Hésitation sentimentale
Par une admirable soirée du mois de juin, la plus grande animation règne au vieux château de Gréteil. Dans la cour d'entrée, le roulement continu de voitures de toutes sortes s'atténue cependant un peu depuis que minuit a sonné au clocher de l'église. Les curieux du village se sont éloignés, satisfaits d'avoir entr'aperçu quelques élégantes toilettes, et admiré le somptueux décor du vestibule aux colonnes enguirlandées de fleurs et de lumières électriques. Là, tout est joie et chaleur et parfum, semble-t-il. Il suffirait pourtant de contourner la vasie demeure pour voir, non loin de la façade donnant
sur le parc qui descend en pente douce jusqu'aux bords de la Marne, un jeune homme marchant la tête basse, de long en large, d'une manière saccadée et nerveuse. Ni les sons de rorchestre du bal que donnent les Aubry de Ghanzelles, en l'honneur des vingt ans de leur fille Marie- Thérèse, ni les éclats des voix jeunes qui arrivent jusqu'au promeneur solitaire, par les fenêtres grandes ouvertes des salons, ne le tirent de sa mélancolie. Les fleurs odorantes des parterres exhalent en vain leurs parfums pénétrants : il reste insensible aux beautés mystérieuses de la nuit, tant il est absorbé dans ses pensées. Aussi tressaille-t-il violemment quand un ami qu'il n a pas entendu s'approcher s'écrie, en lui posant amicalement la main sur l'épaule :
— Eh bien, Jeanl Pourquoi nous as-tu quittés depuis une heure?
— Pour prendre l'air.
— Les fenêtres ne te suffisaient pas?
— Non.
— Tu préfères la compagnie des ténèbres à celle des belles jeunes filles réunies pour fêter ma sœur?
— Je regarde, d'ici, défiler leurs élégantes silhouettes tout aussi bien qu'au salon.
— Tu te moques pas mal de ces demoiselles, mon vieux ; ce que tu regardes, c'est le sol, et, cela, avec une persistance telle que j'ai cru un moment que tu t'exerçais à une classification savante du gravier.
— Tu te trompais, Jacques.
Le ton bref dont la réplique est faite coupe court à la verve du nouveau venu. Philosojiliiquement, il tire de sa poche son étui à cigarettes, et, le tendant à son compagnon :
— En prends-tu?
— Non, merci.
— Elles sont exquises, pourtant.
— J'aime le tabac non [)arfuraé; le tien ne saurait plaire à un plébéien de ma sorte.
— A ton aise!
Jacques Aubry de Ghanzelles connaissait trop son ami pour insister. Il ferma la boîte d'un coup sec, alluma sa cigarette, et, après avoir lancé dans l'esjjace quelques bouffées de fumée, il dit avec bonhomie.
— Réussie, la fête, hem, vieux?
— Très réussie.
— Tu dis ça comme si tu la trouvais par faitement ratée.
— Mais non.
— Pourquoi as-tu déserté le cotillon ?
— Je pourrais te retourner la question.
— Ohl moi, c'est bien simple: je me dérobe aux confidences de ma cousine. Tu n'as pas été sans t'apercevoir que la chère Denise semble avoir pour moi le classique béguin des gens qui ont été élevés ensemble, quand, par miracle, ils ne se haïssent pas. Car dans celte situation-là, c'est tout l'un ou tout l'autre. Vers vingt ans, pour peu que les demandes en mariage soient rares, la cousine découvre tout à coup que le cousin ferait assez bien son affaire. De cette façon, on ne serait trompé ni sur le caractère, ni sur la santé, ni sur la fortune. Le monde donnerait à la chose le petit air romanesque voulu. J'entends d'ici les jabotages : « Vous savez la nouvelle? Denise Gardanne épouse son cousin ! — Oh 1 ma chère, c'est délicieux ! — Un vrai mariage d'amour 1 — Je crois bien, ils s'adorent depuis l'époque où ils étaient
dans les bras de leurs nourrices 1 » Et voilà comment s'écrit l'histoire!
Amusé malgré lui par le ton aigu de Jacques et [)ar les exclamations grotesques avec lesquelles il a débité sa tirade, Jean sourit et murmure :
— Tu exagères...
— Du tout! Personne ne mettra en doute notre amour ardent; personne ne se dira : Denise est une fille avisée; elle n'a aucun des goûts, aucune des aspirations de son cousin; mais comme les prétendants, prudemment, s'abstiennent, elle ne veut pas coiffer Sainte-Catherine. La vie familiale l'assomme; elle tient à mener une existence très mondaine, alors pourquoi ne pas jeter ses lacs sur le cousin? C'est par une longue série de pareils raisonnements à l'usage des jeunes filles extrêmement pratiques, fort éloignées de rechercher l'amour dans le mariage, et qui pèsent le pour et le contre de main de maître, que ma cousine s'est déterminée à m'aimer.
— Je crois Denise Gardanne incapable de jouer un tel rôle.
IIESITATION SENTIMENTALE
— Tu as tort. Pour avoir de la fortune, je la soupçonne d'être décidée à tout.
— ■ La perspective de l'épouser te fait peur?
— Jamais je n'ai eu si peur, en effet! Aussi, tout à l'heure, ai-je prétexté une subite naigraine pour me dérober aux enchantements du boston. Je n'ai pas l'ombre de caractère. Pour ce motif, j'évite avec un soin jaloux, depuis deux mois, ce que la chère petite baptise : « nos délicieuses heures d'intimité ». Bien qu'elle ait un regard glacial et un nez qui affecte avec ostentation des proportions bourboniennes, je me connais : si par malheur elle me parlait de sa tendresse et de son admiration pour ma belle intelligence, par une nuit comme celle-ci, fût-ce en dansant ces idiotes figures de cotillon, ou en soupant par petites tables, je serais capable de lui répondre : ^< Gomment donc... » ou : « Parfaitement ! » ou même : « Oui, vraiment, mais alors?... » Enfin, de ces mots passionnés, irréparables, qui creusent un abîme et vous y engouffrent pour la vie!
— Tu fais agréablement le bouffon ; il n'est pourtant pas sans charme d'épouser une amie
d'enfance dont on connaît le caractère, les goûts...
— Naïf enfant I Crois-tu qu'on connaisse jamais une jeune fille? C'est à peine si j'ose me vanter de connaître ma sœur.
— Marie-Thérèse a une nature franche, loyale... je ne comprends pas que tu oses la comparer...
— Certes ; mais viennent l'ambition et l'amour, savons-nous ce qu'elle donnera? Papa, l'autre jour, lui a dit en riant qu'elle avait séduit le comte du Ghâteliez... elle est devenue rose comme une pivoine et, ainsi que moi, tu Tas entendue murmurer :
» — Père, votre ami est un peu mûr... N'at-il pas quarante ans? S'il était plus jeune, peut-être me laisserais-je tenter... C'est gentil, en somme, d'èlre comtesse. Comtesse Marie- Thérèse, ça ne fait pas mal comme assonance I
— C'est vrai.
Le ton bas dont Jean murmure ces mots semble tout à coup à Jacques si expressif qu'il e^t sur le point de s'écrier : « Allons donc, dis ton secret, Jean ! Ne suis-je pas déjà ton frère,
de par notre longue intimité? Prends-moi pour confident, pauvre diable, tu souffriras moins. » Il n'en fait rien, pourtant, connaissant la nature altière de son ami, et les obstacles sérieux qui le séparent de sa sœur.
Jacques songe que le mieux serait d'amener Jean à se livrer. Bien qu'il se sente diplomate malhabile, il se résout brusquement à y essayer ses forces. Mais comment? Le meilleur moyen ne serait-il pas de témoigner à Jean la même confiance qu'il réclame de lui? Il s'empresse donc de profiter de l'heure, et remet la conversation sur le terrain des confidences :
— Vois-tu, vieux, les pensées des jeunes filles nous restent indéchiffrables; leur jardin secret est inaccessible. Si nous nous y aventurons, sera-ce à force de subtilité ou à coups de hache que nous nous frayerons la route qui mène à leur cœur? Grand problème à résoudre !
— Est-ce pour cette raison que tu as demandé à ton père de voyager? Comptes-tu t'exercer sur des cœurs étrangers avant d'attaquer ceux de nos compatriotes ?
'- Quel génie I La voilà bien l'admirable science des savantes déductions! Tu as deviné. Je pars pour étudier l'âme de l'Inconnue que j'aimerai peut-être, et surtout... oh combien surtout !... pour fuir la jeune fille que je n'aime pas. Si tu savais quel courage on a dans ces tristes circonstances ! C'en est effrayant . Demain, après cette fête où je vais faire mes adieux à la foule de mes pimpantes amies, je prendrai le rapide pour Strasbourg. Dans huit jours je serai à Vienne. Je séjournerai au Sémering, puisa Budapesth, et je reviendrai par le Tyrol autrichien et la Suisse. Et toi, que feras-tu pendant tes vacances ?
— Je ne sais pas encore si j'en prendrai. Ton père et moi nous ne pouvons quitter ensemble la fabrique. M. Aubry m'a paru fatigué ces temps-ci ; je voudrais qu'il se reposât d'une façon continue au lieu de faire, comme l'an dernier, la navette entre Étretat et Gréteil. Dans le cas où il accepterait cette combinaison, je resterais ici. Oh ! — ajouta-t-il sur un geste de son ami, — ne me plains pas ! J'aime le calme de mon logis. Ce petit pavillon que ton
père m'a fait construire là- bas, au boiiî du jardin, sur le bord de la Marne, m'est devenu un asile bien cher. De là, j'observe tout ce qui se passe dans la fabrique et même dans le parc. Le bois qui m'en isole n'est pas si épais que je ne puisse suivre les allées et venues de... des hôtes du château. Depuis six ans que j'occupe ce pavillon, j'y ai amassé tant de bons souvenirs I
— Six ans déjà I II me semble que nous en faisons encore les plans. Te souviens-tu?
— Si je me souviens ! Ta sœur en a été l'habile architecte, et elle dessina si joliment le bout de jardin qui l'entoure 1 Les roses Niel, les clématites mauves qu'elle planta contre la maison, s'enroulent maintenant autour des fenêtres; je ne puis les ouvrir sans revoir Marie- Thérèse salissant ses petits doigts délicats dans la terre pour faire, avec plus de soin que le jardinier, les cuvettes au pied des plantes grimpantes, afin qu'elles profitent de toute l'eau des arrosages...
— C'était le bon temps. Elle avait quatorze ans; toi, vingt-trois; moi, vingt. Quelle douce
camaraderie nous unissait alors 1 Comme nia sœurette nous faisait tourner en bourrique! Bien par ta faute aussi : Tu approuvais tout ce qu'elle disait. Ah I on peut dire que tu Tas mal u levée !
— Elle n'avait que des fantaisies raisonnables.
— Tu trouves? C'était la plus despote espiègle que j'aie rencontrée.
— Oui ; mais quel cœur et quelle franchisa ! Jamais un mensonge n'elUeura ses lèvres, fst quel beau regard loyal elle lançait si on lui démontrait ses torts... toujours si légers, d'ailleurs... Te souviens- tu, quand elle venait me chercher « pour jouer », comme elle disait gentiment? Je répondais: « Jouez seule, Marie- Thérèse; je dois travailler. Je suis vieux, moi, je n'ai plus droit aux récréations. » Cela la contrislait; t41e s'asseyait sous la fenêtre du bureau avec un livre, en promettant de ne pas me déranger, et toutes les trois minutes elle m'appelait : « Jean, qu'est-ce que ça veut dire: amphigourique? » J'expliquais. Elle redevenait silencieuse un moment, puis tout à coup :
a HÉSITATION SENTIMENTALE
« Jean, venez vite, vite! » J'accourais à la fenêtre, craignant que la chère petite n'eût été piquée par un insecte, et alors, me riant au nez, elle disait : « Bonjour, vieux qui ne jouez plus! C'était pour vous voir! » Tout cela est passé, fini, elle ne m'appelle plus « vieux ».
— Dame, écoute ! Ce serait plutôt comique.
— Tu trouves? Tu m'appelles bien ainsi, toi.
Jacques se mord les lèvres pour ne pas rire ; il songe que la souffrance du cœur rend les plus intelligents naïfs à l'égal des enfants.
— Mon brave Jean, tout le mal vient de ce que nous avons grandi.
— Tu as raison ; chaque année m'éloigne de Marie-Thérèse, et c'est tant mieux puisqu'un abîme nous sépare.
— N'exagères-tu pas?
— Non, Jacques. Souviens-toi de ce que je suis par rapport à elle, à toi, à votre famille.
— Parbleu ! Tout comme mon père, tu es le fils de tes œuvres.
— A cette différence près que ton père est bien né; s'il connut des jours de misère, il
avait vécu auparavant dans un milieu riche de la haute bourgeoisie.
— Ne jouons pas sur les mots, Jean. Laissemoi te dire, avant mon départ, une chose que j'ai jusqu'ici gardée pour moi et que je tiens à te faire connaître : j'aurais donné beaucoup pour que tu aimasses ma sœur et pour qu'elle t'aimât.
— Jacques, deviens-tu fou ?
— Du tout. Et l'émotion de ta voix me prouve que la moitié, au moins, de mon souhait s'est accomplie. Eh bien! cela me navre maintenant, parce que, avec ta maudite modestie et ton grand orgueil, tu fais de mauvaise besogne. Plus tu vas, plus tu t'éloignes de Marie-Thérèse. Tu lui donnes l'habitude de ne voir en toi qu'un employé fidèle, alors que tu devrais lui faire comprendre ta grande valeur. Toi qui es aussi bien tourné qu'aucun des jeunes gens qui l'entourent, tu as, dès que tu es en sa présence, un air sombre, des attitudes gauches qui te nuisent. Tu te complais, pour ainsi dire, à rester l'homme de la fabrique. Sois verrier incomparable, si tu veux, mais
n'oublie pas qu'élevé avec nous, presque comme nous, il ne te manque qu'un peu d'audace pour, à certaines heures, te transformer en homme du monde accompli.
— Mais...
— Ne m'inlerromps pas I Je devine ce qui doit se passer dans l'esprit de ma sœur, puisque je l'ai moi-même éprouvé. Sais-tu comment je t'ai dé(.îOuvert? C'était un soir, dans le laboratoire de chimie. Tu cherchais depuis des mois un mélange pour créer de l'opale. Père s'y était essayé, mais il n'était pas arrivé aux feux rouges, bleuâtres et glauques de la pierre chatoyante. Quand, venant t'appeler pour prendre le thé en famille, je t'ai vu si absorbé devant tes cornues, je suis resté muet, subjugué par la beauté de ton geste qui m'imposait silence. J'ai senti ta fièvre créatrice m'envahir. Tu épiais les transformations de tes sulfures, avec une angoisse qui me gagna. Toute la tension de tes forces mentales dégageait une atmosphère électrique qui me faisait bien petit garçon auprès de toi ; et quand enfin tu obtins la pierre telle que tu la rêvais, presque
aussi belle que l'opale véritable, j'ai senti une émotion si violente me secouer, m'unir à toi, que je suis tombé dans tes bras pour une étreinte dont je n'oublierai jamais ni la force ai la douceur.
— Cher Jacques I
— Voilà sous quel jour je veux que tu te révèles à ma sœur. Au lieu de cela, tu t'éloignes d'elle, tu t'effaces. Gomment espères-tu qu'elle te découvre? Penses-tu ({u'elle puisse gravir toute seule, sans que tu l'aides un peu, l'audelà où tu as atteint, et qui fait de toi l'homme de grande valeur que, seuls, père et moi nous connaissons?
— Je ne puis pourtant pas tirer ta sœur par la manche et lui dire : « Attention 1 je ne suis pas le premier venu I »
— Eh ! qui te parle de cela? Mais pourquoi ce soir, ne l'as-tu pas fait danser? Tu as erré comme un mari, entre toutes les portes, pour venir ensuite échouer ici. C'est absurde, je ne crains pas de le dire.
— Non, Jacques, c'est loyal. Quel rôle m'engages-lu à prendre? serait-ce récompenser mon
bienfaiteur, Ion père, alors que, ne sachant à quelle destinée il aspire pour sa fille, j'essaierais de m'en faire aimer ? J'ai la confiance de M. Aubry au point qu'il me traite comme un fils ; j'ai toute liberté de causer avec Marie- Thérèse vingt fois le jour; il ne se méfie pas de moi et j'irais, sans qu'il m'y autorisât, troubler, peut-être, la paix de son enfant? Non, mille fois non 1 D'autant que cette basse séduction paraîtrait s'entacher d'une spéculation abominable. Puisque tu renonces à la Verrerie pour devenir avocat, n'aurais-je pas l'air, en sollicitant la main de ta sœur, de vouloir accaparer la fabrique, et devenir le successeur de ton père?
— Tu es intraitable.
— Je vois les choses sagement. Ta sœur peut prétendre à tout. Que suis-je pour elle? Tu oublies généreusement ma naissance, et la façon dont ton père me tira de ma misère; c'est à moi de m'en souvenir.
— Mais, si Marie-Thérèse savait ton amour pour elle, qui sait si..
— Écoute, Jacques : Jure que tu ne tenteras
rien pour l'en instruire. Ce serait odieux, ce serait même cruel. En ce moment je lui suis indifférent; ne me haïrait-elle pas en apprenant que j'ose l'aimer? Mon ami, je t'en supplie, laisse-la dans l'ignorance de mon amour. Si elle le soupçonnait je la perdrais sans doute. Elle n'aurait plus cette confiance, cet abandon qu'elle a quand elle me parle; nos rapports deviendraient tendus, ils cesseraient peut-être... Jacques, je t'en prie, puisque tu m'as arraché celte confidence, garde-m'en le secret !
— C'est promis. Et pourtant, ne vaudrait-il pas mieux que je parle?
— Ma vie serait perdue. Non, non ! tais-toi, par grâce I Si tu parles, je vous quitte, je pars, je fuis...
— Allons, c'est bon, je ne dirai rien. Adieu, Jean. Dans quelques heures je serai loin; embrassons- nous, car nous allons être longtemps sans nous voir.
— Je te souhaite un bon voyage, mon cher Jacques. Va faire provision d'impressions rares; ces trois mois seront vite passés...
— Pour toi, ou pour moi?
18 HÉSITATION SENTIMEISTALE
— Pour toi, mon ami. Moi, je vis au jour le jour, heure par heure : celles où je la vois, celles où je l'attends.
— Pauvre vieux!
Une étreinte les unit. Puis, Jacques remonte le perron ; son élégante silhouette se détache un moment en ombre chinoise dans une des baies largement illuminées du salon, et bientôt il disparaît parmi la foule des danseurs.
Jean continue sa promenade, non [lus (levant la maison, mais sous l'ombre protectrice d'une double rangée de tilleuls, voûte sombre qui descend en pente douce du château à la Marne. Une joie troublée d'un peu de remords lui vient à la pensée d'avoir osé avouer son amour. Tout en ayant une gratitude infinie à Jacques de ne s'être pas indigné quand il lui a révélé le mystère de son cœur, il regrette de n'être plus, seul, maître de son cher secret. Il a peur tout à coup qu'un mot, moins encore : un regard, un geste échappés à Jacques ne soient une révélation pour Marie- Thérèse. Et, cela, Jean ne le veut pas. Non seulement il se blàrae d'aimer mademoiselle Aubry de Ghanzelles
mais sa grande préoccupation subsiste : Si elle se savait aimée, ne changerait-elle pas d'attitude envers lui?
A cette douloureuse perspective, ses yeux se voilent, son cœur se serre d'angoisse, et il pense, désespéré :
<i Pourquoi n'ai-je pas eu le courage de nier? Qu'est-ce que cette force morale dont je me croyais si bien armé, et qui défaille à la première sollicitation d'un ami? Qu'espérais-je donc? Que Jacques aplanirait les distances qui me séparent de sa sœur? Folie que celai Quelle raison entraînerait M. Aubry à donner sa fille à un orphelin ramassé dans la rue? Pourvu, mon Dieu ! que personne ne soupçonne jamais la hardiesse de mon rêve! Il me faudrait partir. Partir, quitter cette maison, moi dont la plus grande joie est de voir Marie-Thérèse, de la comprendre, de veiller sur elle à son insu, et de la protéger 1 Ah! je voudrais pouvoir rester l'âme close à tout, hormis à la douceur de vivre dans le sillon de sa vie I »
Il soutire et se souvient. Avec une lucidité
angoissante, le lointain passé surgit. Il se revoit tel qu'il était le soir d'hiver où le hasard le jeta sur le chemin de M. Aubry, à Paris, dans la salle des Commissions scolaires, à la Mairie du VP arrondissement.
Un curieux phénomène de sa mémoire surexcitée lui fait retrouver non seulement ses souvenirs, mais aussi son état d'âme d'enfant. H ressent presque l'angoisse qui fit battre son cœur et resserra sa gorge, à son entrée dans la grande pièce violemment éclairée. Beaucoup d'enfants sont accompagnés de leurs mères ou de leurs pères ; lui, il est seul. Aussi, comme il se sent petit, abandonné, malheureux!
Ces Messieurs de la Commission scolaire, assis, calmes et solennels, derrière une large table recouverte d'un tapis vert, lui apparaissent des juges si redoutables, qu'il tâche de passer inaperçu ; il se faufile et se cache dans un angle de la vaste pièce.
Des noms sont jetés haut par l'huissier; des gens se lèvent, parlent, sortent. Jean, d'abord, n'a conscience de rien ; puis, tout à coup une femme s'avance. Par quel prodige l'attention
de l'enfant, apeuré jusqu'ici, lui permet-elle de comprendre ce qu'il entend? La voix du Maire, M. Aubry de Chanzelles, semble pour la première fois venir jusqu'à Jean. Le Maire parle clairement d'un ton grave et doux. Au lieu de rudoyer cette femme appelée pour justifier des trop fréquentes absences de son fils à l'école, il s'applique à lui démontrer pourquoi la Ville, qu'il représente ici, s'est donné la mission de veiller sur ces enfants dont l'intelligence s'éveille. Les reproches et les exhortations qu'il est forcé d'adresser s'enveloppent d'une sorte d'apitoiement ; il inspire confiance.
Jean, peu à peu rassuré, écoute, attentif. Quand M. Aubry, incliné vers cette femme, l'interroge avec bonté, puis entend les réponses embrouillées de la malheureuse qui s'excuse de ne pouvoir envoyer tous les jours « son garçon à l'école, parce qu'il lui aide dans son travail », Jean ne perd pas un mot des conseils que donne le Maire, en expliquant quel est le véritable intérêt de l'enfant :
— Vous croyez au-dessus de vos forces, audessus de votre ambition, de faire instruire
votre fils? C'est pourtant le seul moyen d'en faire un homme vraiment utile, et de vous préparer à tous les deux un meilleur avenir. Je vois dans ses yeux qu'il sera un bon fils ; n'est-ce pas, mon garçon? Ta mère travaille pour toi, tu lui rendras ça plus tard, pas vrai? Mais auparavant, il faut apprendre. Ne pleurez pas, ma brave dame... Je sais ce qui fait couler vos larmes... Vous avez cherché en vain à réduire la misère, cet obstacle brutal et toujours renaissant, et vous n'essayez plus d'y soustraire votre enfant. Il ne vous paraît pas appelé à une autre destinée que celle de vous décharger des besognes quotidiennes, en attendant l'âge de l'apprentissage. C'est une grande erreur. Ce gars-là m'a l'air intelligent. Eh bien ! je vais vous faire donner un secours. Il n'y a pas de honte à être assistée, quand c'est pour élever un défenseur à la France, que diable ! Mais il ne manquera plus l'école, n'est-ce pas ? — Ah! monsieur, monsieur! Merci... Merci* Comme elle pleure, la malheureuse ! Jean, dans son coin, ne sait plus qui il voudrait embrasser : elle, ou M. le Maire, si bon.
— Prenez aussi mon adresse, présentez-vous chez ma femme. Elle vous donnera des vêtements pour vous et pour l'enfant. Allez et soyez tranquille. On ne vous abandonnera pas. Mais ne manquez pas d'envoyer régulièrement le petit à l'école.
La pauvre femme, très émue, s'éloigne sans pouvoir répondre.
Maintenant la grande salle est déserte. M. Aubry va lever la séance, quand le garçon de bureau a|)pelle d'une voix sonore :
— Jean Durand I
Ces deux mots qui, il y a si longtemps, résonnèrent sous la haute salle de la Mairie de la place Saint-Sulpice, par quel prodige leur sonorité emplit-elle encore les oreilles de Jean? Il se voit approcher de la grande table au tapis vert, lui tout petit, tout seul dans l'espace vide, gosse d'une dizaine d'années qui traîne sur le parquet ses gros souliers à clous.
Semblable à beaucoup de petits Parisiens qui ont supporté de dures privations, Jean est maigre conmie un chat de gouttière. Tout tremblant, de nouveau intimidé, il tourne entre sej
doigts un vieux béret bleu déteint, et s'arrête devant la Commission. Le Maire consulte ses notes d'un air grave. Ah ! misère I lui si bon tout à l'heure, pourquoi devient-il sévère?
Jean, maintenant beau jeune homme en habit noir, errant dans un parc embaumé des senteurs de la nuit, sourit au souvenir de cette terreur passée,
— Qu'est-ce que cela veut dire, monsieur Durand? interroge le Maire. Voilà quinze jours qu'on ne t'a vu à l'école. Pourquoi ça, hein?
Jean a relevé la tête, et le Maire, à cette minute, n'a pas manqué de voir ses yeux rouges et gonflés.
— C'est parce que maman était malade et pis qu'elle est morte.
— Morte?
— Oui. On l'a « emmenée » v'ià trois jours. Toute la sévérité du Maire s'évanouit ; d'une
voix attendrie, il interroge :
— De quelle maladie est-elle morte, ta maman ?
Oh! comme Jean se souvient du ton bienveillant dont cette phrase fut dite 1 Gomme il
HÉSITATIOiN SENTIMENTALE 25
s'est senti en confiance 1 Aussi , subitement loquace :
— C'est un jour qu'y pleuvait. Elle a eu froid sus le d'sus d' l'omnibus, où qu'elle était montée pour reporter son ouvrage. Elle a été malade un mois; mais 1' médecin, il a dit tout de suite qu'on pouvait rien y faire, parce qu'elle était épuisée d'avoir trop travaillé.
— Quel était l'état de ta mère ?
— Couturière pour les grands magasins. Elle cousait toute la journée, et pis aussi la nuit. Moi j'aurais bien travaillé pour l'aider, mais elle voulait pas, elle disait toujours : «J' veux qu' t* ailles à l'école, faut apprendre pour d'venir un homme. »
— Et ton père ?
— J' l'ai jamais connu, y a du temps qu'il est mort aussi ; il était couvreur, il est tombé d'un toit où qu'i travaillait.
— As-tu quelque parent qui s'occupe de toi?
— Non, j*ai personne; j' connaissais que maman. Mais j' veux pas aller à l'Assistance, j' veux gagner ma vie.
26 HÉSITATION SENTISIEMALE
— Depuis que ta mère est morte, où demeures-tu? Qui te donne à manger?
— C'est la concierge d' net' maison; elle a d' la peine d' me voir tout seul comme ça. C'est une brave femme; alors comme elle a un frère qu'est m'nuisier, elle lui a dit comme ça d' me prendre pour apprenti. Je suis fort, pour mon âge, vous savez.
En l'écoutant, M. Aubry devenait pensif.
Jean se rappelle encore la peur qu'il eut tout à coup d'en avoir trop dit. D'aulant qu'il s'était aperçu d'une certaine impatience manifestée par les autres membres de la Commission qui attendaient, de M. le Maire, le signal du départ. M. Aubry en eut-il aussi conscience? Toujours est-il que se tournant vers eux :
— Messieurs, nous avons fini; vous pouvez vous retirer. Je m'occuperai seul du cas de cet enfant.
Et resté avec Jean, il continua ses interrogations :
- Est-ce que ça te plaît, l'état de menuisier?
— Euh! L' métier, ça irait encore; mais
c' que j' n'aime pas, c'est 1' patron, y boit d' trop. Alors, quand il a bu, i' cogne dur...
Sans doute M. Aubry éprouvait une grande tristesse devant ce bambin pour lequel la vie s'annoni^ait si implacable. Qu'adviendrait-il de lui sans parents, sans foyer, voué aux coups, poussé au vagabondage par l'appréhension légitime de la douleur? le vice et le crime le guettaient...
Le grave problème des responsabilités sociales vis-à-vis des malheureux petits êtres jetés sans protection dans la rue, qui préoccupe Jean depuis qu'il est homme, s'emparait alors probablement de l'esprit du Maire. Que pourrait être en droit d'exiger la Socii té, d'un homme dont elle aurait laissé l'enfance dans un tel abandon?
Jean se rappelle le regard attendri posé si longtemps sur lui, un regard pénétrant et bon, qui faisait s'épanouir d'espoir son cœur d'enfant. Ce regard de M. Aubry était comme un foyer où l'orphelin se réchauffait.
— Viens ici, Jean Durand.
Bien hardiment, l'enfant fait le tour de la
table et s'approche; le voilà tout près de M. le Maire.
— Tu es grand pour ton âge. . .
Le petit ne sait pas; ce qu'il sait, c'est le bonheur inouï qu'il éprouve à sentir la belle main si blanche et si propre de ce beau monsieur se poser doucement sur sa tête. Que pensait M. Aubr}' en le regardant ainsi en silence?
Jean, depuis, l'a deviné : un rapprochement d'âge, de misère, éveillait l'intérêt du Maire. Pourquoi donc n'essaierait-il pas de sauver cet enfant, de déposer dans cette âme fragile encore, indifféremment ouverte à la bonne ou à la mauvaise semence, le germe fécond qui fait le travailleur et Thonnête homme?
Si l'Administration était impuissante, le philanthrope ne pouvait-il tenter de soustraire ce malheureux à la misère, peut-être à l'infamie, voire à la mort ?
Alors, saisi d'une grande pitié, M. Aubr}- se résolut à recueillir l'orphelin :
— Puisque le menuisier ne te plaît pas, veux-tu que je devienne ton patron ?
— Vous?
— Oui, moi.
Quel chaos dans les impressions du malheureux enfant !
Jean se souvient d'avoir osé dire :
— Mais puisque vous êtes m'sieur 1' maire, vous ne pouvez pas être mon patron...
M. Aubry souriait, maintenant, et, sentant qu'il tenait à sa discrétion l'avenir du petit écolier, il prenait plaisir à l'étonner. Avec une netteté prodigieuse, et comme si de nouveau la scène qui décida de sa vie se rejouait devant ses yeux, le jeune homme retrouve en sa mémoire les attitudes et les mots prononcés par celui qui devint son bienfaiteur, son maître:
— Mais si, Jean, je puis devenir ton patron. J'ai une grande verrerie, et beaucoup d'ouvriers. Je vais te raconter quelque chose qui va bien te surprendre, écoute attentivement : Comme toi, j'ai été un enfant pauvre et malheureux. Comme toi, j'ai eu faim, j'ai eu froid. Comme toi, j'ai rencontré un homme qui m'a secouru. Sous ses ordres, j'ai travaillé, j'ai eu de la persévérance et du courage. Aussi tu vois, aujourd'hui je suis un monsieur riche et
considéré, et voilà pourquoi, à mon tour, je voudrais te secourir. Aimerais -tu ça, être verrier? Et travaillerais-tu bien, si je te prenais dans ma fabrique ?
Quelle inoubliable impression font ces mots sur l'enfant ! Son cœur s'ouvre à l'espérance, ses pensées accourent désordonnées. Est-ce possible, est-ce possible ? S'il travaille, il pourra devenir un monsieur?
De grands discours, d'éloquentes exhortations n'eussent probablement rien produit, car l'esprit mobile de l'enfant est hostile aux phrases trop longues qu'il ne peut suivre; tandis que cette simple déclaration : « Gomme toi, j'ai été pauvre, abandonné », qui s'appuyait sur un exemple visible, certain, il l'acceptait ainsi qu'un article de foi. C'était assez pour faire éclore dans sa petite âme à peine formée, le germe des résolutions qui animent noblement certains êtres pour la lutte et la conquête.
Quel enseignement clair, logique, à la portée de sa compréhension d'enfant, que cette vie d'homme réalisée ! Le spectacle qu'on lui mettait sous les yeux était comme une vivante
leçon de morale : un gamin comme lui arrivant à être « Monsieur le maire » par ses énergiques efibrts, quelle merveille!
Alors, de petit vagabond qu'il était, il pourrait à force de persévérance, de travail, devenir semblable au personnage considérable qu'il regardait, le cœur plein d'espoir? Jamais il n'eût imaginé pareille fortune.
Il est probable que Jean Durand avait au service de son individualité une volonté forte; cette volonté venait de se révéler au souffle de la destinée qui, pour chacun, a son heure de hicnveillance. L'enfant sut en profiter; il serra les poings dans un grand élan d'énergie, et se promit à lui-même : « Ce que M. le maire a fait quand il était petit, je le ferai aussi. Je travaillerai si tellement dur que j'arriverai, quand je serai grand, à être un chic type comme lui ! Ah ! mon bon Dieu ! pourquoi qu' maman est morte? C'est elle qu'aurait été contente de m'voir un jour comme ça! »
Mais l'habitude de la souffrance lui suggère des réflexions amères qui maîtrisent l'explosion de joie prête à se faire jour, la vie ayant déjà
soumis l'enfant aux promptes désillusions, et il murmure, niant l'évidence même :
— Y a pas de danger que ça m'arrive, une chance pareille... on est fait pour crever de faim, nous autres...
Qaand, plus tard, Jean devenu homme, reparla de cette scène avec M. Aubry, celui-ci lui confia:
— A cette minute, j'ai senti en toi je ne sais quelle haine latente qui armait ton esprit contre la société, contre moi. Il ne s'agissait plus de te raconter des histoires, ni de te faire des promesses, il fallait agir : j'agis.
En effet, prenant l'enfant par la main, il sortit de la mairie pour se rendre chez la concierge, seule protectrice de l'orphelin.
Stupéfait, abasourdi, un monde de pensées nouvelles s'agitait dans le cerveau de Jean. Même à l'heure actuelle, c'est à peine s'il ne s'effare pas de sa chance incroyable. Et, pour témoigner sa reconnaissance à ce maître aimé, il irait lui demander la main de sa fille! Allons donc! ce serait odieux, grotesque. Non, jamais Jean ne confierait son amour ni à M. \ubry,
ni à Marie-Thérèse, et, quoi que lui réservât le caprice ou la fantaisie de celle qu'il aime, jeune fille ou devenue la femme d'un autre, il se dévouera à elle, en récompense de la noble action de son père qui a élevé l'enfant du peuple, l'orphelin pauvre, avec un soin égal à celui qu'il a déployé pour élever son propre fils.
Tout en réfléchissant ainsi, en revivant le passé, Jean arrivait devant son pavillon. C'était, au bcrd de la Marne, séparée du chemin de halage par une haie d'aubépine, une basse petite maison aux larges fenêtres, au toit pointu de tuiles rouges, percé d'amusantes lucarnes. Marie-Thérèse en avait été l'archilocle peu savant, car, lorsqu'on la bâtil, elle exigea qu'on copiât fidèlement certain cottage })iltoresque sorti de l'imagination fantaisiste de Kate Greenway. Le jardin qui séparait la maisonnette de la rivière était planté de houx aux feuilles luisantes, de buis artistement taillés, et semé de parterres de gazon où s'épanouissaient des corbeilles de rosiers, ce qui achevait de lui donner un air assez archaïque de presbytère anglais.
Comme Jean allait introduire sa clef dans la
serrure, une ombre blanche surgit d'une allée latérale, et une voix grondeuse murmura :
— Enfin, c'est vous, monsieur le sauvage! Savez- vous bien que j'erre dans votre domaine depuis au moins vingt minutes? En voilà une conduite! Nous quitter au moment du souper? Allons, vite, rebroussons chemin. J'ai dit qu'on vous gardât une place à ma table.
— Je vous sais gré de cette gentille atten- Hon, Marie-Thérèse; mais si vous perTiettez, je n'en profilerai pas.
— Voilà justement le hic! C'est que je ne permets pas.
— Il m'est impossible...
— Ahl la curieuse allure que prend ce motlà dans votre bouche ! Pourquoi ne pouvez-vous pas, je vous prie?
— Mais parce que demain, je dois être devant les fours à six heures du matin ; il est lout près de deux heures ; ce n'est pas se reposer exagérément que de dormir quatre heures... Pourtant, si vous l'exigez...
— Pardonnez -moi, mon pauvre Jean I Je viens comme une folle vous demander une
chose absurde; aussi c'est un peu la faute de Jacques, il m'a dit que vous erriez, mélancolique, que je... je ne suis pas avec vous ce que je devrais être., bref, un petit sermon très mélodieusement accompagné de la plus chantante des vïdses. Dès qu'il me ramène à ma chaise, je sors subrepticement : plus de Jean sur la terrasse alors, je cherche, j'appelle; puis, la pensée me vient que vous devez être rentré, et j'accours joyeuse à l'idée de cet enlèvement; mais vous avez raison, mon ami, c'est même insuffisant de se reposer quatre heures. . . Allons, adieu ! Vous ne m'en voulez pas, au moins ?
Lui en vouloir ! Gomment le pourrait-il ? Cette affectueuse démarche le ravit, au contraire. Comme Marie-Thérèse est jolie, ainsi éclairée par le délicat croissant de lune ! Sa robe de batiste brodée, blanche et toute garnie de guipure d'Irlande, dessine sa taille svelte; une touffe de roses pâles fléchit au coin de son épaule gauche ; son cou et ses bras nus apparaissent délicieux de ligne sous la légère écharpe de tulle qui les enveloppe... mais tout à coup une inquiétude saisit Jean :
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— Mon Dieu, Marie-Thérèse, quelle imprudence ! Sortir si peu vêtue ! Vous allez prendre froid dans cet air humide de la nuit.
— Non ; il fait si doux, pas même un souffle de brise...
Pourtant elle enroule le tulle léger avec plus de précaution et remonte les longs gants de Suède bien haut, pour cacher ses bras ; ces menus mouvements amènent un désastre : les pétales de roses naturelles du bouquet de corsage s'éparpillent sur le sol.
— Oh ! mes pauvres roses I Voyez, je les sème à votre seuil...
— Le malheur est réparable; en voici de fraîches, toutes perlées de rosée...
Il cueille les plus belles fleurs de son parterre et les groupe avec art.
— Sentent-elles bon? dit Marie-Thérèse. Le jardinier prétend que , la nuit , les roses leliennent tout leur parfum.
— Il ne sait ce qu'il dit; elles embaument. Pour mieux s'en convaincre, il aspire la délicate senteur.
Mais pourquoi ses lèvres, effleurées un court
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moment par les roses, n'ont-elles pu résister h la tentation de leur confier un baiser ?
Marie-Thérèse n'a rien vu, ne voit rien de l'émotion violente que Jean maîtrise. Tandis qu'il lui tend les fleurs nouvelles, elle délael;e de son corsaire le bouquet flétri et pique habilement l'autre à sa place.
— Làl ne suis-je pas plus belle? Maintenant, je me sauve. Adieu, Jean 1
Et elle lui tend la main.
Va-t-elle partir ainsi si vite? Quelle sottise de n'avoir pas accepté son invitation, tout à l'heure ! Non ; cela vaut mieux. Quand Jean la voit au milieu de cette foule élégante, elle lui semble d'autant plus perdue pour lui. Ce qui le rend heureux, ce sont ces courtes minutes d'intimité dérobées à tous... Oh! comment prolonger ces instants bénis?
— Vous rentrez seule?
— Apparemment! La route est assez sûre, en somme, d'ici au château.
Et son rire clair s'égrène dans la nuit.
— Vous me trouvez bête? Le fait est que...
— Bête? Oh! à peine poltron...
— C'est vrai. Pour vous, j'ai peur de tout; peur que vous n'ayez peur I
— Eh bien ! menez-moi jusqu'au perron Au fond, vous n'avez pas tort; j'ai tressailli désagréablement en longeant l'avenue de tilleuls parce qu'une branche morte est tombée à mes pieds.
Ils partent. Au tournant du pavillon réapparaît la grande pelouse, avec ses hauts arbres plantés çà et là, toute scintillante des gouttes de rosée suspendues à chacun de ses brins d'herbe. La nuit fuit ; le jour point. Ce jardin, tout à l'heure comme enchanté par les ténèbres, se remet à vivre; c'est, dans le ciel, une aurore mauve d'une finesse de ton exquise; les oiseaux pépient, faiblement d'abord, lançant d'intermittents appels. Marie-Thérèse apparaît plus adorable dans ce jour naissant ; elle marche avec une grâce souple, un balancement rythmique plein d'élégance, qui ravit Jean.
Gomme elle est belle, comme elle est belle î sa bouche sourit en parlant; deux fossettes creusent ses joues, et ses yeux expriment un
au-delà qui réchauffe l'âme endolorie de son ami d'enfance. Et pendant qu'elle lui dit ces riens familiers et charmants qui sont toute la joie des cœurs tendres, une grande douceur le pénètre. 11 pense :
« iMarie-Thérèse, je vous donne ma vie. Je n'existerai que pour vous seule; pour vous voir, vous comprendre, vous protéger, vous aimer et vous servir. Je resterai l'âme close à tout, hormis à la beauté de cette œuvre de Dieu qui est Vous. J'aurai des bonheurs à vous écouter; enfin je vivrai en vue de vous, avec cet idéal abstrait: Vous. Personne ne connaîtra la profondeur de mon amour, personne ne pourra deviner ni profaner la force de mon dévouement, ni me frustrer des joies pures, des joies simples de ma pensée, de mon cœur. »
Ils étaient arrivés. Elle, déjà montée sur la marche du perron, se tourne à demi et, doucement :
— Adieu, Jean.
— Adieu, Marie-Thérèse.
Sa voix est chaude, grave. Il semble à la jeune fille qu'elle ne lui connaît pas ce timbre.
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Il a prononcé cet « adieu » avec un accent dont personne, jusqu'ici, ne s'est servi pour elle. Ce mot banal a résonné mélodieux et hardi comme une parole d'amour . . Elle lève les yeux sur Jean ; il est pâle. Leurs regards se rejoignent dans une similitude d'émotion non encore ressentie. Alors, Marie-Thérèse, pour secouer ce charme, dit, mutine
— Baisez ma main, beau chevalier sans peur et sans reproche !
Et lui, souriant du jeu, met un genou en terre ; sa fine moustache effleure la main gantée de la jeune fille; puis, se relevant il lance gaiement :
— Adieu, dame jolie!
Et il s'enfuit sous la voûte sombre de l'allée de tilleuls, pour jouir en silence de la sérénité de ses pensées.
Paul Aubry de Chanzelles avait dit vrai quand il s'était comparé à Jean Durand. L'élan de pitié qu'il ressentit pour l'enfant malheureux venait en partie de ce que, comme lui, il avait connu l'abandon, le dédain, l'indifférence et la misère.
Son aïeul, Eugène-Stanislas Aubry de Chanzelles, soldat de Napoléon, trouva une mort glorieuse dans les glaçons de la Bérésina. Il laissait une veuve et huit enfants.
Cette nombreuse famille coûta cher à élever et à établir, et le père de Paul Aubry, dernier Gis du héros de la campagne de Russie,
s'étant marié jeune à une femme sans dot, se vit bientôt réduit aux plus modiques ressources. Sa mère l'ayant allaité dans la première année si douloureuse de son veuvage, il avait toujours été d'une nature délicate. Les tourments d'une vie difficile achevèrent de ruiner sa santé ; il lutta quelques années contre la mauvaise fortune; mais la mort le prit ; et, comme tous ses efforts avaient échoué, sa famille se trouva alors dans une situation voisine de la pauvreté. Sa femme ne lui survécut pas longtemps; Paul et Mathilde étaient orphelins.
Ces enfants furent recueillis par un oncle sans fortune qui, par surcroît de malchance, se trouvait être un inventeur malheureux, fort occupé à engloutir ses derniers écus dans d'extravagantes combinaisons chimiques. L'argent fondait avec rapidité dans les creusets où s'élaboraient ses recherches, et, au bout de très peu de temps, il se trouva dans la misère ainsi que ses pupilles.
C'est alors que Paul Aubry connut des jours douloureux. Sa sœur Mathilde fut mise dans
un couvent où ils avaient une tante religieuse, mais, lui, il dut aller en apprentissage; on le plaça chez un imprimeur. Il y vécut misérablement, le métier étant très pénible pour un enfant mal préparé aux grossières besognes. Puis il tombait dans un milieu hostile, bien différent du sien; on lui faisait payer cher ses mains blanches et ses habitudes de garçon bien élevé. Quand il rentrait, le soir, endolori de fatigue, il trouvait en face de lui l'oncle que la mauvaise fortune attachée à ses efforts rendait brutal et à moitié fou. Il lui fallait partager avec ce triste parent une maigre pitance, subir des récriminations et des plaintes de toutes sortes.
Lorsque M. Aubry de Chanzelles se souvenait de cette époque de sa vie où, faible et abandonné, il n'entrevoyait aucune chance de salut, il en ressentait encore une vive émotion et se demandait comment il avait eu la forre de résister à ces nuits de fièvre et à ces mauvais traitements.
Enfin, la dure épreuve prit fin; un ancien ami de la famille de Chanzelles, touché de la
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situation lamentable dans laquelle végétaient l'oncle et le neveu, offrit à Paul une place assez avantageuse dans la Verrerie dont il était propriétaire à Gréteil.
Paul accepta avec joie. Le métier de verrier lui plut; il s'y adonna tout entier, heureux de trouver en M. Bontemps, le maître-verrier ami de son oncle, un homme intelligent et bon.
Les inventions de son tuteur, dont les creusets brûlaient toujours à la recherche de quelque nouvelle chimère, avaient eu au moins l'avantage de familiariser Paul avec les préparations chimiques; aussi lui fallut-il peu de temps pour se rendre utile et se faire apprécier.
Il venait d'atteindre ses vingl-huit ans quand Ja guerre de 1870 éclata, jetant sur le pays la tristesse poignante des défaites.
M. Bontemps fut tué à Gravelolte. A ses côtés, Paul fit brillamment son devoir. La tourmente passée, ces terribles événements, la guerre d'abord, la Commune ensuite, avaient porté un coup mortel à la verrerie de Gréteil. Les fours étaient éteints , les bâtiments de la
fabrique s'écroulaient ; ils avaient doublement souffert et des balles prussiennes et des balles françaises.
La famille Bonlemps proposa alors à Paul de lui prêter un peu d'argent pour qu'il essayât de remettre la fabrique en activité.
Mais la somme mise à sa disposition, pour mener à bien cet important travail, était si insuffisante que le jeune homme eut à surmonter les plus grandes difficultés. Il commença d'abord par rallumer un four, et, avec deux ouvriers, se mit lui-même courageusement à l'ouvrage
Les commencements de la Verrerie nouvelle furent particulièrement pénibles : les jours de paye, les échéances étaient pour M. Aubry de constants sujets d'angoisse. Mais bientôt, des bénéfices, résultat d'un travail acharné, lui permirent de construire un second four, puis un troisième, et d'augmenter le nombre de ses ouvriers.
Enfin, il eut la chance de découvrir un cristal plus blanc que celui de Baccarat, et d'une taille savante qui, au jeu des lumières, produisait des reflets de diamant.
Ce fut une ère de prospérité pour la Verrerie, Elle atteignit un chiffre d'affaires inconnu de l'ancienne maison Bontemps , et cela permit au nouveau maître d'entreprendre des œuvres d'art. Il se révéla alors verrier de génie, créateur de merv^eilles; depuis les vitraux inspirés des antiques verrières, jusqu'aux vases et bibelots de prix aux formes exquises, aux colorations rares, ses créations obtinrent un succès constant auprès des connaisseurs.
Enfin sûr de l'avenir, il se maria. La femme qu'il choisit était jolie, intelligente et bonne. Avec elle, le bonheur et la prospérité de la maison s'affirmèrent et ne quittèrent plus le foyer de l'infatigable travailleur.
Il y avait douze ans que M. Aubry jouissait de cette paix heureuse rjuand il fit la rencontre de Jean Durand. Brusquement il retrouvait ses propres souffrances dans l'abandon et la misère du petit. Toute l'horreur de ces temps lointains l'assaillit violemment, et ces ressouvenirs douloureux plaidèrent éloquemment la causs de l'orphelin. Le maître- verrier vit dans cette rencontre fortuite comme l'indication
d'une dette à payer à Dieu en gratitude du bonheur présent. La physionomie franche du malheureux enfant lui plut, et, certain de l'approbation de sa femme , il se promit de rendre à Jean Durand ce que le vieux M. Bontemps avait fait pour lui autrefois.
Ce fut ainsi que Jean entra comme apprenti à la verrerie de Gréteil. M. Aubry le confia tout d'abord au gardien-chef de la fabrique, un vieil ouvrier infirme, dont ce poste était l'honorable relraite. Sa femme accepta d'autant plus joyeusement la mission de veiller sur le petit, que, à son grand désespoir, elle n'avait jamais eu d'enfant. Ainsi en famille, Jean n'eut pas l'occasion de vagabonder. Installé dans une petite chambre dont la fenêtre donnait sur la Marne, il s'acclimata aisément à sa confortable demeure. Lui qui connaissait à peine la Seine, il s'éprit d'une admiration sans bornes pour la
Marne. La campagne si belle qui l'environne le charma au point de hâter la métamorphose de son être moral, jusqu'alors incrédule et révolté. Devant l'avenir calme, sur, paisible que M. Aubry lui préparait, Jean fut envahi d'une grande reconnaissance pour son bienfaiteur. Pas un soir il n'oublia de murmurer en se couchant ces mots enfantins, succincte prière un peu païenne : « Merci, patron 1 »
Et, ayant dit, il s'endormait heureux.
En peu de temps, Jean devint l'enfant de la fabrique. Le patron l'avait recommandé à tous Ses ouvriers -chefs, et, comme le petit était intelligent et déluré, il gagna assez vite l'amitié de tous.
Un jour pourtant, il arriva qu'un verrier eut la main lourde pour le gosse. L'état d'ébriété dans lequel l'ouvrier se trouvait ne lui servit pas d'excuse auprès de M. Aubry qui le renvoya. A dater de ce jour, Jean joignit à son admiration pour son maître une tendresse émue.
Les actes justes touchent infiniment les • nfants. Pour la seconde fois, M. Aubry trouvait le chemin du cœur de son protégé.
De son côté, M. Aubry s'attacha à l'orphelin qui lui manifestait si naïvement ses sentiments d'aifection , toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion. Mais, justement parce que M. Aubry commençait à s'intéresser sérieusement à l'enfant, il voulait le former, comme il avait été formé lui-même, à l'école austère où nulle corvée ne lui serait épargnée. Il le fit passer par toutes les branches de l'industrie verrière; en même temps il le mit en mesure de compléter son instruction afin de devenir un chimiste assez expérimenté pour l'aider dans ses recherches, comme aussi un dessinateur assez habile pour créer des formes originales. Il lui donna des maîtres, lui fournit des livres et lui facilita tous les moyens de s'instruire. Jean se montrait docile, profitait des leçons, des conseils, et apportait le même zèle à ses études qu'à sa besogne d'ouvrier.
La Verrerie devint bientôt le domaine personnel de Jean : il ne la quittait guère que pour suivre les cours du soir. Il s'y plaisait, fui-ctait, se promenait partout lorsque, le travail terminé et les ouvriers partis, il restait seul,
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abandonné à lui-même. Personne ne connut aussi bien que le petit ouvrier les secrets passages, les détours de la grande bâtisse. Là, il était chez lui, maître d'aller où bon lui semblait , examinant tout , s'intéressant à tout, sachant à merveille ce que contenaient les recoins les plus obscurs et les endroits les plus délaissés. Les connaissances diverses que Jean acquit en vivant continuellement dans ce milieu de labeur le mirent très vile au courant de ce que doit savoir un chef-verrier.
Pourtant le métier était dur parfois ; mais le petit n'y pensait guère, s'étant attaché profondément à ces grands fours rouges qui ne s'éteignaient jamais, et qui l'avaient jeté dans une si grande stupeur la première fois qu'il les avait vus. Il ne se lassait pas d'admirer les lourdes petites portes en terre réfractaire s'ouvrant, semblait-il, sur l'enfer, et rien, pour lui, n'égalait l'adresse de l'ouvrier qui soufflait sa bouteille au bout d'un long bAton, ou moulait d'un geste habile le verre en fusion. Toutes les opérations diverses, où passait cette matière transparente, irisée et liquide, l'intéressaient
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passionnément, et ainsi grandissait en lui une âme de verrier, éprise de son art.
Pendant son temps d'apprentissage, il ne se départit point un instant de la plus persévérante énergie. Pour le récompenser, M. Aubry l'envoya travailler quelques mois dans les principales verreries de Bohême et d'Angleterre, afin de le familiariser avec tous les genres de fabrication, et de lui faciliter l'étude de l'allemand et de l'anglais.
Dans ces milieux différents, la personnalité de Jean se développa ; il tira de ces séjours à l'étranger une certaine assurance résultant de la science acquise dans son art.
Tout cela, c'était à M. Aubry qu'il le devait. En avançant dans la vie, de plus en plus conscient du bonheur d'avoir rencontré sur sa route l'homme excellent qui l'avait recueilli et guidé, il se sentait pour son maître une affection et un dévouement sans bornes.
Ce culte mit la jeunesse de Jean à l'abri de bien des tentations. L'ascendant que son patron avait sur lui le maintint dans une voie droite, et, avec son tempérament de laborieux, il n'eut
pas à faire de grands efforts pour satisfaire en tous points, par sa conduite, celui à qui il devait tout.
Dès que M. Aubry eut apprécié la nature loyale et affectueuse de l'orphelin, il n'hésita pas à l'admettre chez lui, afin de compléter, s'il était possible, son éducation morale.
Madame Aubry se prêta maternellement à cette tâche ; elle se montra bonne pour le jeune garçon, lui donna des conseils, l'obligea à vaincre sa timidité, et l'encouragea à lui parler comme un fils, à lui ouvrir son cœur.
C'était une fête pour Jean d'aller, si bien accueilli, passer les dimanches et les jours de fêle rue de Vaugirard, dans le vieil hôtel des Aubry de Chanzelles, en face du jardin du Luxembourg. Mais ce qui augmentait encore l'attrait que l'enfant y trouvait, c'était la présence des petits Aubry, Jacques et Marie- Thérèse.
Jacques, gros garçon joufflu et tapageur, aima tout de suite ce camarade doux et fort, soumis à ses caprices. Son « vieux Jean » lui devint indispensable. Bientôt l'enfant pauvre
et réfléchi eut sur la nature un peu molle de l'enfant riche et léger une influence salutaire. Quant à Marie-Thérèse, trop petite pour être autre chose qu'un despotique baby, c'était la grande favorite de Jean. Jamais il n'avait rien vu d'aussi joli que cette petite fille, délicieuse poupée blanche et rose dans un fouillis de soie, de broderies, de dentelles, qui lui souriait si gentiment et lançait d'un air si important, soit qu'il voulût l'embrasser, soit qu'il la prît dans ses bras :
— Pends gade, Zean , tu vas sifl'onner la belle obe de la petite fille I
Oh ! ce « prends garde », oh! ce « tu vas chiflonner la belle robe de la petite tille »... combien de fois, pour entendre cette phrase ainsi gazouillée, Jean avait-il, par ruse, saisi un peu brusquement la mignonne I
Les neuf années qui le séparaient de Marie- Thérèse en faisaient presque un homme auprès d'elle. En grandissant, la fillette ne fut pas sans s'apercevoir de l'impression qu'elle produisait sur Jean, qui restait en extase devant sa gentille personne; aussi prit-elle, vis-à-vis
de lui, des airs dignes de petite princesse qui sait commander et veut être obéie. Jean acceptait d'elle, sans broncher, les caprices les plus fantasques et les imaginations les plus folles. Pour contenter l'exicro.inte fillette, il lui fallait pratiquer tous les métiers : raccommodeur de poupées cassées, recolleur de jouets brisés dans les instants de maladresse ou de colère. Tantôt il était le cocher, tantôt il faisait le cheval; tantôt le montreur d'ouis, le physicien avec sa baguette magique, etc. Il avait ainsi une diversité de professions qui ravissait la petite fille.
L'attachement que les enfants montraient à leur ami lui donna ses ;4iandes entrées dans la maison. Marie-Thérèse et Jacques attendaient impatiemment le dimanche, jour où Jean arrivait les poches pleines de jolis bibelots de verre fabriqués par lui à leur intention. Si, d'aventure, Jean ne pouvait quitter Créleil, la pnsonce de leurs cousins Bertrand et Denise Oardanne ne consolait pas les enfants de l'abcnce de leur grand camarade si anxieusement attendu, et qui, seul, avait le secret de les
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amuser sans les contrarier jamais. Ils s'attristaient et restaient désœuvrés.
Bientôt, pour leur faire plaisir, Jean fut attiré plus souvent à l'hôtel de la rue de Vaugirard. Puis, peu à peu, ses qualités forcèrent la sympathie générale, et monsieur et madame Aubry, s'étant aperçus de la façon intelligente dont il profitait de leurs conseils, le considérèrent comme faisant partie de la famille.
Les années s'écoulèrent. Jean devint plus qu'un bon ouvrier. Grâce à son amour du travail et à son entente des affaires, il eut à la Verrerie une place prépondérante. M. Aubry, dont il était le plus cher élève, l'appréciait à un tel point que, pour se décharger des soucis de la fabrique et se ménager ainsi plus de loisirs, il le nomma sous-directeur.
M. Aubry n'eut qu'à se louer de sa détermination ; il constata bientôt chez Jean des dons naturels qui ne s'acquièrent pas: qualités d'initiative et grand sens administratif. Le jeune homme devenait un autre lui-même, sur lequel il pouvait compter en toute sécurité; verrier
habile, Jean serait désormais le continuateur de son œuvre.
Sa nature honnête, son esprit studieux, sa vie tout entière passée dans la fabrique, parmi ses camarades ouvriers, et, d'autre part, dans l'intimité élégante et familiale des Aubry, lui avaient créé une personnalité séduisante. Rien de factice en lui ; il allait en beauté dans la vie, sans préjugés comme sans artifices, épris du bien, et à vingt-neuf ans, il représentait le type de l'homme qui, par le double travail de ses mains et de son cerveau, arrive à la pleine possession d'une individualité supérieure. C'était un fort : il pouvait gagner sa vie par un labeur manuel; c'était un intellectuel aussi : grâce aux connaissances acquises, sa pensée créatrice avait su trouver dans un art ancien des formules nouvelles.
En dehors des ouvriers et de la famille Aubry, Jean voyait peu de monde; mais s'il n'avait pas eu la tentation d'aller au delà de ce cercle restreint, chercher l'idéal auquel tout homme aspire, c'est qu'il le trouvait à ses côtés. Depuis des années, sa pensée s'était habituée à
goûter le repos et la joie dans la présence de Marie-Thérèse, et l'intluence mystérieuse de la jeune fille s'affirmait en lui par une action lente, obscure, inconsciente, mais certaine.
Tandis que Jean s'absorbait dans cette vie grave, la jeunesse heureuse et gaie de Jacques et de sa sœur demandant plus d'expansion, les Aubry transformèrent peu à peu leur genre d'existence ; ils reçurent davantage, et un élément nouveau, très mondain, fit son apparition dans ce milieu jusque-là presque austère.
Jean put y voir les plus beaux échantillons des gens du monde dont il avait entendu parler et qu'il ignorait. Tous ces désœuvrés, ces inutiles prenaient devant lui des airs d'importance qui le laissèrent d'abord indifférent ; mais, grand observateur, il ressentit bientôt auprès d'eux un sentiment d'infériorité qui l'attrista. Il s'aperçut que ses allures, ses manières, contrastaient avec celles de tous ces jeunes gens si extérieurement séduisants. On voyait bien qu'ils n'avaient pas été ouvriers, eux 1 Ils savaient s'habiller avec recherche, se présenter d'une façon spéciale, parler un langage raffiné, toutes
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choses qui révélaient la caste privilégiée (Juiit ils étaient sortis.
Alors, peu à peu, Jean se replia sur luimême, s'éloigna de la maison, voulant échapper à des contacts douloureux.
Les Aubry, qui l'aimaient beaucoup, attribuèrent d'abord à une sauvagerie de caractère son obstination à ne paraître chez eux que lorsqu'il les savait seuls; leur affection bienveillante en redoubla ; mais ils le laissèrent libre d'agir à sa guise, ne se doutant pas de la souffrance qui, soudain, était née en lui. Comment en eussent-ils connu l'amertume, eux qui tenaient Jean pour un homme fort et résolu, bien au-dessus des vanités humaines ? Ils le plat^ient trop haut; leur estime lui devenait cruelle. Le cœur tendre, le cœur souffrant de leur fils d'adoption échappait h leur clair-
jyance, et Jean s'étonnait de se sentir tout a coup si loin d'eux. Il pensait:
« Ils m'ont sauvé de la misère, ils m'ont fait homme ; si je venais à éprouver une souffrance pliysique, ils s'en alarmeraient; mais ils ne sauraient deviner la douleur morale qui
m'élreint... Connaîtront-ils jamais mon cœur? Et même, s'ils savaient à quel point leur bonté a développé les délicatesses de ce cœur, s'ils savaient comme je les aime, peut-être se choqueraient-ils de mon audace ? »
Et, l'âme en détresse, l'esprit vamcu , le pauvre grand garçon, à bout de forces, jetait vers l'être aimé toute sa tendresse incomprise, en murmurant : « Marie - Thérèse . . . Marie- Thérèse I »
Comment, pourquoi, Marie-Thérèse, avec son instinct de femme, n'avait-elle rien vu? Parce qu'elle était heureuse et que rien n'atrophie le cœur comme le bonheur. Le malheur seul développe la sensibilité. Et puis, la jeune fdle s'était si parfaitement habituée aux soins, aux attentions de Jean, qu'ils lui paraissaient chose toute naturelle. Peut-être y avait-il même, au fond de cet être de grâce et de beauté, un autre sentiment? Jean, bien qu'il se fût transformé, ne restait-il pas, pour elle, l'homme du peuple qui devait son élévation à la générosité de M. de Chanzelles? Certes, Marie-Thérèse ne
formulait pas nettement cette sorte de dédain; mais son atavisme et son éducation aristocratique creusaient, pour ainsi dire, un fossé entre elle et Jean. Plus ils avaient grandi, plus leur vie s'était disjointe, sans heurt, par la force des choses, semblait-il. De cela le pauvre Jean avait conscience, tandis que Marie-Thérèse, habituée à l'adoration respectueuse de son ami, l'acceptait comme un témoignage de la reconnaissance restée gravée au cœur de l'enfant sauvé autrefois par son père.
Aussi quand, quelques jours après le bal, Jean accompagna les Aubry de Ghanzelles à la gare, la jeune fille ne fut-elle pas autrement touchée de trouver une gerbe de superbes roses dont les longues tiges plongeaient dans un tube de cristal, habilement accroché par des griffes d'argent aux capitons gris du coupé que M. Aubry avait retenu pour le voyage, non plus qu'elle ne s'étonna des glaces aux arômes variés, contenues dans les petites boîtes en fer blanc que Boissier a imaginées pour le théâtre. Elle dit simplement :
— Vous me gâtez trop, Jean. Merci, mon ami.
Et comme il s'excusait en répondant froidement :
— Cela est tout naturel ; je sais que votre mère aime les fleurs.
— Mais les glaces?
— Oh ! je n'ai pas oublié qu'une certaine petite fille était gourmande, au temps lointain où elle m'invitait à des dînettes à condition que je ne mange rien.
Ils sourirent. Puis, Marie-Thérèse, un peu boudeuse :
— Je ne suis plus gourmande...
— Quel dommage pour les glaces î
— Jean , vous devenez insupportable . Pour vous punir, vous allez prendre cette rose, et toute la journée elle vous rappellera que vous avez été très méchamment ironique avec votre vieille amie... Allons, adieu!
Elle monta légère dans le wagon, et, la portière fermée avec soin par Jean, elle baissa la vitre et tendit sa main au jeune homme ; lui, en équilibre sur le marchepied, la prit dans la sienne. Ils restèrent un moment silencieux, unis par cette faible étreinte. Un strident coup
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de sifflet fit reculer brusquement Marie- Thérèse. Alors Jean sauta sur le quai, attacha sur elle un demier regard tout chargé d'amour et, l'ayant saluée fune ois encore, il se perdit dans la foule.
Tandis que le train s'ébranlait, madame Aubry murmura :
— Quel garçon exquis, ce Jean 1
— Absolument! Et homme de valeur pardessus le marché, ma chère femme.
— Oui, c'est un excellent camarade, mère. Il est pour moi comme un frère aîné, plus attentionné que Jacques, mais aussi, parfois, un peu grondeur... pas vrai, papa?
— C'est un homme... Passe- moi le journal, fillette.
Elle le donne en souriant, amusée de l'air convaincu dont M. Aubry a prononcé : « C'est un homme... »
— Évidemment, votre affirmation est péromptoire, petit père ; mais la belle avance d'être un homme! Regardez, papa chéri : Moi, je suis une femme... Avouez que c'est plus habile et plus gentil!
M. Aubry sourit ; sa fille l'embrasse. Comme le souvenir de Jean est déjà loin d'eux I Tandis que le pauvre garçon marche sans voir les gens qu'il croise, grisé de son désespoir, mauvaise ivresse qui fait dévier ses plus sages raisonnements, il pense:
« Mon Dieu I comment me délivrer de la constante, de l'obsédante pensée qui me possède? Mon cœur, trop chargé de tendresse, souffre au point de me rendre halluciné. Elle ne songeait à rien, en me tendant une dernière fois sa main... Mais moi! moi! Pourvu qu'elle n'ait pas senti le frémissement de la mienne 1 Si j'allais, par mes imprudences, perdre sa confiance? Tout, excepté cela! »
Et un tel chagrin l'envahissait, une telle détresse le terrassait à la seule pensée de rester trois mois sans la voir, qu'il se prenait à préférer la souffrance de sa vie passée à l'angoisse du temps présent.
Les Aubry quittaient donc Créteil, dès les premiers jours de juillet, pour s'installer dans leur villa des Pervenches. Bâtie sur une des fiilaises crayeuses qui entourent la plage d'Étretaf d'une pittoresque ceinture, cette blanche maison domine la mer ; et, de l'autre côté, le jardin, aux pelouses vertes semées de fleurs, descend en pente douce par une allée de peupliers, jusqu'à la grande route de Benouville.
Pendant la saisons des bains, Étretat est un séjour charmant. Marie-Thérèse y retrouvait toujours de nombreux amis ; puis, Denise e! Bertrand Gardanne, ses cousins, venaient y
passer leurs vacances. Toute cette brillante jeunesse apportait au cottage des Aubry une intensité de vie joyeuse.
Quelques semaines après leur arrivée, une grande animation régnait dans le jardin. Sur le cours du tennis, Bertrand, dans un match avec le champion invaincu Robert Milk, se faisait honteusement battre par l'Angleterre sous les yeux attentifs de son ami d'Ornoy, très expert umpire, qui, furieux, lui adressait de vives récriminations.
Marie-Thérèse, Denise, Mabel d'Ornoy, Alice et Jeanne des Blandières causaient sur la terrasse, étendues dans des rocking-chairs,
— Est-ce que vous n'avez pas prévenu Max Platel que l'on se réunira chez vous cet aprèsmidi, Marie-Thérèse ? interrogea d'un air anxieux la jolie Mabel d'Ornoy.
— Rassurez- vous, Mabel, se hâta de répondre la moqueuse Denise ; il est prévenu , et par mes soins encore ! Quelle piètre idée avez-vous donc de la façon dont nous comprenons nos devoirs d'hôtesses, Marie-Thérèse et moi. pour supposer, même un instant, que nous recevions
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nos amies sans faire en sorte de leur procurer tout le plaisir possible ! Et comme Max Platel constitue l'attraction de la plage, pour le moment du moins, il faudrait être bien ignorante ou Ijien coupable pour ne pas le servir avec le thé, les uiuUins et les tartes à la crème.
— Pourquoi cette corrélation? demanda Alice des Blandières. Est-ce que Max Platel est un littérateur « tarte à la crème » ?
— Max Platel ? c'est un ami charmant, interrompit Marie-Thérèse.
— Oh ! s'exclama Denise, pour ma cousine tous les gens qu'elle reçoit sont sacrés, il ne faut pas y toucher, même avec des roses sans épines I Mai.«; on peut ètrf un ami charmant et faire de la mauvaise iitti'rature: ce sont choses qui n'ont rien d'incompatible.
— Tu trouves ce qu'il fait mauvais? on ne le dirait pas, car tu ne lui ménages guère les compliments I
— IVuilleurs, dit madame d'Ornoy, jeune mariée de quelques mois, je pense bien que vous n'avez pas lu tout Platel ; il écrit peu pour les jeunes filles.
— Aussi, répondit Marie-Thérèse, Denise ne parle-t-elle que d'après les on dit ; elle s'en réfère, pour ses critiques, aux jugements des gens qu'elle croit connaisseurs et, sur de tels sujets, les avis sont toujours partagés.
— Mais non, interrompit vivement Denise, j'ai mon opinion personnelle ; j'ai lu, de Platel, « la Vallée des Lys » et « l'Aventure de la jeune madame Tourbe » .
— Alors si tu l'as lu, tu n'as pas compris et cela revient à ce que je te disais. Quant à moi, je suis de l'avis de ceux qui, ne l'ayant pas lu, lui trouvent beaucoup d'esprit.
Denise était vexée, mais Mabel d'Ornoy triomphait. Depuis le commencement de la saison, Max Platel se montrait très empressé auprès d'elle; la jeune femme en était flattée, car le romancier joignait à des dehors aimables une renommée naissante, et le fait qu'on lui reconnaissait du talent ajoutait quelque prix aux soins dont il l'entourait.
— Et notre ami Hubert Martholl, comment se fait-il qu'il ne soit pas déjà ici? interrogea Denise. Ordinairement partout où nous
nous réunissons, il arrive toujours bon premier.
— Ahl oui, répond avec animation Jeanne des Blandières; je voudrais bien le voir enfin, cet Hubert Martholl dont vous parlez tant!
— Gomment, vous ne connaissez pas le beau Martholl?
— Nous ne sommes ici que depuis deux jours, et c'est aujourd'hui la première fois que nous sortons. Nous avions tant de bagages qu'on ne trouvait rien des choses dont on avait besoin ; impossible, pourtant, de nous montrer en robe de voyage au Casino I
— Eh bien 1 c'est plutôt encombrant, alors, un tel luxe de caisses, reprit Denise. Pensez donc I si vous n'en aviez eu qu'une, vous trouviez tout de suite la robe qu'il vous fallait. Vous alliez au Casino le soir même, on vous présentait Martholl, vous dansiez avec lui et, ce tantôt, il serait déjà pour vous une vieille connaissance, tandis que maintenant, ma chère, rattraperez-vous les heures perdues?
— Méchante, ne me donnez pas de regrets !
— Est-ce vous, Mabel, qui avez eu la. bonne
idée de l'amener ici? demanda Jeanne des Blandières.
— Oui, il est venu pour nous voir.
— Restera-t-il longtemps?
— Quinze jours, je pense.
— Ohl ce n'est pas beaucoup, il faudra le décider à passer la saison ; on a si peu de flirts intéressants à se mettre sous la dent!
— Et puis vous verrez comme il est chic, dit Denise. D'ailleurs, regardez; le voilà qui vient avec Platel.
Au bout de la longue avenue, deux jeunes gens s'avançaient. L'un, petit et nerveux, parlait avec vivacité, toute sa personne en mouvement, d'un air souriant et fin ; l'autre, grand et d'aspect froid, était infiniment élégant.
Lorsqu'ils s'approchèrent pour saluer les jeunes ûlies, elles eurent, en leur tendant la main, l'air ravi de personnes qui voient enfin arriver ceux qu'elles attendent.
— Eh bienl vous pouvez vous vanter de vous faire désirer I dit étourdiment Denise, après la présentation d'Hubert Martholl ; depuis une heure, nous soupirons chacune à notre tour :
Vont-ils venir? Les a-t-on seulement prévenus ? Pourvu qu'ils n'aient pas oublié qu'ils doivent prendre le thé ici ! Moi, je voudrais bien être attendue aussi anxieusement.
— Mais, mademoiselle, répondit Platel en s'asseyant auprès de madame d'Ornoy, je suis sûr que, quand vous n'êtes pas là, ce sont les mêmes sentiments qu'on exprime à votre égard.
— Croyez-vous? répliqua Denise. Je pense qu'un romancier vaut plusieurs jolies femmes. Bien que le littérateur soit un peu moins rare, aujourd'hui que tant de gens se mêlent d'écrire, c'est malgré tout un article excessivement recherché dans le monde ; on se l'arrache. Les jolies femmes meublent, c'est vrai; mais les hommes d'esprit ornent le silence d'une façon encore plus intéressante.
— Vous me flattez, mademoiselle Denise. Je demeure confus de cet accueil. Pourtant, je vous en prie, ne continuez pas de me tresser des couronnes; je me connais, je ne pourrai Jamais quitter un pays dont on me fait le séjour si aimable.
Puis, regardant les jeunes filles d'un air admiratif :
— Mesdemoiselles, vous avez trouvé le secret de me rendre heureux; vos paroles distillent le miel de la louange, et vous êtes aussi la joie des yeux. Dites-moi, MarthoU, — et il se tourna vers son ami qui s'était placé entre Marie-Thérèse et Denise, — peut-on voir quelque chose de plus frais, de plus charmant que ce groupe de jeunes filles ? on les dirait vêtues de pétales de fleurs, tant les couleurs qu'elles portent sont délicates.
Hubert eut un sourire d'assentiment, tandis que ses regards faisaient le tour du petit cercle.
Platel continua :
— Je ne puis vous exprimer à quel point je suis l'esclave du beau. Les tons harmonieux me sont des symphonies exquises qui m'enchantent, tandis que certains assemblages de couleurs ou de formes font grincer mes nerfs autant que le bruit de la scie sur la pierre. Souffrir à ce point de la laideur des choses, c'est payer fort cher le plaisir de chercher la beauté dans ses
manifestations diverses, hélas, trop souvent fuyantes ! Je suis Pan qui poursuis Syrinx ; mais aujourd'hui j'ai saisi la déesse puisque je puis à mon gré contempler vos formes gracieuses ornées avec un art délicat,
— Comme nous avions raison de vous attendre impatiemment, soupira madame d'Ornoy, il n'y a que vous pour dire de ces choses flatteuses.
Max Platel, en veine de conférence, et heureux de lire son succès dans les sourires bienveillants et les regards attentifs de son auditoire féminin, continua :
— Les femmes ne se doutent pas assez, je le crois, de l'importance de l'esthétique dans le costume. Ce n'est pas que je les accuse de manquer de coquetterie, oh non ! je me plains seulement qu'elles n'aient pas toujours le goût assez sûr. Il y a beaucoup de gens comme moi qui vivent surtout par les yeux ; de ceux-là il faut tenir compte et leur soigner le décor. A notre époque, toute la fantaisie, toute la joie de la couleur, s'est réfugiée dans le vêtement féminin, puisque nous, nous ne sommes plus que de
tristes mannequins tous pareils, noirs et tirés
au cordeau.
— Ah! permettez, mon cher, interrompit Martholl. Avec quelques efforts et une note personnelle, on peut encore obtenir un heureux résultat de ces infimes éléments.
Dites-vous cela pour nous faire remarquer que vous avez su réaliser ce tour de force?
Peut-être 1 fit Martholl en souriant.
Un homme habile ne doit jamais négliger l'occasion de se faire valoir.
Les regards des jeunes filles lui donnèrent raison ; ils se posaient avec sympathie sur son élégante personne, pour admirer une tenue balnéaire irréprochable, depuis la cravate de batiste claire jusqu'au brillant des souliers jaunes où le ciel se mirait.
— Admettons que Martholl soit une exception et qu'il travaille à s'habiller pour le plaisir des yeux de ses contemporains ; quant à vous, laissez-moi vous donner un conseil, petites amies charmantes : ayez le souci d'être toujours plus belles ; songez à la joie que vous nous causez par une ligne heureuse.
— Platel, il fallait nous prévenir, c'est une conférence I
— Assurément...
— Alors, je vais vous apporter une tasse de thé pour remplacer le verre d'eau classique de l'orateur, dit Denise en se levant.
— J'accepte, mademoiselle, et je continue: remarquez comme, à leur gré, les costumes attristent ou égayent une époque : on devait peu s'amuser à la cour de Philippe II, sous l'austérité des velours sombres ! Et voyez que, maif^ré les scènes sanglantes de la Révolution et les têtes coupées de la Terreur, nous ne sommes point horrifiés de ces spectacles où toutes les victimes nous apparaissent parées d'une grâce légère et voluptueuse, poudrées, vêtues de soies claires et de falbalas. Ces spectres-là nous attendrissent, mais ne nous font pas peur. Pensez à la chose épouvantable que serait une révolution aujourd'hui, à tous ces gens affublés de nos costumes modernes qu'on ne pourrait évoquer mourant tragiquement sur des airs d'opéra I
•- La Révolution? s'écria Mabel d'Ornoy en
simulant un petit frisson d'effroi pour se rapprocher du jeune romancier. Brrr ! j'espère bien qu'il n'y en aura plus jamais ! Est-ce que maintenant le peuple a besoin de revendications? N'a-t-il pas tout ce qu'il lui faut?
— Oh ! Mabel , intervint Marie - Thérèse, pouvez-vous dire cela ! il y a encore tant de misère. . . Je m'étonne que tous ceux qui meurent de faim soient si résignés et ne tentent pas de se révolter contre nous qui ne manquons de rien. Nous sommes même bien coupables envers eux.
— Coupables, et de quoi donc ?
— De nous occuper si peu de leurs souffrances ; nous ne comprenons pas mieux notre devoir, nous les bourgeois, les riches de maintenant, que les nobles ne comprenaient le leur avant la Révolution.
— Je suis, contre toi, de l'avis de Mabel, dit Denise. Je me demande quels autres privilèges pourrait bien réclamer le peuple ? est-ce que le premier venu, sans sou ni maille, n'arrive pas, s'il est bien doué et ambitieux, à devenir riche d'abord, et à obtenir ensuite tout ce qu'il veut? Tiens, sans chercher bien loin, Jean Durand,
que nous attendons ce soir, est un exemple frappant de l'homme du peuple qui réussit ; l'avenir lui appartient.
— Certes, interrompit Marie-Thérèse avec vivacité, mais tu pourrais ajouter que l'homme du peuple devra joindre à une intelligence native une somme de travail, d'énergie et de patience peu commune, pour parvenir à une situation égale à celle de Jean. Et puis Jean a été assez heureux pour rencontrer mon père, qui l'a dirigé, aidé !
— Qui est-ce donc, ce Jean ?
— Un enfant abandonné, recueilli autrefois par mon père, placé dans notre verrerie de Créteil, et qui a su acquérir la science complète de son métier de verrier, sans négliger ses études scolaires. Avec une rare faculté d'assimilation, il a profité des cours du soir et recherché toutes les occasions de s'instruire. Il parle l'anglais, l'allemand, et le voici maintenant sous-directeur de notre fabrique. Les ouvriers l'aiment, le respectent et lui obéissent parce qu'il sait son état, et qu'il commande avec douceur et fermeté.
— Mais ce jeune homme est un prodige, alors?
— Calmez-vous, Alice, dit Denise ; prodige peut-être, mais certes pas un flirt possible.
— Il est laid ?
— Non, il a même son genre de beauté; on ne peut pas lui reprocher d'être étriqué, par exemple! et si l'on aime les épaules larges et les torses puissants... madame est servie! Seulement, c'est un homme sérieux, sévère. et, dans le monde, il n'est pas folichon, je vous en préviens.
— Pourquoi dis-tu cela ? fit Marie-Thérèse, s'adicssant à sa cousine avec une certaine vivacité. Les qualités de Jean lui donnent une telle valeur qu'on est mal venu à s'apercevoir de ce que tu lui reproches. Il est si occupé qu'il n'a guère le loisir de prendre part à nos frivolités mondaines. Avec son travail journalier et sa pensée toujours tendue vers les choses sérieuses, il ne peut vraiment pas avoir les allures d'un clubman.
— Mademoiselle Marie-Thérèse défend très bien ses amis, observa Platel ; cela donne le désir d'en augmenter le nombre.
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Marie-Thérèse tendit en souriant la main au jeune homme :
— Vous êtes de ce nombre, Platel ; en effet, je crois être une très sûre amie ; mais en ce moment je suis seulement juste. D'ailleurs, vous connaîtrez Jean ; il arrive ce soir et passera quelques jours avec nous. Vous pourrez voii" par vous-même qu'il mérite toutes les sympathies.
— Personne de nous n'en doute, puisque vous le dites, fit Hubert Marlholl qui ne perdait pas un des mouvements de la jeune fille.
La conversation fut interrompue par d'autres joueurs de tennis ; ils racontèrent des exploits dont personne n'écouta le récit, aussi des apartés se formèrent-ils. Puis, quand tous eurent réparé leurs forces en absorbant sandwichs, muffins, gâteaux, thé et vin de Madère, tout le monde se leva.
Alice des Blandières se rapprocha de Denise, qui causait avec Mabel d'Ornoy, pour lui dire d'un ton de confidence :
— Oh ! ma chère, il est joliment bien, votre Hubert Martholl.
Mabel d'Ornoy se mit à rire :
— Mon Hubert Martholl ! de quel compromettant possessif le gratifiez-vous !... Alors, vous voilà emballée, ma pauvre Alice? Décidément, il tourne la tête à toutes les jeunes filles, notre ami.
Alice saisit d'une manière comique la main de la jeune femme et, la secouant avec force :
— Quel bel exemple de désintéressement vous donnez, Mabel, en ne thésaurisant pas vos flirts, et en consentant à les mettre à la disposition de vos amies !
— Mais Martholl n'est pas mon flirt, gémit Mabel en jetant un regard inquiet du côté de Max Platel.
— Alors, tant mieux si c'est une terre libre à conquérir, continua joyeusement Alice. Nous avons chacune le droit d'essayer d'arriver première pour planter le drapeau vainqueur.
— Ah ! s'exclama Denise, après cela, qui oserait dire que la jeunesse féminine n'est pas colonisatrice î
L'heure du dîner approchait. Bertrand Gardanne ayant annoncé qu'il allait au-devant de
Jean, tout le monde se dispersa en se donnant rendez-vous pour le soir, au Casino. Les deux cousines allèrent s'habiller. Marie- Thérèse, bientôt prête, redescendit seule; elle voulait être là pour recevoir Jean.
Quelques jours auparavant, Jacques avait écrit, de Budapesth, que Jean lui semblait dans une mauvaise passe morale, qu'on devait ne pas trop l'oublier, et peut-être le convier à venir séjourner aux Pervenches.
Tout de suite la jeune fille pria sa mère d'inviter Jean, et celui-ci accepta d'autant plus vite cette invitation que, pour secouer sa gêne morale, il venait de se résoudre à visiter une seconde fois les verreries d'Autriche, projet qu'il désirait soumettre dans tous ses détails à l'approbation de M. Aubry.
L'heure de l'arrivée du train approchait. Marie-Thérèse pensa que Jean serait sensible à cette marque d'amitié qu'elle lui donnait en allant à sa rencontre. Elle verrait sa loyale figure s'éclairer du sourire tendre et heureux qu'il avait toujours quand il l'apercevait.
Après avoir cueilli quelques fleurs dans les
parterres qui entouraient la maison, elle posa auprès d'elle sa gerbe embaumée, s'accouda sur la terrasse et attendit.
Elle était contente que Jean vînt aux Pervenches, car, tout en voyant moins souvent qu'autrefois le compagnon de son enfance, elle lui gardait beaucoup d'atï'ection. Des souvenirs de ce temps, que la jeune fille jugeait déjà lointain, lui revinrent en mémoire; mais comme le milieu dans lequel elle vivait pour le moment ne lui permettait de ressentir que des impressions mondaines, elle pensa tout à coup à ce que sa tante avait dit un jour, alors qu'on vantait devant elle les grandes qualités de Jean :
— Votre Jean Durand, c'est peut-être un caractère, mais ce ne sera jamais un homme du monde, malgré votre exemple et l'instruction que vous lui avez fait donner.
Pour une jeune fille de vingt ans, si fine soit-elle, le jeune homme qui u"esL pas un joli mannequin pommadé, beau danseur et habile écuyer, perd beaucoup de ses mérites.
Marie-Thérèse était trop intelligente pour ne
pas avoir conscience de l'inanité dujugement de madame Gardanne, mais elle en était, malgré elle, préoccupée, et, ce soir, en contemplant d'un oeil distrait le crépuscule qui descendait lentement sur la terre, la pensée de l'obligation où elle serait de présenter Jean à ses amis, l'inquiétait vaguement. EUç soupira avec une réelle appréhension :
— Pourvu qu'il ne veuille pas me faire danser !
En cela sa crainte était vaine. Jean sentait si bien ce qui lui manquait au point de vue des allures mondaines, qu'il en devenait presque sauvage.
Dans ce rôle de malcontent, il avait d'abord eu de la mauvaise humeur contre lui-même. Isolé et solitaire maintenant, il s'attaquait à ceux dont il pouvait tout à loisir juger froidement les paroles vides et les actes frivoles.
Le bruit de la voiture qui entrait dans la grande allée ramena Marie-Thérèse à la notion du moment présent. Devant le perron, Bertrand sauta à terre ; Jean, qui allait le suivre, s'arrêta un instant, heureux et ému; il venait d'aper-
cevoir la jeune fille. Celle-ci s'avança vers lui, cordiale, les mains tendues.
— Je suis heureuse de vous voir... J'espère que vous allez rester quelque temps avec nous ? Nous allons essayer de vous rendre paresseux. Ici il ne faudra penser qu'à vous reposer et à vous amuser, n'est-ce pas?
Jean ne répondit pas tout de suite. Enfin il reprit possession de lui-même, et, d'une voix dont il essayait de bannir toute trace d'émotion :
— Vous êtes bonne d'ajouter ces paroles de bienvenue à l'aimable insistance que M, et madame Aubry ont mise à m'inviter. Quant à faire de moi un paresseux, renoncez-y; ce serait me rendre un trop mauvais service. Vous savez bien que le travail est ma seule raison d'être. A quoi serais-je bon, si je ne travaillais pas?
En prononçant ces derniers mots, Jean ne put s'empêcher d'y mettre quelque amertume, comme s'il se fût raillé lui-même. Marie- Thérèse s'aperçut de la nuance de tristesse qui voilait momentanément l'air heureux de son ami.
— Venez, Jean, lui dit-elle en le prenant par la main ; je vais vous conduire à votre chambre. Je vous ai choisi celle qui a la plus jolie vue ; le matin, dès que vous ouvrirez les yeux, vous verrez la mer ; cela vous reposera des horizons de la fabrique.
Ils gagnèrent l'escalier. Jean, le regard attaché sur sa conductrice, la suivait, heureux. Sur le palier du second étage, elle ouvrit une porte et, se retournant :
— Voici votre geôle; je l'ai ornée de mes propres mains ; je désire de tout mon cœur vous y garder longtemps prisonnier.
Et comme Jean, en la remerciant, lui rendait les fleurs qu'il . lui avait prises pour l'en décharger, elle détacha de sa gerbe une petite touffe d'œillets roses qu'elle lui tendit :
— Voici pour votre boutonnière ; et maintenant dépêchez- vous, la cloche du dîner va sonner dans une demi-heure.
— Je garde ces fleurs ; elles auront pour moi un double prix puisqu'elles viennent de vous ; mais j'aurais mauvaise grâce à les porter
à ma boutonnière, comme vos élégants amis ; je serais ridicule.
— Pourquoi ? interrogea Marie-Thérèse en ayant l'air de ne pas comprendre. Ce sont des idées que vous vous faites ; laissez-moi attacher ces fleurs...
Et Jean eut l'ém.otion charmante de voir les petites mains fines piquer adroitement sur le revers de son veston les œillets embaumés.
— Regardez, dit en se reculant la jeune fille souriante. Vous voilà pareil à ces jeunes gens si élégants!... A tout à l'heure; nous vous attendrons dans le hall.
Une demi-heure après la famille se trouvait réunie, et Jean recevait de tous un accueil affectueux. Madame Aubry prit son bras pour passer dans la salle à manger ; M. Aubry se mit entre les deux jeunes filles, et s'empara gaiement d'un bras de chacune, tandis que Bertrand, et Martholl invité ce jour-là, suivaient, très corrects.
Ces jeunes hommes offraient avec Jean un contraste frappant : minces, frêles, délicats, ils semblaient n'être pas nés pour la lutte.
Leurs fines silhouettes de fils de famille, si à l'aise dans le smoking, faisaient ressortir la force musculaire de Jean. Ses larges épaules, son masque énergique, n'étaient pas sans charme, un charme viril qui rendait captivant son regard luminuux, subitement adouci jusqu'à la plus infinie tendresse quand il se posait sur Marie-Thérèse.
Mais Denise avait raison ; Jean n'était pas le jeune homme mondain et séduisant qu'Alice des Blandières eût aimé qu'on lui présentât, le soir, au Casino. Même la jeune fille, s'autorisant d'un certain protocole de salon, eût jugé avec défaveur ce cavalier inélégant, peu versé dans la science des attitudes et ignorant de la mode qui règle en souveraine les déclenchements chics des saluts et des shake-hands.
Jean, à côté de Bertrand et d'Hubert, réclames vivantes pour leur tailleur, semblait bien un enfant du peuple, de ce peuple qui est la chair et le sang d'une nation ; et il apparaissait très différent de ces deux jeunes gens incolores mais sélects.
De toute sa personne, taillée un peu bru-
talement, émanait comme la promesse d'une assistance physique ou morale; son aspect réconfortait, et sa phj'sionomie inspirait confiance. Assis à table entre Marie-Thérèse et madame Aubry , il donnait l'impression de la force calme et tranquille, tandis qu'il écoutait, souriant, les propos échangés autour de lui. A peine finissait-on les hors-d'œuvre que M. Aubry lui adressa la parole :
— Eh bien! mon ami, qu'y a-t-il de nouveau à la fabrique? Tes dernières lettres étaient un peu brèves. Tu dois avoir quelques détails à me donner.
— Oh! papa, s'exclama Marie -Thérèse, je vous en prie, attendez d'être seul avec Jean pour parler de vos affaires. D'ailleurs, laissez-le respirer, ce pauvre garçon ; il doit en avoir besoin. Ici, c'est une trêve; ce sont les vacances; on ne parle pas de la Verrerie.
En écoutant sa fille, le visage de M. Aubry s'était rembruni :
— Allons, je vois que, tout comme ion frère, ce sujet t'ennuie, et je le regrette fort, ï'aurais tant aimé, je l'avoue, avoir un fils qui
partageât un peu plus mes goûts et qui eût trouvé de la joie à cultiver cet art que j'aime, parce qu'il occupe le corps et l'esprit. Un bon verrier est tout à la fois un savant, un artiste, un homme d'étude et un homme d'action. Voilà, certes, ma fille, un programme que ne peut guère remplir le premier venu. N'ai-je pas raison, Jean?
Et comme Jean approuvait d'une inclinaison de tête, M. Aubry continua :
— Ahl Jean, heureusement, n'est pas comme Jacques ; nos affaires ne le laissent pas indifférent. Le mâtin! il a dans les moelles, pour le verre, la même passion que moi. Aussi, comme nous nous entendons ! C'est que nous avons travaillé à la lueur des mêmes fours, parbleu 1 Et il est bien de la race de ces hommes qu'on créait autrefois gentilshommes verriers.
— Vous me flattez, patron, répondit Jean ; verrier, soit, mais gentilhomme, non pas. Celte dénomination vous sied mieux qu'à moi I
Il avait conservé à M. Aubry l'appellation familière de a patron », à laquelle il donnait une intonation doucement affectueuse.
— Oui, je l'aime, notre chère Verrerie. Seulement je comprends que nous n'amusions pas ceux qui nous écoulent quand nous en parlons. Nous tombons dans le travers de ces mères qui vantent sans cesse leurs enfants devant des gens que cela intéresse peu. Et puis, quoique l'état de verrier soit vraiment un noble état, il n'en manque pas d'autres aussi attrayants. Soyons justes. Si tout le monde était verrier, que deviendrions-nous, mon cher maître? Ne regrettez rien ; Jacques aurait soufflé le verre sans conviction, tandis qu'il fera un superbe avocat, drapé dans sa robe, coiffé de sa toge! Et puis, il pourra nous être utile si nous avons des procès ; il les plaidera.
— Oh ! Jacques n'apprécie pas beaucoup ça, les procès d'affaires ! Il préférerait des causes plus sensationnelles.
— Je vois ce qu'il lui faudrait, interrompit Denise : un beau crime avec un assassin difficile à défendre. Ce qui établit la réputation d'un avocat, ce n'est pas toujours de gagner ses procès, mais de plaider des causes retentissantes. On parle plus souvent de ceux
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qui laissent guillotiner leurs clients que de ceux qui les sauvent de la ruine. Je suppose donc que Jacques visera la clientèle de cour d'assises.
Madame Aubry l'interrompit pour s'adresser à Jean :
— Dis-moi, mon enfant, j'espère que tu vas rester avec nous pendant plusieurs semaines? Voilà bien longtemps que tu n'as pris de vacances; cette fois-ci, je veux absolument que tu fasses une entière saison de bains ; je sais que tu y auras grand plaisir.
— Mon plus grand plaisir, c'est d'être avec vous, madame, vous le savez ; mais le repos ne me convient pas. Je ne sais que faire quand je n'ai plus mes occupations habituelles. Pourtant j'ac'.epte volontiers de rester ici aussi longtemps que possible ; rien, en ce moment, n'exige ma présence à Gréteil. Avant de partir j'ai tout organisé, et, pour la besogne courante, Rousseau est un homme sur qui je puis compter. Ce n'est pas seulement en vue d'un séjour aux Pervenches que j'ai pris ces dispositions ; mon intention est de retourner visiter les verreries
de Bohême. J'ai entendu parler de nouveaux procédés de fabrication ; je voudrais les examiner pour vous les soumettre au retour, mon cher patron.
— Bien, mon garçon, je reconnais là ton esprit d'initiative; mais pour le moment, je ne vois pas la nécessité...
— Oh! non, mon oncle, s'exclama à son tour Bertrand, ne retombez pas dans vos histoires de verrerie I Un peu de patience, nous allons vous laisser tous les deux, alors vous pourrez, à votre aise, vous occuper de vos projets. Nous admirons les belles œuvres qui sortent de vos mains, mais il est inutile de nous initier à leur cuisine. Mon intervention n*est que de la prudence : je vous connais. Si personne ne vous arrête, dans quelques instants nous en serons aux composés chimiques et comme nous n'y comprenons rien, vous aurez parlé sans profil pour personne.
— Allons, dit Jean gaiement, il n'y a rien à faire, patron, nous n'avons pas un bon public !
On se levait de table; Marie-Thérèse s'ap-
procha de Jean et lui demanda s'il voulait l'accompagner au Casino.
— Je vous remercie de cette offre gracieuse ; mais, si vous le permettez, je resterai avec votre père. Je suis un sauvage, j'aime peu le monde et il me le rend bien, du reste ! Croyezvous que je consentirais à vous donner l'embarras de piloter mon encombrante personne à travers vos relations balnéaires ? Il vous faudrait me présenter à vos amies ; quelle corvée abominable! Et si j'avais l'air de m'ennuyer dans mon coin , vous vous croiriez peut-être obligée de vous arracher à vos danseurs pour me dire quelques paroles bienveillantes. Vous \oyez, je ne servirais qu'à vous causer de l'ennui. Je demande donc la permission de rester avec mon maître ; nous fumerons un cigare dans le jardin en parlant des choses qui nous intéressent.
— Alors, à peine êtes-vous arrivé qu'il faut vous donner la liberté de nous délaisser?
Marie-Thérèse fut interrompue par Denise :
— Eh bien ! quand aurez-vous fini de causer dans les coins tous les deux? Tu sais, il est
déjà dix heures... Est-ce que nous ne partons pas, ma tante?
— Je vous attends, mes enfants, répondit madame Aubry.
— Jean, aidez-moi alors.
Et Marie - Thérèse tendit au jeune homme son manteau de drap blanc incrusté de guipure d'Irlande.
Après l'avoir posé délicatement sur les frêles épaules, Jean se recula et, avec admiration :
— Marie -Thérèse, vous semblez une reine, dans toute cette blancheur 1
Elle sourit et lui tendit les mains.
— Je suis une reine fâchée, parce qu'elle ne sait pas se faire obéir.
Jean l'accompagna jusqu'à la voiture où se trouvaient déjà madame Aubry et Denise. Tant qu'il put suivre des yeux la lumière des lanternes fuyant à travers les arbres, il demeura là, immobile, comme s'il n'eût pu qu'avec peine ressaisir son esprit, le reprendre à cette forme pure et blanche qui l'emportait tout entier. Il regrettait maintenant d'être resté. Pourquoi n'avait -il pas accompagné Marie-
Thérèse au Casino? Son plus grand bonheur n'élait-il pas de la voir, d'être auprès d'elle? Quelle sottise de laisser échapper ces minutes précieuses où il l'aurait vue vivre, évoluer dans ce décor de joie et de luxe ! Et pourtant il avait été prudent en ne l'accompagnant pas; il connaissait trop bien, pour l'avoir supporté déjà, le supplice qu'il eût enduré pendant toute la soirée. Comme il souflVait d'une bizarre jalousie quand il la voyait dans le monde, aimable, souriante et toujours entourée 1 C'était en de pareilles occasions que le trouble de son cœur lui avait été révélé. D'abord, désespérément, il avait essayé de lutter contre ce sentiment naissant que, dans son dme scrupuleuse, il ne se reconnaissait pas le droit d'éprouver. Bien que les années se fussent succédé, modiliant sa situation et lui donnant l'espoir d'un bel avenir, il pensait que, pour les Aubry, il était toujours l'enfant pauvre recueilli par charité. Quant à Marie-Thérèse, quelle supposition absurde que celle d'espérer qu'il serait jamais à ses yeux autre chose qu'un bon employé, à qui elle faisait trop d'honneur en se
montrant gracieuse et accueillante? Mais si Jean s'efforçait d'étouffer au plus profond de son être ce qu'il ressentait, malgré lui il désirait ardemment jouir le plus longtemps possible de la présence aimée de Marie-Thérèse, aussi vivait-il dans l'appréhension continuelle du mariage de la jeune fille. Chaque fois qu'elle allait au bal ou qu'un jeune homme inconnu était reçu chez les Aubry, Jean, pris d'angoisse, se demandait :
— Est-ce lui qui l'emmènera?
Jusqu'alors, heureusement, Marie- Thérèse s'était montrée difficile, déclarant qu'elle ne se marierait jamais sur présentation qu'elle tenait absolument à connaître, à apprécier et à aimer celui qui deviendrait son mari. Malgré ces déclarations de principes, Jean ne se faisait pas beaucoup d'illusions; il savait que l'événement qu'il redoutait, plus ou moins retardé, finirait toujours par se produire, car Marie-Thérèse, riche et jolie, réunissait toutes les qualités d'un parti brillant.
En partant pour Étretat, il s'était promis de refouler courageusement en lui-même ce qu'il
ressentait. Il espérait être assez fort pour se maîtriser; mais en revoyant la jeune fille après une absence de deux mois, il s'aperçut que son mal, au lieu de s'apaiser, atteignait au paroxysme, et qu'il ne pourrait jamais plus être pour elle un simple camarade.
Il en était là de ses réflexions lorsque M. Aubry le rejoignit.
— Eh bien 1 Jean, à quoi penses-tu ? Je te cherchais; la soirée est superbe, nous allons faire le tour du jardin à la clarté des étoiles.
— Si vous voulez, mon cher maître.
Jean alluma un cigare et suivit M. Aubry.
— En vérité, dans votre belle propriété on goûte un calme et un repos délicieux. Comme tous ces arbres ont grandi depuis la dernière fois que je suis venu, il y a trois ans I
— Le fait est, mon cher ami, que tu ne prends Das souvent de vacances.
— Je n'en ai pas encore besoin : c'est bon pour vous qui travaillez depuis si longtemps ; aussi je m'efforce de vous remplacer af:n que vous puissiez vous reposer un peu. Vous l'avez bien mérité, après avoir créé cette immense
fabrique qui est aujourd'hui en pleine prospérité. Voilà une œuvre, au moins!... Moi, je n'ai pas grand mérite à me passer de vacances: grâce à vous, je suis entré dans une aJEfaire qui marchait toute seule et qu'il suffit maintenant de surveiller. Pour cela je ne ménagerai ni mon temps ni ma peine; d'ailleurs, la besogne est facile ; il suffit d'être un travailleur consciencieux.
— Ne sois pas si modeste, mon garçon.
D'abord, un travailleur intelligent, c'est déjà rare ; tu sais le cas que j'en fais ; toi, en outre, tu as l'esprit créateur, du goût, de lïnitiative. Je ne doute pas que tu ne réussisses. A propos, de quel projet parlais-tu donc lorsque tu as été interrompu par ces enfants terribles? Tu veux aller revoir les verreries de Bohême ?
— Ma vraie pensée, je vais vous la dire, maître : notre Verrerie est unique parce qu'il en sort des oeuvres admirables ; mais vous savez mieux que personne ce que nous coûtent nos tentatives d'art, étant donnés les nombreux essais qu'elles nécessitent. Avant de réussir,
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nous subissons souvent un préjudice que nous sommes obligés de réparer en majorant nos prix de vente. Rappelez-vous ce que nous a coûté la recherche de nos coupes en aiguës marines? Je crois que si, à côté de cet art de grand luxe, nous établissions une fabrication d'ol)j -ts de vente plus courante, nous pourrions compter sur un gros bénéfice, ce qui nous aiderait prodigieusement à tenter d'autres mélanges chimiques dont nous avons besoin pour nos créations nouvelles. En somme, nous courons toujours certains risques, la vente d'un objet d'art n'étant jamais assurée. II faut trouver l'amateur, le connaisseur. Tenez, en ce moment, nos recherches pour l'opale nous ont entraînés à faire de grandes dépenses; s'il nous arrivait un ennui quelconque, nous pourrions être fort gênés. Gela me préoccupe souvent, surtout depuis que j'ai été impressionné par les bruits fâcheux qui courent sur la banque Raynaud. Je n'ai pas voulu vous écrire cette nouvelle. On parle de mauvaises affaires. Vous avez Ijeaucoup d'argent chez ces banquiers, il faudrait peut-être prendre certaines précautions
J'ai toujours peur de catastrophes qui peuvent avoir leur répercussion sur nous ; je vous sais si confiant !
Depuis que Jean parlait de la maison Raynaud, M. Aubry s'était arrêté, inquiet.
— Que dis-tu là ? C'est invraisemblable. Es-tu certain de ton information? Ce serait grave... Bahl je ne peux pas y croire, ce doit être un faux bruit ; il y a des gens qui ne reculent devant rien pour « tomber» les concurrents; c'est une maison solide, les Raynaud, que diable !
— Quand la rage de la spéculation s'y introduit, on n'est jamais certain de la solidité d'une maison de banque. En tout cas, il faut de la prudence, et je n'ai pas aussi grande conQance que vous.
— Tu es sage et de bon conseil, je le sais, c'est une excellente chose; mais sapristi, il ne faut rien exagérer ! Voyons, revenons à ton idée, je ne la trouve pas mauvaise. Certainement, je me mettrais volontiers à fabriquer des objets d'une vente courante, en ayant soin, par exemple, de respecter toujours les belles
formes. Décidément, tu deviens plus fort que moi ; tu as l'esprit plus commercial, c'est évident; tu es dans le mouvement, c'est parfait, cela ; et puis il est utile que les vieilles maisons se renouvellent; tu es jeune, plein d'ardeur, et j'ai souvent songé que tu pourrais me succéder... Ne proteste pas! Il faut que tu le saches, mon enfant, c'est sur toi que je compte pour continuer mon œuvre; un moment, en voyant la défection de mon fils, une grande tristesse m'a pris; c'est terrible, vois -tu, de penser qu'une chose créée par soi, qui contient pour ainsi dire des parcelles de notre vie, doit passer en des mains étrangères. Et pourtant, il est fatal qu'après de longues années de labeur, l'intelligence s'engourdisse, l'énergie baisse. C'est souvent faute de sève que déclinent les grandes maisons. Aussi depuis que, te laissant plus libre, je te vois à l'œuvre, je recouvre ma tranquillité.
— Mon cher maître, c'est vous qui êtes réellement l'âme de la fabrique. Que ferais-je sans vous?
— Je t'ai formé, je sais ce que tu vaux
Certes, ma collaboration t'est bien utile encore; mais je puis être malade et dans l'impossibilité de diriger nos affaires -, or, te sachant là, je ne crains plus les événements; c'est ma récompense de t'avoir fait l'homme de valeur que tu es. Tu as tout ce qu'il faut pour continuer mon œuvre.
— Mon cher maître, sans vous je ne serais rieni
— Et sans toi je ne deviendrais plus rien. Malheureusement pour les hommes de ma trempe, il arrive un moment où l'on ne peut fournir la même somme de travail; quand, comme moi, on a été la cheville ouvrière d'une maison, on est attristé par la crainte de voir tomber après soi l'affaire qu'on a eu tant de peine à édifier. Ainsi, pour en revenir à ce que je disais pendant le dîner, j'ai eu un vif chagrin la première fois que je constatai le peu de goût de Jacques pour notre industrie. Ah ! il n'a pas le feu sacré, celui-là ! Tenir entre ses main? une pareille affaire, laquelle donne, bon an mal an, de cent cinquante à cent soixante-dix mille francs de bénéfice net, et la rejeter pour
se cnnicnter d'être le fils à papal... Enfin! Avec toi, la lâche lui eût pourtant été facile... Mais non, cela ne lui plaît pas. Il faudrait se lever matin, renoncer aux sports, aux five o'clock... Il s'est peu soucié d'apprendre, qu'à part un million mis laborieusement de côté, la fabrique est toute la fortune de ma femme, de mes enfants. Que deviendraient-ils si je disparaissais? Je te l'avoue, depuis que j'ai vu la façon dont tu conduis toutes choses, j'ai repris confiance en l'avenir. Je compte sur toi, Jean. Tu seras le continuateur de mon œuvre. Ah! il y a bien encore un rêve que je fais volontiers ; c'est que tu deviennes mon fils à un autre titre... Mais je puis tout au plus le souhaiter. En cela, il ne m'appartient pas d'agir. Je crois que les parents n'ont pas le droit de diriger les sentiments de leurs enfants, d'intervenir dans leur destinée sentimentale. N'importe! pour toi, pour Marie-Thérèse, pour moi, ce serait une chose souhaitable entre toutes.
Jean, muet, sous le coup d'une indicible émotion, chancela; puis il saisit la main de
M. Aubry, la pressa avec force en murmurant d'une voix étranglée :
— Oh! merci, mon cher maître! mais vous avez raison, ni vous, ni moi, ne devons influencer. . .
Jean, dans son trouble profond, ne put achever sa phrase.
M. Aubr}»^ n'insista plus et feignit même de ne s'apercevoir de rien, vaguement inquiet du retentissement qu'avaient eu ses paroles en l'âme de son fils d'adoption, pris de scrupule de s'être trop avancé.
Il s'arrêta tout à coup de marcher, et dit d'un air indifférent, en jetant son cigare :
— Ne trouves-tu pas qu'il fait un peu frais sous ces arbres ? Je vais prendre mon pardessus et aller jusqu'au Casino. Viens-tu avec moi ?
Jean fit une réponse évasive et resta seul, brisé par l'émotion, incapable d'échapper aux pensées confuses, heureuses et angoissées qui se heurtaient dans son cerveau.
Cela pouvait donc être vrai, ce qu'il venait d'entendre? 11 en doutait depuis que M. Aubry était parti ; mais la lueur du cigare que
le patron avait jeté en s'en allant, et qui piquait encore le gazon de son étincelle tremblante, le rassura. Ainsi Jacques, ainsi M. Aubry, n'étaient pas révoltés à la pensée que l'orphelin pourrait un jour devenir un frère, un fils?
Comme elles résonnaient encore à son oreille, ces paroles étonnantes ! Et lui, Jean, qui jusqu'ici, osait à peine songer à ce que M. Aubry avait dit tout haut d'un air si simple et si naturel ! Ce n'était donc pas un irréalisable rêve ? Les sentiments qu'il refoulait avec tant de peine, voici qu'on les encourageait, qu'on lui donnait presque le droit de les avouer. C'était trop. Et, fou de joie, il se répétait les paroles d'espérance... Alors, il sentit un flot d'orgueil monter en lui. Grâce à l'opiniâtreté de son travail, il pouvait prétendre à ce grand bonheur qui était toute son ambition : épouser celle qu'il aimait, vivre auprès d'elle, l'avoir toujours à ses côtés. Et, sa rêverie l'entraînant, il promenait Marie-Thérèse en des pays qu'il connaissait bien, mais auxquels la seule présence de l'aimée donnait un aspect nouveau,
les lui faisant apparaître comme des contrées fabuleuses et charmantes.
Enfin, il s'arracha à cette hallucination et porta ses regards autour de lui. La nature semblait s'associer à sa joie; les feuilles, bercées d'un doux frémissement, chantaient dans la nuit; des vapeurs argentées flottaient sur le jardin endormi, et, de ses rayons, la lune caressait les fleurs qui, pâmées, livraient It-ur parfum. Ce fut un moment de profonde ivresse.
Mais Jean se trouva bientôt tiré de cette félicité. De même que le chagrin, oublié pendant le sommeil, nous reprend en maître au réveil, ainsi son esprit, qui s'était complu un instant en de séduisantes pensées, lui montrait tout à coup qu'il n'y avait là, pour lui, qu'une chimère insaisissable. Dégrisé, il se railla luimême.
— Suis-je assez insensé ! A quoi bon ces possibilités entrevues, puisque Marie-Thérèse ne les acceptera jamais ? Ai-je donc la prétention d'incarner le mari homme du monde qu'il lui faut? Je me sens si gêné au milieu de ces inutile? élégants qu'elle fréquente... Est-ce que
je re5>omble à ceux qui lui plaisent? Et ne sais-je pas qu'à côté de tous ces gens-là, je ne représente, pour elle, qu'un contremaître endimanché. Comme je dois lui déplaire, mon Dieu ! Ah ! qui m'eût dit qu'un jour je souhaiterais ardemment devenir semblable aux hommes futiles qui l'entourent I
Il fut interrompu dans ses réflexions par un bruit de voix et d'éclats de rire qui montait de l'avenue conduisant à la maison. On revenait par ojroupes du Casino ; les appels et les adieux résonnaient clairs dans la paix du soir, tandis que la troupe joyeuse s'é;îrenait le long des villas disséminées sur la côte.
Jean entendit bientôt la grille s'ouvrir. Dans son état d'esprit, il lui eût été pénible de parler, ne fût-ce que pendant quelques instants. Pour échapper aux bonsoirs et aux phrases banales, il se jeta dans un massif de tamaris, voulant seulement apercevoir la forme blanche et léj^ère qu'il attendait.
Marie-Thérèse et Denise suivaient d'un peu loin M. et madame Aubry.
Elles riaient. En passant devant les buissons
parmi lesquels Jean s'était dissimulé, Denise insinuait moqueuse :
— Je te dis que tu as eu une conduite déplorable, toi si réservée d'ordinaire. Tu as dansé trois fois avec Hubert Martholl, et flirté avec lui toute la soirée. Allons, avoue qu'il te plaît?
Dans le silence de la nuit, la voix calme et harmonieuse de Marie-Thérèse arriva jusqu'à Jean:
— Mais oui, je le préfère à tous les autres parce qu'il bostonne admirablement.
Les pas s'éloignèrent ; quelques fusées du rire frais des jeunes filles et le bruit des battements de portes qui se fermaient parvinrent encore jusqu'à Jean, puis, peu à peu, le silence se fit, chacun ayant regagné sa chambre.
Alors, l'âme angoissée d'une douleur nouvelle, Jean erra au hasard par les allées.
Pour lui, tout ce qui émanait de Marie- Thérèse prenait un caractère grave et raisonné ; ce qu'elle venait de dire devait donc être définitif, il en était sûr. Elle avouait avoir pris plaisir à danser avec Hubert Martholl... Une
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jalousie naissante envenimait les déductions de Jean : trois fois étreinte par cet Hubert, Marie- Thérèse le préférait à tous les autres danseurs... Pour en être arrivée là, que lui avait-il dit, cet homme? Quel charme mystérieux avait-il exercé sur elle? Ahl le son mélodieux de la chère voix, comme il martelait l'âme de Jean, le martyrisant, l'affolant au point de lui faire transformer ces simples mots : « Je le préfère à tous les autres parce qu'il bostonne admirablement, » en un brûlant aveu d'amour.
La vision de l'immense bonheur qui planait tout à coup sur ce Martholl évoqua en l'esprit de Jean l'image très nette de la jeune fille en robe de mariée. Droite, svelte dans l'enveloppement du long voile de tulle, avec, dans ses cheveux, la toute petite couronne en fleurs d'oranger, pour elle nimbe de pureté, pour Jean couronne d'épines qui lui mettait au cœur une douleur lancinante... En vérité, il la voyait ainsi, la bien-aimée^ belle à éblouir; et pourtant... quand il cherchait aux lèvres du cher fantôme un sourire de triomphe, le doux visage devenait masque de marbre; ce n'était plus
no HÉSITATION SENTIMENTALE
l'expression tendre des yeux de Marie-Thérèse, mais un regard froid, sévère, qui seml)lait reprocher à Jean l'audace de son évocation et vouloir l'en punir.
Alors, sans rien comprendre à cette dualité .le sensations qui, simultanément, le navrait :)i lui donnait un vague espoir, il parcourait le jardin comme un possédé.
Le hasard de sa promenade incertaine le ramena près de la maison. Un bruit léger lui lit lever la tête et le cloua au sol; il n'osa plus bouger, dans la crainte de faire crier le gravier sous ses pas.
Avant de se dévêtir, Marie-Thérèse ouvrait la porte fenêtre de sa chambre pour jouir encore de la fraîcheur parfumée de l'air et du scintillement des étoiles.
La torsade de ses cheveux glissa, à moitié dénouée, sur la soie chatoyante de son corsage, et elle appuya les bras sur la balustrade du balcon. Éclairée du côté de la chambre par la lumière rose des lampes et, du côté du jardin, par la lueur blafarde des rayons de lune, elle paraissait un être fantastique, d'une délicatesse,
d'un charme surhumain, les deux clartés entourant sa tête d'une auréole et se fondant, harmonieuses, dans les plis de sa robe.
Jean goûta la joie de contempler cette apparition, joie intense et douloureuse. En un tel moment, rien ne pouvait lui être plus cruel. Toutes ses craintes s'affermissaient, Marie- Thérèse, si proche, lui semblait, là, si lointaine, créature fragile d'une essence supérieure. Il sentait avec une lucidité désespérante, que ce n'étaient pas seulement des obstacles matériels qui les séparaient; la volonté même de monsieur et de madame Aubry ne les rapprocherait pas; il exi>t;iit, entre elle et lui, une différence de race; le même sang ne coulait pas dans leurs veines. Cette jeune fille élégante et fine, que baignait en ce moment la lumière argentée, n'était pas laite pour devenir sa femme. Pourtant, il sentait que jamais il n'en pourrait détacher sa pensée.
Le pauvre garçon, anéanti, n'avait plus qu'un seul désir : ah! si au moins il pouvait compter dans la vie de Marie-Thérèse, espérer que ce nom de Jean descendrait quelquefois de ses lèvres à son cœur ! A qui songeait-elle en ce
moment, son doux visage tendu vers l'horizon ? Derrière ses jolis yeux passait sans doute le souvenir de celui qui avait eu, ce soir, la joie de l'enlacer? Surpris de l'acuité de sa souffrance à une telle évocation, il leva vers le balcon des bras suppliants et murmura :
— Marie-Thérèse, Marie-Thérèse, ne me faites pas trop souffrir...
Puis il pensa :
» C'est de la folie; je devrais me condamner à l'éviter, à ne plus la voir. »
Et il se cacha le visage entre les mains.
Lorsqu'il releva la tête, les persiennes étaient closes ; l'ombre tombait sur la fête que ses yeux lui avaient un instant donnée...
Autour de lui, maintenant, tout apparaissait sous un aspect prosaïque désespérant. La lune, cachée dans les nuages, ne répandait plus sa clarté sur le mystère de la nuit ; la masse noire des arbres se dressait, hostile, et les pelouses, tout à l'heure fleuries, ne formaient plus que de mornes taches sombres. L'âme du jardin s'était envolée.
Le lendemain matin, à son réveil, le valet de chambre prévint Jean que le déjeuner aurait lieu aux environs, à Saint-Jouin, à l'auberge de la belle Ernestine, et qu'il était prié de se trouver à la maison à onze heures pour le départ des voitures.
Jean fut contrarié de cet avis ; il aurait désiré ne pas se mêler au mouvement mondain pendant son séjour à Étretat ; mais il jugea peu courtois de refuser l'invitation, et fit répondre qu'il serait exact.
Quelques instants avant l'heure fixée, Jean, revenu d'une promenade solitaire sur les fa-
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laises, lisait dans sa chambre. A l'appel de Bertrand il ferma son livre avec résignation et descendit. Madame Aubry le présenta à ses invités. Les hommes lui tendirent la main, les jeunes filles le saluèrent ; puis, après un rapide examen, elles ne firent plus attention à lui. Son air, sa mise, le classaient. C'était l'invité qui ne compte pas. Jean devina l'impression qu'il venait de produire, laissa passer les jeunes gens, et monta en voiture avec monsieur et madame Aubry et madame des Blandières.
De tous les noms que madame Aubry avait prononcés en le présentant, un seul retenait sa pensée : celui d'Hubert Martholl. Ce jeune homme qu'il avait à peine remarqué la veille pendant le dîner, tant il lui avait semblé de prime abord un mondain quelconque, de quel œil investigateur il l'observait à présent!
Jean constata donc avec un profond déplaisir qu'Hubert iVIartholl se précipitait à la suite de Marie-Thérèse et s'installait à côté d'elle dans le break ; la jeune fille l'accueillit avec un sou-
HÉSITATION SENTIMENTALE H Ti
rire. Oh ! combien Jean aurait voulu entendre les mots qu'ils échangeaient...
Du charme de la campagne normande, le pauvre garçon ne vit rien ; toute son attention était distraite par les voix joyeuses et les éclats de rire qui venaient de l'autre voiture; puis il resta tourmenté de ce que pouvait raconter cet heureux MarthoU en se penchant si souvent ver.s Marie-Thérèse.
Arrivée à Saint-Jouin, la jeunesse envahit le jardin à la française de la célèbre hôtelière, tandis que les gens plus raisonnables ou plus affamés se préoccupaient du menu.
Leurs inquiétudes se calmèrent bientôt à la vue d'une cuisine remarquablement organisée, d'où s'échappaient des odeurs appétissantes, et tout le monde s'installa au jardin, sous une tente, autour d'une longue table déjà dressée.
Avant d'y prendre place, Jean remarqua que les autres jeunes gens déployaient des prodiges d'adresse afin de se trouver auprès de celle qui les intéressait. Résigné à son mauvais sort, il se mit en face de Marie-Thérèse, voulant au moins la voir, puisqu'il n'osait l'approcher.
Hubert MarthoU était à côté d'elle, cet Hubert qu'elle « préfère parce qu'il bostonne admirablement », songeait toujours Jean, qu'obsédait la phrase entendue.
S'isoiant de ses voisins pour s'absorber dans la pensée triste qui lui creusait la figure et lui durcissait le regard, il suivait des yeux avec insistance les moindres gestes d'Hubert et de Marie-Thérèse. Malgré ses efforts, un grand dépit l'envahit. Il en était sur : celui-là allait conquérir la jeune fille, la prendre, l'emmener. Pour la première fois, il la voj-ait particulièrement intéressée à la conversation d'un voisin de table ; elle paraissait charmée des propos de Martholl ; elle Técoutait souriante et sans plus se soucier des autres convives.
Hubert l'entourait de soins, lui parlait à mivoix d'un air ravi, et ce spectacle mettait Jean hors de lui; il s'exaspérait d'autant plus qu'il jugeait irrésistible ce jeune homme d'allure distinguée, correct et élégant. Le déjeuner lui parut interminable. Sous l'influence du malaise moral qu'il éprouvait, sa colère contenue atteignait au plus haut degré d'intensité ; il sentait
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combien sa présence était superflue dans ce milieu gai, heureux, où il courait le risque d'être ridiculisé si l'on s'apercevait des sentiments qui l'agitaient.
Enfin, on se leva de table, et chacun à son gré s'en alla sur les falaises ou descendit vers la mer.
Jean, ne sachant que faire, suivit Marie- Thérèse à quelque distance ; ses amies l'entraînaient du côté de la plage.
La jeune fille, en se retournant par hasard, aperçut Jean; l'air douloureux de son visage la frappa ; elle s'arrêta pour lui laisser le temps de la rejoindre et dit alors :
— Les falaises de Saint-Jouin sont superbes, n'est-ce pas, mon ami ?
— Vous trouvez?... Oui, peut-être sont-elles belles, mais c'est un bien inutile décor.
— Pourquoi ? rien de ce qui est beau n'est inutile...
— Vraiment ? Vous êtes ambitieuse I il vous faut à la fois la joie des yeux et celle du cœur...
— Du cœur ? à propos de quoi dites- vous cela? Celle des yeux me suffit pour l'instant.
— Naturellement...
— Que signifie cet amer : naturellement ?
— Rien, en vérité.
— A la bonne heure !
Mais il ajouta malgré lui, d'un ton ironique, jaloux de la sérénité qui n'avait pas abandonné le gracieux visage de son amie :
— J'aurais mauvaise grâce à troubler cette heureuse journée... Que voulez- vous ? ces parties en cohue m'ont toujours semblé odieuses, à moins qu'elles ne cachent des dessous...
— Quels dessous ?
— Que sais-je? une rencontre sentimentale, le plaisir de coudoyer pendant de longues heures celui ou celle qu'on aime, de se permettre une liberté de langage qu'on n'aurait pas le droit de prendre ailleurs.
— Le méchant I il pense à madame d'Ornoy et à Platel...
Et le rire clair de Marie-Thérèse s'égrena, achevant d'exaspérer Jean.
— Oh ! il n'y a pas qu'eux qui profitent habilement de «l'occasion, de l'herbe tendre... » Je suppose que vous ne vous êtes pas ennuyée
au déjeuner. M. Martholl, cet heureux mort- i si recherché dan? sa mise, charme-t-il autan' par sa conversation que par sa façon de bostonner?
Marie-Thérèse, froissée de ce ton agressif qui lui révélait un état d'âme auquel elle ne comprenait rien, Martholl n'étant encore pour elle qu'un aimable indilTérent, regarda Jean avec un sincère étonnement :
— Qu'avez-vous, mon pauvre ami? Je ne vous ai jamais vu d'aussi méchante humeur. Est-ce de nous voir toutes flirter un peu qui vous agite ainsi?
— Il y a donc des degrés dans le flirt? Exphquez-moi comment on peut s'en tenir à «un peu...» Cette dose-là me semble la plus difficile à obtenir, surtout à garder.
Ce disant, il suivait des yeux les groupes épars des jeunes gens qui marchaient devant lui : Platel et Mabel d'Ornoy, Denise et James Milk, les petites des Blandières avec Martholl et Bertrand , d'autres couples encore , tous joyeux de subir l'influence des fluides attirants.
Puis, Jean reprit, très nerveux:
— Expliquez- moi donc une bonne fois ce que cest au juste que cet odieux flirt?
— Le flirt? Mais c'est le plaisir de causer avec un homme aimable à qui l'on plaît et qui, discrètement, vous le dit.
— Vraiment? Alors le premier venu peut profiter de votre charme, de votre sourire, et c'est avec votre consentement qu'il jouit de toutes ces choses qui viennent de vous ; vous lui donnez même la liberté d'avouer qu'il en est heureux?
— Je ne pense pas que ce soit bien grave de se plaire préférablement dans la société des gens qui nous sont sympathiques.
— Je crains bien, pour les gens qui vous sont sympathiques , qu'ils n'obtiennent ce résultat que grâce à leur tailleur.
— Rassurez- vous, répondit la jeune fille qui prit le parti de sourire des reproches de Jean ; je m'occupe fort peu de cette question. Non, je ne suis pas si exigeante sur la tenue des jeunes hommes qui me plaisent; mais, par exemple, il est deux choses auxquelles je tiens
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beaucoup : c'est un bon danseur quand je danse, et un interlocuteur aimable quand je parle. Aussi, puisque vous semblez de mauvaise humeur ce tantôt, tant pis pour vous, je vous quitte.
Sur ces paroles, lancées gaiement avec la douce intonation qui lui était habituelle, Marie-Thérèse s'esquiva et alla rejoindre ses amies.
En voyant la robe pâle disparaître au tour nant du chemin, Jean eut un violent désespoir . Ah ! il était resté peuple, sans la moindre finesse ; il venait de faire une sortie ridicule, et de quel droit? Décidément, il ne serait jamais homme du monde. L'exemple de son cher maître lui-même ne le soutenait plus; car si lui, malgré son labeur d'ouvrier, était demeuré gentilhomme, c'est qu'il s'appelait Aubry de Chanzelles et que, de naissance, il possédait cette science des nuances qui ne s'acquiert pas.
Navré, Jean s'assit au bord du petit sentier qui descend presque à pic en lacets vers la mer, le long des falaises. De là, il dominait la plage
accidentée de Saint- Joui n, et pouvait suivre, parmi les rochers, la marche capricieuse des jeunes filles et de leurs flirts. La robe pâle de son amie, et l'élégant feutre gris de MarthoU captivaient surtout son attention.
A un moment, il put voir sur un rocher Marie- Thérèse et les jeunes filles qui la précédaient, arrêtées par une descente difficile. Et comme Martholl, Platel, Bertrand et James Milk leur tendaient des bras secourables, les premières fines silhouettes s'y laissèrent une à une glisser. Alors le cœur de Jean battit violemment. Mais bientôt son visage se rasséréna; ce qu'il redoutait n'arriva pas; légère, Marie-Thérèse sauta sans l'aide de personne.
A l'émotion qu'il avait ressentie , Jean comprit qu'il ne pourrait rester le témoin impassible de scènes semblables. Se rendant compte que sa mauvaise humeur serait le dernier mot du ridicule, il résolut d'abréger son séjour et de trouver un prétexte pou? partir.
Le reste de la journée fut pour lui rempli de tristesse. Heureusement Bertrand, en bon cama-
Fade, le voyant isolé et chagrin, s'attacha à ses pas ; sans sa présence, Jean aurait pleuré.
Dès que le soleil se fut couché dans la mer, les excursionnistes rentrèrent à l'auberge. Quand ils eurent rejoint les gens paisibles qui avaient préféré passer l'après-midi à l'ombre, sous les pommiers du verger, ils déclarèrent qu'ils n'entendaient pas retourner de si bonne heure.à Étretat, qu'ils voulaient dîner à Saint- Jouin, et danser ensuite dans la vaste pièce édiliée sur l'une des pelouses. Cette salle, toute remplie de meubles anciens, est une des curiosités artistiques de l'hôtellerie. On se rallia à ce projet, et le malheureux Jean, qui ne pouvait se dérober à ce programme inattendu, vit s'exaspérer son supplice.
Marie-Thérèse s'était beaucoup amusée au «ours de sa promenade accidentée. Hubert ne l'avait pas quittée un instant. Elle éprouvait une secrète vanité à se voir préférée à ses amies par ce jeune homme aimable, pour lequel Denise et Alice des Blandières faisaient de si grands frais. En songeant à la déconvenue des deux jeunes filles, chaque fois qu Hubert les
quittait pour revenir près d'elle, un sourire malicieux lui venait aux lèvres.
L'impression que lui avaient faite les paroles de Jean s'était vite dissipée. Elle connaissait de longue date la sauvagerie du jeune homme; elle pensa qu'il se trouvait trop dépaysé au milieu de tant d'inconnus, et que cela suflSsait pour le rendre désagréable au point même de lui inspirer des paroles acerbes. Ce n'était pas la première fois que Marie -Thé* rèse s'apercevait de la jalousie de Jean, mais elle trouvait légitime qu'un vieux camarade en voulût aux nouveaux venus qui cherchaient à gagner son amitié. Peut-être craignait -il qu'elle ne vînt à oublier ceux qui possédaient déjà des droits anciens? Elle trouvait ainsi des excuses à l'humeur de Jean. Mais il était son hôte, elle ne voulut pas lui garder rancune; aussi, lorsque en rentrant, elle le vit au jardin, assis dans l'herbe aux pieds de madame Aubry, elle se dirigea vers lui et dit, aimable :
— C'est par paresse, alors, que vous n'êtes pas venu escalader les éboulements avec nous ? 11 y a eu des passages difficiles à franchir;
VOUS nous auriez été d'un grand secours ; je regrette aussi, pour la joie de vos yeux, que vous ne soyez pas descendu sur cette plage agreste, unique avec ses blocs de rochers couverts d'herbes et de mousses. Pourtant je ne peux vous en vouloir, puisque vous teniez compagnie à ma chère maman que tout le monde abandonnait.
Jean leva ses yeux sombres vers Marie- Thérèse, et sa colère tomba, ne lui laissant qu'une blessure secrète qui saignerait longtemps, il le savait bien... Celle qui le regardait avec ce visage calme, ne se doutait pas du trouble que sa présence faisait naître. Pourvu môme qu'elle ne le soupçonnât pas I II semblait à Jean qu'il devait se faire un point d'honneur de lui laisser toujours ignorer les tortures qu'il endurait à cause d'elle.
« — Gomme elle est bonne d'oublier mes stupides paroles 1 » pensait -il, et, dans sa confusion il aurait voulu implorer son pardon à genoux.
Seulement, il ne put rien répondre; l'émotion l'étreignait, et la jeune fille s'éloigna
avant qu'il eût trouvé des mots qui pussent exprimer ses regrets.
— Il est heureux que tu me tiennes compagnie, Jean, disait madame Aubry; ma fille elle-même, toujours si raisonnable, montre aujourd'hui une grande exubérance ; elle paraît s'amuser beaucoup.
— Elle a raison, répondit assez tristement le jeune homme, d'être gaie et pleine d'entrain. C'est un bonheur de voir cette joie de vivre chez ceux que l'on aime. Regardez comme elle est rose, comme ses yeux brillent... Ah! qu'elle soit toujours heureuse, qu'importe le reste!
Au dîner, l'animation fut très grande. Platel, fort en verve, parla beaucoup, et les petites des Blandières, un peu surexcitées par le Champagne, élevèrent plus que de raison leurs jeunes voix aiguës, et se mirent à taquiner leurs voisins, M. d'Ornoy et le flegmatique James Milk.
Hubert Martholl se trouvait encore pl^cé à côté de Marie-Tliérèse ; mais Jean, cette fois, se promit de ne plus regarder de leur côté. Mettant toujours au service de ses résolutions
une volonté inébranlable, il se tint parole, et, malgré le tapage, s'absorba dans une conversation technique avec M. Aubry.
Après le dîner, on traversa le jardin pour aller danser.
Jean s'esquiva. Il erra sur les falaises, promenant son chagrin aux rayons de la lune bienveillante et consolatrice. Mais il n'était pas assez loin pour que les airs de valse n'arrivassent jusqu'à lui, couvrant même, par moments, la voix sourde de la mer montante. Le rythme de cette troublante musique de danse s'imposait à son esprit malade et l'endolorissait. Les sons qu'il percevait évoquaient Marie- Thérèse et Hubert enlacés ; alors, il se sentit repris du besoin de les voir ; il revint sur ses pas et passa le reste de la soirée derrière l'une des fenêtres de la salle où l'on dansait.
Debout, appuyé contre les volets entr'ouverts, il regardait tour à tour évoluer Alice et Jeanne des Blandières, bruyantes et ébouriffées, la jolie Mabel avec Platel, et Denise, dont les bandeaux noirs se penchaient avec complaisance vers Jarne^ Milk. Mais Jean leur prétait une atten-
tion distraite; tous étaient là des comparses qui s'agitaient autour de l'étoile, et il n'avait pas assez d'yeux pour suivre les mouvements de Marie- Thérèse.
Elle lui apparaissait délicieuse dans ce décor de meubles anciens, se détachant si fine sur le fond d'or des vieilles chasubles de brocart tendues aux murs. Un moment, elle vint s'asseoir dans une sorte de stalle gothique dont les colonnettes de bois doré s'élevaient en dôme audessus de sa tête blonde. Il la contempla, ravi; c'est ainsi qu'il la voyait dans ses rêves. Assise sur ce trône contourné et bizarre, avec sa mousseuse robe de linon toute frissonnante de dentelles, elle semblait une vaporeuse princesse de légende.
Pendant qu'il jouissait de cette vision charmante, l'ombre noire de MarthoU s'interposa entre eux. Une rage folle saisit alors Jean contre celui qui absorbait à son profit la blanche et précieuse image. Devant la place occupée par la princesse, Jean ne voyait plus que l'impeccable veston de Martholl qui restait planté là, tout à fait inconscient de l'orage
que soulevait dans le cœur d'un autre, sa présence devant l'idole. Cet homme serait donc toujours auprès d'elle maintenant? et, par lui, Jean se verrait privé de sa seule joie : regarder la jeune jQlle?
Jean avait bien redouté l'arrivée de celui qu'elle choisirait ; mais il ne se fût jamais imaginé le déchirement de son âme devant le fait accompli. Il s'effraya de l'orage qui grondait en lui, simplement contre cette silhouette importune. Comment ferait-il désormais pour assister à toute une série d'incidents dont celui-ci n'était que le début, Marie-Thérèse et Hubert n'étant même pas fiancés ? Oui, comment demeurerait-il impassible, tandis que tout son être crierait de douleur? Si encore M. Aubry n'avait pas prononcé la veille les paroles qui pouvaient encourager sa folie, peut-être eût-il été plus résigné? Mais avoir entrevu, comme presque possible, un bonheur surhumain, et puis se trouver par la cruauté du destin en présence de celui à qui, sans nul doute, serait réservée la joie de conquérir si inconsciemment ce bonheur, c'était trop dur... De
130 HÉSITATION SENTIMEiNTALE
désespoir, des larmes brûlantes rougirent ses yeux.
A cet instant, la jeune fille, souriante, prit le bras que lui offrait Martholl. et Jean se jeta violemment dans l'ombre épaisse du verger pour ne plus rien voir.
Les journées qui suivirent la promenade à Saint-Jouin furent pour Jean longues cL pénibles. Afin d'employer le temps, il prenait sa bicyclette et parcourait chaque jour, à toute vitesse, les environs d'Étretat. Il rentrait le soir fourbu, abruti de fatigue, et montait à sa chambre pour prolonger indéfiniment sa solitude. Il attendait ainsi du hasard un motif plausible pour quitter Étretat sans blesser madame Aubry, qui n'aurait rien compris à un départ précipité. D'ailleurs, comme on le savait indépendant, on respectait sa liberté, et nul ne s'employait à lui
faire changer la manière de vivre qu'il avait adoptée.
Marie-Thérèse, avec une grande délicatesse, évitait, pendant les repas, les entretiens sur ses amis et sur ce qui se passait à la plage ou au Casino. Elle s'efforçait de ne parler que de choses susceptibles d'intéresser Jean. Mais Denise n'agissait pas avec le même tact et ne ménageait guère à sa cousine des allusions plus ou moins voilées sur l'empressement toujours excessif d'Hubert MarthoU. Ces sujets de conversation étaient douloureux pour Jean et lui donnaient le désir de fuir les Pervenches.
L'occasion qu'il cherchait se présenta bientôt.
Un jour, en promenade, il parla avec enthousiasme à Bertrand de l'Allemagne et de la Forêt-Noire.
— Comme c'est bête, avouait Bertrand, que je ne sois pas encore allé par là 1
— T'amuses-tu beaucoup ici? interrogea Jean.
— Modérément; pourquoi me demandes-tu cela?
— Parce que, si ton plaisir est négatif, tu
devrais demander à ton père l'autorisation de m'accompagner en Bohême, où je vais aller. Je suis sûr que ce voyage t'intéresserait. Pour ne pas nuire à tes études, nous partirions tout de suite afin de profiter du reste des vacances.
— Tiens, mais c'est une bonne idée que tu as là I Ce soir même j'écrirai à mon père et le prierai de me laisser aller avec toi.
M. Gardanne, qui aimait pour son fils la compagnie de Jean, acquiesça très volontiers au désir qu'il exprimait, et le voyage des deux jeunes gens fut décidé.
Si, en quittant les Pervenches, Jean éprouvait quelque soulagement à échapper à des émotions décevantes, il emportait au cœur la brûlure d'une terrible jalousie, ayant la certitude que lorsqu'il reverrait Marie-Thérèse elle ne serait plus libre. Son seul espoir était de trouver dans un travail acharné le puissant dérivatif dont il avait besoin pour oublier la jeune fille.
Quant à elle, la décision de son ami d'enfance la troubla peu. Elle ne comprenait pas que le
séjour d'Étretat ne lui eût pas été plus agréable. Mais sans chercher plus loin, elle ne voyait en cela que l'aversion du jeune homme pour la vie mondaine.
Le jour du départ, alors qu'elle regardait, pensive, s'éloigner la voiture qui conduisait à la gare les deux jeunes hommes, Denise lui dit :
— Cette idée de Jean, d'emmener mon frère avant la fin des vacances, est stupide. Je pense que tu ne vas pas regretter ce grincheux. Bertrand n'était-il pas aussi bien ici qu'en Allemagne?... Mon Dieu! Jean a été assez maussade pendant son séjour!... C'est incompréhensible que tu l'aies pu supporter. Il devrait éviter de faire une tête pareille et s'estimer heureux d'être reçu ici.
— Pourquoi es -tu toujours dure pour ce pauvre garçon? S'il n'aime pas le monde, et s'il n'a pas l'hypocrisie d'y montrer un visage aimable, est-ce là une raison pour lui en vouloir ? Quant à moi, je pardonne bien des choses au camarade attentif, au souffre -douleur de mon enfance. Alors que j'étais une petite fille despotique et gâtée, Jean m'amusait avec pa-
tience des heures entières. Je suis sûre de son dévouement, et je lui suis reconnaissante de nous témoigner, avec cette ardeur sans défaillance, un si noble senliment. Aussi, quoi qu'il puisse dire ou faire, je connais sa profonde affection pour nous et je l'aime en raison de ce Ifimilial attachement que je sens en lui. Il était bien ému, tout à l'heure, en nous disant adieu... Je serais donc ingrate si toutes mes relations d'aujourd'hui pouvaient me le faire oublier,
— Allons, n'en parlons plus, conclut Denise; je ne veux pas arracher de ton cœur des souvenirs si tenaces, mais nous pourrions les promener, qu'en penses-tu? Il y a, aujourd'hui, un match intéressant au Tennis-Club, allons-y.
Marie - Thérèse se laissa convaincre ; elle s'amusait toujours aux parties de tennis qu'on or^-'anisait chaque après-midi soit chez elle, soit au Club de la Passée, soit dans les villas voisines.
Après être montées dans leur chambre pour s'habiller, les deux jeunes filles reparurent
bientôt, vêtues de piqué blanc, coiffées de l'indispensable canotier, et portant sous le bras leur raquette enfermée dans sa gaine de toile grise.
Tout en causant, elles prirent le chemin du Tennis-Club, où leurs amis se réunissaient ce jour-là.
Sous les pommiers de la pelouse qui entoure les cours, un goûter par petites tables était servi. Madame des Blandières, qui l'avait commandé, en faisait les honneurs, aidée de ses Elles.
Jeanne et Alice des Blandières ou, plus familièrement, « les petites des Blandières», jeunes personnes très lancées, flirtaient dans l'espoir de trouver, par ce moyen, des maris, et exigeaient, comme qualité primordiale, qu'ils fussent riches.
Elles ahurissaient un peu les garçons du buffet en s'adonnant avec trop de conscience au service du lunch offert ce jour-là pav leur mère, excitant à manger et à boire les jeunes gens qui se pressaient dans leur sillage. Étaitce pour stimuler les forces que toute cette jeu-
nesse allait devoir, tout à l'heure, employer au tennis et au flirt?
Audacieuses et provocantes, ces jeunes filles étaient le spécimen le plus complet de ce que, pour autoriser une certaine liberté d'allures, on appelle très improprement en France : f l'éducation américaine ». Ce genre d'éducation, greffé sur ces natures de petites latines légères, qui n'avaient pas trouvé dans leur tempérament la retenue et la dignité des jeunes anglo-saxonnes, produisait un singulier résultat. Elles semblaient de jeunes pouliches un peu folles, amusant les yeux par des formes rondes, de jolies tailles, et l'envolement soyeux de blonds cheveux drôlement ébouriffés en toupets de clowns.
L'aînée parlait beaucoup et riait sans cesse ; la seconde, plus douce, imitait sa sœur en tout. Parce qu'elles étaient jolies, toujours aimables, les jeunes gens déclaraient les adorer ; malgré cela, jusqu'alors, aucun ne s'était posé en prétendant.
Auprès des tables, madame d'Ornoy, toute rose sous le reflet de son ombrelle, donnait
audience à Max Platel. Elle bavardait avec grâce, tout en mangeant des sandwichs au caviar.
— Que vous êtes drôle 1 répétait-elle sans cesse au jeune romancier. Personne ne m'amuse autant que vous...
— Alors tout est vraiment bien dans le meilleur des mondes, approuvait le littérateur. Je suis drôle, vous êtes jolie ; or, il se trouve que c'est moi, parmi tant d'autres, qui suis appelé à cette importante fonction de vous faire rire, moi qui goûte si particulièrement la grâce aimable de votre sourire et le charniu joyeux de tout votre être... Dites, charmante madame, qui préférez-vous? moi, ou ce beau Martholl dont la plastique révolutionne vos amies ?
En ce moment, le beau Martholl se mettait en frais pour les représentants de la colonie anglaise. Avec eux seuls, il se montrait liant, comme s'il avait profession de mépriser ses compatriotes, et afTichait une anglomanie forcenée. Rien ne lui semblait bien, ni chic, qui ne vint de Londres ; à chaque instant, dans la conversation, il trouvait moyen de se vanter des
amis et des alliés qu'il avait de l'autre côté du détroit. A tout propos, il citait lord Chestermund chez qui il chassait le renard et la grouse en Ecosse, et son plus grand plaisir était d'être pris pour un Anglais.
Lorsque Marie-Thérèse et Denise arrivèrent, ce furent des exclamations de joie et des bonjours bruyants. Martholl, qui ne jouait jamais qu'avec James Milk, n'étant pas du match, quitta les joueurs et s'empressa de faire sa cour.
— Enfin, vous voilà! murmura-t-il, lorsqu'il fut près de Marie-Thérèse. Je croyais que vous ne viendriez plus, et je m'ennuyais horriblement.
— Quoi? dit-elle avec un sourire d'incrédulité. Vous vous ennuyiez tant que cela? Et le tennis? M'auriez-vous attendue pour jouer, par hasard?
— Non pas. D'ailleurs, je viens ici attiré par tout autre chose que le tennis, vous le savez bien.
— Oh! gourmand! attiré par le lunch, alors ?
— Non plus, chère coquette...
— Monsieur Martholl, si nous commençons à marivauder, nous sommes perdus ! Je suis ici ce tantôt pour trois choses, moi, et n'en fais pas mystère. Primo, pour répondre, en me nourrissant substantiellement, à l'invitation de mes amies des Blandières, Secundo, pour savoir le résultat du match et qui gagnera le délicieux éventail peint par mon vieil ami le très émérite artiste-sportsman Pol Arnault. Tertio... ahl mon Dieul voilà que j'oublie 1
— En êtes-vous bien sûre ?
— Terriblement sûre, monsieur le fat I Tertio?... Ahl j'y suis : Tertio, pour, après thé, tennis, flirt, monter dans l'exquis automobile de mon ami Georges Baugrand, fendre l'air avec lui jusqu'au bois des Loges, revenir par la Vallée de Misère, et contempler du haut de la route de Fécamp un merveilleux coucher de soleil. Voilà!
— Vous êtes désespérante, mademoiselle, et c'est peut-être à cause de cela qu'on...
— Prenez garde 1 je crois qu'une bêtise est au bord de vos lèvres I
— Une bêtise?
— Je qualifie ainsi, d'une façon un peu générale, tout ce qui me semble inopportun, voire faux.
— Mais je vous jure...
— Un serment? Ah! vous devenez vieux jeu, monsieur MarlhoU ! Tenez, soyons sérieux : on organise une partie sur le cours trois, allons-y retrouver nos amis, à moins que vous ne préfériez...
— Je ne préfère rien à la joie de vous suivre, de vous voir, de vous entendre...
Martholl transporta des pliants et s'installa afin de pouvoir causer, tout en regardant le jeu.
C'était un spectacle charmant que ces jeunes filles en robes courtes et claires se mouvant, souples et gracieuses, dans ce cadre de verdure.
On joua pendant quelque temps, puis, la fraîcheur tombant sur la vallée, madame des Blandières proposa d'aller jusqu'à la plage admirer le coucher de soleil si renommé à Élretat. Bruyamment, on abandonna le tennis avec des cris de triomphe, des disputes, des félicitations ou des injures. Les propos s'entrecroisaient:
— Nous avons gagné trois parties I
— D'Ornoy joue comme une sandale ! Je perds toujours quand il est avec moi.
Enfin, tous étant un peu calmés, ils se mirent en route.
— Eh bien ! mademoiselle, voici l'heure des adieux... Où donc est le bel automobile de votre ami ?
— Ne triomphez pas trop; Baugrand n'est pas venu aujourd'hui, mais demain il sera là...
— Ah ! il y a du bon ! demain, c'est l'avenir, et l'avenir est à Dieu, si j'en crois le poète.
Marie-Thérèse sourit et, rejoignant le groupe de leurs amis, Martholl et elle arrivèrent au moment où Platel déclamait à la jolie Mabel d'Ornoy :
— Quelle vie charmante nous menons ! A Paris on n'a jamais le temps de voir les gens qui vous plaisent; ici, au moins, on peut jouir de leur présence.
— Même s'en fatiguer I
— Y pensez-vous ? S'en fatiguer, en deux mois? Il faudrait être bien versatile dans ses sentiments ou avoir été séduit par un charme
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trop peu justifié. En vérité, c'est ainsi qu'on devrait vivre : travailler très peu, se promener avec des femmes charmantes, sans autre souci que celui de l'heure du bain, du temps qu'il fera, et du changement de nuance des yeux qui nous captivent.
Ils s'en allaient ainsi par couples vers la mer. Dans un murmure de causeries joyeuses, les jeunes filles révélaient leur âme avec la même grâce innocente que, dans leurs vêtements, se révélait leur corps. Les jeunes hommes laissaient s'épanouir en leur esprit, en leur cœur, cette adoration sans but, si impulsive et par cela même si séduisante, de la jeunesse et de la force pour la grâce et la beauté.
Hubert Martholl marchait pensif à côté de Marie-Thérèse qu'il avait débarrassée de sa raquette et de son manteau.
En arrivant sur la plage, ils furent éblouis par une lumière dorée. Le soleil allait entrer dans les flots en triomphateur ; des reflets de pourpre traînaient sur les vagues et le ciel, à l'orient, se teintait d'un bleu turquoise extrêmement doux.
Marie-Thérèse s'assit sur les galets. C'était l'heure qu'elle aimait. Devant ces apothéoses de lumière, elle était prise tout entière, oubliant son être pour s'absorber dans le beau de l'inûni; ses yeux suivaient l'architecture des nuages et, dans leurs formes bizarres, elle s'imaginait voir des mondes inconnus. En ces minutes de commuaion avec la nature, elle sentait puissamment la beauté des choses et se Dénétrait mieux du sens de la vie universelle. Une âme neuve semblait s'éveiller en elle, une âme faite pour des aspirations plus hautes que les petites satisfactions de vanité qui l'amusaient si souvent, mais dont, alors, elle sentait toute l'inanité.
Hubert, étendu près d'elle, tournait délibérément le dos à la mer, comme pour affirmer combien les déploiements d'or du soleil lui importaient peu. Néanmoins, un peu gêné par le trop long silence de sa compagne, il essa^-a de l'arracher à sa contemplation :
— A quoi pensez-vous, mademoiselle Marie- Thérèse ?
— Je ne pense pas, répondit-elle en conti-
nuant de regarder l'horizon, je subis des émotions ; elles me sont fort douces et viennent du calme et de l'immensité. Je ne pourrais rien expliquer des idées, ou plutôt des sensations qui se succèdent en moi tandis que j'admire ces effets de lumière. Ce sont des impressions fuyantes qui se forment et se transforment aussi vile que les contours de ces nuages, là-bas.
— Et moi, je pense à vous ; je ne regarde ni la mer qui monte, ni le soleil qui descend. Où vous êtes, je ne vois que vous, rien que vous ; vous emplissez mes yeux de joie et de beauté, et...
Marie-Thérèse l'interrompit vivement. Ainsi que certaines natures fines, elle avait une tendance à aimer idéalement, ou plutôt à aimer un idéal. A ce moment, elle identifiait bien l'objet de cette recherche tout intellectuelle et morale avec la personne d'Hubert; mais, en même temps, elle se défiait de lui, désirait qu'il ne se déclarât pas, de peur qu'une brusque désillusion ne la fit choir dans la réalité. Elle aspirait avec passion à rencontrer une âme simple, énergique, vraie, et elle ne savait quel vague près-
sentiment lui faisait craindre de ne pas trouver ce qu'elle cherchait dans ce que Hubert allait lui révéler de la sienne. Elle déjoua donc le sort et dit un peu ironiquement :
— Vous allez me donner de l'orgueil en me laissant voir que vous me préférez à de telles splendeurs! Que pourrais-je faire pour vous dédommager de la privation de ce merveilleux spectacle ? Serait-ce assez d'offrir à vos regards un visage souriant ? Je crains que vous ne perdiez beaucoup à l'échange !
— Ne plaisantez pas ! Si vous saviez combien je vous trouve charmante, vous comprendriez pourquoi j'ai été si entièrement conquis.
— Vous n'exagérez pas en vous disant entièrement conquis? Ces deux mots-là contiennent tant de promesses...
— Demandez donc à vos amies, elles vous renseigneront à ce sujet. Ce que je ressens les inquiète, cl quand nous sommes tous réunis, elles devinent aussitôt de qui je demeure uniquement occupé. Si vous leur ressembliez, vous seriez convaincue de la nature de mes sentiments à votre égard ; mais vous êtes si
différente d'elles 1... Sais-je jamais quel accueil vous ferez à mes attentions ?
— Je n'ai pas dit que l'empressement que vous me montrez ne me fît aucun plaisir.
— Si vraiment je ne vous étais pas importun, comme j'en serais heureux ! Voyons, donnez-moi quelque esjioir, autorisez-moi, par exem])le, à vous dire des choses tendres, à vous suivre partout, à m'occuper de vous constamment.
— Ah ! quel programme I II est effrayant pour moi qui ne sais jeter au vent ni mes sentiments, ni mes paroles. J'ai une trop haute idée de la douceur d'une communauté d'impressions pouvant unir un homme et une femme, pour si vite transformer notre jeune amitié par un jeu imprudent; ce serait y introduire trop tôt un peu de divin. Non... non... je ne vous permets rien encore. D'ailleurs, en ce moment, je ne vous écoute guère, j'ai les yeux éblouis; rien de profane ne parvient au fond de ma pensée; la beauté du ciel m'absorbe toute.
— Ne pouvez-vous faire deux choses à la
fois? Pourtant si ce que je dis vous était agréable, ne pensez -vous pas que ce serait une harmonie qui compléterait ce merveilleux spectacle ?
— Quelle prétention ! Vous voulez être le maestro qui accompagne d'une musique de tendresse les plus belles heures de la nature?
— Je n'ai qu'une prétention : celle de vous plaire. Je veux qu'un jour, quand je serai auprès de vous, vous arriviez à ne plus voir les couchers de soleil.
Marie-Thérèse se leva en riant d'un rire contraint qui sonnait faux; les propos d'Hubert commençaient à la gêner; elle jugea prudent de les interrompre.
En voyant la jeune fille debout, Martholl voulut lui prendre la main ; mais elle la retira vivement.
— Ne me permettez-vous pas de remonter avec vous sur la terrasse? interrogea-t-il.
— Non; je ne dois plus vous écouter; c'est assez pour aujourd'hui. Restez là pour chercher de nouvelles phrases, rien n'inspire comme le soir qui tombe.
Et, d'une voix que la gaieté et aussi l'émotion contenue faisaient trembler un peu, elle ajouta en gagnant la terrasse du Casino :
— Adieu 1 adieu 1 cher flirt.
Le temps passait rapidement pour la bande joyeuse. On organisait tous les jours de nouvelles parties, à cheval, à bicyclette, en automobile ou en mail. Le soir, on dansait au Casino ou dans quelque villa. Hubert ne quittait pas Marie- Thérèse et affichait de plus en plus sa préférence.
Le mois de septembre était déjà très avancé, et personne ne songeait encore à partir d'Étretat. Tout le monde trouvait douloureux de se disperser après cette saison qui s'était écoulée si gaiement.
Devant l'inévitable perspective de la sépa-
HÉSITATION SENTIMENTALE ISl
ration, les petites des Blandières elles-mêmes devenaient mélancoliques.
Un soir, au Casino, la question de départ ayant été agitée, Hubert se rapprocha de Marie- Thérèse et lui confia d'un air triste :
— Je ne puis me faire à l'idée de m'éloigner de vous. Chaque jour, je me dis : je m'en irai demain ; demain arrive, je n'en ai plus le courage. Ma mère ne comprend pas ce qui me retient si longtemps ici ; j'y étais venu pour quinze jours ; elle m'écrit lettre sur lettre pour me rappeler. Je devais aller la chercher àCarlsbad et passer ensuite le mois de septembre à chasser chez de vieux amis. Elle est partie seule de Carlsbad ; maintenant la voilà installée chez nos amis, et il faut que je me décide à la rejoindre. Je n'ai jamais eu autant de peine à me détacher d'un endroit. N'allez pas croire que c'est à cause des plaisirs que m'offre la plage ; mais comprenez que c'est vous, vous seule, qui me retenez. De ces jours passés près de vous, je garde une telle impression de charme que je ne veux pas quitter Étretat sans que vous m'autorisiez à vous retrouver à Paris
le plus vite possible. Madame de Chanzelles voudra-t-eîle me recevoir? le lui demanderezvous? Dites que vous le voulez, dites-le-moi pour que je ne m'en aille pas désolé.
— Ma mère est chez elle tous les mercredis. Je puis vous assurer qu'elle sera heureuse de vous accueillir. Quant à moi, j'avoue que j'aurais le plus grand regret si les relations charmantes que nous avons commencées se trouvaient rompues. Je ne prends pas mes amis pour trois semaines ; quand je les ai choisis, je les garde.
— Ah ! que vous êtes bonne de m'avoir compris ! Vous me permettez d'espérer, n'estce pas?
— Je vous dirai cela à Paris, quand nous nous reverrons,
— Le temps va me paraître longl...
— Vous vous plaignez? alors, si je vous faisais mes adieux aujourd'hui , que diriezvous?
— Vous avez raison, vous êtes exquise; je n'ai pas le droit de récriminer.
Et avant qu'elle pût s'en défendre, Hubert
lui prit la main et la porta à ses lèvres en balbutiant dans un souffle : « Je vous aime 1 »
Ce soir-là, Marie-Thérèse fut très longue à s'endormir. Elle entendait encore la voix d'Hubert et les phrases émues qu'il avait prononcées. C'était donc vrai ? 11 l'aimait, il mettait en elle de secrets espoirs. L'assiduité qu'il avait témoignée pendant ces mois écoulés, les paroles encourageantes qu'il voulait obtenir d'elle, tout cela révélait le projet qu'il poursuivait. Elle s'interrogea. Lui plaisait-il ? Mais oui ; Hubert était élégant, distingué, adroit à tous les sports. Elle le savait très répandu dans le monde, et, de plus, il l'aimait... Certes, elle consentirait volontiers à s'appeler madame Hubert MarthoU. D'ailleurs, cette union lui assurerait une existence agréable. Une série de plaisirs enviables s'offrit à son imagination : réceptions, voyages, yachting, automobilisme, toutes les manifestations de la vie luxueuse et sportive paraissant être du goût d'Hubert.
Pourquoi tout à coup, sans cause, dans la fantasmagorie des joies que lui promettait cette union si bien assortie selon les lois du monde,
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une image un peu oubliée se dressa-t-elle dans l'esprit de Marie -Thérèse?
Pourquoi ie souvenir de Jean venait-il se heurter à ses pensées? Par une association d'idées dont la logique lui échappait, elle se mit à faire une comparaison entre lui et Hubert, et se souvint qu'elle n'avait jamais vu dans les yeux de ce dernier, si ému qu'il semblât, celte lueur passionnée qu'elle surprenait si souvent dans les regards noirs et profonds de Jean; non, jamais elle n'avait senti en Hubert la même lente pénétration d'une tendresse enveloppante et forte.
Mais quel rapport pouvait-il y avoir entre les sentiments d'affection reconnaissante de Jean et l'amour d'Hubert ? Elle ne s'en rendait pas compte, et pourtant l'affection récente n'anéantissait pas assez vite à son gré, dans son cœur, l'ancien attachement.
Enfin, si Hubert MarthoU demandait sa main, dirait -elle oui? Et ses parents, que penseraient-ils de ce jeune homme? Il était un inoccupé, un inutile. Voilà qui ne plairait pas à M. Aubry. En fait, il paraissait que le
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but de l'existence d'Hubert fût d'aller tous les jours à son cercle. Elle se prit à regretter que, sous ses dehors mondains, il n'eût pas une intelligence plus éprise d'action.
Si pourtant elle se trompait sur son compte? Si cette élégante enveloppe n'allait recouvrir qu'une nature de snob, ne voyant dans la vie d'autre but que la jouissance, avec le seul souci de cette science qui consiste à assortir, au passage des heures frivoles, son costume et ses gestes ?
Tandis qu'elle agitait ces pensées incertaines et contradictoires, le sommeil la prit.
Le lendemain , quand Marie - Thérèse se réveilla, il faisait un soleil radieux. L'air embaumé pénétrait dans sa chambre, à la fois doux et violent, tout chargé de brise marine et de parfums de fleurs. Devant la beauté du jour, toutes ses préoccupations d'esprit se dissipèrent. Elle ne songea plus qu'à se vêtir rapidement, non sans choisir la plus rose de ses robes de batiste, le chapeau du matin qui lui seyait le mieux, pour aller rejoindre ses amies et Hubert MarthoU qui, déjà, devaient l'attendre sur la plage.
C'était l'heure du bain. Selon son habitude,
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Marie-Thérèse gagna sa cabine pour revêtir son costume.
Quelques minutes après, l'essaim gracieux des jeunes filles, ses amies, descendait sur les galets. Ce bain était l'événement attendu de la matinée. Arrivée au bord de l'eau, Marie- Thérèse retira son peignoir qu'elle laissa tomber à ses pieds, et apparut mince et souple. Un peu gênée par les regards braqués sur elle, elle s'élança vivement au-devant des vagues, tandis que Jeanne et AlioG ne se pressant pas, goûtaient, comme chaque jour, le plaisir de se sentir admirées dans leur élégant costume.
Très bonne nageuse, Marie-Thérèse jouissait du bain avec délices; elle s'éloigna un peu, laissant les jeunes des Blandières se disputer Hubert avec de petits cris, et de grands bruissements d'eau. Tout en nageant, elle pensait au plaisir qu'elle aurait à faire ainsi de longues promenades dans cette fraîcheur de l'eau. Seulement, pour l'accompagner, il lui faudrait un compagnon robuste, avec qui elle n'eût à craindre aucun danger. Ce protecteur, quel serait-il?... Hubert, sans doute, puisque... Mais
lui inspirait-il assez de confiance ?... Avec son aide pourrait-elle tout braver?... S'unir pour les joies de la vie quand on est jeune et riche, qu'est-ce que cela ? L'âme de l'homme le plus insouciant peut être attirée, séduite et entraînée par une tâche aussi facile, tandis qu'aux jours d'épreuves souvent elle défaille...
Elle constatait que, tout en lui plaisant, Hubert ne lui donnait pas cette pleine sécurité, cette tranquillité physique et morale qui fait qu'on se confie tout entière à un être, et il lui sembla que c'était justement ce qu'elle aurait voulu trouver dans le compagnon de son choix.
Elle fut distraite de ses réflexions par Martholl qui l'avait rejointe. Il était de très mauvaise humeur parce que, en aidant Alice des Blandières à monter sur le radeau d'où elle voulait se jeter, il s'était cassé un ongle. La préoccupation de cet incident l'empêchait de se livrer à son habituelle amabilité, et son agacement n'était pas encore calmé lorsque madame Aubry fit signe à sa fille de sortir de l'eau, le bain s'étant assez prolongé, à son gré.
Marie-Thérèse se rapprocha de la rive;
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Hubert la suivit; elle ne put s'empêcher de penser, en le regardant nager si harmonieusement, que s'il n'y avait peut-être pas en lui l'étoffe d'un héros, du moins il offrait aux yeux une fort belle académie, savamment moulée dans un maillot de soie noire.
Une fois rhabillée, elle monta sur la terrasse du Casino pour s'y promener; Hubert s'approcha d'elle et lui dit :
— Me permettez-vous de rester un peu avec vous? Je vous regardais venir de loin; ce m'est une joie de vous voir marcher. H y a très peu de femmes qui possèdent l'art de se mouvoir avec grâce ; c'est un réel signe de race. Je ne saurais aimer, ni même remarquer une femme qui n'aurait pas cette élégance de mouvements dont le rythme, me semble-t-il, est révélateur du caractère. Les gens vulgaires conservent toujours une attitude vulgaire ; on reconnaît la distinction d'une femme rien qu'à son allure. Remarquez mademoiselle Denise, les petites des Blandières, et même cette jolie Mabel d'Onioy, quelle différence I En examinant leur démarche, quand on est vraiment observateur
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et connaisseur, il est aisé de s'apercevoir que, chez elles, les proportions du corps ne sont pas justement établies; il y a là, certainement, quelque vice d'architecture. En revanche, vous devez avoir les jambes de Diane.
La jeune fille rougit, mais elle fut dispensée de répondre, Alice et Denise arrivant à ce moment auprès d'elle.
— Gomment! vous flirtez encore? s'écria Alice en s'approchant ; c'est excessif I Dites donc, Martholl, je pense que cela ne vous fait pas oublier votre promesse de m'accompagner tantôt à bicyclette jusqu'à la ferme Dutot, où nous retrouverons les d'Ornoy et leurs amis? Viendrez-vous avec nous ? ajouta-t-elle sans enthousiasme, en se tournant vers les deux cousines.
— Non, ma chère, se hâta de dire Marie- Thérèse qui ne voulait pas donner à Denise le temps de répondre affirmativement. Aujourd'hui, maman nous a priées de lui aider dans certains arrangements de la maison qui doivent être faits avant notre départ, et je ne voudrai? pas me soustraire à ce petit travail sous pré-
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texte de promenade. Je vous retrouverai ce soir au Casino ; au revoir, amusez-vous bien.
Et, entraînant Denise rapidement, elle laissa le jeune homme aux prises avec Alice qui voulait absolument qu'il la reconduisît jusque chez elle.
Tandis que les jeunes filles s'éloignaient, Denise, contrariée de cette partie manquée, dit à sa cousine :
— Pourquoi as-tu refusé d'aller à bicycletle? Ma tante se serait bien passée de nous cel après-midi.
— Non, Denise; il vaut mieux rester avec maman. Et puis, je n'aime pas beaucoup que nous courions ainsi les routes, seules avec des jeunes gens.
— Que tu es donc rigide I mais c'est tout à fait admis maintenant. Tu as bien tort de ne pas aller à la ferme Dutot, je suis sûre qu'Alice va profiter de ton absence pour essayer de te subtiliser ton flirt. Elle n'aime pas beaucoup que ses amies réussissent mieux qu'elle, et, cet été, il n'y a pas à dire, c'est toi qui as eu le plus de succès. MurthoU était le point de mire
pour toutes les jeunes filles qui ont passé la saison ici. Chacune de nous espérait qu'il lui ferait la cour; il est si chic! cela vous pose d'avoir un flirt de cette qualité ! Par exemple, je ne sais pas s'il est très intelligent, ajouta Denise qui, n'ayant pas été courtisée par lui, voulait le gratifier de quelque tare. Il est certes bien moins amusant que Platel. Hubert ne gagne qu'à être regardé... tu as beau hausser les épaules, il a surtout la « fooormel » celle de Brid'oison, mais dame 1 il l'a, et supérieure, j'en conviens !
Denise était en verve ; elle continua de parler tandis que Marie-Thérèse la suivait en silence.
— Je te l'assure, ma chère, Alice est furieuse ; elle ne peut plus se dissimuler que c'est bien toi l'élue. Au commencement, nous étions toujours toutes ensemble, on ne savait pas encore à laquelle de nous s'adressaient les assiduités de M. Martholl. Mais Alice, avec son habituelle modestie, croyant toujours, quand il 3-^ a un jeune homme dans notre société, qu'il y est attiré par son charme, à elle, se faisait des illusions et attendait qu'il se
déclarât. A présent elle a compris que si elle voulait que Martholl fît attention à sa gracieuse personne, elle devait jouer serré ; alors, avant son départ, elle va tout mettre en œuvre. Veille au grain, ma chère!
— Tu as des expressions bizarres, Denise ; Alice peut à son aise séduire Martholl sans que j'en prenne ombrage...
— Est-ce bien sûr?... Dans tous les cas il semble utile à Alice de planter quelques jalons, afin qu'il vienne aux cinq heures et aux bals de sa mère. Il est décoratif, Hubert; on doit se l'arracher pour orner les soirées. Alice ne va pas laisser échapper une si belle occasion de montrer à ses amies, cet hiver, le plus bel échantillon des flirts nouveaux qu'elle ramène de villégiature. Je dis cela, car, à mon avis, tu sais, il se contentera de flirter. Hubert Martholl ne me fait pas l'effet d'un monsieur qui épouserait une fille sans fortune, et je doute que les petites des Blandières aient l'ombre d'une dot. Madame des Blandières mène un grand train, c'est vrai; mais tout passe en amorçage. Marlhol doit se tenir sur ses gardes;
c'est pourquoi Jeanne et Alice l'ont laissé froid. C'est un papillon qui choisit les fleurs dorées ; quand, de plus, elles sont fraîches et jolies comme ma chère petite cousine, il n'hésite pas ; il se pose.
Les deux jeunes filles étaient arrivées non loin de la maison. Denise, satisfaite de la petite méchanceté qu'elle venait d'insinuer à sa cousine, se mit à courir, sous prétexte qu'elles étaient en retard pour déjeuner.
Marie -Thérèse, très offusquée des propos de Denise, resta en arrière, voulant dissimuler la peine qu'elle éprouvait d'une si perfide insinuation. Ce n'était pas la première fois que la jeune fille s'apercevait de la jalousie de sa cousine, et de l'empressement avec lequel celle-ci saisissait les occasions de lui dire des choses désagréables sous un faux air de cordialité. Mais Denise, bien qu'un peu plus âgée qu'elle, ayant été sa compagne d enfance, elle ne lui gardait généralement pas rancune de ce manque de cœur, et l'attribuait à un besoin d'ironie que ne tempérait aucune douceur de caractère.
Cependant, aujourd'hui, Denise venait de
toucher un endroit sensible. Pourquoi lui avait-elle dit ces choses? Marie-Thérèse, en toute humilité, s'interrogeait : ne pouvait-elle pas être aimée pour elle-même ? Il est vrai qu'un assez grand nombre de ses amies, tout aussi jolies qu'elle, certes, ne se mariaient point, faute de dot suffisante. Si Denise disait vrai ? si la raison qui décidait Hubert à la préférer aux autres s'appuyait sur un tel motif?... Elle en ressentit au cœur une émotion un peu angoissante. Mais non, Denise se trompait; dès le soir où il leur fut présenté au Casino, il parut conquis ; Marie-Thérèse se souvenait qu'il la regarda avec insistance et l'invita pour toutes les valses. Il ne connaissait pas déjà le chiffre de sa dot... Qui l'en eût informé? Pourquoi, alors, supposer que son admiration se basait sur des calculs intéressés? Pourquoi ne pas croire plutôt que Denise inventait une môclianceté pour lui gâter le plaisir d'avoir plu à Hubert ? Quand elles étaient petites, la jalousie de sa cousine s'exerçait à propos de Jean, à qui elle ne pouvait pardonner de n'être pas, pour elle aussi, un complaisant esclave. Jean
ne se mettait qu'à la discrétion de Marie-Thérèse. Toute l'animosité de Denise contre le jeune homme remontait à ces lointaines années d'enfance; cela, Marie-Thérèse le savait bien.
Oui, oui, la jalousie seule animait Denise ; la jalousie I Voilà ce qui expliquait les paroles qui lui étaient échappées, et la cause de leur venin. Denise voulait lui faire croire que cette préférence marquée d'Hubert la laissait ellemême profondément indifférente. En réalité, elle avait du dépit... Que de mesquinerie dans cette façon d'agir I Et dire que Denise, sa cousine, son amie, n'hésitait même pas dans la possibilité de lui être cruelle...
Marie-Thérèse avait de la bonté ; après avoir jugé l'action de sa cousine, elle lui chercha des circonstances atténuantes. Spirituelle, amusante, avec un visage aux traits réguliers, Denise manquait de ce charme féminin que possèdent parfois les plus laides; elle avait la taille plate, la chevelure pauvre et un teint sans fraîcheur. On l'écoutait volontiers; mais ses jolies amies une fois à côté d'elle, on ne la regardait plus. Voilà ce qui rendait
pleinement excusable aux yeux de Marie- Thérèse le mécontentement de cette âme peu encline à se réjouir du succès des autres. Réconfortée par ces réflexions, la jeune fille se trouva bien naïve d'attacher de l'importance aux inventions qui germaient dans la cervelle légère de Denise. S'alarmer pour une phrase inspirée par la malveillance lui parut un enfantillage, et, comme la cloche du déjeuner sonnait, elle rejoignit la famille dans la salle à manger, se sentant tout à fait remise de son court grand émoi.
Vers quatre heures, leurs rangements achevés, les deux jeunes filles descendirent dans le jardin et s'installèrent sur la terrasse. Leur conversation manquait d'entrain. Marie- Thérèse ne pouvait se défendre de quelque froideur, et Denise, assez ennuyée de ce silence, n'osait reprendre le seul sujet d'entretien qui rintéressât.
La cloche de la grille a^'ant annoncé une visile, Denise se leva, curieuse, et revint précipitamment vers sa cousine.
— Ah! c'est trop fort! Devine qui est là?
168 HÉSITATION SENTIMENTAIE
Martholl lui-même ! Il a donc quitté Alice et renoncé à sa partie de bicyclette ?
Marie- Tliérèse dissimula la satisfaction de vanité que lui procurait ce petit triomphe, et, comme le jeune homme s'avançait, elle dit simplement en lui tendant la main :
-^ Voilà une heureuse idée d'être venu nous voir ; ma mère en aura le plus grand plaisir.
Denise, au contraire, jeta étourdiment :
— Eh bien ! et la bicyclette ? Je vous croyais à la ferme Dutot, prisonnier d'Alice. Est-ce que la partie a été décommandée?
— Puisque vous voulez bien vous intéresser à mes faits et gestes, mademoiselle, je vais tout vous avouer. Je pense que mesdemoiselles des Blandières, les d'Ornoy et leurs amis ont passé l'après-midi à l'ombre des pommiers; mais, en vérité, je n'en sais rien. J'ajouterai même que je ne m'en soucie guère. Mademoiselle Alice a essayé de me contraindre à la suivre sur les routes poussiéreuses; j'allais m'y résigaer, espérant votre présence. Quand j'ai su que vous ne viendriez pas, sans hésitation, j'ai 1 manqué le rendez-vous. Je pense que personne
ne se sera aperçu de mon absence, d'ailleurs. Denise éclata d'un rire bruyant; elle se représentait la déconvenue de son amie espérant en vain, dans son joli costume de cycliste, l'arrivée du chevalier qu'elle s'était choisi.
— Vous pouvez être sûr qu'Alice est furieuse; si elle a attendu, elle ne vous le pardonnera jamais.
— Elle me pardonnera, n'en étant pas à un flirt près; il y a toujours autour d'elle quelque comparse tout disposé à doubler les premiers rôles. Pourtant si elle me tenait rigueur, je ne vous cache pas que je n'en éprouverais aucun chagrin; mademoiselle Alice des Blandières m'est tout à fait indifférente.
Marie-Thérèse crut devoir donner un autre cours à la conversation.
— Je vais prévenir maman que vous êtes là!
Pendant que la jeune fille s'éloignait, Denise interrogea coquettement Hubert.
— Je suppose que le sentiment d'indifférence dont vous parliez tout à l'heure ne s'étend pas à toutes les jeunes filles dont vous avez fait la
connaissance pendant cette saison? au reste, tant mieux pour vous s'il en était ainsi. En partant, vous n'emporteriez nul regret dans vos bagages.
— Je veux croire, mademoiselle, que votre désir de connaître mes sentiments est une preuve de sympathie. En effet, mon indifférence ne s'étend pas, elle s'arrête au contraire et se transforme même en un très vif intérêt s'il s'agit de vous ou de votre cousine. Je garderai un souvenir très précieux de mon séjour parmi vous, et cela me fait déplorer vivement, je vous l'assure, la nécessité où je suis de vous quitter. Je vais maintenant vous confier mon désir. J'espère que madame de Ghanzelles et madame votre mère voudront bien m'autoriser à me présenter chez elles à mon retour à Paris. Les regrets que j'emporte des jours si vite écoulés seraient trop cruels, s'il ne s'y glissait l'espoir de vous revoir bientôt.
Denise souriait encore de ce galant aveu, quand madame Aubry de Ghanzelles apparut sur la terrasse avec sa fille.
— Vous êtes tout à fait aimable d'être monté
jusqu'à la villa, dit-elle en tendant la main au jeune homme.
— Hélas ! madame, ce sont mes adieux que je vous apporte aujourd'hui. Je viens vous exprimer toute la joie que j'ai eue de vous être présenté et vous remercier de m'avoir si gracieusement accueilli.
— Vous partez donc ?
— Après-demain , malheureusement. J'ai déjà reçu de ma mère plusieurs lettres très pressantes; je faisais un peu la sourde oreille, je l'avoue. Mais cette fois je ne peux me dérober, car la comtesse Husson elle-même me prie de ne plus tarder davantage. Les Husson sont de bons et vieux amis de ma famille. On chasse chez eux, à Valrémont; ils n'ont pas d'enfants et me considèrent comme leur fils. C'est moi qui m'occupe là-bas d'organiser les équipages. Je suis donc absolument forcé d'abandonner Étretat pour préparer l'ouverture de la chasse.
— Ce motif explique votre désertion. Je re^'n.'lte de ne pas vous voir rester jusqu'à la fin de la saison. Les derniers jours sont, à mon
avis, les plus agréables. Lorsque le mouvement mondain s'est calmé, je retrouve l'Etretat d'autrefois, celui de l'époque éloignée où je venais ici jeune fille et jeune femme. Quelle différence alors ! La plage était calme et solitaire ; on n'y rencontrait que des pêcheurs, ce qui ne nécessitait pas ce déploiement de toilettes que nous voyons aujourd'hui. Puis, on jouissait un peu de son jardin et l'on n'était pas toujours hors de chez soi, renonçant au repos pour se livrer frénétiquement à toute espèce de sports.
— Il ne faut pas dire de mal des sports, madame, c'est sur eux que comptent les sages humanitaires pour améliorer la race. Nos voisins les Anglais ne se sont régénérés que par la pratique constante des exercices physiques. Au siècle dernier, c'était un peuple anémié; aujourd'hui il compte parmi les premiers au point de vue de l'énergie et de l'endurance; nous sommes loin de les égaler, nous autres Français, sédentaires ou bureaucrates, qui commençons seulement à comprendre quelle place doit tenir la gymnastique dans l'éducation.
— Vous avez raison, les sports sont excellents pour la jeunesse. Je sais d'ailleurs que vous en êtes fanatique, et que vous les pratiquez tous avec succès.
— Ceci est exagéré; mais en effet, j'y consacre une grande partie de mon temps.
— Peut-être les bureaucrates, à qui vous reprochez de ne pas s'adonner à ces plaisirs, selon vous si hygiéniques, n'y mettent-ils pas autant de mauvaise volonté que vous le pensez. Quelquefois, je vous assure, ils ne demanderaient qu'à être moins sédentaires, mais ils n'en ont pas le loisir. Es sont dans l'obligation de travailler pour gagner leur vie et celle de leur famille. Vous-même, par exemple, ne négligez-vous pas d'autres travaux plus sérieux pour cultiver vos goûts sportiques?
— Ah ! moi, j'ai des loisirs; je n'ai même que cela. Mais ma mère a des relations si étendues, que je trouverais sans peine une occupation si je le désirais. Pour le moment, je suis passionné d'automobilisme. J'ai commandé une petite machine, pratique et élégante, qui me sera livrée au printemps prochain, et si vous
me permettez de vous en faire les honneurs, j'en serai fort heureux, madame.
— Je vous remercie de cette offre gracieuse ; ma nièce et ma fille s'occupent beaucoup de ces nouveautés : traction par l'électricité, la vapeur et Je pétrole, ces choses, bientôt, n'auront aucun secret pour elles.
— Il le faut bien, ma tante. On ne seraif pas du dernier bateau si l'on ignorait ça.
— Alors, j'avoue en être bien peu, moi enfant.
Hubert s'était levé pour prendre congé.
— Monsieur, à Paris, je reste chez moi la mercredi de quatre à sept heures. J'espère que vous nous ferez l'amitié de venir de temps en temps nous voir.
MarthoU remercia et se retira, accompagné des deux jeunes filles qui, à Étretat, avaient pris l'habitude de reconduire les visiteurs jusqu'à la grille du parc.
Dans le jardin, Denise taquina encore Hubert sur sa désertion : Alice des Blandières allait lui faire payer cher un pareil procédé. Mademoiselle Gardanne prévoyait complaisamment
tout le mal qu'il aurait à rentrer eL ^ràce auprès de son amie, quand il la rencontrerait dans le monde.
Lui, il l'écoutait vaguement, répondait à peine et regardait Marie-Thérèse. Elle marchait d'un pas rythmique, soulevant d'une main molle sa robe de laine gris pâle tout unie. Ce geste inconscient moulait son corps aux lignes parl'aites, d'une grâce exquise en sa sveltesse. Dans ses cheveux dorés et ondes, se jouait la lumière. La tête légèrement inclinée vers le sol et les yeux mi-clos, comme s'ils voulaient garder leur secret, rendaient plus nette l'ombre des longs cils sur l'ovale régulier des joues; le nez aux narines vibrantes, la bouche aux lèvres rouges un peu fortes et bien dessinées, le menton Qn, le teint transparent, faisaient d'elle sur co fond de verdure automnale, un ravissant spectacle de beauté.
Hubert, pour la regarder plus longtemps marcher ainsi préoccupée et silencieuse à deux pas de lui, eût souhaité que Denise fût plus bavarde, et l'allée des peupliers infiniment plus longue. C'était un dilettante en manière de vivre.
n se félicitait d'avoir pressenti « une nature » en Marie-Thérèse, et un attrait grandissant l'attachait à elle.
L'esprit blasé de Martholl, dévoyé par la vio facile qu'il avait toujours menée, trouvait un charme nouveau à l'étude de cette jolie et saine âme de jeune fille. Il n'avait jusqu'alors demandé à l'amour qu'une ivresse légère, une griserie douce. Jamais cette passagère impression ne laissait dans son cerveau, dans son cœur, d'autre trace que le souvenir d'un plaisir momentané. La tendresse faite de sacrifice, d'abnégation, de dévouement, l'amour sérieux enfin, il n'y croyait pas. Et pourtant, toutes sortes de sentiments qu'il eût impitoyablement qualifiés de <r vieux jeu » autrefois, faisaient de lui leur proie maintenant. Il trouvait le pépiement des oiseaux exquis; les feuilles frémissantes chantaient à ses oreilles des mélodies inconnues ; toute la nature se révélait à lui captivante et belle, et il associait dans son esprit la beauté de Marie-Thérèse à ce culte un peu païen qui le poussait à désirer s'agenouiller et à adorer Dieu dans les êtres et dans les choses.
Mais on était arrivé devant la grille. Comme jamais l'émotion n'entraînait Hubert à négliger le soin de son attitude, il prit l'une après l'autre les mains des cousines, les baisa avec respect, et, silencieux et correct, il franchit le seuil et s'éloigna.
— Bon voyage 1 monsieur Dumollet ! — fredonna Denise, quand il fut un peu loin.
Puis, brusquement :
— Je file, Marie -Thérèse, car il faut que j'essaie une robe avant le dîner. A tout à l'heure !
Et elle courut à travers la pelouse, coupant au plus court.
Lorsque Marie-Thérèse fut seule sous l'allée de peupliers, en analysant ses sensations elle s'aperçut qu'un adieu définitif lui eût causé, à elle aussi, quelque peine. Elle se sentit troublée et un peu triste en songeant que les journées heureuses de cette saison si gaie appartenaient déjà au passé.
Elle remontait lentement l'avenue, toute à ses pensées, quand elle entendit marcher derrière elle. Machinalement elle se retourna et
ne pot réprimer une exclamation de surprise, en apercevant Hubert.
— Vous?
— Oui, encore moi. Excusez cette indiscrétion ; mais j'ai aperçu, de la route, mademoiselle Denise qui gravissait le talus et disparaissait sous les sapins, et je n'ai pu résister au désir de vous voir encore, de me trouver seul un instant avec vous, pour vous dire un adieu moins banal...
— Le premier l'était-il donc ?
— Dans la forme, sinon dans le fond... Je suis si malheureux de m'en aller I
— Si malheureux que cela ?
— Bien plus que cela. J'ai trouvé en vous, mademoiselle, l'idéal de la jeune fille rêvée par tout homme soucieux de voir réunis, l'intelligence, la beauté, le charme, l'élégance. Vous êtes la plus séduisante, la plus...
— De grâce, arrêtez votre énumération. Voyez, je ris pour ne pas vous montrer ma confusion, mon...
— Votre ?... achevez, je vous en conjure! Ce trouble possède un tel attrait 1... Si vous
saviez à quel point me rendent heureux cette rougeur, ce rire interrupteur d'une émotion peut-être plus forte et plus sincère...
— N'allez pas croire... j'ai voulu dire que je regrette...
— Mon départ? mon Dieu, vous diriez aussi cela à Platel, à d'Ornoy ; il n'y a pas là matièn à rougir; mais, moi, je suis triste, profondément triste de vous quitter ; vous en doutiezvous ?
— Nul départ n'est joyeux ; j'aurais aimé que vous pussiez rester encore...
— Est-ce vrai? pourquoi alors ne pas me retenir ?
— Vous devenez un peu exigeant en fait de démonstration amicale.
— Oui, j'ai à votre endroit de terribles exigences. Me permettez - vous de vous les dire, puisque vous semblez ne vouloir pas les deviner ?
Mais le loyal sourire qui rayonnait sur les lèvres de Marie-Thérèse s'effaça, et son visage, prit soudain une expression grave :
— Monsieur Marlholl, prenez garde! Ne
VOUS hâtez pas d'exprimer des sentiments trop... vifs. La grande intimité dans laquelle nous venons de vivre tous pourrait vous abuser sur la nature de la sj^mpathie que vous m'inspirez, que je vous inspire.
— Pourquoi dites-vous cela?...
— Parce que j'ai peur que vous ne donniez bien de l'importance à une attirance très réelle, sans doute, mais dont les bases sont encore trop fragiles pour impliquer un sentiment sérieux.
— Vous êtes sage exagérément.... Sachez-le, mademoiselle, je n'ai qu'un désir, maintenant qu'il me faut vous quitter : celui de vous retrouver. Et non pas seulement pour continuer une agréable relation, mais parce que je vous aime... Ne vous éloignez pas, Marie-Thérèse, je Vuus en conjure 1 Oui, je vous aime, et mon plus cher désir serait d'obtenir votre main. . .
— Je vous en prie, ne me dites plus rien ; à Paris, je vous écoulerai... Qui sait, d'ailleurs, si le séjour que vous allez faire à Valrémont ne modifiera pas vos idées?
— Gorr.me vous êtes froide et presque mé-
chante! Les sentiments quej'ai pour vous depuis que je vous ai vue...
— Oui, oui, je connais ces jolies phrases; si sincères qu'elles soient, faites-m'en grâce, je vous en prie. Ce n'est ni l'heure, ni le lieu de me les dire, — se hâta d'interrompre la jeune fille, qu'embarrassait l'attitude pressante d'Hubert.
— Alors, il faut absolument que j'attende pour être fixé sur mon sort? interrogea-t-il, en prenant la main de Marie-Thérèse entre les siennes. Avouez que c'est un peu dur ! Puis-je, au moins, aller vous rendre visite dès que je serai à Paris, dans les derniers jours de novembre?
— Venez. Maman vous y a autorisé.
— Si je pouvais croire qu'en m'accordant cette faveur, vous prenez une sorte d'engagement d'accueillir ma demande? murmura Hubert en appuyant ses lèvres sur la fine main que la jeune fille lui tendait pour un définitif adieu.
Marie-Thérèse, sans répondre, dégagea d'un souple mouvement sa main prisonnière, et, souriante, ayant passé son bras sous celui du
jeune homme, elle l'entraîna doucement vers la grille laissée ouverte, en disant :
— Cette fois, vous l'avez bien mérité, je vous mets à la porte, foulant aux pieds les devoirs de la plus ordinaire hospitalité. Mais c'est par intérêt pour votre estomac 1 II est tard, je ne veux pas vous empêcher de dîner, malgré tout le plaisir que je prends à vous entendre... Allons, adieu !
— Non 1 dites : au revoir et à bientôt, sans cela je ne m'en vais pas... j'y suis décidé, et la nuit me trouvera en faction devant votre porte 1...
La jeune fille sourit, et, conciliante :
— A. bientôt donc, dit-elle.
Ces simples mots furent prononcés dans une inflexion de voix si suave, qu'ils remplirent Hubert d espoir. Il s'éloigna brusquement, ne voulant pas compromettre la douceur de cet adieu.
Marie-Thérèse, appuyée contre un des piliers en pierre de la grille, suivit des yeux le jeune homme qui s'éloignait dans le bleu du soir.
Sur la route déserte elle le vit longtemps.
Elle éprouvait une joie émue; ce sentiment était-il causé par celui qui s'en allait là-bas, ou par le charme enveloppant du crépuscule? Un grand calme s'épandait en elle, autour d'elle ; à l'horizon la mer semblait endormie.
Hubert se retourna plusieurs fois, comme attiré par le fluide des regards de Marie-Thérèse, puis sa silhouette s'effaça, lointaine, entre le poudroiement de la route et les derniers reflets d'un amas de nuages blancs.
Lorsque le jeune homme eut disparu, Marie- Thérèse ferma les yeux un instant. Elle ne le voyait plus, mais elle gardait son image. Le plaisir qu'elle éprouvait de l'aveu entendu s'avivait encore de ce fait que celui qui l'avait prononcé possédait un sourire séduisant et des yeux persuasifs. Elle revit aussi, serrant sa main, une main longue et blanche ornée d'une curieuse bague ancienne.
— Il me plait, murmura-t-elle.
Ainsi peu à peu chacun quittait Étretat. Au Casino, sur la plage, on ne rencontrait plus que de rares baigneurs. Une vie calme, retirée au fond des villas, remplaçait le mouvement et l'animation qui régnaient pendant la saison.
Madame Aubry jouissait beaucoup du charme de l'automne ; elle goûtait alors pendant quelques semaines un repos véritable, qui lui faisait reculer son départ jusqu'aux premiers jours de novembre. Celte décision n'était pas accueillie de la même façon par les deux cousines. Dès qu'elle ne se trouvait plus entourée d'une société aimant à s'amuser et uniquement
occupée à se créer des distractions nouvelles, Denise s'ennuyait terriblement. Dans sa hâte de retrouver Paris et les visites, les courses aux magasins, elle harcelait sa tante de doléances sur l'humidité de l'atmosphère, sur la tristesse d'un tête-à-tête avec la nature, sur l'ennui de ne plus voir personne, car les villas se fermaient une à une, et l'unique distraction mondaine consistait, pendant ce mois d'octobre, à assister sur le quai de la gare, aux adieux des derniers attardés.
Marie-Thérèse, au contraire, se plaisait devant cette plage devenue déserte et lui découvrait un charme insoupçonné.
Depuis le départ de la foule bigarrée et encombrante des baigneurs , il lui paraissait que la nature changeât d'aspect. Pour recevoir ces hôtes de passage, pour ne pas effaroucher leurs yeux de citadins plus habitués aux décors de théâtre qu'à sa réelle magnificence, cette nature paraissait consentir à se montrer plus banale et moins sauvage. Ce devait être une concession faite à ces profanes, venus des villes pour se pâmer d'admiration devant elle pendant deux
mois, et qui, ce temps une fois écoulé, se hâtaient de la fuir et de l'oublier.
La mer aussi paraissait autre à la jeune fille, plus grandiose et plus tragique, battant des falaises plus abruptes, et Thorizon, que rayait seul le vol des blancs goélands, plus lointain.
Ce paysage était-il le même que celui qu'avaient contemplé les habitués du Casino? Maintenant il y flottait de vaporeux voiles de brumes, et cette terre normande, à la verdure d'émeraude pâlie, aux horizons brisés par le brouillard, semblait, comme aux premiers âges du monde, sortir de l'onde et du chaos. Paré ainsi d'une grâce mystérieuse, ce pays dont Marie-Thérèse connaissait pourtant tous les recoins, procurait à son imagination le plaisir d'évoquer des contrées inconnues à la place des fermes, des villages et des champs qu'elle savait là.
C'était surtout aux jours où le ciel plus brumeux lui donnait ces illusions, que Marie- Thérèse goûtait le charme de ces promenades. Suivie par Flag, son colley au poil roux, elle s'en allait à travers la campagne, sans autre
guide que sa fantaisie, choisissant un sentier parce qu'il serpentait joliment entre des buissons couleur de rouille, et dirigeant ses pas du côté où lui plaisaient la teinte du ciel et la forme des nuages.
De temps en temps, elle oubliait un peu la nature pour penser à Hubert. Elle le revoyait dans l'allée de peupliers, lui baisant les mains. C'était donc vrai? il l'aimait? Personne encore ne lui avait parlé ainsi. De cette voix musicale, enveloppante, lui venaient les premières paroles d'amour qu'elle eût entendues. Pourquoi lui avait-elle plu? pourquoi elle plutôt qu'une autre? La trouvait -il donc plus séduisante, plus aimable, plus intelligente que les jeunes filles qu'il connaissait? Il l'avait remarquée au milieu de ses amies, si jolies pourtant... Jamaielle n'avait pensé qu'elle pût leur être préférée. Et cependant Hubert n'attendait qu'un mot de sa part pour demander sa main. De loin, il lui apparaissait plus charmant. Elle se rappelait avec plaisir ses attitudes élégantes, son visage distingué coupé par l'or d'une moustache brillante. La jeune fille n'était même plus agitée
par la crainte de trouver en lui un esprit superficiel, tant l'avait conquise le flirt aimable dont le souvenir s'exagérait, romanesque et attrayant, dans le silence de la solitude, et parfois elle se surprenait à compter les jours qui la séparaient de ce mercredi où elle le rêver rai t.
Quelle place prenait déjà dans sa vie cet inconnu d'hier 1 Tout occupée de lui, elle pensait aux soirées, aux bals, aux promenades, aux nombreuses occasions qu'il avait saisies avec empressement pour se rapprocher d'elle et lui confier ses secrets espoirs.
Après avoir épuisé le sujet de ces souvenirs, elle s'essayait à des projets d'avenir; seulement, lorsqu'elle imaginait ce que serait leur existence si la destinée les réunissait, elle ne se représentait que fêtes, voyages, plaisirs de toutes sortes. Quant à une vie tranquille, intime, sereine, dans le calme de la maison, il lui devenait impossible d'en évoquer l'image en compagnie de ce mondain si impérieusement absorbé pur la vie extérieure.
Non, elle ne se voyait pas avec lui au coin
du feu, travaillant sous la lampe, et des enfants jouant autour d'eux. Hubert ne serait jamais un homme d'intérieur capable d'accomplir de simples devoirs, et cela était regrettable; elle voulait bien faire deux parts de son temps et en donner une au monde, mais elle eût aimé aussi imiter ses parents, qui goûtaient un tel bonheur à être toujours l'un près de l'autre! M. et madame Aubry vieillissaient ensemble dans une tendresse réciproque que n'avaient point affaiblie les années.
Leur exemple prouvait donc à Marie-Thérèse qu'elle ne se trompait pas en aimant les joies familiales. Au soir de la vie, le bonheur consiste à se retrouver en tête à tête; mais, pour goûter la douce paix du foyer, il ne faut pas l'avoir délaissé trop longtemps, sinon le charme est rompu et l'on ne sait plus s'y plaire.
L'âme iorte et droite de Marie-Thérèse la rendait prudente, bien qu'elle fût sous le charme d'Hubert; et, si elle prolongeait le mystère de leur entente, c'était moins pour jouir du cher secret que pour étudier ce futur fiancé, afin de ne pas jeter à la tête d'un indigne cette belle et
it.
noble tendresse que les cœurs aimants transforment en durable amour.
Aussi, pour se livrer à ses pensées, Marie- Thérèse recherchait-elle la solitude, d'autant que les entretiens de sa cousine l'horripilaient, en accentuant, pour ainsi dire, ce côté snob qu'elle regrettait de rencontrer chez Hubert. L'admiration de certaines gens vous fait ainsi, parfois, prendre en horreur ce qu'on serait disposé à aimer.
Un jour que la jeune fille revenait d'une
lOngue promenade, elle trouva Denise qui lisait
n salon, étendue sur un divan. Celle-ci, en
^oyant entrer sa cousine, l'accueillit d'un rire
moqueur.
— Peut-on se mettre dans un pareil état ! Mais tu es couverte de boue! Quel étrange plaisir trouves-tu à marcher pendant des heures dans la terre mouillée ? Tu diras tout ce que tu voudras — continua-t-elle en s'étirant avec un bâillement prolongé, — la campagne est insipide à cette époque-ci, et il faut, pour s'y plaire, avoir des goûts singuliers, ou... être amoureuse ! Heureusement, ma tante vient de
m'annoncer une bonne nouvelle : nous partirons après la Toussaint, c'est-à-dire mardi. Il était temps 1 je me faisais l'effet de quelque vêtement oublié dans une armoire et qui commencerait à se manger aux vers.
— J'aime assez tes comparaisons, dit Marie- Thérèse, qui regardait ses souliers humides fumer devant la flamme du foyer, elles ne sont pas banales.
— Dis donc, fit Denise qui suivait déjà une autre idée , nous allons être joliment ridicules en arrivant à Paris : des chapeaux de paille en plein novembre...
— Bah I les reporters de la mode ne font pas la haie autour des gares ainsi qu'à la sortie de rilippique, et l'on ne notera pas nos toilettes comme si nous étions demoiselles d'honneur à un grand mariage.
— Je m'inquiète peu du trajet de la gare à la maison, mais je n'ai plus rien à mettre et il faut quelques jours pour se documenter .sur ce qui se porte, et un certain temps pour choisir entre les créations nouvelles.
— Sois tranquille I tu ne seras pas déshono-
rée parce qu'on t'aura rencontrée dans une toilette dont le cachet ne serait pas assez automnal.
— Ça dépend de la personne que je rencontrerai. Je ne voudrais pas que ce fût Martholl, par exemple.
— Pourquoi cela?
— Parce qu'il représente pour moi l'arbitre de l'élégance. C'est étonnant ce qu'il s'y connaît en toilettes féminines. As-tu remarqué qu'il nous regarde toujours des pieds à la tête comme s'il était juge dans un concours de beauté? Enfin, on est flatté quand il dit avec flegme : « Vous avez une jolie robe »; ou : « Ce chapeau vous sied à merveille ». Gela m'est arrivé deux ou trois fois, cet été, de glaner quelques éloges, eh bien ! j'éprouvais le même sentiment d'orgueil que le jour où j'ai gagné un lapin au tir au pistolet de la fête de Neuilly, après avoir six lois troué le noir.
— Sans doute, Martholl serait heureux s'il t'entendait; je pense que ce genre de succès doit le flatter énormément; oui, si j'en juge par l'effet qu'il te produit, ce jeune homme doit posséder une âme de grand couturier.
— Est-ce avec l'intentioa de le déprécier que tu en parles ainsi ? Il y a une certaine ironie dans tes paroles...
Marie -Thérèse ne daigna pas répondre ; Denise se tut un instant et reprit, en regardant sournoisement sa cousine :
— Veux-tu que je te dise? Tu es une cachottière, tu ne veux pas me faire de confidences, tu dissimules ton jeu. Voyons, avoue donc qu'il t'a fait la cour?
— Si tu t'en es aperçue, il est inutile de me le demander.
— Je voudrais savoir où en est ce flirt transcendant, et si Hubert te plaît?
— Certes, il me plaît ; mais je ne le connais pas assez pour avoir sur lui un sentiment définitif.
— Attends -tu, pour te décider, de le revoir à Paris en tenue de ville? Crains-tu les désillusions que nous eûmes l'année dernière en retrouvant, en chapeau haut de forme et en redingote, ce Marcel Mingot que nous avions trouvé si bien ici, avec son grand feutre gris et son surprenant costume de bicycliste?
— Non, non ! sur ce chapitre-là je suis tranquille; de quelque façon que MarthoU soit vêtu, ce doit être toujours avec cette recherche qui lui vaut tant d'admiratrices. Je voudrais seulement, pour te donner mon avis, voir plus souvent Hubert, afin de le mieux connaître.
— Sais-tu une chose ? Eh bien, cela m'étonne qu'il se soit si fort emballé sur toi I
— Tu es plutôt gentille et cette aménité me touche I
— Avant de te révolter, attends un peu que je m'explique : Je t'accorde que tu as tout ce qu'il faut et plus qu'il ne faut pour plaire aux plus difficiles, puisque tu es riche et jolie.
— Riche surtout, pas vrai?... Merci; décidément, tu me rends justice !
— Seulement, continua Denise imperturbable, moralement tu n'es pas la femme qu'il lui faut, tu n'es pas assez fast, assez dans le train. Certes, tu as l'air d'y être, mais je te connais, je sais qu'il t'arrive bien souvent d'en descendre, parce que tu ne t'y amuses pas. Quand tu vois une gentille petite station, tu stoppes.
HÉSITATION SENTIMENTALE 19b
— Alors?
— Alors, je parierais pour Tmcompatibilité d*humeur entre vous.
— Avant de nous chercher obligeamment des motifs de rupture, il serait tout au moins prudent d'attendre que Marlholl eût sollicité ma main !
— S'il ne l'a pas encore demandée, il la demandera, sois-en sûre, et je ne vois pas trop quelle raison te ferait refuser un fiancé aussi extraordinairement chic. Va, n'en doute pas, il y a quelque chance que tu deviennes bientôt madame Hubert Martholl. Tu ne veux pas ivoir l'air de l'accepter trop vite ; mais c'est une tactique.
— Oh ! Denise, protesta Marie -Thérèse, pourquoi ne crois-tu pas ce que je te dis?
— Mais tu ne me dis rien.
— Quel motif aurais-je de te confier que j'aime Hubert quand ce n'est pas encore vrai?
— J'aime cet « encore » dépourvu d'artifice, il me semble révélateur... Ma chère, je voudrais que tu prisses une décision. Franchement, je t'avouerai que je serais contente de te
voir mariée ; d'abord, parce que beaucoup plus jolie que moi, tu me fais du tort; ensuite, parce que nous pourrions sortir seules. Plus de chaperon, quelle chance ! Sans compter que ton mariage mettrait en circulation dans notre milieu quelques jeunes hommes de plus ; les amis de ton mari seraient mes amis ! Pourquoi ne compterais-je pas sur eux ?
— Cette fois-ci, je comprends ton désir de me voir enchaînée; mais qu'importe pour tes projets que ce soit avec Martholl plutôt qu'avec un autre?
— Hubert me plaît. Je le trouve très bien. Quand nous irons ensemble au théâtre j'aimerais assez l'avoir dans le fond de la loge; les hommes comme lui font valoir les femmes qu'ils accompagnent. Il est gentleman depuis la coupe de ses cheveux jusqu'à la forme de ses chaussures, et, avec cela, une aisance, une désinvolture 1 Dieu nous préserve du monsieur ordinaire, du mannequin toujours endimanché ou de la tête de coiffeur 1 J'aimerais encore mieux la tête de turc !
— Que tu es donc amusante!... Mais tu
Serais vraiment douloureuse si l'on avait le malheur de prendre tes boutades au sérieux 1 Dans ton unique recherche du chic et du bon ton, que fais-tu de cette plus noble aspiration: la tendresse de cœur qui doit identifier la femme à l'homme aimé ? Les exigences du monde semblent bien mesquines, mises en balance avec cette joie de l'âme. L'intimité sans lamour, sans un amour aussi noble, aussi doux que celui qui unit mon père et ma mère, que serait-ce pour moi ? Un martyre ! Permets donc que je réfléchisse avant de risquer mon avenir pour hâter ton émancipation, et te procurer la vanité très décorative de me voir prendre un mari qui ferait bien dans le fond d'une loge. En revanche, je te promets de te tenir au courant de mes décisions, puisqu'elles t'intéressent si directement ! Mais, je te prie instamment, quand nous rentrerons à Paris, de ne pas claironner que je suis fiancée, car je ne le suis pas.
— Si je dis un peu trop vite tout ce qui me passe par la tète, mon excuse est que je n'y ûlLaclie aucune importance.
— C'est justement ce que je te reproche, ma chère. Si tu n'attaches aucune importance à ce que tu dis, il n'en est pas de même pour ceux qui t'entendent.
— Puisque tu me grondes, je ne souffle plus mot, fît Denise en ramassant son livre qui avait glissé à terre.
Pourtant, après un court silence elle reprit, craignant d'avoir contrarié sa cousine, et voulant la sortir de sa mauvaise impression :
— Dès que nous serons à Paris, veux-tu faire toutes nos courses ensemble? Nous irons luncher au Palace des Champs-Elysées, et essayer des chapeaux, puis voir les modèles de Doucet l'incomparable, veux-tu ?
Mais Marie-Thérèse n'écoutait plus. Assise devant le feu, engourdie par la fatigue de la marche et par la chaleur succédant au froid qui l'avait pénétrée, elle entendait distinctement en elle deux voix; l'une caressante, inspirée des propos de Denise et l'incitant, pour les mêmes motifs, à se montrer enchantée de l'assiduité d'Hubert; l'autre, évoquant des considérations
d'un ordre tout différent, n'ayant plus rien à voir avec la beauté, le chic ou la situation sociale du jeune homme, et celle-ci, dominatrice, impérieuse, lui conseillait d'attendre avant de se décider.
Connaissait-elle celui qui sollicitait de se lier à elle? Il est vrai que deux mois d'intimité à la mer aident à se faire une opinion sur les gens. Le temps ne lui avait pas manqué pour apprécier Hubert comme flirt; elle savait, à n'en pas douter, que c'était un sportsman accompli, que sa conversation d'homme de club distrayait agréablement ses auditeurs, mais elle comprenait aussi que, moralement, r lui demeurait parfaitement inconnu. De quoi vivait la pensée de cet homme? Quelle pouvait •^tre la nature de ses aspirations, la valeur de sa conscience, le but de sa vie? Vers quelles ambitions ou quels rêves dirigeait-il sa volonté? Elle prévoyait déjà quelle souffrance ce lui serait de découvrir trop tard qu'ils ne s'entendraient jamais sur certaines questions, et que les choses auxquelles elle attachait le plus d'importance, qui lui tenaient le plus au cœur,
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le trouveraient peut - être indifférent , voire hostile.
Loin d'imiter la plupart des jeunes filles qui ne demandent trop souvent au fiancé attendu que la fortune ou une situation enviée, elle se préoccupait surtout des qualités d'âme de rhomme à qui elle engagerait sa vie. Elle sentait que le mariage est chose grave, et qu'il ne faut pas en nouer légèrement les nœuds. Pour être sûre de demeurer toujours la main dans celle d'un compagnon choisi, il faut d'abord savoir si cette main est loyale, si elle pourra vous protéger, vous conduire, vous garder de toutes les épreuves.
Élevée par une mère intelligente et sérieuse, qui s'était appliquée à développer le cœur et l'esprit de sa fille, Marie-Thérèse avait appris qu'il est parfois dangereux de juger qui que ce soit sur des dehors plus ou moins brillants ; aussi désirait-elle, pour apprécier la culture morale et intellectuelle de Marlholl, d'autres circonstances qu'une période de flirt aux bains de mer. Sa jeune sagesse la portait à écouter cette voix de la raison qui lui conseillait de ne
HÉSITATION SENTIMENTALE 20i
pas hâter son choix, de ne pas précipiter des Gançailles , dans l'émotion inconsidérée de l'attrait indéniable qu'elle ressentait pour ce jeune homme.
Les Aubry de Chanzelles étaient revenus à Paris depuis un mois. Ils occupaient un vieil hôtel de la rue de Vaugirard. La grandeur des pièces, la hauteur des plafonds, la tranquillité de la' vaste cour, où une herbe discrète verdissait les pavés, et surtout la façade au midi, sur les grands arbres du Luxembourg, en faisaient une demeure attrayante.
Malgré toute la calme raison de Marie- Thérèse, le temps écoulé entre l'arrivée et ce mercredi où elle devait revoir Martholl, lui parut long. Quel cœur de jeune fille ne serait
troublé par le mirage charmant de l'amour entrevu?
Ce premier jour de réception si impatiemment attendu arriva enfin.
Vers trois heures, encore seule au salon, la jeune fille jouissait par avance du plaisir qu'allait lui apporter la visite d'Hubert. Gomment le retrouverait-elle ? Toujours aussi épris malgré ces semaines de séparation ? Et s'il ne venait pas ? Cette idée la rendait anxieuse, elle consultait l'heure avec inquiétude.
Pour dissiper son énervement, elle s'approcha d'une fenêtre, en releva le store de vieille guipure, et regarda le grand jardin qui se déroulait devant elle.
Par cette journée ensoleillée de décembre, rien n'eût révélé l'hiver ni la nature endormie, tant l'herbe et les buissons étaient encore verts, si les arbres n'eussent dressé sur le ciel leurs branches dépouillées et nues, tels des squelettes décharnés. Une claire lumière épandait ses rayons, et les avenues fourmillaient d'enfants joyeux, printemps de chair en cette arrière saison. Des feuilles mortes mettaient en masse
serrée leurs taches jaunes et brunes sur le sable clair des allées. Les nourrices enrubannées portaient sous leurs longues pelisses le doux poids des bébés, tandis que des silhouettes pâles et cassées de pauvres vieux traînaient leurs pas lents et fatigués sous la fausse ardeur de ce soleil de décembre. Cela faisait un tableau pittoresque qui aurait dû détourner l'esprit de Marie-Thérèse de la pensée qui l'occupait; mais la contemplation du Luxembourg ne calmait guère son impatience. Ses regards distraits se détournaient souvent pour suivre les voitures qui sillonnaient la rue, et, si l'une d'elles semblait sur le point de s'arrêter devant la porte cochère de l'hôtel, la jeune fille sentait son cœur battre un peu plus vite.
Elle était là depuis un moment quand Denise entra silencieusement dans le salon. Elle s'approcha d'une glace pour contempler l'effet de la traîne de sa robe en drap rouge brodé, passa sur ses bandeaux noirs une main légère, puis, se tournant vers sa cousine qui ne l'avait pas entendue :
— Eh bien ! qu'est-ce que tu fais à ce postevigie?
Marie-Thérèse tressaillit comme prise en faute, mais vite remise :
— Tiens, c'est toi, Denise? répondit -elle sans bouger de son observatoire, tu entres dans les chambres comme les rais du soleil, sans faire de bruit... Tu vois, je suis Soeur Anne; je regarde si le Luxembourg verdoie et si l'asphalte poudroie.
— Et que vois-tu venir, Sœur Anne?
— Rien 1
— Sœur Anne est une petite menteuse, fit Denise en riant, une menteuse doublée d'une égoïste. Le verdoiement des arbres et le poudroiement de la rue lui importent peu. Elle guette tout simplement la venue de celui qu'elle attend.
Marie-Thérèse, un peu gênée, rougit. Alors Denise s'approcha d'elle, lui passa un bras autour de la taille, puis à son tour regarda au dehors.
— De quel côté doit-il venir, le beau Martholl?
— Mais il ne viendra peut-être pas, murmura Marie - Thérèse , mécontente de s'être trahie elle-même par sa hâte nerveuse de revoir Hubert.
— Eh ! fit Denise incrédule , que Martholl oublie de venir, voilà, j'en suis sûre, une chose que tu ne redoutes pas I II est facile de prévoir qu'on nous l'annoncera sur le coup de cinq heures.
Marie-Thérèse parcourait maintenant le salon. Experte à donner aux choses une allure gracieuse, elle arrangeait les fleurs dans de grands vases, chang'eait de place certains bibelots, relevait les coussins de vieilles soies. Elle s'approcha de la table à thé , où le lunch était déjà préparé, et, agacée de voir Denise ne pas quitter son poste d'observation, elle l'appela :
— Viens donc un peu m'aider, au lieu de tirer des horoscopes. Ton frère est-il revenu ?
— Oui, avant-hier.
— Est-il content de son voyage en Autriche? II a promptement semé le studieux Jean au cours de sa route.
— Il a mené la grande vie et a été présenté à plusieurs archiducs !
Marie-Thérèse sourit :
— Je suis certaine alors que cela suffit pour qu'il trouve le pays merveilleux.
— Méchante!
— Non, en vérité, je suis plutôt contente que Bertrand soit heureux à si bon compte ; il est de ceux qui tirent de la joie de toutes ces petites satisfactions de vanité... combien je les envie !
— Que tu puisses envier quelque chose ou quelqu'un, pour le moment, voilà ce qui ne s'explique guère.
— Pourquoi ?
— Mais parce que tu as en perspective tout ce que Ton peut rêver.
— Peut-être... murmura Marie-Thérèse distraite.
Son regard erra par le salon, puis, désignant sur une petite console Louis XV une grande coupe de cristal d'un vert teinté d'or, dans laquelle baignaient des violettes de Parme :
— Regarde la jolie coupe. . . Jean vient de nous l'envoyer de Bohême.
— A propos, qu'est-ce qu'il devient, votre Jean ? Ne le verra-t-on plus ?
— Il est toujours en Allemagne, lui. Je pense qu'il s'y plaît, car il ne parle pas de revenir, Jacques est allé le rejoindre et nous a écrit qu'il travaillait beaucoup. Demain, Jacques sera ici; si tu tiens aux nouvelles il t'en donnera de plus fraîches.
— Merci de l'attention ; la santé de Jean me laisse assez calme ; je parierais qu'il va vous ramener quelque Gretchen ; il faut être allemande pour consentir à s'appeler madame Durand. Nous vois-tu affligées d'un nom pareil: madame Durand I m'ame Durand I
— Tous les noms prononcés ainsi seraient forcémentaussi laids... Alors ce qui te décidera, quand tu voudras te marier, c'est le nom chic que tu pourras faire graver sur tes cartes et donner aux comptoirs des magasins, après y avoir terminé tes achats ?
— Enfin, je ne voudrais tout de même pas cesser d'être Denise Gardanne pour devenir
madame Darand, madame Dupont ou madame Boucher; il me semble que cela me donnerait un air de vulgarité indélébile.
— J'avoue que, lorsque j'ai souhaité quelques qualités à mon mari probable, j'ai toujours omis de formuler le vœu qu'il m'apportât un nom décoratif. Ah! voici maman.
— Bonjour, tante ! s'écria Denise.
— Bonjour, ma chérie, fit madame Aubry en embrassant la jeune fille. Verrai-je ta mère aujourd'hui ?
— Non, tante ; maman a encore la migraine cela lui arrive souvent. Mais Bertrand viendra me chercher.
La porte du salon s'ouvrit. Deux dames âgées, vêtues de noir, entrèrent discrètement. C'étaient deux parentes de province que madame Aubry accueillit avec une amabilité affectueuse. Presque aussitôt le domestique introduisait Hubert Martholl.
Denise, se penchant vers sa cousine, murmura triomphante à son oreille :
— N'avais-je pas raison de dire qu'il viendrait sûrement aujourd'hui ?