CONCLUSION
OvTo; |Aèv navàptOTo;, Se avtû navra voi^oy^ 9paaaâ{ievoc...
(Hésiode, Travaux, v. 293 sq.)
Hésiode avait donné à la poésie morale un style propre et un objet nettement défini. Or en composant un hymne au travail des champs, en célébrant Thumble réalité de la vie rurale, il ne pouvait manquer d*être aux yeux des Grecs l'antithèse personnifiée des chantres épiques, dont les brillantes fictions transportaient l'auditeur dans une humanité étrange et lointaine, et lui faisaient perdre de vue le monde qui l'entourait. 11 devint naturellement le symbole, le représentant par excellence de tous les genres qui, par leur but ou leur caractère, s'écartaient de la poésie héroïque; toutes les œuvres qu'on ne pouvait rattacher à la veine homérique furent qualifiées d'hésiodiques. Quelques-uns de ces poèmes n'avaient avec la poésie pratique qu'un rapport assez lointain, ou parfois même aucun rapport appréciable'; Hésiode a cependant exercé une influence incontestable sur toute la poésie de la Grèce continentale, sans en excepter l'épopée >. Toutefois,
I. Par exemple les poèmes généalogiques (Catalogue et ^^5), que Tantiquité aUribuaii assez généralement à Hésiode : celte synthèse des légendes locales n*estpas siins valeur historiq[ue, mais elle n'est d'aucun intérêt au point de vue pratique et moral.
a. Ainsi dans le Bouclier d^HéraclH, réplique peu originale du Bouclier d'Achille décrit au xviii* chant de VIliade, les abstractions morales divinisées sont beaucoup plus nombreuses que dans le modèle homérique (Bouclier, v. i48, i5/î sq., 195, a^g sq., 36^-370, /î63; — cf. II., XVIH, v. 535); — et dans la cité pacifique, le symbole de Tordre social n'est plus un débat sur l'agora, où les contestations se règlent suivant l'équité (//., XVUI, v. 497-5o8), mais la culture des champs (Boucfi^r, v. a7o-3i3). Remarquons aussi que les vers 75-76 du Bouclier répètent Tr., v. i48-i/i9 (cf. Thtog., v. 673); cf. encore Tr., v. 509, 58a, 6o4, etc., et Bouclier, v. 876, 898, 3o3, etç — Pour le Mariage de Céyx (fr. 1 54 m 59 Rzach), l'inspiration morale est manifeste dans le choix même du sujet.
dtO HESIODE
et peut-être en raison de sa puissante personnalité, ses successeurs immédiats ont suivi ses traces sans chercher à le dépasser dans la voie qu'il avait ouverte : incapables d'embrasser d'un coup d'œil tout Thorizon de la vie humaine, ils se confinent chacun dans une branche des connaissances exigées par le maître. Préoccupé surtout de tracer à l'homme une ligne de conduite, Hésiode s'était contenté de démontrer la nécessité de certaines notions religieuses, astronomiques, agricoles, sans les analyser en détail; de là provenaient les lacunes, plus apparentes que réelles, que ses continuateurs ont voulu combler : la théogonie, Tastronomie, Tornithomancie et sans doute l'agriculture firent l'objet de traités spéciaux, qui complétaient certaines parties des Travaux, sans y ajouter une idée vraiment nouvelle. Quant au seul ouvrage moral que contienne la poésie pseudo-hésiodique, il manifeste plutôt un recul qu'un progrès : l'auteur inconnu des « Préceptes de Ghiron destinés à l'éducation d'Achille » < n'a pas su dégager son œuvre des fictions héroïques; il a pensé qu'il donnerait plus de vie et de relief à ses Préceptes, sll mettait en scène un éducateur illustre donnant des leçons à un disciple digne de lui; mais ce cadre épique est bien artificiel; et malgré la popularité de ces personnages fabuleux, leur légende ne pouvait toucher autant que l'histoire d'Hésiode, dont les vers, écho de ses soucis quotidiens, trahissaient des souffrances réellement vécues ^
Il s'en fallait cependant que le genre eût atteint dès son premier essor toute la perfection dont il était susceptible. La morale d'Hésiode était celle d'une nation à peine sortie de
I, Pausanias, IX, 3i, 5: « napaiv£(Tetc Xetpeovo; lia ôt8a(ncaXfa ôy| t^ *AxtXXé(t>;. » La désignation ordinaire du poème est Xecptdvoc ûicoOfîxat (cf. Scol. Pind., Pyih.» VI, V. 19, etc.).
a. Remarquons cependant que ce retour aux fictions de l'épopée n'est pas exempt d'une intention didactique : le maître enseigne du môme coup les principes de sa morale et la légende d'Achille. Le procédé paraît avoir été habituel aux pédagogues grecs : des tablettes récemment trouvées en Egypte contiennent des groupes de deux trimëtres gnomiques prononcés par divers héros ou héroïnes (Ajax, Palamède, Dardanos, Daphné, Icare): «le Ypa(j.(xaiix6; rappelle aux élèves les faits de l'histoire fabuleuse; on leur inculque des sentences générales placées avec un certain à propos dans la bouche de personnages connus. » (H. Weil, Nouvelles tablettes grecques provenant (TÉgypte, dans les Mélanges Perrot, Paris, igo3, p. SSa). Cf. par exemple le conseil donné par Icare: *r4/T))io( |iv) xôpina^e, (xv) nidr^ç piaxpa.
CONGLtSlON* â 1 1
son enfance: fondée sur des croyances populaires qu'elle accepte sans contrôle, elle s'inspire plutôt de la tradition que de principes établis rationnellement; ses préceptes impératifs, étayés sur l'interprétation des légendes antiques, ne pouvaient suffire à satisfaire l'esprit critique d'un penseur; et la complication croissante de la vie grecque ne pouvait s'accommoder longtemps des solutions trop uniformes qu'Hésiode donnait à tous les problèmes. Le système hésiodique manquait à la fois de profondeur et d'étendue : ses fondements philosophiques étaient faibles, et d'autre part il ne pouvait toujours guider les hommes avec la même sûreté dans un état social qui se modifiait sans cesse. Par une conséquence immédiate, les formules d'une immutabilité hiératique, les longs récits encore tout imprégnés de sève épique devaient sembler bientôt des formes surannées, qui se prêtaient difficilement aux subtilités d'une réflexion tant soit peu abstraite ou à la rigueur d'un raisonnement.
Pour que le domaine de la poésie morale devint plus vaste et son idéal plus élevé, il fallait que des considérations nouvelles, moins étroitement personnelles, vinssent modifier l'orientation de la vie et de la pensée des Grecs ; ce résultat ne pouvait être atteint que par une évolution naturelle de la société. Quand le régime grec par excellence, celui de la cité, acheva de s'organiser, les préoccupations politiques, jusque-là reléguées au second plan, prirent nécessairement une importance capitale. Or tant que les groupements restaient peu étendus, que l'administration intérieure et les relations de ville à ville étaient assez simples pour que chacun pût connaître de ces questions, la poésie morale pouvait assumer la tâche de tracer tous les devoirs d'un bon citoyen. L'homme accompli est alors celui qui rend à sa patrie les plus grands services, en contribuant au maintien du bon ordre, à l'accroissement de la richesse publique ou à la défense du territoire; un moraliste aura donc à montrer comment chacun, dans la vie sociale, doit se conduire vis-à-vis de ses semblables, et allier au respect des droits individuels le souci des intérêts nationaux. Tel sera, surtout au vi' siècle, Vobjet de la poésie élégiaque, dont
le rythme, plus souple, mais non moins précis, s'adaptera parfaitement à l'enseignement moral, qui en est encore le but immédiat et constant. Parfois l'élégie, prenant pour auditoire toute une collectivité, deviendra une des formes de l'éloquence publique : Gallinos, Tyrtée entraîneront à leur suite une armée enflammée par leurs véhémentes apostrophes; les exhortations indignées de Solon retentiront sur la même agora que, dans des circonstances analogues, les appels anxieux de Démosthène. D'autres préféreront dédier leurs préceptes à une personne déterminée; un Théognis, dédaigneux de la foule, choisira dans son entourage un jeune homme de bonne race, dont les qualités et les défauts l'attireront également, car il méritera la sollicitude du poète en même temps qu'il aura besoin de ses conseils; c'est à lui qu'il adressera ses plaintes contre les excès de la démagogie, ses craintes sur l'avenir de la cité, ses exhortations à restaurer les vertus d'autrefois ; mais la voix du moraliste n'y perdra rien de son autorité : les avis d'Hésiode n'avaient pas une moindre portée, pour être spécialement adressés à Perses.
Sous sa forme la plus parfaite, la poésie morale aura donc pour fonction d'enseigner à la jeunesse toutes les vertus civiques. Mais quand des changements de régime politique la feront retomber dans le domaine de la vie privée, pourra-t-elle conserver la place prépondérante qu'elle y occupait avec Hésiode? Ses formes les plus récentes, la fable en vers et l'épigramme « protreptique »', n'ont été, en réalité, que des passe-temps littéraires; mais auraient-elles pu être autre chose? Cette rapide décadence, déjà très explicable par des raisons historiques, était logiquement inévitable; car elle résultait d'une infériorité inhérente à la nature même du genre. Un poème moral a toujours un caractère purement exhortatif ; il expose et prescrit, mais il ne comporte guère une discussion ou une analyse approfondie. Si la forme poétique est par excellence celle des préceptes impératifs, elle ne convient ni aux spéculations de l'éthique philosophique, ni aux notions précises