AVANT -PROPOS IX
Tout l'intérêt de leur poésie ne réside pas dans les leçons qu'elle donne; indépendamment de son utilité pratique, elle peut avoir le charme d'une œuvre d'art; mais la fin exhortative vers laquelle elle ne cesse de tendre est sa véritable raison d'être et comme la source vive de son inspiration.
Hésiode est pour nous le plus ancien représentant de la poésie morale ainsi définie ; et c'est à cet unique point de vue que nous avons entrepris l'étude de son œuvre. La question hésiodique est, en effet, trop complexe pour que nous ayons pu l'embrasser dans son ensemble. En ce qui concerne notamment l'authenticité des poèmes que les anciens attribuaient k Hésiode, nous avons dû renoncer à justifier notre opinion par une discussion qui, sous peine d'être incomplète et superficielle, nous aurait entraîné fort loin de notre sujet; il est nécessaire, en pareil cas, de supposer résolu plus d'un problème, et nous admettrons, sans chercher k le démontrer ici, que ces œuvres épiques, généalogiques, didactiques ou morales, sont toutes sensiblement postérieures aux Travaux^. Même ainsi restreinte, la matière soulève encore une foule de questions très diverses, qu'une étude complète sur Hésiode et son seul ouvrage authentique devrait toutes examiner. Le livre que nous lui consacrons cherchera seulement k déterminer les progrès décisifs qu'il a fait faire k la poésie exhortative, en montrant comment d'une inspiration purement morale a pu éclore un poème aussi considérable, puis en dégageant les rapports qui existent entre la pensée du poète et la forme qu'elle revêt, c'est-k-dire l'action exercée par son tour d'esprit et les tendances moralisatrices de son œuvre sur l'expression de ses idées.
I. Rappelons seulement que dès Tantiquité ces poèmes ont été plus d'une fois déclarés apocryphes. On connaît le passage célèbre de Pausanias, IX, 3i, 4 : « BottOTùv lï ol icep\ xbv ^EXtxûva olxoOvxe; îiapeiXy)iJL(j,évo( S6Çt) Xê^o^tv ca; âUo *Ha(o5o; Troti^aai oOfièv tj Ta •'Epya. » — Cf. Etym. Magn.y s, v. 'HafoSo;, etc.
X UESIODE
Deux ordres de faits peuvent nous éclairer au cours de cette analyse : la connaissance de la société où vivait Fauteur, et celle de la langue qu'il a parlée. Mais les données de l'histoire et de la philologie, tout en permettant de résoudre quelques difficultés avec assez de précision, font souvent défaut là oîi elles seraient le plus indispensables, laissent encore dans l'ombre bien des points, et nous forcent k nous contenter d'explications provisoires que l'on propose sans pouvoir espérer qu'elles s'imposeront. Quand il s'agit d'une époque aussi obscure que le siècle d'Hésiode, la recherche d'une certitude absolue doit faire place dans bien des cas k une tentative plus modeste : la recherche de l'hypothèse la plus vraisemblable, la seule méthode scientifique et féconde, dans l'interprétation des faits, consistant k les rapprocher d'autres faits déjk connus ; si ce point d'appui vient à manquer, les affirmations les plus catégoriques sont celles qui risquent le plus d'être infirmées. Est-ce une raison pour que nous renoncions k explorer ces régions mystérieuses du domaine littéraire? Le but n'est pas de tout savoir, mais de savoir le plus possible, et de chercher encore k comprendre ce qu'on ne sait pas positivement. La voie, d'ailleurs, est périlleuse, et pour ne pas s'y égarer il est nécessaire de s'imposer une discipline rigoureuse : écarter soigneusement tout système déductif, qui voudrait plier de . force la réalité au cadre d'une théorie préconçue; s'avancer progressivement du connu vers l'inconnu, pour induire le probable du certain ; ne jamais perdre de vue le seul terrain solide d'où l'on puisse partir, celui des résultats bien établis. Malgré la généralité de ces règles et l'évidence de leur justesse, ce n'est point un lieu commun de les rappeler en abordant l'élude d une question où elles ont été si souvent transgressées, où plus d'un commentateur — et non des moins autorisés — a trop fréquemment oublié que l'explication
AVAÎIT- PROPOS XI
la plus commode n'est pas toujours la plus exacte, ni même la plus logique. Le désir de trouver un argument en faveur d'une thèse qui nous est chère ne doit jamais nous faire négliger ce principe d'un maître de la critique moderne : « Une réponse subtile peut être vraie ; deux réponses subtiles peuvent même à la rigueur être vraies à la fois; trois, c'est plus difficile; quatre, c'est presque impossible ^))