‹ Hésiode et son poème moralChapitre 165 sur 165 · I. Anth, PaL, ch. X : *£ntYpà|JL(iaTa TcpotpeiiTixà · texte numérisé non relu

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CONCLUSION 2l3

de la science positive. La cadence, auxiliaire indispensable de l'enseignement hésiodique, n'eût été qu'une entrave aux raisonnements subtils de Gorgias, aux études minutieuses de Protagoras sur l'idée de responsabilité ou les fondements du droit pénal. Les élégiaques ont eu beau assouplir la raideur des formules hésiodiques, multiplier les antithèses et les métaphores, leur philosophie s'est bornée malgré tout à un certain nombre d'aphorismes plus ou moins bien coordonnés; un système fortifié par une dialectique plus serrée, appuyé sur une métaphysique plus solidement établie, ne pouvait se développer qu'en prose.

Remarquons d'ailleurs que chez les Grecs 1^ poésie morale a toujours eu pour principe fondamental l'expérience personnelle des auteurs :' chacun d'eux décrit ce qu'il voit autour de lui, raconte les événements auxquels il s'est trouvé mêlé, fonde uniquement ses préceptes sur les faits qu'il a pu connaître et apprécier par lui-même. Leurs théories sont entièrement induites des exemples particuliers que leur présente la réalité contemporaine ; jamais elles n'ont pour point de départ un idéal déduit d'une conception a priori, une philosophie élaborée dans une méditation qui les isolerait de la vie matérielle. Hésiode, Solon, Théognis composent leurs vers dans la fièvre des luttes quotidiennes, dont Platon se tiendra soigneusement à l'écart; aussi leurs préoccupations ne s'étendent- elles guère, dans l'espace et dans le temps, au delà de l'horizon qui borne leur existence. Or, tout système de morale induit d'une expérience individuelle est, par nécessité, essentiellement pratique et ne comporte aucune spéculation. C'est pourquoi la poésie morale s'est élevée progressivement jusqu'à un apogée qu'elle ne pouvait dépasser^ et a tendu constamment vers une limite impossible à franchir; dans ses exhortations, ses préceptes d'application courante et d'intérêt immédiat, elle ne pouvait que dicter des règles formelles de conduite, dont la portée fût de plus en plus universelle.

Quelles que fussent la supériorité personnelle d'Hésiode et l'originalité de sa pensée, le poème des Travaux ne pouvait donc, par essence, être autre chose qu'un livre d'éducation

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populaire; à cet égard même, les progrès de la société grecque devaient bientôt en montrer Tinsufiisance et les lacunes : le temps où Hésiode a vécu, les nécessités du genre où il s'exerçait, déterminaient les bornes de son champ d'action. Après lui, il faudra un nouvel effort pour rompre entièrement avec les origines, élargir la portée de la poésie morale, en perfectionner le rythme et la forme littéraire. Mais ce n'était plus qu'une dernière étape à parcourir; car Hésiode, en composant le premier poème où se manifestent nettement les caractères du genre exhortatif, avait fait plus que de préparer et de montrer la route à suivre. Son expérience était assez étendue et assez sûre pour qu'il pût déjà coordonner en un ensemble rationnel toutes les notions qu'il possédait. Par une puissante synthèse, il avait groupé et classé dans son esprit des connaissances acquises au jour le jour grâce au contact incessant de la nature; après avoir extrait des faits particuliers quelques remarques générales, il parvint à en dégager des principes d'action applicables à toutes les circonstances d'une vie analogue à la sienne ; aux observations éparses de ses devanciers, il substitua un système de morale parfaitement cohérent, solidement établi sur les fondements de la science agricole. Le développement de la civilisation et de la raison devait bientôt élever l'esprit des Grecs au-dessus de cet idéal primitif et ouvrir à l'homme des horizons plus vastes, en détachant ses regards du sol où il était courbé; mais l'honnêteté privée qu'exigeait Hésiode est. encore la condition indispensable de la probité publique, au nom de laquelle Théognis a flétri ses adversaires.

Ainsi la même inspiration pouvait soutenir son œuvre entière, non seulement à travers la diversité des questions qu'il traitait, mais dans la variété des formes que revêtait sa pensée. Car chez Hésiode l'habileté du poète n'est pas seulement une auxiliaire pour l'enseignement du moraliste; son sens artistique est né précisément du désir d'instruire les auditeurs, s'est développé en raison de la nécessité d'agir plus fortement sur leur imagination; en sorte qu'il nous serait impossible d'établir une distinction entre les intentions pratiques et

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led préoccupations littéraires. Ce qui nous frappe en lisant les Travaux, ce n'est pas de voir s'y manifester un souci constant de la forme, très naturel même dans un manuel de morale paysanne : chercher à persuader, c'est encore chercher à bien dire ; Hésiode est loin d'être le seul écrivain chez qui l'art ne soit pas désintéressé; beaucoup d'autres ont fait usage de tous les artifices de style et de versification pour mettre un terme en relief ou une idée en valeur. Mais jamais peut-être la volonté de donner à sa parole la plus grande force de persuasion n'a inspiré à un auteur de pareils rafifinements d'ingéniosité didactique. Le poème d'ailleurs n'y perd rien de son intérêt et de son charme ; car dans les traditions classiques de l'art grec l'utilité n'a jamais nui à la beauté des ouvrages : les ornements les plus finement ciselés par l'architecture alexandrine n'égalent pas la ligne harmonieuse des fûts doriques qui soutiennent le Parthénon.

UNIV. OF michigah;^ MAR 28 1912^

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