du premier élan de la pensée cherchant la certitude, il n’en est pas de même d’un article de revue, où tout doit être établi sur des bases sûres, sur des déductions légitimes, sur une idée mûrie, féconde, prête à toutes les applications. Or, qu'est-ce qui paraît, grands dieux ! Un exemple: voici la Revue Indépendante que viennent d'éditer Pierre Leroux, George Sand et Viardot… Le numéro I contient deux adresses aux philosophes et aux

PTT

à Schelling ou à Hegel. Tout concourt à lui prouver l’infériorité des Français dans le domaine philosophique. 11 aborde donc Proudhon avec ce jugement bien arrêté.

Le livre De la création de l'ordre dans l'humanité n’était pas fait pour convaincre entièrement Herzen du contraire. Il est touifu, diffus, souvent alourdi par une matière mal élaborée. M. Bouglé l’a justement défini : « l’examen de conscience hâtif et fiévreux d’un autodidacte qui a trop d’idées » (1). Au sortir de l’âpre et rigoureuse logique de la Phénoménologie, Herzen devait être particulièrement choqué de ces défauts qu’il escomptait d’avance chez tout Français. Si le terme niaiserie, employé par lui, nous paraît un peu trop méprisant, celui de puérilité vient cependant facilement à l’esprit lorsqu'on Hit par exemple dans la définition de la série chez Fourier : « Le signe indicateur de la série est l’accolade ». Herzen a sans doute souri de la valeur démonstrative accordée à une simple représentation

graphique, en voyant le Proudhon dialecticien remplacé tout

d’un coup par le Proudhon typographe, soucieux de l’ordonnance extérieure d’un texte pour en mieux figurer le sens.

À ces critiques, dont Proudhon est pour Herzen justiciable au même titre que tous les Français philosophes, s’en ajoutent d’autres portant sur le fond même de ses conceptions. Dans la loi par laquelle Proudhon définit les différents moments de

- l’évolution de l’esprit humain : Religion, Philosophie, Méta-

* hommes politiques. J'ai lu aussitôt la première : Aux philosophes | De la situation actuelle de l'esprit humain. Qu'y aï-je trouvé ? : « Au Moyenâge la société était constituée de la façon la plus‘vicieuse. Elle est restée exactement semblable de nos jours. Tel est l’état présent de l’esprit humain ». Voilà la pure essence de l’article ! Et tous les exploits de l’Allemagne dans la carrière de la pensée et tous les services du siècle passé, tout cela est exécuté par cet arrêt. Cependant malgré l’absurdité de l’idée principale, il y a dans cet article un amour, une sympathie, une compassion pour l’homme que j'attribue à la collaboration de George Sand ». ;

(x) La sociologie de Proudhon; p. 86.

physique, Herzen relève une définition fausse de la Philosophie, un emploi douteux du terme Métaphysique, un manque de netteté dans le rôle prêté à cette Métaphysique, qui paraît se surajouter aux sciences dont cependant elle veut être la somme.

Herzen est d’accord en principe avec Proudhon sur le sens de cette évolution. Pour lui l'esprit ne se sépare pas d’abord de la nature dans le monde antique. À ce naturalisme le christianisme oppose son idéalisme qui différencie la matière de l’esprit au profit exclusif de ce dernier. De cette antithèse se dégage peu à peu une philosophie qui, hésitant entre les deux extrêmes, matérialisme et spiritualisme, cherche à trouver leur synthèse dans le réalisme, que Hegel découvre, et qui s’achève par la science, unifiant les sciences particulières. Les Lettres sur l’étude de la nature sont la démonstration de ce mouvement dialectique, animant la succession des systèmes philosophiques. L’humanité passe de la transcendance à l’immanence, de l’idée de révélation d’abord, et de finalité ensuite, à celle de loi. Le même rythme trinaire scande donc pour Herzen comme pour Proudhon la marche de l’esprit, par des chemins différents, vers un terme identique : la conquête de l’univers par la science.

Herzen a fait sienne la morphologie hégélienne de l'esprit, à laquelle l’avaient préparé la Naturphilosophie, Schelling et le Saint-Simonisme. Proudhon semble avoir tiré sa conception de la tradition Saint-Simonienne (x), renforcée peut-être aussi par ce qu’il sait de Hegel (2). Mais vraisemblablement ni lun

(x) C. Bouglé, op. sit, p. 94.

(2) Sur les travaux et les études sur Hegel que Proudhon a pu lire, cf. l'excellente note de MM. Bouglé et Cuvillier dans l'introduction (p. 19) de leur nouvelle édition de De la création de l’ordre (Paris, Rivière, 1927). La Revue Encyclopédique est extrêmement riche d’mformations sur la philosophie allémande. La Revue indépendante prête à celle-ci autant d'attention. Le numéro d’avril 1841 donne le discours d'ouverture prononcé par Schelling à l’Université de Berlin, le 15 novembre 1840 (t. III, pp. 5-17), et dans la grande.étude, qui suit, sur Dieu, Pierre

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ni l’autre ne doivent rien à Auguste Comte. Proudhon, dans la note de la 2° édition de son livre, où il déclare entendre par métaphysique ce que Comte entend par philosophie positive, constate une simple coïncidence, sans reconnaître une filiation. Quant à Herzen, il ne dit mot nulle part dans son œuvre du Cours: de philosophie positive. Comte paraît n’avoir été connu en Russie qu’à la suite de l’article de Saisset publié dans le numéro du 15 juillet 1846 de la Revue des Deux Mondes : « Auguste Comte et M. Littré. La Philosophie positive ». C’est par cet article que Bêlinskij et ses amis le découvrent pour la première fois, comme il appert des lettres de Bélinskij des 7 et 17 février 1847 (x). Or, si Herzen l’a lu avant son départ en Europe au début de 1847, sa doctrine était déjà depuis longtemps fixée.

Il ne nous appartient pas de rechercher ici si Comte n’a fait que codifier une tendance générale de la pensée européenne, pénétrée par les sciences des idées d’organisme et d’évolution dans tous les domaines. On en trouverait peut-être une preuve dans l'identité des conclusions auxquelles sont parvenus deux esprits aussi indépendants que Herzen et Proudhon, travaillant, chacun de leur côté, sur les mêmes données scientifiques et philosophiques de leur temps. Mais ce qui nous intéresse surtout ici, c’est l’identité de ces conclusions. Car elle confirme

Leroux traite du conflit entre Schelling et Hegel. Dans le numéro de.

mai 1847, nous relevons le très intéressant passage suivant dans l’Aperçu de la philosophie allemande (t. IX, p. 291-349) : « La révélation de Dieu dans le monde de Hegel est la traduction métaphysique de l’idée de Lamark, que la nature a successivement engendré tous les êtres, en passant du moins composé au plus composé, par complication de l’organisation et transmission héréditaire des progrès acquis. Hegel a revêtu les systèmes scientifiques d’un immense appareil logique. » Pierre Leroux cherche à prouver que la doctrine d’Enfantin est un emprunt fait à Hegel. Une note de la page 332 s'étonne que cette filation n’ait pas été aperçue : « MM. Cousin, Lerminier, Barchou de Penhoen et bien d’autres se seraient donc vainement consumés depuis vingt ans à nous parler de Hegel ? »

(x) Bélinskij, Pis’ma, éd. Ljackij, Saint-Pétersbourg, 1914, t. III, p. 166, 173, 175.

cette parenté intellectuelle que nous reconnaissons entre Herzen et Proudhon. Elle nous permet en même temps, sur un point particulier, de comprendre pourquoi Herzen a attribué peu d'intérêt à Comte lorsqu’il l’a connu. L’attitude de Proudhon à l'égard de ce dernier nous explique la sienne.

« Sur les deux derniers volumes de À. Comte, Système social et religion, écrit Proudhon à M. Bouteville le 29 août 1852,Je ne comprends pas, en lisant ce livre, comment l’auteur aspire à une autre originalité que celle de son insupportable style. C’est Phumanisme tout pur, moins la grandiose métaphysique des Allemands, et ramené à la sécheresse matérialiste des d’Alembert, des Ampère. Ici encore je ne vois presque rien que nous n’ayons tous su d’avance, aussi bien et souvent mieux que M. Comte, et qu’en tous cas nous ne puissions infiniment mieux dire ».

Les amis de Herzen, restés à Moscou, pensaient déjà de même au début de 1847. Bélinskij, dans les lettres citées plus haut, écrivait que Comte était loin d’être le fondateur d’une philosophie nouvelle, son seul mérite étant de manifester « une réaction particulièrement énergique contre l’intrusion de la théologie dans la science ». Cette opinion a été si bien celle de Herzen, à son premier contact avec A. Comte, que vingt années plus tard elle lui inspire un jugement particulièrement sévère sur le livre de Littré : Auguste Comte et la philosophie positive (1862), lorsque par l’intermédiaire de son ami Vyrubov, codirecteur avec Littré de la Revue positive, il approche de près l'école d'Auguste Comte.

« Littré a été pour moi une vive déception, écrit-il le 16 d£-

‘cembre 1866. Je m'étais mis à lire son gros livre sur Comte, mais, malgré tous mes efforts, j'ai dû l’abandonner : le manque de vie, l’incapacité à grouper, les répétitions et surtout l’éternelle querelle de boutique sur la priorité et l'honneur de l'invention, tout cela m'a dégoûté … (r)» Herzen reste irrité, comme l’était

(1) Éd. Lemke, t. XIX, p. 130.

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Proudhon en 1852, de la prétention de Comte et de ses disciples à avoir découvert une philosophie nouvelle. La loi des trois états ne leur paraissait qu’une formule semblable à celles qu'eux-mêmes avaient énoncées après les leçons de Saint- Simon et de Hegel. |

Sur cette loi donc Herzen était en communion d’idées avec Proudhon. Mais Herzen en conteste les termes. S’il accepte la définition que donne Proudhon de la religion : «la révélation de la cause », il juge fausse celle de la philosophie : « la recherche de la cause ». Un texte de Herzen, tiré des Lettres sur l'étude de la nature (1), nous fixera sur le sens des critiques adressées à Proudhon : « Tout le processus de la pensée depuis la grossière et irréconciliable antithèse du sujet et de l’objet, jusqu’à leur synthèse réalisée par la conscience d’une unité supérieure dans laquelle ils apparaissent comme deux côtés nécessaires l’un à l’autre, — toute cette série de formes, délivrant la vérité enfermée dans les deux termes qui s’excluent, depuis leur limitation mutuelle jusqu’à la découverte de leur unité dans l’idée, voilà ce qui constitue l’organisme de la science... »

Cette série de formes est la philosophie, succession des différents systèmes, tout organique qu’anime la recherche de Ia synthèse du sujet et de l’objet et qui atteint dans la science son complet développement. Descartes a fait un premier essai de cette synthèse, essai brillamment continué par Spinoza et Leibnitz, renouvelé par Kant et ses successeurs jusqu’au triomphe de Hegel. Avec ce dernier la philosophie a rempli son objet, et dès lors elle devient naturellement la somme des sciences particulières, unifiant les lois de l’être depuis ses plus bas degrés jusqu’à l’homme. Par suite, la définition donnée par Proudhon de la philosophie paraît singulièrement étroite à Herzen. Elle ne saurait s'appliquer pour lui qu’à l’idéalisme intégral qui, ignorant l’objet, attribue à l’esprit le rôle qu’attri-

(x) Éd. Lemke, t. IV, p. 32 (lettre II).

buent à Dieu les religions. À cet idéalisme seul conviendrait de même le terme métaphysique, puisque celle-ci cherche en-deça de la nature l’explication des choses. En employant « métaphysique » au lieu de « science », et en ne précisant pas le rôle de cette métaphysique par rapport aux sciences, Proudhon ne semble donc avoir qu’une vue fort incertaine de la phénoménologie de l'esprit. Aussi Herzen trouve-t-il dans sa loi des trois états quelque chose d’inachevé, qu’il attribue à un manque de culture philosophique. |

Cependant, malgré tous ces défauts, Proudhon possède un mérite supérieur qui les rachète. Il s’élève jusqu’à la pensée spéculative par ses séries. La phrase dans laquelle Herzen définit la série proudhonienne est un des textes les plus difficiles de son œuvre. Proudhon, dit-il, résout (srimaet) l’antinomie des catégories kantiennes par ses séries, c'est-à-dire : ponjatiem rasëlenjajuséimsja na vsé svoi momenty 1 snjatago razuméniem kak totaPnos® (1). Herzen, dans ses Lettres sur Le dilettantisme dans la science et les Lettres sur l'étude de la nature, a contribué à fixer la traduction russe de certains termes de la langue hégélienne. Il oppose razsudok à razum pour exprimer l’opposition de Verstand et de Vernunft. Il traduit par simat et snjat le verbe aufheben, par lequel Hegel désigne l’action de la synthèse qui dépasse, sans les absorber, la thèse et l’antithèse, et les élève à une notion supérieure dont elles sont partie intégrante. Razuméênie dans la seconde partie de la phrase de Herzen est donc l’action de la raison dialectique, razum, synthétisant les notions disséminées par le jugement et les concevant dans leur tout. Nous sommes ainsi amenés à conclure que la première partie de cette phrase définit l’action du jugement, razsudok. Mais Herzen emploie le terme poujatie dont le sens reste d’abord incertain. Il est précisé pour nous par l’emploi du verbe rasèlenjat®, se démembrer ; nous y reconnaissons l’allemand sich diri-

(x) Dnevnik, à la date du 28 février 1845. Éd. Lemke, t, IUT, p. 448.

CH Q re nn es er

mieren, qui, chez Hegel, à la suite -de la fausse étymologie attribuant à Urteil le jugement, le sens de partage (de Teil, partie) (1), marque le démembrement de l’universel en ses dé-

terminations. Par suite ponjatie signifie cet universel que dé-

membre le jugement, acte de partage, de désunion, d’où sort le développement. Par ce terme Herzen traduit évidemment Vallemand Begriff, la notion de Hegel, le concept qui en se divisant se réalise, pour revenir grâce à la raison dialectique à ce qu’il est en soi. En somme, derrière la série de Proudhon, Herzen retrouve la forme logique absolue de Hegel, avec ses trois étapes : le concept en soi (an sich), le concept se divisant sur lui-même et devenant autre ou pour soi (für sich), le concept revenu de sa division et se réfléchissant sur lui-même, le concept

. en soï et pour soi (an und für sich). Ainsi l’étude serrée du texte

du ŸYournal nous montre que Herzen prête à Proudhon non seulement la méthode dialectique de Hegel, mais encore le syllogisme universel qui la fonde. Herzen voit dans l’auteur de De la création de l’ordre dans l'humanité le pur hégélien qu’il croyait deviner dans Quw’est-ce que la propriété ?

Il a pu y être amené par des définitions comme celle-ci : « Qu'est-ce que raisonner ? c’est sérier. Qu'est-ce que juger ? c’est reconnaître la série » (2). Il retrouvait là la distinction hégélienne entre le jugement et la raison dialectique, entre Verstand et Vernunft. D'autre part les paragraphes 211 eét212(3), consacrés au système de Hegel et à sa place dans la succession des systèmes sortis de Kant, paraissaient lui prouver une con: naissance très précise de la pensée allemande et de son aboutissement à la Phénoménologie de l'esprit. Mais par contre les afhir-

(x) Cf. J. Vilm, Histoire de la Philosophie allemande, pp. 418-419, et P. Roques, Hegel, sa vie et ses œuvres, Paris, Alcan, 1912 (ch. vi, « La Logique », pp. 154-155).

(2) De la création de l’ordre dans l'humanité, p. 221, $ 294, op. ait., (Édition Bouglé et Cuvillier).

(3) Ibid., pp. 163 et 164.

mations de Proudhon assurant qu’il avait constitué son système

sériel avant même d’avoir lu Kant et d’avoir étudié Hegel

(par. 281) (x), que le premier révélateur de la loi sérielle fut

Fourier, auraient dû au moins inspirer à Herzen des doutes

sur son hégélianisme. Or ces doutes ne se sont même pas

présentés à son esprit. Nous devons en rechercher les raisons.

Elles nous feront mieux comprendre l'attrait que Proudhon va

exercer sut lui.

Une première raison, toute générale, nous apparaît aussitôt. Elle réside dans l’idée même que Herzen, à la suite de Hegel, professe sur l’évolution de la pensée philosophique. Puisque celle-ci forme un tout organique, se développant par des lois nécessaires,

et non un amas d’opinions particulières, et-que la succession des systèmes, formant le corps de la philosophie, prépare l’avènement de la philosophie hégélienne, synthèse de l’idée et. de l’objet dans le concret, Proudhon ne saurait être étranger à ce mouvement. Il y participe par sa qualité même de philosophe. Il ne saurait s'expliquer sans Hegel. Il est nécessairement sorti de lui, et avec d’autant plus d’évidence qu’il l’a connu.

. À cette raison générale s’en ajoute une autre qui tient à la singulière ressemblance des directions de la pensée de Proudhon et de Herzen. Remarquons d’abord l'attitude critique de Proudhon à l’égard de Hegel : « Hegel, anticipant sur les faits au lieu de les attendre, forçait ses formules et oubliait que ce qui peut être une loi d’ensemble ne suffit plus pour rendre raison des détails. Hegel en un mot s'était emprisonné dans une série particulière et prétendait par elle expliquer la nature aussi variée dans ses séries que dans ses éléments » (2).

C’est exactement ce que pense Herzen. Si Hegel a définitivement prouvé l’unité de la pensée et de l’être dans le devenir, la loi trinaire, qui préside au devenir, reste un rapport abstrait,

(x). Ibid., p. 272.

(2) Ibid., 'parag, 211, p. 163.

CET RTE

algébrique, n’enfermant pas tout le concret. Il faut intégrer ce

concret dans la formule souveraine, pour rendre compte de la multiplicité des phénomènes dont l’unité est démontrée. Tout l'effort de Herzen a tendu, pendant les années précédant la lecture de De la création de l’ordre, à faire pénétrer dans le schème hégélien le contenu de la vie découvert par les sciences naturelles. Si le sens du devenir est sûr, les phénomènes qui le réalisent sont soumis au hasard parmi la multitude des possibles. Ce qui est arrivé à l’existence tend à persévérer dans son être et à se dépasser en s’affirmant et se niant à la fois. Aussi le monde est-il constitué par une multitude d’éléments, qui s’entremélent, se heurtent, se chevauchent, se transforment dans un mouvement formé d’une infinité de lignes brisées tendant librement vers une direction unique, nécessaire. Or, chez Proudhon, Herzen rencontre en de nombreux passages l’idée que si « la dialectique sérielle est comme l’arithmétique et la géométrie, exacte, rigoureuse, infaillible dans sa marche, elle ne garantit pas nécessairement, comme elles, le succès dans Papplication » (1). Car les créations de la nature sont ordonnées suivant des combinaisons innombrables (2). Selon le point de vue auquel il se place, l’esprit peut découvrir une multitude de systèmes tous également vrais, bien que la nature n’en adopte

‘exclusivement aucun (3). La vie donc pousse en tous sens, réalisant librement l’ordre qui préside à sa destinée. Les séries .se

mêlent, se croisent, mais le système entier reste immuable (4). Notre intelligence des choses est d’autant plus profonde que nous embrassons plus de séries (5). Elle s’enrichit à mesure que

se développe notre connaissance des séries, objet des diverses sciences. Comme le domaine de la nature, celui de l’homme,

(x) Zbid., parag. 306, pp. 239-240.

(2) Ibid., parag. 182, p. 146.

(3) Ibid, parag. 213, pp. 165-166.

(3) Ibid., parag. 189, pp. 150-151.

(5)bid., parag. 186, p. 148.

c’est-à-dire l’économie politique, la politique, le droit, relèvent de la constitution de séries, autrement dit de la science. Il faut donc appliquer à ces phénomènes sociaux la méthode qu’ont si heureusement appliquée à l’étude des végétaux des botanistes comme Adamson et Bernard de Jussieu. Herzen n’a pas pu ne pas être frappé dans le livre de Proudhon du rôle qu’y joue l’idée de classification dans les sciences naturelles. Par là il trouvait chez Proudhon son eftort à lui pour dépasser Hegel en remplaçant le devenir logique par le devenir de la vie dans la nature (1). Il se reconnaissait en lui. Aussi avait-il tendance à lui prêter sa propre évolution d’esprit, dirigée par la double étude de Hegel et des sciences. Il a ainsi façonné Proudhon à son image. Voilà comment, à notre sens, cette raison particulière est venue renforcer la raison générale exposée plus haut, pour amener Herzen à juger Proudhon aussi directement pénétré de Hegel qu’il l'était lui-même.

Ce qui l’a frappé particulièrement chez Proudhon, c’est l’application que fait celui-ci de la dialectique sérielle aux questions pratiques de la vie sociale. La belle page (2), par laquelle se termine le chapitre sur La religion, a si vivement touché sa sensibilité qu’au moment où il écrit la longue note du Yournal, il resssent encore l’émotion de sa première lecture. S'il note seulement la démonstration faite par Proudhon de l'impossibilité de la religion, c’est évidemment parce qu’elle lui paraît plus importante que toute autre. La controverse entre Slavophiles * et Occidentaux, à Moscou, sur la religion est loin d’être apaisée en 1845 : elle continue avec violence. De plus certains de ses amis, comme Granovskij, tourmentés par la question de l’immortalité de l’âme, ont tendance à rejoindre la droite hégélienne. Les.

(x) Quelques jours après sa lecture de De la création de l’ordre, le 3 mars, Herzen écrit à son ami Ketéer : «A notre époque, il n’y a pas de philosophie sans physiologie. Depuis que le « Jenseits » a disparu, il faut bien trouver une base au « Diesseits ». Éd. Lemke, t. IIL, p. 463.

(2) Op. cit., parag. 78, pp. 73-74.

discussions de Herzen avec I. Kiréevskij et Khomjakov n’ont pas eu la moindre influence sur les convictions arrêtées de ses adversaires. Proudhon vient à sa rescousse pour l’aider à triompher de l’obstination slavophile ou de la fâcheuse tendance deses amis. C’est un allié d’autant plus précieux qu’il sait rendre à la religion les devoirs qui lui sont dus. Car, pour lui comme pour Herzen, tout ce qui a manifesté l’esprit au cours de l’histoire a été nécessaire à son heure, et a eu le mérite, en exprimant une fois le contenu de la conscience humaine, de préparer celle-ci à un nouvel enrichissement.

Mais, en lisant avec Herzen De la création de l’ordre dans l'humanité, nous pouvons sûrement compléter dans sa note du Journal la liste des passages qui ont retenu son attention, parce qu'ils précisaient ou éclairaient sa propre pensée. Dans le . Chapitre IT, sur la philosophie, Proudhon lui montrait que l’idée de causalité dominait encore dans la politique sous le nom d'autorité. Le pouvoir de faire des lois, attribué d’abord à Dieu seul, était laissé comme apanage au souverain. La loi au lieu de naître du rapport des choses, sortait d’une volonté particulière, arbitraire par conséquent et appuyée sur la force, Il en résultait que les peuples, au lieu de chercher la vérité de la loi par une étude scientifique, ne songèrent qu’à s'assurer de la légitimité du souverain. Or en quoi consistait cette légitimité ? Dans la possession de certains signes ou ornements, et dans l’accomplissement de certaines cérémonies. « De là une symbolique gouvernementale et judiciaire faisant pendant à la symbolique religieuse » (1). Herzen est depuis longtemps persuadé que la souveraineté de droit divin est un dogme périmé. Mais il n’avait pas encore lu une analyse aussi pénétrante de la survivance des rites religieux dans les rites politiques. Elle restera dans sa mémoire : nous la verrons. réapparaître-dans les Leitres de France et d'Italie, lorsque,

(1) Op. cit., parag. 90-02, pp. 81-83.

jugeant des méfaits de l’idée d’autorité pendant la révolution de 1848, il établira sa doctrine de l’anarchisme.

Il croit peu, de même, depuis son premier contact avec le Saint-Simonisme, dans la vertu des constitutions politiques qui n’assurent qu’une égalité formelle et illusoire. Il sait qu’elles sont vaines si elles ne s’accompagnent pas d’une transformation sociale, Proudhon lui apprend que « ce que l’on y découvre de plus clair, c’est le classement hiérarchique des citoyens et des fonctionnaires, enfilés les uns à la suite des autres comme les grains d’un chapelet, ou plutôt comme les membres d’un syllogisme sans fin » (r). Par conséquent le problème de l’organisation n’est pas résolu par une constitution, et il ne l’est pas davantage par l’extension des droits politiques à l’universalité des citoyens. Le suffrage universel est un aphorisme politique dont la vérité purement logique se déduit de l’idée d’égalité. Mais le réel ne se plie pas facilement à un syllogisme. Les

peuples sont encore mineurs. C’est un fait. Mais la solidarité

des intérêts entre les. individus, capable de transformer une simple collection d'hommes en ün corps organique, n’est pas encore une réalité. Ces leçons, où se dessinent les traits de l’anarchisme proudhonien, ne seront pas perdues pour Herzen. Elles resteront dans son esprit, car elles correspondent trop bien à sa propre pensée. Elles surgiront à leur tour, retravaillées par sa réflexion personnelle, lorsqu’il cherchera à comprendre les événements de 1848. Il en aura lui-même müûri le fruit dans ses expériences journalières.

Mais pour le moment Herzen s'intéresse plus encore à la philosophie et à la méthode de Proudhon qu’à leurs applications. À la base de cette philosophie, d’où toute ontologie est bannie,

il trouve l’idée du devenir hégélien, se développant par la loi

de la thèse, de l’antithèse et de la synthèse, et l’idée d'organisme,

qui sont la substance même de sa pensée à lui. De ces idées sort,

(1) Op. cit., parag. 120, pp. 106-107.

par une. déduction impérieuse, une doctrine socialiste qui, acceptant toute la réalité sociale et rejetant toute construction a priori, s'efforce de saisir dans chaque série de phénomènes la loi présidant à leur transformation incessante par une succession de synthèses des contraires. Libération de l’individu par l’organisation scientifique de la vie collective, telle est la formule qui

peut définir l'idéal proudhonien, aussi opposé au communisme

qu’à l’atomisme politique. Elle définit de même le socialisme auquel Herzen est parvenu dans ses dernières années de Moscou avant son départ en Europe en 1847. Cette étroite ressemblance entre les conceptions de Proudhon et de Herzen nous explique le jugement enthousiaste du Yournal et la place de choix que désormais Herzen va donner à Proudhon parmi les socialistes français.

Il s’emploie aussitôt à répandre son œuvre autour de lui. « Je vous signale, écrit-il à Ketëer le 3 mars 1845, le livre De la création de l'ordre dans l'humanité par Proudhon. Sa

brochure De la propriété est une grande chose, mais dans ce

livre vous trouverez une théorie complète : science, méthode, etc. Comme tous les Français, il y a chez lui beaucoup de phraséologie superflue, mais ce qui n’est pas de trop est un vrai régal. Procurez-vous De la création de l’ordre et mettez-vous à l’étudier avec Bélinskij. Et si vous n’avez pas lu De la propriété, lisez-le » (x). Dot

Nous ne savons pas si Bélinskij a suivi le conseil que lui donnait Herzen par l'intermédiaire de Ketéer. Sa correspondance ne contient à cette époque aucune allusion à Proudhon (2).

(1) Éd. Lemke, t. III, p. 463.

(2) Dans la savante édition des lettres de Bêélinskij donnée par E. A. Ljackij, à laquelle nous nous référons souvent, nous relevons une erreur évidente. Le 4 septembre 1846 Bélinskij écrit de Simféropol à sa femme qu’il vient de lire les Lettres d’un voyageur et qu'il est en train de lire Les confessions : « Peu de livres dans ma vie m'ont fait une impression aussi forte que ce dernier » (t. IE, p. 158). Il s’agit vraisem-

LABRY. 3

Quoi qu’il en soit, la lettre à Ketïer nous montre combien Herzen a aidé à faire connaître Proudhon en Russie. S'il n’a pas été son introducteur, il a grandement contribué à affermur sa réputation parmi les hégéliens de Pétersbourg et de Moscou. Herzen a joué en Russie le rôle de Karl Grün en Allemagne par son fameux livre Die sociale Bewegung in-Frankreich und Belgien. Briefe und Studien (x).

Herzen a-t-il lu les Contradictions économiques avant de quitter la Russie ? On ne saurait le dire au juste. Le livre fut mis en vente à Paris le 15 octobre 1846. Herzen a quitté la Russie en janvier 1847. Il a donc eu la possibilité matérielle de recevoir les Contradictions économiques et de les lire. Bien que la presse française ait fait le silence autour de la nouvelle œuvre de Proudhon, le public russe et Herzen ont été au moins informés de sa publication par Annenkov qui, dans sa première lettre de Paris du 8-20 novembre 1846, en parle longuement à ses amis du Sovremennik (Le Contemporain) : «II est étrange que jusqu’à ce jour aucune revue n’ait rien dit des Contradictions économiques. Peut-être veut-on enterrer ce livre, comme cela arrive fréquemment ici, par le silence, à cause de l’inflexible attitude de l’auteur au milieu des partis, et de son mépris pour eux. Louis Blanc, diton, dont la doctrine a été réduite en poussière par l’auteur, en a blanchi de dépit. Si on laisse de côté les fluctuations religieuses de l’auteur des Contradictions économiques, avez-vous jamais lu un livre capable de prouver plus clairement et de façon plus convaincante, que la civilisation ne peut renoncer à elle-même, que toutes ses victoires comme les machines, la concurrence, la

blablement des Confessions de Proudhon, dit E. A. Ljackij dans son commentaire (t. II, p. 358). Or les Confessions d’un révolutionnaire de Proudhon sont de 1840, et elles commentent les événements de 1848. Il ne peut être question que de la Confession d’un enfant du siècle de Musset, livre auquel Bêlinskij a sans doute été amèné par les Lettres d’un voyageur de George Sand.

() Darmstadt, 1845, Drück und Verlag von Carl Wilhelm Leske.

division du travail etc. appartiennent sans retour à l'humanité, et que l’unique remède pour la société consiste non pas dans des moyens de bonne volonté, tout extérieurs, mais seulément dans la recherche de la loi d’après laquelle les richesses se développent régulièrement et d’elles-mêmes ? » (1) Les lettres d’Annenkov, avant d’être imprimées dans le Sovrémennik par Kraevskij et Bêlinskij, faisaient le tour des cercles de Pétersbourg et de Moscou. Herzen connaissait sûrement la publication des Contradictions économiques avant son départ pour l’Europe. Dans sa note sur Petrañevskij, écrite à l’intention de Michelet, il nous apprend lui-même que le livre-eut-beaucoup de succès en 1847 en Russie : « Avant février 1848 déjà le Système des contradictions économiques, publiquement vendu, grâce à la crasse ignorance de la police, avait été étudié avec une ardeur inconnue dans les pays où l’absence de la censure ôte aux ouvrages révolutionnaires tout le prestige des fruits défendus » (2). Si la censure même s’opposait si peu à l’entrée.du livre en Russie, rien n'empêéchait Herzen de le recevoir au plus tard dans les débuts de janvier 1847 (3). Mais nulle part dans son œuvre il ne

(1) Annenkov , op. cit., t. I, p. 249. Il est à remarquer que dans ce passage Annenkov ne prononce pas le nom de Proudhon ::l dit toujours « lPauteur des Contradictions économiques ». Peut-être ce nom paraît-il toujours redoutable à la censure russe.

(2) Éd. Lemke, t. VI, p. 495.

(3) Nous savons par une lettre de Botkin à Annenkov, du 26 nov.- 8 décembre 1846, que le livre est déjà parvenu à Saint-Pétersbourg au début de décembre. Botkin en possède un exemplaire. « Ausujet des Contradictions économiques, écrit-il, je ne puis, hélas !, rien vous dire. Mülhausen a pris le livre chez moi et l’a emporté à Moscou. Je n’ai pu lire que la préface. J'ai été trés fâché contre ce jeune homme (Mülhausen) mais il n’y a rien à faire. Il faut attendre mon arrivée à Moscou. Vos quelques mots me montrent la valeur de l’œuvre. C’est un grand mérite pour l’auteur d’être sorti des déclamations de jeunesse de l’école sociale et d’avoir appliqué à la réalité un regard droit et ferme. Je vous l’ai dit un jour, vous souvenez-vous ? Si, dans le monde de la nature, tout est conditionné par les lois, le problème de la science contemporaine consiste à trouver les lois qui mènent le monde de la politique et de l’industrie

nous permet de préciser la date de sa première lecture ; sa correspondance ést pauvre en ce début d'année. Il est tout entier à ses projets de voyage à l'étranger, dans la fièvre de l'attente d’un passeport. Il est possible que ces préparatifs de départ lui aient fait remettre à plus tard l'étude des Contradictions économiques. Nous n’avons cependant aucune sûreté là-dessus. Nous savons seulement que cette étude est achevée en juin 1848. Car dans une lettre à ses amis de Moscou, du 17 juin 1848, il juge les Contradictions économiques l'œuvre : læ plus sérieuse et la plus profonde de ces dix dernières années en France (1). Ce jugement sera toujours le sien. L'expression de « contradictions économiques» restera pour lui le terme essentiel de l’énoncé du problème dont le socialisme poursuit la solution : « Le vrai socialisme, dit-il en 1865 dans la troisième des Lettres à un voyageur, cherche Ja solution rationnelle des <ontradictions de la vie » (2). « Quel est le génie, demande-t-il dans le numéro I de La Cloche de Genève, qui pourrait résoudre en une formule harmonique, résoudre en une équation, énoncer d’une manière intelligible le rapport et l’action mutuelle des forces « contradictoires », des facteurs hétérogènes qui s’entre-déchirent et restent en même temps les bases de la société moderne » (3). Cette équation à résoudre, Herzen en pose les termes comme Proudhon lui-même dans les Contradictions économiques. C’est dire l’intérêt qu’il a porté à ce livre. Celui-ci a achevé de rendre définitive l’admiration inspirée par l’œuvre précédente. Mais par là il n’a joué qu’un rôle secondaire dans l’histoire des relations de Herzen et de Proudhon : le particulier

Il s’agit non pas seulement d'attaquer ce qui est, mais de rechercher pourquoi cela est, c’est-à-dire, en un mot, d'établir les lois régissant le monde industriel. Le grand service de Smith est justement d’avoir découvert beaucoup de ces lois ». P. VW, Annenkov à ego druz’ja, p. 500.

(x) Éd. Lémke, t. VI, p. 622.

(2) Ibid., t. XIII, bp. 121.- :

(3) Zbid.,t. XX, p. 54 |

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attrait de Herzen date de la lecture de De la création de Pordre: Aussi à ce point de vue nous importe-t-il assez peu de savoir si Herzen a déjà connu en Russie ou seulement à Parisles Contradictions économiques. L’attitude de froide réserve qu’aurà Herzen à Paris à l'égard de Proudhon aurait été la même dans les deux cas. Car si Herzen avait désiréalors lier commérce personnel avec lui, la haute opinion qu’il avait conçue de De la création de l'ordre aurait suffi à expliquer ce désir avant toute lecture des

Contradictions économiques.

C’est donc dès le début de 184$ que, dans l’esprit de Herzen, Proudhon prend le pas sur tous les autres socialistes français. Fourier passe désormais au second plan. Herzen écrivait dans son Journal, le 18 février 1843 (1), que Fourier et son école avaient donné au socialisme les bases les plus solides, mais qu’on se sentait à l’étroit dans leur phalanstère, L’harmonie universelle, sur laquelle Fourier bâtissait son système sans rien détruire de la réalité humaine, lui paraissait le meilleur essai de conciliation des contraires qui eût été tenté, et le plus général. Mais la solution pratique proposée, le phalanstère de Fourier ou la commune de V. Considérant, était une solution parcellaire d’abord, trop étroite ensuite, et sans vertu pour réaliser par la seule conviction des hommes une transformation totale de la société. Herzen gardait à l’égard de Fourier l'attitude critique

. de Cieszkowski dans ses Prolegomena zur Historiographie (2) :

le système de Fourier, qui conciliait les deux principes antithétiques du communisme de Platon et de la liberté individuelle de Rousseau, avait aux yeux de Cieszkowski l’importance capitale de montrer que désormais « le rationnel et le réel gravitaient lun vers l’autre pour former un tout organique », mais il restait encore pour lui une utopie, Ce jugement dirigeait toujours celui de Herzen. Le système de Fourier devait être dépassé par une

(1) Éd. Lemke, t. III, p. 97.

(2) Voir notre livre Alexandre Ivanouië Herzen, p. 205.

doctrine plus compréhensive de toutes les données sociales et transformant l'utopie en une réalité scientifique, véritable synthèse du rationnel et du réel. Cette doctrine, Proudhon l’apportait. Il prenait donc la place de Fourier dans le mouvement socialiste, comme Hegel avait pris celle de Fichte et de Schelling dans le mouvement philosophique. La loi même du devenir de l’esprit rejetait en arrière Fourier parmi les précurseurs de la science sociale nouvelle, créée par Proudhon, héritier naturel de ce que Fourier avait trouvé de meilleur et de durable. < è Herzen n’a jamais eu pour Fourier le fanatisme de ses disciples français, qui irritait si fort Proudhon, ni celui de ses disciples russes groupés à Pétersbourg autour de Petraevski]. Dans le célèbre dictionnaire de poche, publié en 1845-1846 par Petraÿevskij en collaboration avec Valerian Majkov, sous le nom de Nicolas Serguéevië Kirilov, le plus précieux document que nous possédions ‘pour juger de la pénétration des idées socialistes en Russie, on lit à l’article Organisation de la production : « La seule organisation du travail et du phalanstère ne donnerait pas à Fourier le droit d’être appelé le génie des génies. Mais par son profond regard sur la nature humaine, par son étude des tendances naturelles et des passions de l’homme, il l'emporte sur tous les philosophes ». Dans ce même article Petrañevskij s'élève contre les adversaires de Fourier, en particulier contre Louis Reybaud et son livre Les socialistes modernes, et contre Proudhon : «Il ne faut attribuer aucune signification à \ l’œuvre de ce dernier qui a écrit de nombreuses sottises contre le système de Fourier pour cacher ce qu’il lui a volé ». Un des membres du cercle de Petraÿevskij, arrêté avec celui-ci en 1840, Jastrembskij, fut prié par la commission d’enquête d’exposer les différents systèmes socialistes. Dans son rapport il range Proudhon parmi les communistes niant la propriété foncière. Il trouve absurde sa, conception de la valeur mesurée par le travail. Il lui reproche son ignorance des principes élémentaires

de l’économie politique, ses sophismes, et surtout la violence de ses expressions (1). La même hostilité contre Proudhon anime tous les amis de PetraSevskij. Ils ne lui pardonnent pas ses attaques contre Fourier. Ils voient seulement en lui le démolisseur d’un système, qui tirait pour eux sa valeur, moins encore de son fondement philosophique que de son caractère pratique et de ses conclusions immédiatement applicables à la Russie. Le phalanstère pouvait être réalisé même sous l’autocratie la plus ombrageuse. Son établissement ne postulait aucune révolution préalable, impossible en Russie. Il n’était qu’un perfectionnement des mirs paysans et des artels ouvriers déjà existants. Il correspondait à l’esprit russe d’association, développé par ces institutions populaires. Herzen était loin de partager encore cette opinion. Dans le mir russe il voyait surtout un communisme primitif, empêchant le développement de la -personnalité humaine. Le phalanstère lui paraissait n’apporter qu’une solution fragmentaire au problème social. Rien donc ne l’attachait, comme les Petraÿevcy, assez étroitement à Fourier pour diminuer son attrait pour Proudhon. Herzen attendait ce successeur nécessaire de Fourier, exigé par le mouvement même de l’idée socialiste.

Aussi se détache-t-il aisément du fouriérisme, en conservant seulement de lui l’idée d’une vie domestique moins renfermée dans l'isolement de la famille, plus libérée des soucis matériels, qui la détournent des intérêts généraux, par un système d’assos ciations dont l’organisation reste mal définie dans son esprit. Désormais il met Fourier et ses disciples, tout comme Pierre Leroux, au rang de Saint Simon et de son école, parmi les précurseurs dont le rôle a été éminent, maïs dont l’heure est passée sans retour. Il parlera toujours d’eux,comme de Pierre Le-

-roux, avec.une vive sympathie. Il ne reviendra plus à leur étude,

(x) P E. Sëegolev, Petraseucy v vospominanijakh sovremennikov. Sbornik materjalov, Moscou, 1926, p. 115.

Seule la pensée de Proudhon comptera pour lui. Il porte encore intérêt, jusqu’en 1848, à Louis Blanc, dont la conception de l'État organisateur du travail répond à son besoin de solutions générales, intéressant le corps social tout entier. Mais il abandonnéra à son tour Louis Blanc, lorsqu’après la révolution de février il sera parvenu à la négation proudhonienne de l'État autoritaire.

Telles sont les premières relations de Herzen et de Proudhon. Après une assez longue méconnaissance, à peine diminuée par quelques échos entendus sur le mémoire Ow’est-ce que la propriété ?, Herzen lit enfin ce mémoire. Il-est vivement attiré par le talent de controversiste de Proudhon. Il est définitivement

conquis au début de 1845 par le livre De la création de l’ordre, qui est pour lui une sorte de révélation. Malgré tous les défauts que Proudhon tient de son tempérament français et des incertitudes de son éducation philosophique, il apparaît à Herzen un authentique hégélien, cherchant comme lui-même à faire passer dans le concret la dialectique de Hegel,et à donner au socialisme. terme de l’évolution de l’esprit à travers les systèmes philosophiques, son véritable caractère de science sociale. Herzen reconnaît en lui un esprit façonné à la manière du sien, animé des mêmes tendances et travaillant dans la même direction: Désormais il va marcher en sa compagnie, enrichissant sa critique des hommes et des choses, de celle de Proudhon, tout en suivant sa route personnelle et en gardant son originalité.

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