AVANT-PROPOS
Dans toute la poésie grecque, il est aisé de constater une tendance moralisatrice commune aux genres les plus divers ; non seulement des auteurs très différents d'âge et de tempérament ont aimé à exprimer leurs convictions — et plus souvent celles de la société où ils vivaient — sur les devoirs de l'homme k l'égard des dieux, de ses semblables ou de lui-même ; mais les formules où ils ont condensé les principes de leur philosophie ne manquent jamais de se détacher avec netteté sur le fond d'un récit, d'une mélodie ou d'un dialogue. Dans la péroraison des discours homériques, comme conclusion à une méditation de Pindare, au milieu des chœurs d'Eschyle, des stichomythies de Sophocle ou des monodies d'Euripide, il arrive fréquemment qu'une phrase de sens général ressorte sur le contexte avec un relief qui frappe aussitôt le lecteur'. Dans la comédie nouvelle, ces pensées se rencontraient en assez grand nombre pour que des pédagogues aient pu en composer des recueils; les maximes étaient isolées des tirades dont on les avait extraites, classées d'ordinaire par ordre alphabétique, et apprises par cœur dans les écoles.
I. Cf. à ce sujet la récente thèse de M. T. Stickney, Les sentences dans la Poésie grecque dC Homère à Euripide (Paris, xgoS); nous avons souvent mis à profit, au cours de notre travail, cette étude savante et ingénieuse.
vin HÉSIODE
Mais, quand la pédagogie faisait usage de ces a pensées monostichiques »» elle les détournait nécessairement de leur destination primitive : le théâtre, pas plus que l'épopée ou le lyrisme, n'est fondé sur le désir exprès de concourir par des préceptes au perfectionnement de l'humanité'. Ces genres peuvent contribuer à l'éducation des lecteurs ou des auditeurs, soit en les intruisant du passé, soit en leur offrant des exemples à suivre; mais l'enseignement n'est pas leur but immédiat. Si nous lisons, au contraire, les conseils familiers d'Hésiode, les exhortations guerrières de Gallinos et de Tyrtée, les sentences politiques de Théognis ou de Solon, nous nous apercevons bientôt que la préoccupation dominante et constante de tous ces poètes est d'inciter les hommes au bien, de leur apprendre ce qu'il est bon de savoir pour vivre honnêtement; s'ils nous présentent l'image de nos travers, c'est dans l'unique intention de les redresser; s'ils font à l'occasion une peinture de la réalité, c'est pour trouver dans l'observation du monde qui les environne les principes d'une ligne de conduite.
I. Les rv&(Aai Mov&aTixoi attribuées à Ménandre étaient bien un livre classique, très usité dans renseignement de la morale. Mais, pour déterminer la valeur exacte de ces aphorismes, il faudrait les replacer dans leur cadre, savoir à quel moment d'une tirade ou d'un dialogue ils intervenaient, quel effet l'auteur en attendait. Quelques passages nous sont restés, qui donnent à cet égard de précieuses indications : <( Si tu es sensé, » dit un personnage, « ne te marie pas... tu vas naviguer sur la Mer des Soucis, qui n'est ni celle de Libye, ni cçUe d'Egypte, ni la Mer Egée, où ne sombrent pas trois bateaux sur trente : du mariage, pas un n*est sorti intact. » (Athénée, XIII, p. 559 e). Le ton lugubre de l'apophtegme final tranche sur l'allure plaisante des vers précédents, et le contraste qui en résulte est encore une source de comique. « Si un homme est honnête, bien né, généreux, » disait un certain Gratondans la Possédée (6 eo^opou [livri), « il n'en tire aujourd'hui nul profit. » A quoi tend cette maxime, empreinte du pessimisme le plus sombre ? A cette conclusion inattendue : « Combien il vaudrait mieux être un àne! » (Stobée, GVI, 8, v. i4-i5 et 18). On voit ce que sont, en réalité, ces sentences, d'une gravité surprenante chez un successeur d'Aristophane : des arguments d'un sérieux emprunté, étayant la démonstration de quelque paradoxe burlesque. Elles ne dévoilent pas plus la pensée intime de Ménandre que des préceptes d'économie domestique, détachés de l'Avare, ne représenteraient les idées de Molière.