‹ Hésitation sentimentaleChapitre 2 sur 4 · IS · texte numérisé non relu

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Marie -Thérèse, un peu troublée, l'entendit à peine. Elle suivait des yeux Martholl, toujours élégant et correct, qui s'inclina profondément devant madame Aubry. La jeune fille s'étonna qu'un élan ne l'eût pas jeté vers elle, et trouva l'émoi qui la poignait hors de situation, tout à fait incompatible avec le savoir-vivre mondain. Quelle étrange nature elle se découvrait! Elle-même avait calmé l'essor des sentiments d'Hubert les mois derniers, et voilà qu'à cette minute elle aurait voulu qu'il manifestât son ancienne ardeur. Elle éprouvait une déception au lieu d'une joie, comme si elle eût été désillusionnée de le voir sous cet aspect de visiteur correct, maître de lui.

Après quelques instants consacrés à madame Aubry, quand il vint auprès de Marie-Thérèse, celle-ci, par un effort de volonté, recouvra son calme habituel, et l'échange de sa poignée de main avec Hubert fut banal à souhait. Devant cette curieuse réaction d'âme, ce fut Denise qui, vive et cordiale, brisa la gêne passagère éclose entre eux. Elle les entraîna au petit salon sous prétexte que l'interminable conversation

que madame Aubry avait engagée sur la famille avec les cousines de province, la troublait; elle installa Hubert confortablement, et s'écria moitié sérieuse, moitié ironique :

— Eh bien, cher ami, donnez-nous vite des nouvelles de votre cœur ; est-il toujours au bon degré pour nous ?

— Certes, plus que jamais ; en auriez-vous douté? il marque trente degrés au-dessus de zéro.

— Marie-Thérèse, non ; elle n'en doutait pas; mais moi j'en doutais, monsieur Serre-Chaude !

— Denise ! s'exclama Marie-Thérèse, vraiment frois;sée de l'étourderie de sa cousine.

— Eh bien, n'est-ce pas vrai ?

Pour rompre l'animosité qu'il sentait naître entre les deux jeunes filles, Martholl, avec habileté, s'adressa à Marie-Thérèse :

— Ne regrettez pas ce qu'a dit mademoiselle Denise; elle vient de me rendre si heureux !

— Si heureux?

— Oui, mademoiselle, car, sans elle, peutêtre ne m'auriez-vous pas laissé voir la confiance justifiée que vous avez en moi. J'ai cru que co

mercredi n'arriverait jamais. Positivement, ces deux mois écoulés m'ont semblé contenir plus de jours que les autres. Savez-vous que j'ai éprouvé une véritable sensation de vide après vous avoir quittées toutes les deux? Je me tenais à quatre afin de ne pas retourner en arrière, et ensuite il m'a fallu un courage héroïque pour résister au désir d'aller passer quarante -huit heures à Étretat. Mais on me retenait à Valrémont. Mes fonctions m'y rendant indispensable, on me surveillait, et je n'ai pu me permettre la moindre fugue.

— Oui, oui, vous dites cela. Pourtant je suis sûre que vous vous y êtes beaucoup amusé, reprit Denise. Y avait-il de jolies femmes parmi les invitées?

— Quelques-unes. Et vous? qu'avez-vous fait pendant cette fin de séjour au bord de la mer? Ce devait être prodigieusement triste, le Casino fermé, la plage abandonnée ? Je ne connais rien de plus insipide que de demeurer dans un endroit mondain quand ce n'est plus le moment de s' y trouver. En octobre, il n'y a rien à faire à la mer, c'est la saison des chasses.

Marie-Thérèse leva ses jolis yeux bruns dans une interrogation étonnée :

— Vous vous seriez déplu à Étretat pour la seule raison qu'à cette époque de l'année, il n'est pas de bon ton d'y séjourner? Les rites de la vie mondaine exigent-ils que l'on ait une invitation dans quelque château, précisément à l'époque des chasses ?

Hubert devina une raillerie dans le sourire fin qui relevait les coins de la bouche rose de son interlocutrice; il fut dispensé de répondre, grâce à Denise qui s'écriait :

— Il a bien raison ! c'était assommant. Ce que je me suis ennuyée quand tout le monde a été parti ! Nous vivions comme des loups, il n'y avait plus personne à voir.

— C'est pour cela qu'Étretat me plaisait, reprit Marie-Thérèse. J'aime la solitude, la vie contemplative. Quel repos d'être débarrassée des indifférents I

— Est-ce pour moi que vous dites cela? protesta Hubert.

Marie-Thérèse sourit avec malice :

— Non; je vous aurais très bien supporté

quelques heures par jour. Ce que j'aime dans l'arrière-saison, c'est ce grand calme qui laisse au moins le loisir de penser, chose impossible quand on va constamment d'un plaisir à un autre.

Hubert comprit qu'il contrarierait Marie- Thérèse en n'émettant pas quelque opinion plus en rapport avec les goûts qu'elle venait de lui révéler; aussi crut-il prudent d'ajouter :

— Il est vrai que quand on est bien installé chez soi, avec des livres, le temps passe tout de même; et puis vous montiez à cheval, sans doute?...

— Non. Jacques et Bertrand étaient en Allemagne, nous n'avions personne pour nous accompagner. Nous nous contentions de faire de grandes promenades à pied et d'admirer les couchers de soleil ; ils étaient merveilleux, n'est-ce pas, Denise?

— J'avoue que je n'ai pas l'âme aussi poétique que toi, ma chère, et que je suis moins sensible aux beautés de la nature. J'aurais donné de grand cœur tout ce décor pour une de nos bonnes soirées au Casino.

Un mouvement se fit dans le salon. Les parentes de madame Aubry se retiraient, un peu effarées par l'arrivée de quelques jeunes femmes dont les toilettes élégantes personnifiaient, à leurs yeux de provinciales timides, la redoutable insolence du luxe parisien.

Les nouvelles venues , Mabel d'Ornoy , madame des Blandières et ses filles, manifestèrent leur joie en apercevant Hubert.

— Quelle heureuse chance de vous retrouver, monsieur MarlhoU I s'exclamèrent-elles.

— Justement, fit Alice, dont la figure chiffonnée apparaissait souriante et rose dans un fouillis de dentelles, justement je disais ce malin môme à maman, qui dressait sa liste d'invitations pour le réveillon : n'oubliez pas M. MaiilioU, j'y tiens d'une façon particulière.

Hubert s'inclina :

— Je vous suis reconnaissant du souvenir que vous avez bien voulu me garder, mademoiselle.

Alice parlait avec une extrême vivacité, et le registre de sa voix demeurait dans les notes aiguës; elle continua :

— Ne me remerciez pas; mon invitation est

intéressée. De tous mes amis, c'est vous qui bostonnez le mieux; je voudrais conduire le cotillon avec vous.

Et, en parlant, elle mettait dans toute sa petite personne une grâce souriante bien propre à séduire les plus récalcitrants, ce qui n'empêcha pas Marlholl de lui répondre :

— Me voilà désolé, mademoiselle, de décliner rhonneur que vous me faites; mais je ne pourrai rester pour le cotillon; je suis dans l'obligation d'aller encore à une autre soirée.

— Ah! que c'est ennuyeux! dit-elle désappointée.

Puis reprenant bien vite son aplomb, et noyant sa phrase dans un joli rire prometteur, elie ajouta :

— Au fait, je saurai bien vous retenir. C'est a la fin d'une soirée que l'on s'amuse le plus ; si vous amassez chez nous des trésors de gaieté, je ne vous laisserai pas aller les dépenser ailleurs, je vous le promets 1

Hubert se contenta de dire :

— L'homme est faible, et si vous employez des armes auxquelles on ne puisse résister...

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— A première vue, cette jeune personne aux armes redoutables ne présente pourtant pas l'aspect mutilé d'une amazone, fit remarquer Denise, en indiquant d'un geste le buste d'Alice, dont les courbes se moulaient dans une veste de breitschwantz.

— A propos d'amazone, vous n'êtes pas montées au Bois depuis votre retour?

— Non, Bertrand travaille le matin et Jacques arrivera de Vienne seulement demain.

— Et moi qui parcourais l'allée des Poteaux tous ces temps -ci à votre recherche I... dit Hubert.

— A quelle heure montez- vous donc?

— Un peu tard ; je ne suis pas matinal à cause du cercle. On y reste toujours trop longtemps. Il y a des gens qui ne peuvent se résoudre à regagner leur home ; ils se cramponnent à vous et vous empêchent de rentrer à une heure raisonnable.

Tandis que la jeunesse causait ainsi, un peu à bâtons rompus, le domestique introduisit successivement Max Platel et Bertrand Gardanne. Chaque nouveau venu était reçu avec des

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exclamations joyeuses. Tandis que Marie-Thérèse et Denise passaient et repassaient entre eux, offrant des tasses de chocolat, de thé et, sur des assiettes de cristal taillé, des mufiBns, des tartelettes, des petits fours glacés de couleur tendre, les propos volaient, les a parte se faufilaient.

A un moment, en toute innocence, Max Platel s'approcha d'Hubert :

— Mademoiselle Marie -Thérèse est une harmonie vivante, dit-il, tandis que son regard la suivait par le salon.

Et Hubert, involontairement, parut flatté de l'élogieuse remarque.

Le jeune romancier avait raison. Depuis sa robe en crêpe de Chine mauve jusqu'à ses cheveux d'un or si doucement cendré, tout dans la jeune fille se fondait avec délicatesse. Le son de sa voix chaude un peu voilée, accentuait encore le charme harmonieux de sa personne ; rien qu'en la voyant se mouvoir, on devinait la supériorité de sa fine nature.

Au milieu de toutes ces femmes jeunes, parées, jolies, elle demeurait une exception,

tant ses pensées fortes et sages imprégnaient sa physionomie d'une expression indéfinissable, même un peu surnaturelle. Ce jour-là, rien n'était plus mystérieux ni plus mélancolique que son jeune visage.

Absente quoique présente, les voix d'alentour coupaient le silence sans qu'elle cherchât à comprendre le sens de la phrase jetée. C'est à peine si, de loin en loin, elle y prêtait un peu d'attention.

L'une d'elles sonna tout à coup dans un rire argentin :

— Gomment? Platel est là, et on ne l'a pas encore entendu discourir ? c'est invraisemblable !

— Mabel réclame son troubadour ordinaire, s'exclama Denise.

— Le voici 1 jeta gaiement Platel qui s'avança dans le cercle formé par les jeunes femmes.

Il s'assit sur un siège bas, presque aux pieds de madame d'Ornoy, et regarda curieusement autour de lui ; ce que voyant, la jolie Mabel s'éciia:

— Vous faites des yeux de commissaire-

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priseur, mon cherl Qu'est-ce que vous cataloguez ?

Le romancier reporta ses regards sur la jolie personne qui, caparaçonnée de velours et de jais, se remuait dans un froissement soyeux, tandis qu'à sa ceinture résonnait un agréable cliquetis de breloques d'or.

— Excusez-moi, mon amie, j'admire. C'est la première fois que j'ai l'honneur de venir chez madame de Ghanzelles ; alors, je prends contact avec ce qui m'entoure. C'est pour moi une précaution indispensable; certains mobiliers me sont antipathiques à un tel point que je ne saurais les revoir deux fois, et le moindre bibelot m'ouvre des horizons sur le goût et même sur la qualité d'âme de ses possesseurs.

— Eh bien I êtes- vous content de moi, et vous reverrai- je? demanda madame Aubry, amusée par la réponse du jeune homme.

— Oui, madame, fit Platel en s'inclinant, je suis content ; il y a dans vos salons, dans votre hôtel, mieux que du luxe excusé par une sensation d'art, il y a l'art même. D'ailleurs, je ne craignais aucune désillusion ; avant de venir je

savais ce que je verrais : mademoiselle Marie- Thérèse ne peut semer autour d'elle que de la beauté.

Il y eut un murmure approbateur, des réparties moqueuses ; chacun , animé d'une joie de vivre, d'un bien-être évident, s'intéressait à soi , et Marie-Thérèse, au milieu de cette discrète animation, allait d'un groupe à l'autre, traînant sa subtile mélancolie et sa solitude.

Chez elle, au milieu de ses amis, quel curieux malaise la faisait tout à coup étrangère à ceux qui l'entouraient? Leur conversation , bruit vide, lui devenait douloureuse. Certains mots saisis au vol frappaient son coeur comme d'un marteau. Son cousin Bertrand, poussé par madame des Blandières qui dirigeait la conversation avec l'autorité que lui donnait son nom si souvent cité dans les échos mondains, racontait son voyage en Autriche, et l'accueil qu'on lui avait fait à Vienne dans le monde officiel, grâce à la recommandation de son oncle Aubry pour l'ambassadeur de France, avec qui il était en relations amicales.

Le jeune homme, grisé de grandeur, narrait ses succès, l'invitation dont on l'avait honoré pour assister à une fête donnée au château de Laxenbourg, résidence impériale.

Cette vie à peine ent^e^'ue, ce séjour parmi des magnats hongrois, des arcliiduchesses et quelques princes allemands, avait tourné la tète à ce fils de riches bourgeois qui, maintenant, éprouvait une réelle souffrance à considérer la simplicité de ses relations. Très fier d'avoir respiré l'air, d'ailleurs poussiéreux, d'une salle de bal honorée de la présence de têtes couronnées, il expliquait :

— Là seulement, on peut se faire une idée de ce qu'est le monde, parce qu'on y rencontre une société exclusivement composée de véritables grands seigneurs.

Et, tandis que sa bouche se plissait dans un rictus méprisant, il ajouta :

— Ce n'est pas comme en France où tous les mondes sont si affreusement mêlés.

— Vous avez raison , mon cher , appuj-a Martholl ; c'est fini, nous ne serons plus jamais entre nous. Ce qu'on appelle le monde, à pré-

sent, c'est un ramassis singulierderastaquoiières et de parvenus. Il faut en faire notre deuil, il n'y en a plus que pour les boutiquiers enrichis. Autrefois, on ne pouvait être reçu nulle part si l'on faisait du commerce. Hélas î tout est changé; l'argent fait ouvrir à deux battants les portes des derniers rebelles. Aussi je m'attends à rencontrer dans le monde, un de ces jours, mon bottier, mon tailleur et jusqu'à nos grands marchands de chevaux.

— Ne dites pas des choses pareilles ! s'écria avec une indignation très noble madame des Blandières, protestant au nom de toutes les femmes qui, comme elle, faisaient profession de tenir salon ouvert.

— Alors, continua Martholl, au grand regret de Bertrand désireux de placer encore une histoire à propos d'un archiduc qui l'avait invité à courre le cerf en Styrie, c'est pour cela qu'en France la physionomie des salons a si prodigieusement changé. Vous n'en citerez pas un qui ne soit mélangé; des étrangers partout, des négociants ayant fait de grosses fortunes dans les produits alimentaires, phar-

maceutiques ou autres ; des industriels plus ou moins bien élevés. C'est triste, car personne n'a plus la tradition de cette exquise politesse française qui nous signalait autrefois aux yeux de l'Europe attentive et charmée. Cela se comprend : quelle figure voulez-vous que fassent tous ces gens, sortis pour la plupart d'une arrière-boutique? Ils n'apportent dans les réunions mondaines qu'un esprit alourdi par le souci des affaires, et ne voient, dans la fréquentation d'un salon à la mode, qu'un débouché leur permettant de se créer des relations avantageuses. Pour échapper à la contagion et rester entre gens de sa caste, je vous assure qu'il faut se donner du mal I Savoir garder l'attitude qui décourage certaines gens trop prompts à la familiarité, n'est pas à la portée de tous. — Je vous crois !... Rien que d'y songer j'en ai chaud, soupira ironiquement Platel. Pauvre MarthoU I je vous plains et vous admire, car je suppose qu'à force de labeur vous avez acquis l'attitude nécessaire pour mettre entre vous et ceux dont vous parlez une infranchissable barrière?... Horrible labeur, mon cher I

Des sourires discrets, des protestations, des exclamations critiquant ou approuvant la théorie éminemment aristocratique de MarthoU, partirent de divers côtés; puis la conversation reprit son allure à bâtons rompus, tandis que Marie-Thérèse sentait grandir son singulier malaise moral. Pourquoi Martholl disait-il de telles choses? Comment osait-il les dire? De quelle cuisse de Jupiter sortait donc sa famille? Quelle noble filière de héros et de gentilshommes recouvrait ce nom de Martholl ?

Le reste de la conversation échappa à la jeune fille. Une pensée décevante absorbait son esprit. Mais bientôt elle en fut tirée par un léger brouhaha plein de la chaleur des adieux. C'étaient des promesses de se revoir bientôt, des entre-croisements de poignées de main, des altitudes coquettes, des moues gracieuses, des sourires affectueux, et tous ces mouvements sémillants semblaient émaner des sentiments les plus sincères.

Hubert en profita pour se rapprocher d'elle et lui murmurer :

— Je n'ai pu vous parler seul; quand vous

verrai-je maintenant ? Puis-je venir avant mercredi prochain ?

Marie-Thérèse le regardait. Comme il était bien, comme il était séduisant 1 Malgré l'inquiétude de son cœur, elle lui fit en souriant un signe de tête affirmatif et lui tendit la main, cette petite main forte et confiante d'où devaient tomber pour lui, s'il en était digne, les caresses réconfortantes de l'épouse.

Le salon, tout rempli d'animation et de gaieté quelques minutes auparavant, devint paisible et silencieux. Seuls, les divers parfums qui flottaient encore dans l'air tiède révélaient le passage des jolies visiteuses.

Madame Aubry, qui s'était mise à lire près du feu, se retourna tout à coup et vit sa fille assise dans un coin, la ph^'^sionomie songeuse.

— A quoi penses-tu ? interrogea-t-elle. Tu ne dois pourtant pas être fatiguée par tes conversations de l'après-midi; tu as à peine parlé.

— C'est vrai, maman, je suis préoccupée.

— Je m'en aperçois depuis quelque temps, ma chérie, dit madame Aubry avec tendresse.

Je ne t'ai rien demandé, j'attendais tes confidences.

— Tu lis toujours si bien ce qui se passe en mon cœur, que je n*ai que fort peu de choses à te raconter, je crois...

— Ce peu de choses, cependant, je dois le gavoir... Hubert Martholl te plaît?

— Certes, mère aimée...

— Eh bien?

— C'est que...

— Voyons, je vais t'aider, mon enfant ; peut-être sais-tu que tu lui plais aussi ?

— Oui... mais cet attrait que j'ai pour lui suffit-il pour que je l'épouse? Je ne sais pas encore si je l'aime ; cela me flatte de le voir s'occuper de moi plus que de toutes les autres jeunes filles, et je prends grand plaisir aux amabilités qu'il me dit. C'est tout pour le moment. Je m'attendais, en le revoyant, à quelque chose qui n'a pas sui^i... à une plénitude d'impressions qui eût comme cimenté plus fortement cet attrait que nous avons l'un pour l'autre. Rien ne s'est produit, et j'en ai ressenti une désillusion, je vous l'avoue, mère chérie.

— Alors, réfléchis bien, ma petite. Du choix que nous faisons dépend le bonheur de notre vie. Dans une circonstance aussi grave, ne te laisse influencer par aucune futile considération. M. Martholl est bien de sa personne, il est de bonne famille, il remplit toutes les conditions désirables; je comprends donc qu'il te plaise, et si tu te décides en sa faveur, nous n'aurons aucune objection à présenter, ton père et moi; notre seul regret serait pourtant que M. Martholl restât inoccupé.

— Mais j'espère bien qu'il n'est pas absolument déterminé à passer toute sa vie sans rien faire ! Le club a une trop mauvaise influence sur les hommes pour que je me résolve à prendre un mari dont il serait l'unique passetemps.

La porte venait de s'ouvrir; M. Aubry entrait. En apercevant sa femme et sa fille, un bon sourire anima son visage. Marie-Thérèse se leva vivement pour aller à lui, et, lui tendant son front à baiser :

— Bonjour, père chéri !

— Bonjour, ma mignonne; bonjour, mon

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amie. Eh bien ! votre premier mercredi a-t-il été brillant?

— Très brillant... Nous avons eu la visite d'Hubert Martholl.

— Ah ! ah ! déjà ? Il ne perd pas de temps ; je le soupçonne d'avoir ses motifs . . . Est-il toujours aussi beau? la ne dis rien, Marie- Thérèse?

— Si, père I En effet, jC trouve Hubert Martholl très bien; et n'ai-je pas raison ? interrogea la ieune fille avec un joli sourire.

— Ma chère Mi-Thèse, nous ne devons pas voir les choses de la même façon. Si quelque jour j'ai besoin d'examiner à fond la personnalité de M. Martholl, ce ne sera certes pas à ce point de vue que je me placerai... Ahl je prévois que cela arrivera d'ici peu de temps ; il est fort empressé, ce jeune homme I C'est bien ton avis aussi, petite? Que faudra-t-il lui répondre? Tu me diras cela, n'est-ce pas?

Il y eut un silence. M. Aubry s'étendit dans une large bergère, puis, au bout de quelques minutes, il s'exclama en s'étirant :

— Mes enfants, je suis bien fatigué : j'ai

fourni aujourd'hui un travail considérable; il m'a fallu être tout à la fois, ouvrier et patron. Ce diable de Jean, en ne revenant pas, me donne une rude besogne. C'est que, à lui seul, il s'occupe de toutes les affaires, et son absence prolongée commence à me mettre dans l'embarras.

— Pourquoi ne le rappelles -tu pas, mon ami? Il est inutile de te fatiguer ainsi.

— Ma chère femme, pour cette raison que Jean fait en Allemagne de la bonne besogne. Et puis, ajouta en souriant M. Aubry, je mets un certain amour-propre à me passer de ses services, autrement ne serait-ce pas avouer que je ne suis plus capable de conduire les affaires sans lui?

— Nous ne croirons jamais cela, Paul, dit avec tendresse madame Aubry, mais tu as peut-être pris quelques habitudes de paresse depuis que tu sais pouvoir compter sur Jean?

— Non, non, ce garçon est plus fort que moi; l'élève a dépassé le maître; aujourd'hui, il mène tout, je t'assure; il a eu, ces mois derniers, une idée de fabrication presque géniale.

— Quel emballement, cher papa I

— Je dis la vérité ; Jean tient dans la fabrique une place considérable, et je m'en félicite, d'ailleurs.

Depuis quelques minutes, madame Aubry regardait attentivement le visage de son mari, où se lisait une profonde lassitude.

— Enfin, conseilla-t-elle, ne te surmène pas. C'est vrai, je te trouve bien fatigué depuis quelques jours, surtout aujourd'hui...

— Bah ! bah ! ce n'est rien , le dîner me remontera; ne va pas te mettre martel en tête, mon amie.

En disant ces mots, M. Aubry prit affectueusement le bras de sa femme et la main de sa fille, comme lorsque celle-ci était petite, et dit avec gaieté :

— Allons à table, mes enfants!

Le soir, quand Marie-Thérèse eut regagné sa chambre, elle s'installa auprès du feu avec un livre; mais son esprit fut bientôt loin de ce qu'elle essayait de lire. Elle songeait aux incidents de l'après-midi, à cette impatience qu'elle n'avait pu dissimuler de revoir Hubert, et au

plaisir mêlé d'angoisse qu'elle avait ressenti en le retrouvant toujours charmant, épris, aimable, mais si léger I... Tour à tour les figures amies des petites des Blandières, dePlatel, de madame d'Ornoy l'occupèrent. Celle de Bertrand Gardanne lui remit brusquement en mémoire les paroles d'Hubert, donnant raison à l'hôte des archiducs. Dans le monde, avait-il dit, on ne rencontre plus que des parvenus, des gens qui se sont enrichis par le commerce ou l'industrie...

Est-ce que par hasard Hubert n'accordait pas son estime à ceux qui arrivent à la fortune, grâce à leur intelligence et à leur labeur? Elle qui avait été élevée dans le culte du travail et de l'énergie individuelle , elle qui admirait l'œuvre de son père, elle était choquée de cette disposition d'esprit d'Hubert. Pourquoi parlait-il avec tant de dédain de choses respectables, nobles même? S'il l'aimait vraiment, il aurait dû comprendre combien, par sa façon de penser à ce sujet, il s'éloignait d'elle. Son père ne demeurait-il pas le type du parfait gentilhomme? et la fortune qu'il avait gagnée ne se trouvait-elle

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pas plus honorable encore, étant le fruit d'un effort acharné? Mais non, c'étaient des paroles en l'air qu'Hubert avait dites, de ces paroles insignifiantes dont sont semées les conversations mondaines.

— 11 est impossible , se répétait-elle, voulant à toute force se convaincre, qu'un être intelligent comme Hubert ne préfère pas l'homme arrivé par sa propre valeur à a l'inutile », dont tout le bagage consiste en une lignée d'aïeux, ou bien en des héritages successifs.

Puis, peu à peu, elle oublia ce grief et prolongea sa rêverie, ne voulant plus songer qu'à la tendresse que le jeune homme semblait éprouver pour elle.

Madame des Blandières était une amie d'enfance de madame Aubry. Orpheline et sans fortune, elle avait été mariée très jeune à Hector des Blandières, colonel de cavalerie en retraite. Pendant douze ans, elle dut partager ses soins entre son vieux mari et ses deux petites filles, menant une vie monotone et gênée, car le colonel, devenu goutteux avec l'âge, avait acquis de ce fait une humeur difTicile et montrait des goûts parcimonieux. La mort de son mari la libéra. Dans le désir de fuir un endroit où elle s'était si mortellement ennuyée , elle abandonna le château des Blandières, le vendit, et

vint s'installer à Paris, avec la ferme intention de s'y dédommager des tristes années qu'elle venait de passer. Elle loua un très bel appartement rue du Général-Foy, et, la période de deuil terminée, alla dans le monde avec frénésie.

Indépendante, jolie, riche, élégante, elle fut très vite accueillie et recherchée. Celte existence de plaisir l'absorba entièrement. Sortir beaucoup, recevoir plus encore, devint sa seule préoccupation ; elle éprouvait pour la vie mondaine une véritable ferveur.

Uniquement occupée des rites, des cérémonies, des prescriptions qui régissent les obligations d'une femme qui veut réussir dans la carrière difficile de « professionnelle » mondaine, elle dissipait sa fortune pour atteindre ce but; mais elle la dissipait gaiement, et trouvait la récompense de ses efforts dans les comptes rendus des journaux relatant ses sorties et ses réceptions. Les lignes louangeuses des échos mondains la flattaient, bien que souvent ce fût elle-même qui en payât l'insertion. Cette considération, toute secondaire pour elle, ne parvenait pas à troubler sa joie.

Ce soir de réveillon, annoncé quelques semaines auparavant chez madame Aubry, les salons de madame des Blandières présentaient l'aspect le plus gai, et l'entrain était déjà grand lorsque les Aubry arrivèrent. La première personne que Marie-Thérèse aperçut fut Hubert qui, à demi caché derrière une tapisserie de Beau vais, ne quittait pas des yeux la porte d'entrée. La jeune fille éprouva un grand plaisir à se voir ainsi attendue.

Martholl s'avança vers elle au moment où, ayant enlevé sa longue pelisse de fourrure, elle apparaissait, fraîche et lumineuse, moulée dans une robe de tulle pâle.

— Me trouveriez-vous indiscret, si je vous priais de me garder toutes les valses ? lui demanda-t-il en lui offrant le bras.

— Ce serait plus qu'indiscret et je ne puis autoriser cet accaparement, répondit en souriant Marie-Thérèse ; croyez-vous donc que je ne trouverai pas d'aussi bons danseurs que vous parmi ces jeunes gens ?

— Ce n'est pas comme danseur que je vous demande la préférence. Vous savez bien

pourquoi j'espère danser avec vous seule ce soir?

Et, tandis qu'il parlait, d'une pression douce de son bras sur lequel posait la main de la jeune fille, il la rapprochait de lui. Marie-Thérèse, gênée, chercha à s'écarter un peu.

Hubert reprit :

— Voulez- vous que je vous conduise auprès de vos amies? Il y a, là-bas, au bout des salons, un petit coin fleuri où ces demoiselles ont établi leur quartier général. Elles sont toutes en beauté ce soir; Mabel d'Ornoy étincelle; mais vous allez les éclipser, vous êtes merveilleuse dans cette toilette.

— Allons, dit Marie-Thérèse d'un ton coquet, ne me faites pas tant de compliments au début de la soirée, vous ne trouveriez plus rien à me dire vers deux heures du matin 1

— Vous avez une bien faible idée de mon imagination; me croyez- vous si vite à court? D'ailleurs, l'admiration que j*ai pour vous me rend capable de broder des variations sur ce thème pendant d'interminables jours et d'interminables soirs.

— Le talent de Schéhérazade ne serait rien auprès du vôtre, alors ?

— Rien I mais je plains sincèrement cette pauvre Persane qui dut parler pendant tant de nuits sans avoir les mêmes sujets d'inspiration que moi.

Tout en causant, ils étaient arrivés devant le groupe formé par les jeunes filles. Celles-ci avaient sur les lèvres un sourire moqueur depuis qu'elles voyaient s'avancer Marie-Thérèse et Hubert.

— Quelle chance I s'écria Alice de sa voix aiguë, la voilà enfin ! Ma chère, si vous n'étiez pas venue, MarthoU aurait passé la soirée sous les rideaux. Depuis une heure il se cachait dans les portières, guettait les arrivants et, ne vous voyant pas entrer, il commençait à faire une de ces têtes 1

— Ce n'est guère aimable pour nous, une conduite pareille I se récria Jeanne, également indignée de la défection d'un cavalier si enviable.

— Le groupe charmant que vous formiez n'était pas complet, essaya d'expliquer Hubert.

J'attendais mademoiselle de Chanzelles afin de vous l'amener.

— A cause de cette bonne intention, je vous pardonne, fît Denise en donnant sur l'épaule du jeune homme un léger coup d'éventail. Mais ne recommencez plus. Mesdemoiselles, pardonnezlui aussi ; d'ailleurs, peut-on se fâcher avec Martholl un soir de bal ? celle qu'il n'inviterait pas serait trop punie.

Et, comme le prélude d'une valse se faisait entendre, une à une les jeunes filles s'éloignèrent au bras de leur danseur. Bientôt Marie- Thérèse et Hubert furent seuls.

— Enfin I dit le jeune homme, voici arrivé ce moment que j'attendais avec tant d'impatience. Je puis vous avoir un peu à moi ; j'ai tant de choses à vous dire I Ne voulez-vous pas m'écoutep? Ne me regardez plus avec cet air de hautaine indifférence ; vous savez bien que je vous aime. Vous souvenez - vous de vos paroles, lorsque j'ai quitté Étretat? « A Paris, je vous dirai si vous devez espérer...» Nous voilà réunis, répondez-moi. Je ne puis plus vivre ainsi. Ma première idée fut d'envoyer ma

mère auprès de M. de Chanzelles, mais une peur m'a retenue ; vous ne m'aviez encore rien permis de tenter. Dites-moi, je vous en prie, si vous autorisez cette démarche ? Je veux tenir la réponse de vous-même. Ne comprenez- vous pas combien je suis malheureux d'attendre ainsi ?

— Nous ne pouvons pas rester dans ce coin isolé, fit Marie-Thérèse en se levant, rentrons dans le salon.

Puis, tournant vers Hubert son visage souriant :

— Afin de vous faire patienter, je vous accorde cette valse.

Mais Hubert continuait :

— Vous ne vous débarrasserez pas de ma demande importune par le don d'une valse. Je ne vous quitterai pas ce soir sans avoir obtenu des paroles certaines.

Et, de nouveau, il pressait contre lui le bras de la jeune fille dans une prise de possession qui la troublait.

Comme ils arrivaient au seuil des salons qu'éclairaient violemment des globes électriques

tout enguirlandés de gui, Hubert l'enlaça et l'entraîna, en de savants méandres, au son d'un orchestre de tziganes.

Dans la robe de tulle qui l'enveloppait comme d'un nuage, en estompant joliment ses formes fines et pures, Marie-Thérèse était exquise. Les paroles que lui murmurait Hubert lui donnaient une animation, un éclat inaccoutumé; elle attirait tous les regards. Ces deux jeunes gens, d'ailleurs, formaient un couple si charmant, que chacun s'arrêtait pour admirer la souplesse et la grâce de leurs mouvements.

La jeune fille, en surprenant les yeux de ses amies fixés sur elle, eut le sentiment que toutes lui enviaient ce fiancé probable, et cela ne la contraria pas. Au contraire, elle en ressentit une certaine satisfaction, comme si le fait d'avoir plu à MarthoU l'eût rendue supérieure aux autres jeunes filles réunies là. C'étaient des pensées auxquelles elle ne s'arrêtait guère d'habitude, mais qui, en cet instant, sous l'influence du milieu, tendaient à l'impressionner en faveur d'Hubert

Lui aussi, il jouissait de cet hommage que chacun rendait à la femme qu'il avait distinguée.

Ainsi, dans le cœur de tous deux, la vanité, satisfaite d'exciter l'envie, contaminait un peu l'amour naissant. Le contact du monde gâte ou trouble toutes les nuances du sentiment.

Ils dansèrent plusieurs fois, Hubert ne voulant pas s'éloigner de Marie-Thérèse, comme pour affirmer les droits qu'il espérait obtenir. La jeune fille s'aperçut bientôt que l'on chuchotait en souriant à leur passage; mais, gagnée par l'énervement du plaisir, et bercée par le rythme des valses, elle écouta complaisamment la prière que lui renouvelait Hubert sans songer qu'en se montrant toujours ensemble pendant cette soirée, ils prêtaient à la médisance.

Et puis, dans ce milieu de fête, elle ne comprenait guère son hésitation à répondre aux avances d'Hubert. Aucun des jeunes hommes qui l'entouraient n'avait sa fière allure. Que voulait-elle donc de plus? Ne serait-il pas agréable de se promener par le monde au bras

d'un tel mari? Denise avait raison; il était vraiment très bien.

Au moment où l'on se préparait pour le cotillon, quelqu'un vint dire à Hubert :

— Mademoiselle Alice des Blandières vous attend dans le salon bleu.

Hubert se rapprocha de Marie-Thérèse.

— Alice des Blandières me fait demander, probablement pour conduire le cotillon avec elle. Je m'y refuse. Vous voulez bien, n'est-ce pas, m'admettre auprès de vous pour cette fin de soirée?

— Ce sera très malhonnête 1 ne vous sourenez-vous pas d'avoir dit à Alice, lorsqu'elle vous a invitée, que vous ne pourriez assister au cotillon?

— Si ; mais j'ai changé d'avis. Croyez- vous que je vais me priver du plaisir de rester avec vous pendant quelques heures encore, pour ne pas blesser cette jeune fille qui a l'aplomb de forcer le consentement des gens?

— Alors, pourquoi lui avoir raconté que vous aviez une seconde invitation ce soir?

— Afin de ne pas lui promettre une chose

que j'espérais obtenir de vous. Je supposais que d'ici-là elle aurait oublié sa fantaisie; mais il paraît que lorsqu'elle a quelque chose dans la tête...

Il fut interrompu; Alice venait vers eux :

— C'est gentil à vous, Martholl, de n'être pas parti. Est-ce Marie-Thérèse qui a su si bien vous retenir? Mes compliments, ma chère 1 Serais- je indiscrète en vous demandant de me céder votre inséparable cavalier? C'est aussi le cotillon, je suppose, qui l'a décidé à rester, puisque je l'avais prévenu que je comptais sur lui. Allons, un bon mouvement, cédez -moi ce cher Martholl, je rends toujours les objets prêtés, vous l'aurez donc pour quelques figures, puisque vous semblez tenir tant à lui!

Marie-Thérèse avait pâli. Le ton narquois pris par Alice, pour débiter son étrange requête, l'étonnait tellement que d'abord elle ne trouva rien à répondre. Hubert, outré de cette sortie, dit brusquement :

— Mademoiselle, si danser avec vous le cotillon est un impôt que vous prélevez sur certains de vos hôtes, je n'ai qu'à m'exécuter, au cas

toutefois OÙ mademoiselle de Chanzelles, qui m'a fait l'honneur d'accepter mon invitation, voudrait bien me délier de mon engagement...

Marie -Thérèse, qui s'était remise, l'interrompit pour dire, froide et calme :

— Veuillez m'excuser, ma chère ! mais je ne prêterai pas M. Martholl; je le garde toute la soirée et, sans doute, pour plus longtemps encore. Je suis môme très heureuse que, grâce à votre manque de tact, vous soyez une des premières à apprendre une chose qui vous causera un certain plaisir, je n'en doute pas : M. Martholl et moi nous sommes fiancés...

Alice, complètement abasourdie par cette réplique, ne trouva rien à dire. Confuse, elle balbutia quelques vagues félicitations; puis, prenant un air affairé, elle se mit à la recherche d'un autre danseur, non sans répandre immédiatement la grande nouvelle.

Restés seuls, Marie -Thérèse et Hubert demeurèrent stupéfaits. En lui, bientôt, se fit jour un sentiment de triomphe; en elle, un trouble infini. Grâce à l'indiscrète intervention de cette étrangère, Marie-Thérèse venait d'engager

sa parole. Pourquoi si vite et si légèrement? Elle sentait naître en son cœur un vague remords à la pensée du piètre mobile qui l'avait poussée à l'accomplissement de cet acte si grave. Elle était confuse et effrayée de sa décision.

Hubert redoutait presque un revirement de la jeune fille, tant il comprenait peu qu'un incident si futile, frisant le ridicule, eût si brusquement entraîné l'aveu qu'il sollicitait.

Et ils restaient là, tous deux muets et gênés, sans joie, sans bonheur, abasourdis et cherchant une attitude.

La foule des danseurs qui s'installaient pour le cotillon, en les forçant à se mouvoir, les délivra en partie de leur embarras. Dans le brouhaha des appels, du remuement des chaises, des premiers accords de l'interminable valse, Hubert murmura enfin quelques mots de gratitude :

— Vous venez de me rendre bien heureux, heureux au delà de ce que vous pouvez imaginer. Merci, Marie-Thérèse!

Alors, elle balbutia, rougissante, la gorge serrée :

— Madame votre mère peut venir voir mon père.

Dans l'ombre du coupé, Marie-Thérèse, encore un peu tremblante, raconta à sa mère, en s'excusant, ce qui venait de se passer. Madame Aubry comprit le motif qui avait poussé sa fille à agir avec autant de précipitation. Loin de lui faire aucun reproche elle la serra contre elle avec tendresse en lui demandant :

— Tu ne regrettes rien, au moins?

— Non, chère maman. Ce soir, je m'étais rendu compte que je ne pouvais prolonger plus longtemps cette situation. Hubert voulait une réponse définitive, cet incident ne l'a donc avancée que de fort peu de temps. Certes, j'aurais aimé que notre entente se produisît autrement; ce brusque consentement jeté comme un défi à la pauvre Alice, notre attitude confuse ensuite, tout cela était gauche, sinon légèrement cynique. Mais il y a une chose que je désire, et j'espère en cela ne pas être en désaccord avec vous : c'est que nos fiançailles durent plusieurs mois.

— Ceci te regarde trop personnellement, mon enfant, pour que je veuille intervenir dans tes projets; il en sera comme tu voudras.

Marie- Thérèse se pencha vers sa mère, et, l'embrassant :

— Comme vous êtes bonne, chère maman, de céder ainsi a tous mes désirs 1

Au moment où la voiture entrait sous la porte cochère de l'hôtel, Marie-Thérèse se pencha à la portière. M. Aubry avait quitté, bien avant ces dames, la soirée des Blandières; mais sans doute il travaillait encore, car la fenêtre de son cabinet découpait un grand carré lumineux sur le mur sombre de la cour intérieure.

— Papa veille donc? dit Marie-Thérèse, alors allons le prévenir; comme il va être émul

— Pas plus que moi, chérie.

Et, ce disant, la mère étreignit tendrement sa iilie.

xn

Hubert attendait le retour de sa mère qui, ce jour-là, demandait pour lui la main de Marie- Thérèse. Il arpentait le salon en fumant et commençait même à s'énerver. Bien qu'il ne souÉFrît pas d'une trop grande inquiétude, il était impatient de connaître l'impression de sa mère sur Marie-Thérèse et sa famille. Pour lui, cette opinion pesait d'un grand poids.

Afin de se calmer, il calculait que la distance est assez longue entre le Luxembourg et la rue d'Astorg où demeurait madame Martholl, et qu'en somme ce retard ne pouvait être que de bon augure, la visite s'étant sans doute prolongée.

Madame Martholl, née de Reversy-Follambeau , avait une grande influence sur son fils. Orgueilleuse et fière, elle pensait identifier en sa personne les classes « dirigeantes et supérieures ». Par cela même, elle s'adjugeait le droit d'en imposer à tous, et croyait fermement personnifier le bon ton.

Elle n'était pas éloignée de se considérer comme un rouage essentiel au maintien de l'ordre social. Ayant de nombreuses relations, elle les entretenait comme si c'eût été un devoir d'État, et pensait avoir amplement rempli les obligations de charité qui lui incombaient quand elle avait inscrit son nom sur la liste des dames patronnesses de toutes les œuvres pouvant se glorifier d'une illustre présidence. Cependant elle faisait tout avec condescendance, le monde, pour elle, se composant presque uniquement d'inférieurs.

Veuve de bonne heure de Patrick Martholl, conseiller d'État du second Empire, elle avait élevé son fils d'une façon singulière, cultivant presque son égoïsme naturel. Elle toléra les écarts élégants qui pouvaient intéresser à lui

les gens de leur monde; mais elle se montra d'une extrême sévérité sur le choix de ses relations et sur l'accomplissement des devoirs extérieurs qui convenaient, pensait-elle, à un jeune homme de son rang.

Sur le chapitre du mariage, en particulier, ses idées étaient très arrêtées, Hubert les connaissait bien ; d'ailleurs il approuvait la ligne de conduite que depuis longtemps elle lui avait tracée. Madame Martholl exigeait de sa belle-fille au moins trente mille francs de rente. Il fallait aussi qu'elle fût d'une famille bien pensante, noble autant que possible, en tout cas d'une honorabilité parfaite. De plus, elle devait être jolie, distinguée, bien élevée, obéissante et pieuse.

Hubert, qui voyait beaucoup de eunes filles, commençait pourtant à désespérer de trouver la femme rêvée par sa mère, lorsque, à Étretat, il rencontra cet idéal en Marie-Thérèse. Tout d'abord séduit par sa grâce, il s'informa de la position de son père, et ayant appris que Marie - Thérèse répondait absolument, quant à la fortune, au nom et à l'honorabilité,

au programme qui lui était imposé, il s'empressa, dès son retour, de parler d'elle avec enthousiasme à sa mère; madame Martholl s'intéressa à ce qu'il lui en dit et, à peu près conquise, elle s'exécuta de bonne grâce quand il la pria de faire une démarche officielle auprès de M. Aubry de Ghanzelles.

Au coup de sonnette qui annonçait le retour de sa mère, Hubert s'empressa d'aller au-devant d'elle. C'était une femme maigre, longue, froide et pâle. Toujours vêtue de noir, elle avait fort grand air.

— Eh bien! ma mère, étes-vous contente? la jeune fille vous plaît-elle, et m'apportezvous une bonne réponse des parents ?

— Il eut été surprenant, dit-elle en s'asseyant dans une haute cathèdre, dont la forme rigide encadrait à souhait l'allure hautaine de sa personne, que l'on ne se fût pas trouvé heureux de votre demande. La réponse est conforme à vos espérances, mon fils.

— Comment avez-vous trouvé Marie-Thérèse et les Chanzelles ?

— Mademoiselle Marie-Thérèse m'a plu, elle

est distinguée et ne ressemble pas, j'en conviens, à toutes ces jeunes filles évaporées d'aujourd'hui. La famille est bien, c'est incontestable; mais vous allez avoir une déception : la situation pécuniaire n'est pas aussi belle que vous le pensiez.

— Ah ! fit Hubert inquiet, l'écart est-il grand entre mes suppositions et la réalité?

— La fortune de M. de Ghanzelles étant placée dans les affaires, il ne donne à sa fille que trois cent mille francs en argent comptant; mais il lui servira une rente annuelle de quinze mille francs. Il importe maintenant de savoir si celte maison Aubry est assez solide pour garantir le paiement régulier et continu de la rente promise. M. de Ghanzelles m'a exprimé aussi son désir de ne point vous voir demeurer oisif. Cette requête m'a étonnée, je lui ai fait observer qiie vos deux fortunes réunies vous assuraient l'indépendance, mais j'ai ajouté cependant que vous consentiriez volontiers à accepter une occupation, pourvu qu'elle fût en rapport avec vos goûts et les idées que nous professons à ce sujet. Je ne lui ai pas

caché qu'avec le gouvernement actuel, la politique vous est fermée, et que j'ai les affaires en horreur, les considérant comme des aventures où je ne vous laisserais pas facilement traîner votre nom. J'ai déjà pris des renseignements sur la maison Aubry ; jusqu'ici je n'ai rien découvert qui ne lui fût favorable. Cependant il faut vous renseigner encore ; dans ces sortes d'affaires, on ne saurait être trop prudent.

— C'est vrai ; mais j'aime Marie-Thérèse^ et, en l'épousant, je ne contracte pas uniquement un mariage de convenance.

— Cette jeune fille vous plaît, je le comprends, et j'approuve votre dessein d'en faire votre femme ; mais vous le savez comme moi, si elle n'apporte pas en dot autant que vous, la vie vous sera difficile et vous aurez peine à tenir votre rang. Il faut tant d'argent aujourd'hui pour faire figure dans notre monde I A part cette restriction, je n'ai aucune autre objection à présenter; la jeune fille me convient parfaitement. Je vous prie donc, mon fils, de recueillir de sérieuses informations sur cette

nÉSITATION SENTIMENTALE

Verrerie, qui représentera, en somme, une partie importante de vos revenus. Vous imaginez-vous le chiffre d'affaires de cette maison diminuant et, du coup, vos rentes réduites, peut-être supprimées?

— Soyez tranquille, ma mère, un mariage médiocre ne me conviendrait pas plus qu'à vous et bien que xMarie- Thérèse soit assez charmante pour j ustifier un entraînement irréfléchi, je serai circonspect. D'ailleurs, je vous le répète, ma décision ne date que du jour où j'ai été informé de la solidité de la maison Aubry.

Hubert prit la main de madame Martholl et, l'ayant portée à ses lèvres, il ajouta :

— Il ne me reste plus qu'à vous remercier chaleureusemeut de votre démarche.

— C'est bien, mon fils. Pensez à mes recommandations, et soyez sûr que c'est le souci de votre bonheur et de votre situation qui conduit tous mes actes et m'inspire la prudence que je vous conseille. Agissez discrètement ; mais ne vous en tenez pas uniquement aux apparences, bien qu'elles soient excellentes, j'en conviens. Adieu, mon cher enfant.

256 HÉSITATIOxN SENTIMENTALE

— Adieu, ma mère.

Lorsque Hubert quittait le sombre appartement de la rue d'Astorg, il emportait toujours une teinte de pessimisme. Ce jour-là, l'inquiétude qui assombrissait son esprit se traduisit par d'obsédantes questions d'argent. Ce sujet lui était particulièrement pénible; il tenait à ce que ses intérêts fussent sauvegardés, parce qu'ils pouvaient ainsi lui rapporter jouissances et plaisirs; mais il était assez grand seigneur pour détester d'en parler.

— Allons, songeait-il avec mélancolie en s*en allant, ce n'est pas fini ; il faudra encore faire des démarches, s'enquérir; pourvu que je n'aie pas de désillusion et que le chiffre des recettes de cette Verrerie soit bien celui qu'on m'a certifié 1 Ma mère est vraiment trop méfiante : hommes et événements, tout lui est sujet de suspicion. Qu'avons-nous à redouter, puisque les renseignements déjà obtenus sont parfaits?

Plongé dans cette méditation, il se hâtait de se diriger vers la Madeleine. Un violent désir lui vint tout à coup de voir Marie-Thérèse ; il s'arrêta sur le bord du trottoir, leva sa canne

dans un geste d'appel ; un fiacre s'approcha. Il se fit conduire chez les Chanzelles espérant que le joli visage de sa fiancée dissiperait l'ennui dont celte conversation avait embrumé son esprit.

Les premiers temps des fiançailles de Marie- Thérèse se passèrent en présentations, en dîners, en plaisirs toujours renouvelés. Hubert était un incomparable organisateur de fêtes. Avec lui, impossible de rester sans distractions ; d'ailleurs, il s'entendait merveilleusement à les varier. Marie-Thérèse se croyait transformée en une princesse des contes de fées, n'ayant plus que le souci de s'amuser du matin au soir, sous la conduite d'un maître de cérémonies qui ressemblait au Prince Charmant. Les matinées se passaient au Bois, les après-midi apportaient toujours quelques divertissements nouveaux;

quant aux soirées, elles se terminaient invariablement au théâtre ou dans le mondes

En chacune de ces circonstances, la jeune fille finit par s'apercevoir qu'Hubert se préoccupait surtout de l'effet que produisait la beauté de sa fiancée, et que ses jouissances croissaient en raison directe de l'admiration qu'on témoignait pour elle et de l'envie qu'il inspirait. Toujours rempli de ce sentiment de vanité, il conseillait à Marie-Thérèse certains arrangements de toilette qu'il croyait plus propres à la faire valoir, et il recherchait, pour l'accompagner, les réunions et les endroits où ils attiraient l'attention. Enfin, dans tous ses actes, apparaissait le désir de former avec elle le couple qu'on remarque et qu'on admire.

Marie-Thérèse pensait tristement :

— Est - ce donc seulement pour ces dons extérieurs qu'il m'aime?

Et elle se demandait, un peu anxieuse :

— Trouverait-il le même plaisir à être avec moi si j'étais un peu gauche et moins bien habillée?

Elle ne goûtait pas une grande somme

de joie à être riche, élégante, remarquée. Au fond de son cœur, elle eût préteré qu'Hubert lui prouvât sa tendresse d'une autre façon.

Puis, elle observait aussi un léger changement dans son attitude depuis qu'ils étaient fiancés. Cette appréhension un peu émue qu'il montrait au début, alors qu'il espérait seule ment, s'était déjà transformée en accoutumance ; cela, d'une façon imperceptible peutêtre pour les autres , mais qui , pourtant, n'échappait pas aux yeux clairvoyants de la jeune fille. Hubert, maintenant, manifestait diversement son affection ; Marie-Thérèse lui trouvait moins de douceur, de soumission heureuse, plus de familiarité et d'assurance conquérante. Hubert oubliait un peu vite combien il avait craint qu'elle ne le repoussât. Cette prise de possession, qui ne lui apportait nul bonheur plus intime, la gênait sans la charmer. Puis, par intervalles, elle se disait :

— Mon Dieu, que je suis difficile à contenter! N'ai-je pas un sort enviable? Toutes mes amies me répètent qu'elles voudraient être à ma

place; alors, pourquoi ne suis-je pas enchantée? Quelle idée maman a-t-elle eue de me préparer à une vie de devoir? Pourquoi a-t-on pris soin de me donner, depuis mon enfance, une éducation destinée à me faire envisager les choses avec gravité? Combien déjeunes filles attachent peu d'importance à ces exhortations et sèment vite en route cet encombrant fardeau I II se trouve précisément que moi, qui n'en ai pas besoin, j'ai pris tout au sérieux; je ne puis arriver à oublier ces leçons austères, et je me sens envahie par des scrupules devant la perspective de trop de plaisirs. Est-ce bien cela qui me trouble? Ne serait-ce pas plutôt le regret de ne pas suffire uniquement à Hubert et de ne compter, pour lui, que comme l'accessoire d'un décor de fête ?... Mais je suis ridicule 1 Pourquoi me soucier de tant de choses? C'est une injure envers la Providence que de ne pas me déclarer entièrement satisfaite.

Ainsi, elle percevait le vide et la futilité de l'existence où Hubert l'entraînait, et d'amères prévisions la hantaient quand disparaissait l'excitation passagère de ses meilleures distrac-

tions. Elle se résolut donc à confier ses craintes à son fiancé.

Par une pluvieuse après-midi, le hasard les fit se trouver seuls dans le grand salon. La jeune fille venait de jouer un nocturne de Chopin « parce que, avait-elle dit, cela accompagne bien un temps gris et mélancolique. »

Jugeant le moment favorable, elle quitta le piano et alla s'asseoir auprès d'Hubert.

— Marie-Thérèse, vous interprétez cette musique d'une façon saisissante ; on est ému en vous écoutant.

— Je suis contente de vous avoir fait sentir ce qu'il y a de beau dans ces pages. N'est-ce pas que j'ai bien choisi? Ce nocturne convient à la minute présente. Je cherche le plus possible à établir des harmonies entre le temps, mes pensées et les choses. Voulez- vous que nous continuions dans cette note? Parlons sérieusement, cela ne nous arrive pas souvent, et aujourd'hui, j'ai peu envie de m'amuser.

— Vous me faites peuri Les paroles sérieuses sont presque toujours inutiles.

— Cet été vous auriez dit, quand, moins sûr

de moi, vous en étiez encore à l'emploi du langage fleuri pour me conquérir : « Il n'y a pas de paroles inutiles lorsque c'est vous qui les prononcez...» Pourquoi ne vous exprimez- vous plus ainsi ?

— Vous me les avez assez reprochées, mes phrases aimables ! Vous les trouviez emphatiques et exagérées et, à présent, vous les regrettez ? Voilà bien les femmes!

— Soit ; nous sommes changeantes et diverses, et il est difficile de nous satisfaire; vous voyez, je vais au-devant de vos reproches. Mais revenons au sujet que je voulais aborder devant ce ciel morose.

— Alors, j'ai raison d'être inquiet puisque vous m'annoncez une conversation couleur du temps, et que vous convenez qu'il est morose?

— J'ai dit : « parlons sérieusement » , rien de plus. Faisons des projets d'avenir, voulez vous? Par exemple, avez-vous trouvé une situation qui puisse vous convenir ?

— Comment 1 s'exclama Hubert moqueur, vous aussi, vous pensez à cela? Je croyais que c'était seulement une idée de M. de Ghanzelles,

et que j'avais tout le loisir possible pour suivre ses conseils.

— Mon père ne comprend guère qu'on reste inoccupé ; il faut lui pardonner ce travers, que je partage d'ailleurs, car il a toujours donné l'exemple d'un incessant labeur et de la plus grande activité. Vous savez, sans doute, qu'orphelin et sans ressources, il a, de ses propres mains, édifié et fait prospérer cette maison qui représente aujourd'hui notre fortune ? Il m'avait toujours dit qu'il ne consentirait pas volontiers à accorder ma main à un oisif. Connaissant son amour du travail, élevée aussi dans l'admiration de l'effort individuel, je m'étais bien promis de me conformer à son désir, dans le choix que je ferais d'un mari. Mais voilà qu'un hasard... heureux... vous a conduit vers moi, et que je ne peux plus tenir mes promesses. Je cherche donc à tout concilier ; comprenez -vous pourquoi j'insiste ?

— Je ne demande qu'à vous faire plaisir, mais je ne puis pas trouver une occupation tout de suite. Il me faut une situation honorable, peu assujettissante, et qui rapporte assez pour

être l'excuse de cette relative déchéance... c'est difficile . Voyons , réfléchissez : avec mes quarante mille francs de rente et votre dot, nous avons l'existence assurée. Nous pouvons voyager, vivre au gré de nos fantaisies. Avouez que, sans nécessité, vous allez entraver tous mes projets.

Un peu ironique, il ajouta :

— Est-ce pour vous savoir plus indépendante que vous désirez me voir chercher un emploi? Si c'est cela, vous n'avez rien à craindre; je serai toujours assez pris dans l'engrenage mondain pour vous laisser libre pendant de longues heures, pour peu que cela vous plaise I Croyezmoi, vous serez la première à me remercier de la façon dont j'aurai tout organisé au mieux de notre convenance à chacun.

— Ce n'est pas la pensée de me délivrer de votre affectueuse tutelle qui me fait vous solliciter; je regrette même que vous ayez pu le supposer, reprit la jeune fille un peu attristée, essayant encore de convaincre son fiancé, mais a-t-on jamais une fortune assurée?

Connaît-on l'avenir ? Il y a des catastrophes

financières célèbres... Sans chercher si loin, mon père, dont la fortune consiste, pour la plus grande partie, dans sa verrerie de Créteil, pourrait être fort atteint par quelque malheur imprévu...

Ces derniers mots firent éprouver à Hubert un certain malaise ; pour échapper aux appréhensions qu'ils lui suggéraient, il interrompit la jeune fille et dit, affectant une terreur comique :

— Quel malheur? Vous me faites frémir I Volons au secours de ce cher père I

— Ne riez pas... il y a les grèves... les révolutions... et tant d'autres calamités... Ce ne serait pas la première fois qu'on verrait s'effondrer une importante maison industrielle.

Grèves et révolutions parurent à Hubert des dangers assez problématiques, ce qui ramena la paix dans son esprit.

— Mon amie, fit-il en prenant les mains de sa fiancée, je n'aime pas entendre votre jolie voix prédire de si lugubres événements, ni vos lèvres prononcer de si fâcheux présages . . . Voici le soleil revenu, parlons donc de choses

gaies, puisque c'est l'état du ciel qui vous inspire vos sujets de conversation.

Marie-Thérèse comprit que les sentiments qu'elle invoquait ne feraient jamais vibrer aucune corde chez Hubert. Elle renonça à le convaincre et reprit, conciliante :

— Comme vous devez me trouver ennuyeuse 1 Pardonnez-moi ; mon père m'inspire tant d'admiration que je suis mal préparée pour apprécier ceux qui n'ont pas son idéal de vie. Et puis, je serais désolée qu'il survînt quelques nuages entre vous deux, et c'est à ce sujet précisément que je les appréhende.

— Nous reprendrons cet entretien, je vous le promets. Pour le moment, je vais vous initier à mes projets, j'espère qu'ils vous agréeront : aussitôt après notre mariage, nous partirons pour Florence ; c'est une ville intéressante que vous aimerez. Puis, nous irons à Palcrmc rejoindre le yacht que mon cousin Martholl-Grainville met à notre disposition pour trne croisière dans l'Adriatique.

Mais la jeune fille n'eut pas le temps d'approuver ce programme. Le bruit insolite

d'une voiture, qui pénétrait sous le porche de l'hôtel, l'inquiéta.

— Qu'est-ce donc? dit-elle en se levant. Presque aussitôt des sonneries électriques

et des appels résonnèrent dans le silence de la maison. Marie-Thérèse s'excusa et sortit précipitamment.

Quelques minutes après, la porte du salon s'ouvrait, livrant passage à M. Aubry, soutenu par sa fille et son fils.

Le maître- verrier était très pâle ; il se laissa tomber lourdement sur un fauteuil ; puis, apercevant Martholl :

— Veuillez m'excuser de me montrer dans ce triste équipage... Je me suis évanoui à la fabrique, et l'on a dû me ramener en voiture comme un colis.

En prononçant ces mots d'une voix blanche, M. Aubry essayait de sourire.

— Monsieur, protesta Hubert, en vous excusant ainsi vous me rendez confus ; j'espérais être déjà considéré par vous comme appartenant à votre famille...

A son tour, madame Aubry entra. Elle vint

à son mari, lui saisit les mains et interrogea, tremblante :

— Mon ami, que vous est-il arrivé?

Jacques l'interrompit :

— Chère mère, ne vous tourmentez pas. Le médecin qu'on a fait venir au moment où père s'est trouvé mal, m'a rassuré; c'est un excès de faiblesse causé par du surmenage.

— Gela ne m'étonne pas, ton père s'est beaucoup fatigué depuis quelque temps.

— Oui, mais il y a encore autre chose et j'en puis parler tout de suite puisque nous sommes en famille... Mon père a dû recevoir dans la journée une nouvelle qui l'aura bouleversé.

— C'est vrai, avoua M. Aubry d'une voix faible, j'ai eu une secousse... morale... une grande contrariété... Je ne sais plus ce qui s'est passé ensuite, car je me suis évanoui.

— C'est Rousseau, le chef d'atelier, qui, vers trois heures, a trouvé père étendu sans connaissance dans son bureau. En voyant son patron en cet état, il a eu heureusement l'idée d'envoyer chercher un médecin et de m'appeler par téléphone.

— Ne t'inquiète pas, chère amie; — et M. Aubry, qui voulait rassurer sa femme, essaya de raffermir sa voix : — je suis déjà mieux. Seulement je vais me mettre au lit. Jacques, fais-moi le plaisir de télégraphier à Jean de revenir immédiatement; j'ai besoin de lui.

Et comme Jacques sentait son père agité par une préoccupation grave, il se hâta de le tranquilliser :

— Soyez sûr, père, que Jean sera ici dès demain soir, si c'est possible. Je cours au télégraphe.

— Excusez-moi, monsieur Martholl, fit M. Aubry en se levant péniblement, je vais gai^ner ma chambre, je n'en puis plus...

Et, soutenu par sa femme et sa fille, il sortit du salon.

Marie-Thérèse redescendit bientôt, le visage assombri et les yeux humides.

— Ma chère Marie- Thérèse, ne vous tourmentez pas, affirma Hubert, ce ne sera rien certainement, un peu d'anémie, sans doute.

— Je suis bouleversée de voir mon père en

cet état; il n'a jamais été malade. Vous trouvez aussi qu'il a bien mauvaise mine? 11 est tourmenté, cela lui donne la fièvre. Mon Dieu, que je voudrais que Jean fût déjà ici ! lui seul peut s'occuper utilement de nos intérêts, éviter tout tracas à mon père.

— Ce Jean dont vous parlez, est-ce le grand beau garçon d'aspect sauvage qui avait l'air de tant s'ennuyer à Saint-Jouin le jour où nous y sommes allés en bande?

— C'est lui. Excusez-moi, Hubert, de vous laisser seul encore, je dois remonter auprès de mon père.

— Allez, chère amie; du reste je vous dis au revoir, je viendrai demain prendre des nouvelles.

— Oh! oui, venez I C'est si bon de se sentir entourée, protégée, quand le malheur plane... Venez, Hubert, pour mon bien-aimé père, pour moi surtout! Je vous attendrai...

Et comme le jeune homme lui baisait respectueusement la main, puis s'éloignait sans avoir trouvé un mot réconfortant à lui dire, elle ressentit une grande déception. Elle, qui

d'ordinaire envisageait les événements avec calme, se sentit tout à coup au cœur une telle détresse qu'elle s'affaissa sur un canapé en sanglotant.

Monsieur Aubry pa«jsa une nuit très agitée, el la journée du lendemain ne fut pas meilleure. Le médecin, sans se prononcer d'une façon catégorique, recommanda le plus grand calme. Madame Aubry et Marie-Thérèse, très inquiètes, ne quittèrent plus la chambre de leur cher malade; mais, vers le soir du second jour, alors qu'il s'était assoupi, Marie-Thérèse profita de cet instant de répit pour aller chercher un livre.

Elle traversa le cabinet de travail de son père et entra dans la bibliothèque. Tandis qu'elle examinait les volumes, elle entendit

ouvrir la porte du cabinet. Le domestique y introduisait quelqu'un. D'abord elle ne bougea pas, très ennuyée de se trouver prisonnière dans cette pièce dont on ne pouvait sortir sans passer par le bureau de M. Aubry. Mais elle était en robe de maison, et il lui était désagréable de se montrer ainsi à un visiteur. Pourtant elle eut la curiosité de voir qui attendait là.

Elle s'approcha avec précaution de la baie vitrée à petits carreaux Louis XVI qui séparait les deux pièces, et, soulevant légèrement un coin du rideau de soie, elle regarda.

En face d'elle, violemment éclairé par la l'""ur d'une lampe électrique, Jean était là. Pâle et le visage étrangement amaigri, il semblait contempler ardemment quelque chose sur le côté du mur qu'elle ne voyait pas. Elle laissa presque échapper un cri de surprise tant il lui parut changé.

Que regardait-il donc avec ces yeux extasiés? Tout à coup elle se souvint : sur le panneau faisant face au bureau de son père, un grand portrail la représentait à l'âge de huit ans, uû

nÉSlTATION SENTIMENTALE 275

ravissant portrait en pied, par Boldini, où son jeune visage souriait sous l'ombre dorée de ses longs cheveux.

Elle tint ses regards attachés sur le jeune homme, stupéfaite de son absorption. Pourquoi donc avait-il cet air de souffrance devant ce portrait? Quelle peine infinie et secrète pouvait lui contracter ainsi les traits? Cette figure d'homme exprimait une pensée si torturante que Marie-Thérèse, sans en comprendre la cause, se sentit profondément émue. Tout à coup, des yeux sombres, toujours passionnément fixés au même point, coulèrent des larmes.

Elle en demeura bouleversée, et plus tard, quand elle se rappela cette courte scène muette, il lui sembla être restée longtemps, bien longtemps ainsi, à regarder pleurer Jean.

Le jeune homme fut tiré de son extase douloureuse par le bruit de la porte qui s'ouvrait. Un domestique venait le chercher pour le conduire auprès de M. Aubry.

Hâtivement, Jean passa son mouchoir sur son visage et sortit de la pièce.

Alors Marie-Thérèse y pénétra, et, à son

tour elle s'arrêta devant l'image qui venait de susciter cette crise douloureuse. Une mélancolie monta en elle tandis qu'elle considérait son portrait. Sur un fond clair aux tons dégradés, s'enlevait une élégante silhouette d'enfant, dont la robe courte laissait voir de fines chevilles et des pieds étroits chaussés de petits souliers vernis.

Elle songeait qu'au temps où elle ressemblait à cette fillette, Jean était son grand ami. Et quel doux, complaisant grand ami ! toujours prêt à lui plaire, ne se rebutant jamais de ses caprices.

Elle se prit à sourire au souvenir d'un certain jour où portant cette même robe elle voulut à toute force jouer au voyageur qui traverse le désert, et, pour cela, contraignit le pauvre garçon au rôle ingrat de dromadaire. Sur un signe d'elle, Jean se pliait aux situations les plus humiliantes, et cela n'étonnait pas l'enfant habituée à cette joyeuse soumission de la part du jeune homme. Comment, par la suite, auraitelle eu conscience de la façon dont l'action du temps, lente et sûre, avait transformé en

HÉSITATION SENTIMEiNTALE 277

d'autres sentiments cette ardeur qu'il mettait à la servir?

A présent, le voile se déchirait ; de ces larmes surprises jaillissait la vérité. Tout s'expliquait : la tristesse persistante de Jean pendant son séjour à Étretat, ses vacances abrégées, et cette retraite en Bohême oîi il s'était réfugié pour la fuir, sans doute...

— Jean, mon pauvre Jean, murmura-t-elle, comme il va souffrir!

Son regard monta encore une fois vers le portrait, et il lui sembla qu'elle éprouvait un sentiment de gratitude pour sa jeune image, cause de l'explosion de chagrin qui éclairnit enfin son esprit.

— Devant moi, pensait-elle, il n'aurait jamais eu cet élan de sincérité, et j'aurais toujours ignoré son secret... Cela n'eût-il pas mieux valu, après tout? Que faire, maintenant que je sais?

Préoccupée de ce douloureux problème, elle regagnait sa chambre, quand sa mère l'appela :

— Mon enfant, soyons plus tranquilles; Jean est arrivé, ton père en paraît heureux. Je crois

qu'il n'avouait pas combien il désirait sa présence.

— Tu as vu Jean, mère ?

— Oui. Il dîne avec nous.

La jeune fille rentra chez elle. Pour se calmer elle essaya d'examiner de quelle façon il lui faudrait se comporter vis-à-vis de Jean; mais c'est en vain qu'elle s'efforçait de suivre le cours de ses réflexions; toujours sa pensée revenait, avec une désespérante obstination, sur l'étrangeté de sa découverte. Aurait-elle jamais imaginé que ce Jean, qu'elle savait volontaire et même un peu brutal, fût capable d'aimer avec une retenue si pleine de désespoir? Comme il avait eu raison de s'éloigner ! C'était là, certainement, le parti le plus sage. Mais qu'allait-il faire à présent que, ramené auprès d'elle par la force des événements, il se trouverait de nouveau mêlé à sa vie, témoin des épanchements affectueux entre elle et son fiancé? A cette dernière supposition, Marie- Thérèse se sentit remuée par une grande pitié. Pour rien au monde , elle ne consentirait à infliger un tel spectacle à cet ami qui souffrait

de l'aimer. A tout prix, il faudrait qu'il s'éloignât encore.

Puis il se fit un revirement dans sa pensée. Elle s'étonna de prendre tant à cœur les sentiments dont elle croyait Jean possédé; fallait-il qu'elle eût l'esprit romanesque pour imaginer de pareils tourments d'amour, couvant ainsi, en son honneur, dans l'âme des jeunes hommes! Elle se moqua d'elle-même, se voyant sur le point de tomber dans ce travers ridicule qu'ont certaines jeunes filles de se persuader qu'elles inspirent de violentes passions. Après tout, elle pouvait s'être trompée sur la nature de l'émotion qu'elle avait surprise, et Jean n'était peutêtre pas aussi désespéré qu'il le lui avait paru Vraiment, elle était folle! Non, certes, Jean ne l'aimait pas, c'était invraisemblable, impossible.

Alors, du fond d'elle-même, de la région obscure où naissent les sensations ignorées, il lui sembla que montait un regret... Pourquoi?

A ce regret, à cette hésitation sentimentale, se mêlait confusément une ineffable douceur d'impressions nouvelles; l'aveu de cet attache-

ment, surpris si inopinément, mettait en son âme une étrange mélancolie. Elle subissait soudain le charme supérieur du lien moral qui l'unissait à Jean. Il n'était pas pour elle l'indifférent qu'elle avait cru ; les larmes qui coulaient tout à l'heure des yeux du jeune homme, Marie-Thérèse les sentait tombées une à une dans son cœur qui se fondait d'une singulière tendresse sous cette amère rosée; et les moindres inflexions de la voix lente et basse de Jean, s'adressant à elle, semblables à celle du prêtre devant l'autel où il adore, revenaient à sa mémoire, musique mystérieuse.

Elle venait de découvrir chez lui le sentiment exclusif, passionné, qui depuis longtemps faisait converger ses efforts vers la recherche d'une perfection à laquelle ne se fût point haussée une ambition ordinaire. Subitement Marie- Thérèse était frappée de la grandeur, de la persévérance de cette énergie infatigable, en se rappelant les origines de l'enfant devenu cet homme de valeur.

Sur le champ de bataille du monde, Jean rencontrait pour ennemis le dédain, l'injus-

tice, la jalousie, l'égoïsme, la méchanceté sous toutes ses formes. Marie-Thérèse l'avait-elle une seule fois secouru ? Non I L'abandonnant sans comprendre ses efforts, elle l'aimait d'une affection froide et tranquille, comme on aime un compagnon, un allié fidèle, un humble, qu'on daigne tolérer; elle n'avait pas compris qu'à toute minute il risquait sa vie, mieux que sa vie, la paix de son cœur, dans la poursuite d'un idéal qu'elle constituait tout entier.

Oui, Jean s'était formé pour elle, acquérant, en vue d'elle seule, l'instruction, l'éducation et jusqu'à cette sobre élégance qui venait de la frapper , quand elle avait entrevu le jeune homme dans le bureau.

Une âme ardente, loyale et sincère telle que celle de Marie-Thérèse , ne pouvait sèchement s'enorgueillir d'un tel triomphe sur une âme forte. Sans se leurrer, elle comprit ce que, avec la plus exquise délicatesse, Jean avait espéré, ce qu'il avait attendu d'elle dans le respect et le silence. A la pensée de la plénitude de cet amour qu'elle ne devait pas agréer et cependant qu'elle avait involontairement suscité, une

sensation d'épouvante la remplit. La nécessité de son mariage avec Hubert lui rendit une minute la vie intolérable, et, par un retour de pitié vers Jean, agitée d'un curieux mélange de pensées contradictoires, elle murmura :

— Pauvre garçon, pauvre garçon 1 S'il m'aime avec toutes les nobles énergies de sa belle nature, combien le réveil sera cruel et combien il laissera, après lui, de vide et de désespoir 1...

Et des larmes jaillirent de ses yeux, pareilles à celles de Jean, sorties d'une même secrète douleur; larmes de 1 esclave des lois, des conventions sociales, qui sent ses chaînes, souffre des blessures qu'elles causent et pleure sa liberté.

Lorsque, quelques heures plus tard, Jean descendit pour dîner, au seuil de la salle à manger il eut une défaillance. Derrière cette porte il allait se retrouver en face de celle qu'il aurait voulu fuir et dont l'impérieux souvenir le possédait. Ahl comme elle le hantait et remplissait son être tout entier, la chère vision ! Mais aussi comme elle était bien à lui, uniquement à lui, l'aimée qui le suivait partout, qui apparaissait éblouissante

HÉSITATION SENTIMExNTALE 2S3

et fascinalrice devant ses yeux hallucinés ! Elle habitait son cœur, cette Marie-Thérèse de ses rêves, et rien jamais ne pourrait les séparer, ni l'absence, ni l'épaisseur des murs, ni la longueur des routes... Mais il fallait revoir l'autre, la vraie, celle qu'il devait féliciter, parce qu'elle allait devenir madame Hubert Martholl...

En voyant entrer Jean, une singulière émotion étreignit Marie-Thérèse. Lui, très pâle, s'approcha, et, prenant la main qu'elle lui tendait :

— Marie-Thérèse... commença-t-il.

Mais profitant de l'hésitation de Jean, une force inconsciente poussa la jeune fille à lui couper la parole, afin de lui épargner le chagrin de prononcer la phrase qu'elle devinait.

— Enfin, vous voilà, Jean! dit-elle presque gaiement. Nous sommes tous heureux de votre retour; fallait-il donc que mon père fût malade pour vous décider à revenir?

— Vous vous êtes aperçue de mon absence? Je vous en remercie.

Madame Aubry, qui depuis quelques instanta

regardait le jeune homme avec attention, coupa innocemment la réponse de sa fille, en disant à Jean avec affection :

— N'as-tu pas trop travaillé là -bas? Je te trouve bien maigri, mon enfant.

— Ce n'est rien, j'ai été un peu souffrant.

— Et tu n'es pas revenu près de nous pour te faire soigner? C'est mal; ne suis -je plus ta mère?

Jean envoya à madame Aubry un sourire reconnaissant; puis, désireux qu'on ne s'occupât plus de lui, il reprit :

— Vous m'avez dit que M. Aubry était très agité jusqu'alors. Depuis que nous avons causé ensemble, il me paraît plus calme. Si je pouvais arriver à le tranquilliser tout à fait !

— Pourquoi mon mari est-il si inquiet?

— Il nous arrive une chose qui peut avoir des conséquences graves : la banque Raynaud frères a sauté, et M. Aubry y avait une très grosse somme, toute la partie liquide de sa fortune, je crois.

— Est-ce possible? Je n'en savais rien... Toi non plus, Jacques?

— Non, mère; Jean m'en apprend la nouvelle; ce désastre nous touche- t-il beaucoup?

— Je le crains. Depuis quelques mois je ne sais pas exactement ce qui s'est passé au bureau, je ne puis donc rien dire de précis; pourtant je ne serais pas étonné que M. Aubry eût encore fait à cette maison d'importants versements après mon départ. Comme les explications qu'il essaie de me donner à ce sujet sont pour lui une cause d'agitation, je n'ose pas trop le questionner. Il est profondément regrettable que cette catastrophe nous atteigne au moment où nous venons de faire de si grosses dépenses pour nos recherches de verres anciens.

— Alors, tu attribues à l'annonce de cette faillite la grande émotion qui a été le point de départ de la maladie de mon père?

— Probablement.

— Pourquoi nous as-tu quittés si longtemps, Jean? Toi présent, mon mari aurait mieux supporté ce coup. Il était déjà fatigué, bien qu'il ne voulût pas en convenir. Pour lui seul, maintenant, la fabrique est lourde à diriger.

— J'étais obligé de faire ce voyage, madame.

D'ailleurs, il sera fructueux; je rapporte un procédé nouveau dont nous avions besoin pour essayer un genre de fabrication plus économique.

— Enfin, je suis heureuse que tu sois revenu, cela me rassure déjà beaucoup.

— Je vous remercie de cette confiance, elle me touche vivement, murmura Jean.

On se leva de table pour passer au salon ; le jeune homme s'armant enfin de courage s'approcha de Marie-Thérèse.

— Votre mère m'a annoncé vos fiançailles pendant mon séjour en Bohême, commença-t-il d'une voix un peu sourde.

Puis^ tandis que son regard triste montait du bas de la robe flottante jusqu'au pur visage, il ajouta après une courte lutte intérieure :

— Laissez-moi vous exprimer tous les vœux que je fais pour que vous soyez heureuse...

Sa voix s'angoissait; Marie-Thérèse, attristée de le voir contraint à ces pénibles félicitations, dans un élan plein de pitié prit la main qui s'appuyait au dossier d'un fauteuil, et, la gardant entre les siennes, elle prononça avec

ÎIÉSITATIOX SENTIMENTALE 2Sl

une intonation de tendresse qui la surprit elle-même :

— Merci de vos vœux, Jean. Je le sais, je n'ai pas de meilleur ni de plus sûr ami que vous, et cette assurance m'est une grande joie, je vous le jure...

Jean fit un brusque mouvement de recul; mais, cette fois, elle ne s'étonna pas, et sachant qu'ils ne trouveraient plus rien à se dire, elle s'éloigna.

Quelques minutes après, on vint prévenir le jeune homme que le malade le réclamait; madame Aubry aussitôt intervint, inquiète :

— Mon cher Jean, si tu lui parles d'affaires ce soir, il va s'agiter et ne dormira plus de la nuit.

— Ne craignez rien, chère madame, je vais le tranquilliser; il vaut mieux, au contraire, que je le voie avant de partir. Lorsqu'il m'aura tout expliqué, il sera plus calme.

Mais la conversation fut longue et ne se termina que fort avant dans la nuit.

Le lendemain, l'état du malade se ressentit de l'efTort cérébral qu'il avait fait pour mettre

Jean au courant de la situation ; la fièvre augmenta, aussi Marie-Thérèse commençait-elle à être sérieusement inquiète.

Martholl, en venant faire sa visite habituelle, la trouva dans cette triste disposition d'esprit. Après lui avoir posé quelques questions banales sur la santé de son père, Hubert conclut avec désinvolture à un malaise passager dont il ne fallait pas s'inquiéter outre mesure, puis, d'un air indifférent il passa à d'autres sujets.

— Ah! j'y pense, fit-il tout à coup; j'ai pris pour ce soir une loge au Théâtre-Français; vous savez, il s'agit de cette première que vous désiriez voir.

— C'est aimable à vous d'avoir pensé à me faire ce plaisir, mais je ne puis y aller, je n'ai aucune envie de m'amuser aujourd'hui.

Un mouvement de contrariété échappa au jeune homme.

— Vos inquiétudes me semblent un peu exagérées, ma chère amie. Il n'y a vraiment pas encore de raisons suffisantes pour vous tourmenter à ce point. Vous pourriez bien vous absenter pendant deux heures. En somme,

voire père n'a qu'un simple accès de fièvre, résultat d'une grande fatigue; il ne court aucun danger; il y a ici assez de personnes pour le soigner. Songez aussi à moi, au plaisir que je me faisais de vous emmener ce soir.

Marie-Thérèse fut désagréablement surprise de la façon dont parlait son fiancé, de la légèreté avec laquelle il accueillait ses appréhensions ; elle reprit :

— Sait-on jamais quel nom donner à une maladie qui commence? presque toutes débutent par les mêmes symptômes. Le médecin luimême ne peut rien dire.

— Attendez alors pour manifester de telles craintes.

— J'ai peur; parfois le mal s'aggrave vite, fit tristement la jeune fille.

Puis, croyant avoir trouvé un argument décisif, elle ajouta :

— D'ailleurs, je suis bien sûre que maman ne voudra pas quitter la maison.

— On peut tout arranger, proposa Hubert conciliant, j'offrirai deux places dans la pge à madame Gardanne et à votre cousine.

Venez, je vous en prie, Marie -Thérèse, je serais très contrarié si vous manquiez cette première.

— Il me coûte beaucoup de vous refuser, puisque c'est à mon intention que vous avez pris une loge... Enfin, puisque vous tenez tant à ma prést-nce, prévenez toujours ma tante ; mais je ne promets de venir que si mon père n'est pas plus mal.

Jusqu'au soir Marie - Thérèse s'occupa de soigner M. Aubry, dont l'état de fièvre et de faiblesse resta le même.

La soirée était déjà assez avancée lorsque Jean arriva, l'air soucieux. Quelques minutes après, madame Gardanne faisait dire qu'elle attendait sa nièce en bas, dans sa voiture.

— Oh ! qu'il m'en coûte de partir ! s'exclama Marie-Thérèse, et surtout de te laisser seule ici, maman.

— Mais votre mère ne sera pas seule puisque je gnis là, dit Jean. D'ailleurs je venais surtout ce soir avec l'intention d'exiger que vous vous reposiez toutes les deux; je veux veiller votre père, c'est mon tour.

HÉSITATION SEiNTIMENTALE 291

— Mon cher Jean, intervint madame Aubrj^, tu travailles bien assez dans la journée, je m'oppose absolument à ce que tu te prives de sommeil.

— Je me passe très bien de dormir, et je ne suis jamais fatigué. D'ailleurs, que je sois ici ou chez moi, je devrai toujours examiner ces papiers toute la nuit.

Et Jean montrait sa serviette dJJbordanl de pai3erasses.

— Le temps presse, il faut que je me rende exactement compte de la situation ; il y a là de quoi me tenir éveillé pendant plus d'une nuit. Dans tous les cas, soyez certaine que l'affaire s'arrangera, et laissez-moi la joie d'être doublement utile à mon cher maître.

— Puisque tu le veux, mon ami... dit madame Aubry.

— Je vais m'installer dans sa chambre, derrière le haut paravent, et je suis sûr qu'il dormira, malgré la faible lueur de ma lampe : ma présence le calme.

Tuis, se tournant vers Marie-Thérèse :

— Vous voyez, vous pouvez sortir sans

crainte ; je vous prie même de le faire, afiu de me prouver votre confiance en moi.

— Eh bien, va t'habiller, ma fille, conseilla madame Aubry. Jean insiste si affectueusement que j'accepte. Apprête-toi vite. En attendant, je vais faire prier ta tante de monter, elle doit se morfondre dans la voiture, et je lui tiendrai compagnie ; tu nous trouveras dans le petit salon.

Madame Aubry descendit aux appartements de réception.

Marie-Thérèse resta seule avec Jean. Encore hésitante, elle lui demanda après un court silence :

— Vous n'êtes pas choqué que je passe la soirée au théâtre?

— Nullement, c'est très naturel. Et puis je suis toujours content de vous voir prendre un plaisir.

— Ohl cette première n'est pas pour moi un plaisir, inquiète de père comme je le suis...

— Aussi, je suppose que ce n'est pas pour la pièce que vous allez au théâtre ce soir., ne put s'empêcher de dire Jean.

Mais il s'arrêta, honteux, ne sachant comment tinir sa phrase sans ironie, et il ajouta, la voix subitement changée, avec une intonation triste, presque repentante:

— Donnez-moi au moins cette pauvre joie d'avoir l'air de vous servir à quelque chose.

Marie-Thérèse se tut, ayant la sensation que tout ce qu'elle pourrait dire désormais serait, pour Jean, une tristesse nouvelle.

— Jacques vous accompagne sans doute?

interrogea encore le jeune homme.

Marie - Thérèse n'y avait pas songé; elle réfléchit, et approuva cet arrangement.

— Vous avez raison ! Ce sera bien mieux ainsi... Je vais prévenir mon frère. De cette façon, ma tante ne sera pas forcée de m'attendre, nous la rejoindrons aux Français; et puis, si je veux partir avant la fin du spectacle, ce sera plus commode. Merci de votre idée, Jean I

Et dans un élan cordial elle lui tendit la main pour l'adieu ; il la serra faiblement dans la sienne.

Cette remarque de Jean qui l'induisait à une

combinaison pratique, la laissant libre de ses faits et gestes pendant cette soirée, prouvait une fois de plus à Marie-Thérèse combien ses moindres actes avaient d'importance aux yeux de son ami.

Le rideau tombait sur la fin du premier acte, quand Marie-Thérèse et Jacques se firent ouvrir Tavant-scène d'Hubert.

Dès qu'ils entrèrent, ils furent accueillis par les exclamations d'Hubert, de madame Gardanne et de sa fille.

— Enfin, vous voilà 1 dit Martholl en aidant Marie-Thérèse à ôter son manteau, tandis que sa tante ajoutait:

— Il était temps I Heureusement que nous ne vous avons pas attendus, sans cela nous perdions le premier acte qui est ravissant. Pourquoi êtes -vous si en retard?

— Jusqu'à la dernière minute ma sœur ne savait si elle viendrait...

— Tout est bien qui finit bien, Jacques ! riposta assez gaiement Martholl en installant Marie-Thérèse entre sa tante et Denise.

Comme il regardait les deux jeunes filles, il

ne put s'empêcher de dire, en s'adressant à sa Cancée :

— Ne trouvez-vous pas votre cousine exquise ce Soir?

Denise était en effet fort élégante dans une robe blanche discrètement décolletée. En entendant ces paroles louangeuses, elle ne put dissimuler un sourire de triomohe.

Tandis que Marie-Thérèse la complimentait aussi, Hubert ayant reporté sur sa flancée un œil scrutateur, ajouta sur le même ton qu'il aurait pris pour reprocher une inqualifiable faule de tenue :

— Pourquoi donc avez-vous mis cette robe de drap sombre? Votre toilette est un peu déplacée ici un soir de première.

En effet, Marie - Tb.érèse , poursuivie par d'autres préoccupations jusqu'au moment du départ, n'avait pas songé à revêtir une robe élégante.

Blessée de cette remarque, qu'elle jugeait inopportune, la jeune fille répondit avec vivacité:

— Vous êtes étrange ! croyez-vous que l'on

n'ait jamais que cela en tête, s'habiller et se déshabiller ?

— Pardonnez-moi, ma chère, mais j'ai parlé par amour de l'opportunité et de la correction !

Après cette réponse, Hubert vexé se rejeta un peu en arrière. Alors madame Gardanne, comme si elle eût voulu prévenir une querelle d'amoureux, déclara conciliante :

— C'est un si grand dérangement, un i^ialade dans une maison !

— Je vous remercie, ma tante ; mais je n'ai pas besoin d'excuse, déclara froidement Marie- Thérèse.

Le rideau se levait, tout le monde se tut.

Dès les premiers mots des acteurs, la jeune fille s'aperçut qu'elle ne pourrait s'intéresser à ce qui se passait sur la scène. Son attention ne se soutenait pas, quoiqu'elle fût sollicitée p^r l'intérêt de la pièce, le jeu des acteurs, et les distractions qu'offrait l'aspect d'une salle très sélect. Ce qui était là, ces gens, ce bruit, ces lumières, disparaissaient devant sa préoccupation. Ses yeux, refusant de voir la réalité

offerte, regardaient au dedans d'elle-même le tableau que son imagination inquiète lui représentait. A la place de cette salle de théâtre, où les jolies femmes fleurissaient entre les velours rouges et les ors vifs, elle eut Ta^jerceplion d'une chambre sombre, du lit de son père, et, sous la lumière voilée de la lampe, penché sur un amas de papiers, d'un visage grave aux traits tirés.

Elle entendit rire Hubert et Denise. Pourquoi? Elle n'avait rien compris. Ils suivaient la pièce, sans doute ; elle essaya de faire comme eux, de ramener son esprit fugitif, mais ce fut en vain : l'image de Jean réapparaissait. Elle le voyait alignant des chiffres dans la lueur triste de la chambre. Il n'était pas comme les autres, celui-là ! il ne ressemblait à personne parmi ceux qui l'entouraient. Ne connaissant que le travail et le devoir, l'impérieux besoin de mondanité quand même n'existait guère pour lui.

Pourtant il avait dit : « Allez vous distraire, je suis heureux de rester ici ». Mais que devait-il penser d'elle, du peu d'hésitation qu'elle avait

eu à laisser son père malade pour venir au théâtre ?

— Qu'est-ce que je fais ici? pensait-elle ; pourquoi suis-je venue?

Elle se souvint que c'était dans l'unique but de faire plaisir à Hubert; elle se retourna vers lui afin de se convaincre au moins que sa présence le rendait heureux. Mais Hubert ne la regardait pas, son attention était consacrée à mademoiselle Brandès qui se trouvait en scène, et par elle seule il semblait intéressé.

— Je serais bien contente de rentrer... pensait Marie -Thérèse.

Il lui fallut pourtant attendre la fin du second acte, et même assister à une partie du troisième ; alors, n'y tenant plus, et malgré l'insistance mise à la retenir, elle présenta ses excuses à sa tante, remercia Hubert, et pria son frère de l'accompagner à la maison.

A peine était-elle sortie de la loge, que déjà Denise se tournait vers le fiancé abandonné, pour dire, compatissante :

— Je ne comprends pas Marie-Thérèse. S'en

riitSITATlON SENTIMENTALE 299

aller ainsi au moment le plus intéressant, c'est absurde... C'est même impoli pour vous. N'avezvous pas pris cette loge à son intention? Entre nous, mon oncle n'est pas tellement malade qu'elle n'eût pu rester jusqu'à la fin.

— Elle est inquiète, dit Hubert; c'est très compréhensible, elle adore son père.

— Oui, mais ce soir c'est une exagération d'amour filial, et presque une atteinte à votre amour conjugal !

— Enfin, j'espère que M. de GhanzelJes sera bientôt remis, alors je reprendrai tous mes droits de fiancé.

Cela est à souhaiter, fit madame Gardanne. Mon pauvre frère a, je crois, en ce moment, de graves intérêts en jeu; il ne serait pas bon qu'il fût malade longtemps.

— Ah, vraiment? ne put s'empêcher d'interroger le jeune homme.

— Oui, mon mari se préoccupe à ce sujet depuis quelques jours.

Hubert comprit l'indélicatesse du procédé consistant à surprendre de la sorte des choses susceptibles de l'intéresser; aussi, au léger

désappointement de Denise, il montra un visage indifférent, et parla d'autre chose.

Un grand calme endormait la maison lorsque Marie-Thérèse rentra. Rassurée par ce silence, elle monta sans bruit jusqu'à la chambre de son père, et comme la porte était entr'ouverte, elle se glissa, légère, par l'entre-bâillement. Sur le seuil elle s'arrêta.

C'était bien le tableau qui la hantait tout à l'heure au théâtre : la tête pâle du malade reposait sur les oreillers, et la blancheur du lit s'estompait sous les rideaux retombants. Dans un coin, derrière le paravent, faiblement éclairé par une lampe basse, Jean écrivait.

Elle s'avança doucement vers la table de travail, et le jeune homme ayant levé les yeux vit émerger de la pénombre le visage qu'il aimait. Il ne parut pas surpris; fixant l'apparition avec un sourire extatique, il murmura comme en rêve :

— Cher fantômel

Marie-Thérèse n'en était plus à s'étonner des étranges effets hallucinants d'une pensée absorbante. N'avait-elle pas tout à l'heure évoqué

ce qu'elle voyait là, dans cette chambre? Elle comprenait que sa réelle image venait de se superposer au rêve inférieur de Jean ; alors, respoclueuse de sa folie, elle resta devant lui, muette et pensive, n'osant plus bouger.

Mais Jean s'était ressaisi; il balbutiait, les yeux levés vers elle :

— C'est vous?... C'est vous?.. Déjà!...

Vous êtes revenue avant la fin du spectacle? Excusez mon ahurissement, mais je suis plongé dans d'abominables comptes.

Marie-Thérèse, sans paraître remarquer le trouble de Jean, dit:

— Je n'ai pas eu le courage d'entendre le troisième acte ; l'inquiétude me torturait.

— Pourquoi, puisque j'étais là? C'est mal d'avoir si peu de confiance en moi. Regardez, votre père est tranquille; il se réveille de temps en temps, m'appelle, puis se rendort satisfait de me voir travailler auprès de lui.

— Ah! que c'est bien à vous, de le veiller ainsi !

Jean regardait toujours la jeune fille; il reprit en souriant:

302 HÉSITATION SENTIMENTALB

— Est-ce que vous croyez vraiment que je fais quelque chose de méritoire? J'espère que non, n'est-ce pas? Car je penserais alors que vous n'êtes pas très difficile sur le choix des actions louables.

Marie-Thérèse, sans répondre, évolua doucement dans la chambre. Elle découvrit bientôt ce qu'elle cherchait, un en-cas placé sur une petite table: du jambon, du poulet froid, des rôties, du beurre, du miel, un flacon de rhum, et tous les ustensiles nécessaires pour faire le thé.

Elle revint alors vers le jeune homme :

— Jean, mère a fait préparer quelques aliments pour vous aider à passer la nuit. Voulez-vous que j'installe votre souper?

— Merci, je n'ai besoin de rien.

— Si 1 vous devez absolument prendre quelque chose.

— Non, non, je vous assure.

Ils parlaient à voix basse ; les mots étaient à peine un murmure. Jean regardait tout proche de lui le cher visage, les beaux yeux rêveurs qu'il évoquait si souvent, et, dans le silence de cette chambre de malade, un trouble l'envahit.

CÉSITATION SENTIMENTALE 303

Marie-Thérèse, comme si elle avait conscience de ce qui se passait en lui, croyant déjouer ce piège tendu par la solitude et l'exaltation de la veillée, prononça avec une intonation impérieuse et mutine :

— Je ne vous demande pas votre avis, d'ailleurs: il faut manger; cette petite table démontre d'une façon péremptoire l'ordre de mère... vous avez beau sourire et secouer la tête négativement, vous mangerez, Jean ! Qu'est-ce qui m'a donné un ami si entêté? Vite, une allumette pour allumer le réchaud de la bouilloire. Ah ! vilain Jean, vous étiez un grand ami bien plus obéissant, autrefois... Dans ce tempslà, vous faisiez toutes les volontés de la petite Mi-Thèse!

Il tressaillit, et, sans force au ressouvenir de ce cher passé qui demeurait sa seule joie, il tendit sa boîte d'allumettes. D'une voix redevenue sérieuse et câline, Marie-Thérèse continua:

— Quittez un moment vos chilTres. Voulezvous que je partage ce thé avec vous, dites?... Nous allons jjorter la table dans le cabinet de toilette; nous laisserons la porte non plus seu-

lement entre-baîllée, mais l'un des battants largement ouvert, pour veiller sur père sans qu'il nous entende. Allons, allons, abandonnez vos papiers pendant cinq minutes, et venez faire la dînette...

Jean ne résistait plus. Il dit :

— Alors, permettez-moi de vous servir... N'est-ce pas ainsi que cela se passait quand vous étiez la chère toute petite Mi-Thèse?

Avec mille précautions, et s'appliquant à ne rien heurter afin de ne pas réveiller M. Aubry, il transporta la table et se mit à manier habilement les ustensiles divers, versant le thé, beurrant les rôties.

— Gomme vous êtes adroit! ne put s'empêcher de remarquer Marie-Thérèse.

— Gela vous étonne? Ne savez-vous pas qu'un bon verrier est forcément adroit de ses mains?

Pour ne pas faire de bruit dans la chambre en dérangeant quelque meuble, Jean attira à lui un tabouret bas et s'assit presque aux pieds de la jeune fille. Ils burent et mangèrent en silence. Jean obéissait aux moindres volontés

nÉSITATION SENTIMENTALE 305

de Marie-Thérèse, trouvant une étrange volupté à lui résister d'abord, pour entendre un ordre et subir ensuite la joie de l'obéissance.

— Jean, encore ce sandwich?

— Non, vraiment.

— Il faut !

— Je n'ai plus faim !

— Je veux !

— Je vous assure...

— Puisque je veux!

Et il mordait le sandwich, tendu par deux doigts délicats. Que n'eût-il avalé pour voir le fin sourire de triomphe qui entr'ouvrait les lèvres de son amie? Il murmura:

— C'est du gavage... heureusement le thé me secourt contre ce despotisme; sinon vous m'auriez déjà étouffé.

— Étouffez, mais tout bas...

Et ils se souriaient, confiants et doucement joyeux.

M. Aubry ayant fait un mouvement, ils craignirent de le réveiller, revinrent auprès de lui et demeurèrent silencieux dans la paix de la chambre close.

Alors, SOUS l'influence un peu mystérieuse qui venait du calme de l'heure et delà lumière discrète de la lampe, l'oubli secourable chassa de l'âme de Jean tout ce qui n'était pas le réel bonheur de la présence chère. Plus rien n'exista pour lui que cet être fait de délicatesse et de charme ; il lui semblait vivre en un songe, il no voulait plus savoir en quel endroit de la terre il se trouvait ainsi seul avec elle. Et ce paravent, qui de nouveau les abritait, devint un infranchissable obstacle dressé entre eux et le reste du monde.

Oui, elle était là, si près qu'il sentait la fine odeur d'iris dont elle parfumait ses cheveux, si près qu'il toucherait le bord de sa robe en avançant la main. Hélas ! tant de fois ce geste avait fait évanouir son rêve, qu'il n'osait plus le risquer maintenant.

Quant à Marie-Thérèse, elle était retenue sur ce canapé comme par d'invisibles liens. Pourtant Jean ne la regardait peis et aucune parole ne sortait de ses lèvres. Mais, semblables à un nuage d'encens, les effluves d'adoration qui émanaient de lui enveloppaient la jeune

fille d'une atmosphère de tendresse, et elle jouissait d'une sensation de bonheur jusqu'ici ignorée.

Elle-même à son insu brisa l'enchantement : ayant avancé la main sur la table, dans l'orbe lumineux de la lampe voilée, des lueurs s'allumèrent au rubis cabochon de sa bague de fiançailles, et l'œil de Jean, attiré, vit saigner la lueur rouge sur la petite main qu'il aimait.

Par ce simple jeu de lumière, la réalité s'empara à nouveau de son esprit en maîtresse impérieuse ramenant, brutalement lié à la bague, le souvenir du fiancé. Jean s'abandonna dans une lassitude découragée et appuya au mur sa tète douloureuse. Marie-Thérèse le regardait ; elle lui dit, sans comprendre le véritable motif de cette subite défaillance :

— Vous vous fatiguez trop ; je vous en prie, ne travaillez plus ce soir. Regardez : père dort, il est inutile que vous restiez à veiller toute la nuit.

Comme elle s'était levée, se dirigeant vers le lit, Jean eut une exclamation d'insouciance •

— Qu'importe que je dorme ou que jo veille?... Adieu, Marie - Thérèse !..

Et il la reconduisit jusqu'à la porte de la chambre.

Le lenJemaîn Hubert vint faire sa cour habiluelle.

Lorsque son fiancé l'eut quittée, Marie- Thérèse demeura désemparée. Elle s'en rendit compte, chercha pourquoi l'heure qu'elle venait de passer avec Hubert la laissait si énervée.

Aussi quelle idée avait-il eue de lui reprocher encore cette robe sombre qu'elle avait mise la veille pour aller aux Français! Ah! qu'il était donc toujours le cercleux léger, l'homme chic, éternellement requis par des préoccupations de snob ! et cela, au moment même où elle aurait tant désiré sentir auprès d'elle une émotion

attendrie, une sollicitude affectueuse capable de la réconforter durant la période d'inquiétude qu'elle traversait.

Oui, ce jour-là, tout l'irritait en lui : sa jaquette impeccable, ses cheveux admirablement brillants, sa tête de mondain placide, reflétant un si intime contentement de soi.

Pourtant, après avoir pendant quelques instants donné libre cours à son irritation, elle finit par conclure qu'il n'était peut-être pas très raisonnable de sa part d'en vouloir ainsi à son fiancé. Parce qu'elle était triste, il ne s'ensuivait pas qu'il dût changer sa façon de s'habiller. Puis, s'examinant avec sincérité, elle découvrit une autre cause à sa mauvaise humeur ainsi qu'aux distractions qu'elle avait eues pendant la visite de Martholl.

En effet, tandis qu'elle écoutait Hubert lui dire, de sa voix aux intonations travaillées, les choses aimables et banales dont il était coutumier, le souvenir d'un visage aux traits creusés, à l'expression angoissée et ardente, vint frapper son esprit d'une façon singulière. Après s'être oubliée un instant à y penser, elle

reporta son attention sur son interlûcuteur, et il lui sembla qu'elle ne revoyait plus avec la même bienveillance ces moustaches soyeuses qui lui avaient plu autrefois.

Ah! Hubert n'avait pas l'air fatigué, luil et elle ne croyait pas que ce fût à soigner des malades qu'il se fatiguerait jamais.

En agitant ces pensées, elle se sentit tout à coup envahie par un remords : c'était mal de songer si souvent à Jean depuis qu'elle s'en savait aimée, mal d'accueillir les émotions qui lui venaient de ce souvenir. Fiancée d'Hubert, elle ne devait pas permettre à un autre d'occuper sa pensée. Elle essaya de se prouver que son trouble venait de l'étonnement dans lequel l'avait jetée la découverte de l'amour de Jean. Et puis, il est si triste de voir souffrir! Et Jean souffrait. Elle demeurait encore émue d'avoir rencontré son regard désespéré. Dans sa naïveté, elle mit sur le compte de la pitié les fréquents retours de sa pensée vers Jean.

Mais, puisqu'elle allait se marier, quitter la maison, il se consolerait sans doute quand il ne la verrait plus. Les sentiments les plus vio-

lents ne résistent pas aux longues séparations. Pourquoi alors tant s'inquiéter de cette douleur passagère? Elle-même aussi devait l'oublier. Pour arriver à ce résultat, elle essaya de concentrer toute sa puissance d'évocation sur les mois d'été, pendant lesquels Hubert l'avait conquise, dans la gaieté de cette plage normande si complaisante aux flirts. Ainsi, Marie- Thérèse espérait se reprendre ; mais, par malheur, son état d'esprit ne la portait pas pour le moment aux réminiscences joyeuses ; elles ne s'accordaient plus avec sa tristesse, non plus que les aveux d'Hubert, faits en des jours de fête et recueillis en des instants de plaisir.

Pourquoi donc cet amour ne la soutenait-il pas dans l'épreuve? Pourquoi n'était-il pas le refuge des heures sombres ?

Elle ne pouvait admettre qu'en recherchant sa main, Hubert eût agi par vanité. Non, non! Elle se refusait à y croire. Et pourtant, quel vide laissait encore dans son âme l'amour de son fiancé 1 Ah ! comme elle aurait voulu qu'il sût lui murmurer des paroles consolatrices 1 Quelle barrière arrêtait donc chez lui ces épan-

DÉSITATION SENTIMENTALE 313

chements si naturels entre deux êtres destinés l'un à l'autre? S'il ne lui témoignait pas plus de compassion dans son malheur, où devaitelle en chercher la cause? Sans doute, la nature peu sensible du jeune homme ne l'incitait pas à pénétrer la peine qu'elle éprouvait devant les fatalités qui menaçaient les êtres les plus chers à son cœur. Mais elle-même n'avait-elle rien à se reprocher? S'était-elle confiée à lui comme à l'ami secourable auprès duquel on abrite sa faiblesse, on apaise sa douleur? Il est vrai que l'impassibilité d'Hubert l'avait pour ainsi dire décontenancée, et que ses confidences s'étaient trouvées arrêtées par cette indifférence apparente; mais il fallait bien reconnaître qu'au lieu de lui révéler ses angoisses, elle s'était contentée d'écouter avec distraction les propos de salon et les histoires de club, qu'en son inconscience Hubert ne jugeait pas hors de saison. En bonne justice elle se reconnut un peu coupable; aussi prit-elle la résolution de mettre plus d'abandon affectueux dans ses prochains entretiens. Ce serait sans doute le meilleur moyen de susciter la sensibilité

latente dont elle ne voulait pas douter qu'il ne fût doué.

L'esprit plein de ces pensées, elle se rend il dans la chambre de son père; mais lorsqu'elle fut près de lui, toutes ses préoccupations disparurent devant le sentiment, lancinant comme une douleur physique, de son impuissance à soigner le cher malade, à rien tenter dont le résultat fut appréciable. Dans la demi-obscurité, elle entrevoyait cette face pâlie et creusée, déjà marquée d'une expression de souffrance qui altérait, jusqu'à la rendre presque méconnaissable, cette physionomie tant aimée. M. Aubry ne sortait guère d'une espèce de torpeur qui touchait au coma, et Marie-Thérèse passa les lentes heures de la journée à veiller cette somnolence. Vers le soir, il s'agita, et demanda Jean avec insistance. Aussi Marie-Thérèse éprouva-t-elle un singulier soulagement lorsque parut le jeune homme, comme si sa présence eût apporté le remède souverain.

Dès le seuil, Jean dut répondre aux interrogations fiévreuses de M. Aubry. En les entendant parler d'affaires, la jeune fille se retira

et descendit au salon pour attendre son liancé qui devait venir dîner.

Quelques minutes après, Hubert arrivait en habit, ainsi qu'il en avait l'habitude. Même dans l'intimité de ces dîners de famille, il ne se départissait pas des formes conventionnelles dos milieux mondains. Le moule d'impeccabilité sélect qu'il s'était imposé l'enserrait si bii'U maintenant, qu'il en perdait le sens intime et familier de l'existence. Même seul avec sa tiancée, il ne désarmait pas, et ce dont il l'entretenait le plus volontiers se rapportait généralement à toutes les manifestations de la vie élégante et sportive.

Les premières paroles qu'il adressa à la jeune fille n'étaient pas faites pour l'uncouragcr à lui ouvrir son cœur, ainsi qu'elle se l'élait promis. Avant même qu'elle se fût assise auprès de lui, Hubert commença d'un ton joyeux:

— Je suis enchanté, j'ai essaj'^é cette aprèsi.iiili mon auto. C'est un bijou, vous verrez; il lile et vous abat du soixante à l'heure. Demain matin je vous emmène! Nous irons à Versailles, et nous déjeunerons aux Réservoirs.

— Mais VOUS savez bien que mère et moi nous ne sortons pas ces temps-ci, fît Marie- Thérèse qui, pour demeurer fidèle à son programme, ne se formalisa pas du manque de mémoire d'Hubert, oublieux de la maladie de son père.

Elle se rapprocha même de lui, empressée et aimable, tâchant de faire naître l'incident sur lequel elle comptait pour mettre plus d'épanchements affectueux dans leur causerie.

A ce moment on ouvrit la porte du salon et Jean entra.

Brusquement il eut sous les yeux ce groupe : Marie -Thérèse, tournée vers son fiancé assis sur un canapé, et penchée vers lui, tandis que tout en parlant il gardait dans sa main la main de la jeune fille. Le pauvre Jean tressaillit, mais à force de volonté il se maîtrisa; n'était-ce pas un spectacle auquel il devrait s'habituer désormais?

Marie -Thérèse, assez troublée, présenta les deux jeunes gens l'un à l'autre, bien qu'ils se fussent déjà rencontrés à Étretat. Hubert salua sans se lever. Pour lui, Jean n'était qu'un

employé. La jeune fille remarqua celte attitude, en fut blessée, et voulant épargner à Jean l'humiliation de s'en apercevoir, elle essaya de détourner son attention en lui demandant vivement :

— Eh bien! Jean, comment avez-vous laissé mon père?

— Il est très nerveux. Je descends pour me soustraire à ses questions. Je suis obligé de lui répondre, cela le fatigue, je ne veux plus rien lui dire ce soir. Comme je dîne chez vous, madame votre mère m'a conseillé de me réfugier ici. Je ne vous gêne pas?

— Du tout, mon ami! se hâta de répondre Marie-Thérèse.

Tout en parlant, Jean s'approcha d'une table, y prit des journaux, et s'isola dans un coin du vaste salon. Il essaya de lire, mais la feuille qu'il tenait tremblait étrangement dans ses mains. Devant son impuissance à se contraindre au calme, il demeura hésitant entre le désir de s'en aller, pour ne plus voir les deux fiancés, et la crainte de paraître ridicule en quittant le salon parce qu'ils s'y trouvaient.

L'entrée de madame Aubry et de Jacques le lira de sa détresse.

— Mon cher, dit Hubert à ce dernier, si j'avais su où vous prendre aujourd'hui, je serais allé vous chercher; j'ai essayé ma machine, c'est une merveille.

— Hélas I je travaillais et je n'aurais pu profiter de votre aimable invitation. Je passe mes journées à piocher mon Mourlon, ce n'est pas drôle.

Puis, se tournant vers Jean, Jacques ajouta :

— Eh bien ! mon vieux, quoi de neul aujourd'hui ? Vas-tu nous rassurer ou augmenter nos inquiétudes?

Madame Aubry aussi se rapprocha du jeune homme.

— Tu n'as pas l'air satisfait, mon enfant, est-ce que les choses se compliquent?

Jean répondit à voix basse, mais Hubert, en entendant ces interrogations demeurées pour lai sans réponse, se rappela soudain les propos inquiétants de madame Gardanne, lorsqu'elle avait fait allusion à une afl'aire qui pouvait être préjuaiciable à son frère.

nÉSITATION SENTIMENTALE 319

Peiulant le dîner, Hubert posa adroilement quelques questions auxquelles il fut répondu évasivement, tous étant, au fond, beaucoup plus préoccupés de la santé de M. Aubry que de sa situation commerciale. Quant à Jean, il essayait de se raisonner et de supporter courageusement sa souffrance morale, afin que personne ne la soupçonnât; ne devait-il pas s'accoutumer à l'idée de voir à un autre celle qu'il aimait? Pour échapper à ce supplice, il n'avait même pas le droit de fuir: tout le rivait à cette maison, en ce moment où deux ombres menaçantes planaient sur elle : la ruine, la mort. Son devoir était là, il ne pouvait se dérober à l'inéluctable tâche.

Pour chercher à oublier l'heure présente si pénible, faisant abstraction du milieu dans lequel il se trouvciit, il se plongea dans le douloureux problème des événements qui allaient surgir et qu'il fallait à tout prix éviter. Oui, il lutterait, il tenterait de suprêmes efforts, et cela surtout pour Marie -Thérèse, afin de lui épargner un chagrin, un souci, une larme. Ce fut tout ce qu'il trouva pour se consoler de la

persistance qu'elle mettait à poser sur un autre la radieuse lumière de ses yeux.

Après le dîner, madame Aubry, très fatiguée par son rôle de garde-malade, s'assoupit bientôt dans un fauteuil. Jacques monta auprès de son père, et les deux fiancés, malgré Marie- Thérèse qui s'évertua d'abord à entraîner Jean dans une conversation à trois, se réfugièrent dans un coin du salon et se mirent à causer.

Alors Jean prit un livre et lut sous la clarté d'une lampe ; mais bientôt il succomba à l'irrésistible tentation de regarder ceux que la destinée ironique mettait eu face de lui pour le torturer. Il venait même de trouver, une bonne raison pour se permettre cette demiindiscrétion.

— Il faut bien, se dit-il, que je me résigne à les voir d'un œil impassible, et que je me fasse à cette idée de les savoir unis par des liens plus étroits encore. Je ne m'habituerai jamais à cette souffrance si je la fuis toujours.

Laissant son livre, il se croyait fort et maître de ses sensations, tandis qu'il fixait sur les fiancés des yeux de fou. Pensant que Marie-

Thérèse était trop occupée pour prendre souci de lui , il ne songeait guère à dissimuler le trouble qui l'agitait.

L'eût-il pu d'ailleurs? Sorti du peuple, par cela même plus proche de la nature, encore dominé par l'instinct, il ne tenait pas de plusieurs générations de mondains l'art de se composer une attitude et de se faire un visage hypocrite. Il était facile de surprendre tous les sentiments qui passaient sur ce masque d'un être passionné et simple, ravagé par un amour contre lequel sa volonté ne pouvait rien. Comme Jean se trouvait en pleine lumière, pas un tressaillement de ses traits n'échappa bientôt à Marie-Thérèse, elle put, sans en avoir Tair, se rendre compte de l'émotion intense et douloureuse qui le faisait vibrer à ses moindres gestes et à ceux d'Hubert. Incapable de continuer à infliger à Jean un pareil supplice, Marie- Thérèse se leva.

— Je suis une bien mauvaise maîtresse de maison, messieurs! Puisque ma pauvre maman sommeille, si nous passions dans le petit salon? Venez avec nous, Jean, je vais jouer du Mozart

pur le clavecin de Marie-Antoinette. Nous fermerons la porte, nous ne ferons aucun bruit, cjir les notes maigres du clavecin ne s'entendent pas à l'étage supérieur.

Le petit salon était exquis avec sa tenture Louis XVI de moire blanche rayée bleu pâle, ses meubles en vieille laque de Coromandel, et ses glaces longues et frêles posées sur de délicates consoles. Derrière un paravent dormait le vieil instrument.

— Vous allez voir, dit la jeune fille en ouvrant le clavecin, quel joli son il a encore?

Tandis que Jean, qui les avait suivis, cherchait à faire oublier sa présence, MarthoU s mslallait auprès de Marie-Thérèse, tout en émettant quelques réflexions de connaisseur sur les jolies choses qui les entouraient.

— Est-ce par héritage que vous avez eu cette épinette, et savez-vous si vraiment elle a orné quelque Trianon?

— Vous ignorez donc qu'on ne rencontre jamais un clavecin de l'époque, sans qu'il ait appartenu à la Reine? Je suppose que celui-ci n'échappe pas à la loi commune, et bien qu'il

.^ÉSITATION SENTIMENTALE 323

provienne tout simplement de la vente d'un collectionneur célèbre, j'entretiens pieusement cette légende, dont l'authenticité a pour suprême garantie ma propre autorité renforcée de celle de monsieur le profane vendeur.

La jeune fille se mit à jouer un Lied de Mozart, puis elle chanta la romance de Martini « Plaisir d'amour ».

Les notes s'envolaient comme des soupirs, leur timbre vieillot et suranné rendait ce chant, soupiré par cette voix fraîche, plus adorable encore.

Jean, les yeux fermés, goûtait le charme de cette mélodie d'antan, qui semblait l'écho loin- 1 lin d'un passé mort. N'était-ce pas l'histoire de son pauvre amour que chantaient ces notes cassées, toutes chevrotantes d'émotion, trouées de temps en temps par le silence d'une corde brisée? Oui, elles pleuraient sur lui, tandis que les paroles de Florian, murmurées doucement par Marie-Thérèse, sanglotaient à son oreille :

« Chagrin d'amour dure toute la vie... »

— Ce sera vrai pour moi, pensait Jean

Et il se sentait triste à mourir.

Un cri effrayé de la jeune fille Tarracha à sa rêverie douloureuse. Il ouvrit les yeux, et vit tout près de Marie-Thérèse une flamme claire qui montait vers le plafond.

Un double mouvement jeta en sens inverse Jean et Hubert. Tandis que celui-ci pressait en toute hâte le bouton de la sonnerie électrique, Jean saisissait l'abat-jour de vélin qui avait pris feu, et les morceaux de musique allumés à son contact, puis, serrant fortement les papiers enflammés, il les éteignait entre ses mains.

— Vous avez eu peur , Marie - Thérèse ? demanda-t-il anxieux. Moi aussi, d'ailleurs. J'ai craint un instant que le tulle léger de vos manches ne reçût quelque étincelle.

— Non, je n'ai rien, merci, Jean, répondit la jeune fille.

Puis elle regarda en riant MarthoU qui revenait vers elle, et ajouta, un peu malicieuse :

— Qu'étes-vous allé faire près dé la porte au lieu d'éteindre ce feu d'artifice V

— Mais, j'appelais!

En effet, le domestique entra en ce moment;

il n'eut qu'à ramasser les débris d'abat-jour et les feuilles noircies qui parsemaient le tapis.

— Et si personne n'était venu à mon secours, continua Marie-Thérèse en souriant, j'étais peut-être victime de cet accident. Je ne vous le reproche pas; mais vous avez allumé ces bougies de cire qui veulent être du temps, et c'est en reposant maladroitement l'abat-jour que vous l'avez fait flamber.

Puis, redevenuc sérieuse et saisissant à l'improviste les poignets de Jean.

— Montrez-moi donc vos mains, je suis sûre que vous êtes atrocement brûlé, vous?

Des marques blanches apparaissaient en efTel, striant la paume des mains que Marie-Thérèse tenait entre les siennes.

— Ce n'est rien, dit Jean, un vieux verrier sait jouer avec le feu.

— J'ai vu tout de suite qu'il n'y avait aucun danger, reprit Hubert, essayant vaguement de se justifier, j'avais le temps d'appeler, et ne me croyais pas obligé de me souiller les mains par un empressement inutile. 11 esi ridicule de perdre la tête pour si peu de chose.

326 HÉSITATION SENTIMENTALB

— Mais, fit Marie -Thérèse sur un ton de douce ironie, je n'aurais pas détesté de vous voir braver pour moi la nécessité de vous salir un peu les mains I

Puis, après un silence, elle ajouta :

— C'est fini, je ne peux plus jouer après une telle émotion. D'ailleurs, il est tard; je vous demande la permission de vous renvoyer, Hubert.

Elle avait ouvert la porte de l'autre salon et montrait sa mère endormie près de la cheminée.

— Regardez ma pauvre maman, je ne veux pas la forcer à rester ici plus longtemps. Je vais vous reconduire, ajouta-t-elle en voyant que le jeune homme la suivait obéissant.

Il parut à Jean que Marie-Thérèse restait une éternité dans la solitude du vestibule.

Que faisaient- ils? que lui disait cet homme qui maintenant avait presque des droits sur elle? Non, non, il le sentait, il ne guérirait jamais de cette jalousie affolante.

Et il haletait, dans une rage de fauve, devant son impuissance morale.

Lorsque la jeune fille revint, elle fut effrayée de l'air désespéré de Jean. Alors, dans son trouble, toutes ses résolutions de calme et de froideur l'abandonnèrent. Un sentiment qu'elle prit pour de la pitié l'entraîna d'une façon irrésistible vers cet être qui souffrait par elle, t ce fut avec un élan de tendresse qu'elle demanda :

— Sentez-vous encore vos brûlures, Jean ? Nun, dites? Venez, nous allons monter ensemble, voulez-vous, mon ami?

Elle avait passé son bras sous celui de Jean, et instinctivement elle cherchait un appui contre cette épaule robuste. En se trouvant ainsi près de lui, comme autrefois, il lui revenait on foule des souvenirs d'enfance, alors que Jean était le protecteur :

— Vous souvenez-vous du temps où j'étais i»olite? Je pleurais pour me faire porter par vous dans les escaliers; quel triomphe quand vous cédiez à mes caprices de bébé, vous, le <^rand garçon si fort et si sage !

— Si je me souviens I fil Jean.

Et mentalement il pensait :

« Ne se doute-t-elle donc pas que c'est de ce passé que je vis ? Ah ! l'avoir ainsi près de moi, libre encore 1 »

Pour s'étourdir, lui aussi chercha quelque souvenir à évoquer :

— Et ce grand fouet que vous vous étiez fait donner pour mieux me taper quand nous jouions au cheval? Vous déclariez que c'était de frapper fort qui donnait l'air d'un vrai cocher.

— Oh ! Jean, que je devais vous faire mal I Pourquoi supportiez-vous avec une telle patience ces exigences d'enfant gâtée?

Il leva vers elle un regard de bête blessée, et, malgré lui, il murmura :

— Jamais, à ces minutes-là , je n'ai souffert aussi cruellement que maintenant!

Marie - Thérèse tressaillit, mais elle ne put répondre, car madame Aubry qui montait derrière eux les rejoignit et s'écria, en voyant entrer Jean chez son mari :

— Tu veux veiller encore ce soir, mon enfant? mais c'est le tour de Jacques, il me semble.

— Je vais seulement voir si mon cher maître ne me réclame pas, répondit Jean avec simplicité, et si Jacques ne s'est pas endormi.

Puis, ayant serré les mains de madame Aubry et de Marie-Thérèse, il partit.

Le lendemain matin, Hubert reçut un message de sa mère qui l'invitait à passer chez elle sans retard.

Un peu inquiet, il se rendit rue d'Astorg et trouva madame Martholl installée à son grand bureau. Toujours méthodique, elle termina d'abord la lettre qu'elle écrivait ; ensuite, tendant la main à son fils :

— Vous êtes exact, j'aime cela. Je regrette de vous avoir dérangé de si bonne heure; mais j'ai à vous entretenir de choses sérieuses et urgentes. Malgré la prière que je vous avais faite, vous ne vous êtes pas pro-

curé de nouveaux renseignements sur la maison Aubry?

— Non , en effet , balbutia Hubert avec embarras.

— C'est avouer que vous n'avez pas tenu compte de mes avis.

— Je vous ai dit, ma mère, que les renseignement? déjà obtenus me semblaient décisifs.

— Vous vous trompiez. Il y a des choses qui ne sont jamais décisives. Enfin, ce que vous n'avez pas jugé à propos de faire, je l'ai fait.

— Et qu'avez-vous appris de plus?

— Que la maison Aubry vient d'être gravement att<'inte par la faillite d'une cerlaino banque Raynaud, et qu'elle aura beaucoup de mal à se relever de ce coup, si même elle s'en relève.

— Ah ! fit Hubert visiblement contrarié.

— Ces événements concordent d'une façon fâcheuse avec la maladie de M. Aubry. Je ne serais pas éloignée de croire que cette maladie résulte de la commotion dont il a été atteint en apprenant ce désastre financier. J'ai su aussi que la maison Aubry était mal préparée pour

supporter un pareil choc ; M. Aubry est moins un industriel qu'un artiste ; l'année dernière il aurait dépensé des sommes énormes dans ses recherches. Ce terrible événement le surprend donc en plein embarras pécuniaire. Voilà quelle est la situation. Vous le voyez : elle n'est pas brillante.

— Qu'y puis-je? Je ne saurais décemment reprendre ma parole... Après tout, j'aime Marie-Thérèse I

Madame Martholl fixa ses regards froids sur son fils et prononça :

— Bien entendu... Je ne vous conseillerai jamais une semblable vileiiie. La vie n'est pas faite uniquement de questions d'argent, et un homme comme vous ne peut rompre un mariage pour une telle raison; mais, s'il est impossible de vous retirer dès à présent, vous pouvez du moins aider aux événements en agissant de telle sorte qu'on vous rende votre parole. Tl y a, pour arriver à ce résultat, divers moyens parfaitement convenables...

Hubert considéra sa mère avec stupéfaction ; il la savait très forte, mais cette astucieuse

habileté le déconcertait. Après un silence il reprit cependant:

— Je vous l'ai déjà dit, ma mère. J'aime Marie-Thérèse ; une rupture me rendrait très malheureux.

— Je comprends ce sentiment, concéda madame Martholl toujours maîtresse d'elle; il est justifié par le charme de la jeune fille. Pourtant, envisageons la question sous son vrai jour. Considérez un instant que si cette maison, par suite de la catastrophe qui m'a été annoncée, faisait de mauvaises affaires, si, par surcroît de malchance, M. Aubry qui est gravement malade venait à mourir, ce serait la ruine à bref délai. Or, il ne s'agirait plus cette fois d'une rente impayée, mais d'une fille sans dot, avec la perspective d'avoir la mère à sa charge. Que feriez-vous alors, mon pauvre Hubert? Ce ne sont pas vos quarante mille livres de rente qui suffiraient à tout cela et vous permettraient de mener la vie telle que vous la comprenez. Réfléchissez, mon fils, et vous finirez par être d'accord avec moi. C'est l'expérience, la raison et, j'ose dire, la sagesse, qui me conseillent de

VOUS parler ainsi, quelque regret que j'aie de renoncer à une telle bru,

— Et si je me rangeais à votre opinion, que faudrait-il faire selon vous, puisque vous convenez qu'il ne serait pas honorable de me libérer pour un si piètre motif que la question d'argent ?

— Il s'agirait de traîner les choses en longueur, dit lentement madame Martholl, de trouver des prétextes pour prolonger vos fiançailles indéfiniment. Le temps, si souvent, se charge d'apporter des solutions aux problèmes les plus embarrassants ! C'est un grand auxiliaire, j'y ai pleine confiance.

Hubert quitta sa mère, attristé et mécontent, mais bien décidé à garder la parole donnée à Marie-Thérèse.

Rentré chez lui, il parcourut les journaux et put y lire les détails de la faillite Raynaud, ainsi que le récit de la mort tragique de Paul Raynaud, que l'on avait trouvé dans sa chambre, la tempe trouée d'une balle de revolver. Plusieurs maisons importantes, disait-on, se trouvaient englobées dans ce désastre.

Hubert jeta la fouille avec colère; tout se liguait ce jour -là pour lui certifier la catastrophe. Afin de se distraire de ces préoccupations si nouvelles pour lui, il décida qu'il irait déjeuner au cercle.

Mais en chemin il fut repris par ses pénibles réflexions. Qu'allait-il faire? suivre le conseil de sa mère? Ce serait dur d'abandonner une si charmante fiancée. Aurait-il l'héroïsme de l'épouser sans dot? Il ne manque pas de ménages qui vivent avec quarante mille francs de rente. Aussitôt il essaya d'équilibrer un budget sur cette fortune modeste ; mais il eut beau chercher, combiner, rogner, toutes ses prévisions l'entraînaient au delà de cette somme.

Il se fatigua vite de ce travail, et, décourag<S constata que sa bonne volonté ne pouvait rien contre les exigences créées par son milieu, son éducation et ses goûts. Qu'arriverait-il s'il no tenait pas compte des appétits qu'il se sentait? Aurait-il jamais l'esprit de sacrifice? Un cortège de privations, le long chapelet des économies, se mit à défiler devant lui : plus de vo3'ages,

plus de chevaux, plus de parties de plaisir coûteuses. Puis il s'abîma en des visions pour lui terrifiantes : un tailleur de second ordre, une femme mal habillée, contrainte à pratiquer les omnibus et les tramways. Très vite il s'avoua qu'il souffrirait de toutes ces petites déchéances, et, en s'apercevant combien les choses qui intéressaient son bien-être et sa vanité avaient pris d'importance dans son âme futile et légère, il devint presque triste. Ces habitudes de luxe et de confort étaient maintenant ses maîtresses tyranniques et souveraines ; elles ne laisseraient plus jamais grandir en lui un sentiment désintéressé.

Clairvoyant et désabusé, il constata avec une louable sincérité :

— C'est trop tard, l'ivraie a crû. Je lutterai, mais je ne suis pas sûr de la victoire. Pauvre Marie -Thérèse 1 Pauvre moi 1

Il passa quelques jours dans une pénible alternative, ne sachant que faire. Décidément, dans le mariage, les questions d'argent s'alliaient mal avec l'amour. 11 s'aperçut alors que la pensée de Marie-Thérèse, qui autrefois le

BÉSITATION SENTIMENTALE 33T

charmait, lui devenait maintenant une source de {(réoccupations énervantes, et il songeait :

— Je veux l'aimer, mais non avec la perspective de tant d'ennuis. J'en suis déjà écœuré et las. Il n'y a rien de pareil pour tuer tout noble élan d'amour que ces terribles questions de lutte pour la vie.

Sous l'empire de ce sentiment, plein d'une prudente hésitation, le jeune homme se rendait de plus en plus irrégulièrement à l'hôtel delà rue de Vaugirard.

Marie-Thérèse semblait changée, elle aussi; elle n'était plus gaie; sa tristesse, justifiée par la maladie persistante de xM. Aubry, venait renforcer les réflexions désolées d'Hubert.

Pendant ses visites, qu'il faisait toujours plus coui-tes, il évitait avec habileté toute espèce d'allusion aux événements fâcheux qui venaient d'atteindre la Verrerie, Un jour, pourtant, il trouva sa fiancée si visiblement en peine, qu'il lui fut impossible de ne pas en demander la cause :

— Qu'avez-vous, Marie-Thérèse? On dirail que vous venez de pleurer?

- C'est vrai, j'ai pleuré. 11 est si pénible de

voir souffrir un homme énergique comme papa 1 Il a traversé les plus grandes épreuves avec courage, et le voilà terrassé par la maladie. Ce qui m'est dur par-dessus tout, c'est la pensée que son état se trouve aggravé par tant de soucis! Savez-vous, Hubert, que les affaires de la Verrerie vont mal ? Cette faillite Raynaud nous occasionne des pertes considérables, et il est triste pour père de voir l'œuvre de sa vie mise en péril par la faute d'un spéculateur imprudent. Je comprends ce que mon père souffre ; je suis sûre qu'à cause de nous il se désespère de voir sa fortune amoindrie. Mon Dieu ! qu'importe l'argent ! Il me semble que je m'en passerai aisément pourvu que je garde auprès de moi ceux que j'aime... En vérité, c'est tout ce que je désire.

Paralysé par la nouvelle attitude qu'il s'imposait, Hubert n'eut pas un élan.

Lorsqu'il avait reproché un excès de défiance à sa mère, il se connaissait mal. A son tour il en était atteint au point de rester froid, compassé, correct devant cette affliction. Le tour que prenait la conversation le jeta dans un

cruel embarras, et pourtant les paroles franches et simples de la jeune fille réveillèrent en lui, pour un court moment, des sentiments assez chevaleresques, mais contre lesquels il s'empressa de lutter et dont il triompha.

Si jusqu'alors il n'avait pas été méfiant, il le devenait sans doute ; quittant les régions sentimentales où le conduisait à son insu le désintéressement exprimé par Marie-Thérèse, il entra bientôt dans des considérations qu'il jugea pleines de perspicacité. En effet, pourquoi sa fiancée lui confiait-elle pour la première fois les soucis d'argent par lesquels passait son père? N'était-ce pas une manœuvre habile, afin de le préparer à l'idée de se faire épouser sans dot? Peut-être voulait-elle l'attendrir par des larmes, et lui arracher ainsi des protestations et des serments qui le lieraient mieux? Les jeunes filles sont parfois si rusées! Il était impossible que, vivant dans le luxe depuis son enfance, Marie-Thérèse fît aussi vite bon marclié de la perte de sa fortune. Et, d'induction en induction, Hubert accueillait les hypothèses suggérées par son égoïsme soupçonneux.

— Je ne veux pas être dupe, résolut-il.

Il éprouva môme quelque vanité à constater combien il était maître de lui et des événements, et se sut gré de se trouver à l'abri des défaillances de sa sensibilité. Non I il ne serait pas le naïf susceptible de tomber dans un piège, ce piège lui fut-il tendu par la plus attirante des femmes. Or, comme il ne pouvait en même temps se féliciter intérieurement de juger si nettement la situation et, d'autre part, trouver des paroles consolatrices afin d'alléger le chagrin de la jeune fille, tout à fait incapable de mener de front ces deux opérations, il ne sut rien dire, et se contenta de donner une expression compatissante à son visage de mondain bien élevé.

Marie-Thérèse, inattentive à ces mouvements d'âme, ne pouvait dans sa loyauté saisir le sourd travail de cette défection. Absorbée par de plus poignantes inquiétudes, elle continua de penser tout haut:

— Je ne sais ce qui va arriver. Heureusement Jean connaît l'affaire à fond, et il assure que ce n'est qu'un moment difficile à passer, et

dont nous sortirons la tête haute. Pour moi, ce qui seul m'occupe, c'est la maladie de père, et ce que je souhaite par-dessus tout, c'est sa guérison. Quant au reste, il arrivera ce que Dieu voudra.

Hubert avait enfin trouvé quelque chose, même quelque chose qu'il tenait essentiellement à dire. D'une voix tendre, dont les intonations musicales et émues étaient destinées à adoucir ses paroles significatives, telle une sauce savante arrosant un mauvais mets, il prononça:

— Vous avez raison, Marie-Thérèse, d'avoir pour unique souci la santé de M. de Ghanzelles. Qu'importe le reste au[)rès de cela? Nous saurons attendre avec patience des jours meilleurs ; nous resterons fiancés un an... deux ans, s'il le faut.

Marie-Thérèse, toute à la pensée de la maladie de son père, n'attacha d'abord aucune importance à cette proposition faite sur un ton tendrement affectueux.

Pendant une heure encore, ils échangèrent des paroles banales, sans s'apercevoir que, tandis qu'ils étaient là, côte à côte, leurs deux âmes,

perdues en des spéculations différentes, se trouvaient déjà loin l'une de l'autre.

En quittant Marie -Thérèse, Hubert était presque content ; il se sentait délivré d'un grand poids. Pourquoi donc ce soulagement? A la réflexion, il comprit qu'il en avait fini avec la période d'hésitation que son goût pour sa fiancée, et quelques velléités de détachement des biens de ce monde, lui avaient fait traverser. Il venait de prononcer les premières paroles libératrices. Déjà il entrait sans regret, sans effort, dans la voie indiquée par l'expérience de sa mère.

Cela s'était fait sans violence ; il n'avait eu qu'à se laisser diriger par les événements, lesquels se trouvaient secondés par sa nature égoïste. La solution, sous la forme d'une rupture probable, qui l'effrayait peu de jours auparavant, lui paraissait aujourd'hui presque désirable et même nécessaire, si les affaires devaient aller plus mal. En ce moment tout était poui le mieux : Marie-Thérèse avait paru consentir' à reculer leur mariage à une date lointaine et indécise. Hubert, satisfait de cette vague détermination qui éloignait l'échéance de son

mariage, et en laissait se perdre le terme flans un avenir brumeux, se promit de ne rien brusquer. Les affaires tournant bien, il serait heureux d'épouser Marie-Thérèse; si au contraire la débâcle s'affirmait, il se déroberait correctement par quelque dernière habileté. Il lui resterait toujours le plaisir d'avoir été admis dans l'intimité de cette fille charmante, car il la trouvait toujours charmante, si fine, si jolie!

Et pourtant, depuis quelques jours elle montrait un caractère trop enclin à la mélancolie. Dès le début de la maladie de son père, elle s'affectait déjà outre mesure; à l'heure présente cela passait les bornes de la piété filiale. Hubert goûtait peu chez sa fiancée cette tendance à dramatiser les fails, à se transformer subitement et sans un regret, de mondaine en gardemalade. Que diable 1 il faut savoir se faire une raison; ce ne serait pas drôle tous les jours si, une fois mariés, il leur fallait suspendre le cours ordinaire de l'existence chaque fois qu'il y aurait quelqu'un de souffrant dans la famille; il n'attendait pas cet excès de sensibilité de la

future madame Hubert Martholl. Il voulait une femme qui prit la vie du bon côté, heureuse de jouir de son luxe, satisfaite d'être « du monde», et contente de s'amuser en sa compagnie. Il bâtissait en son esprit un nouvel avatar de cette madame Hubert Martholl; il lui faisait quitter comme un vieux vêtement la forme délicate et gracieuse sous laquelle il la désirait depuis plusieurs mois. Le charme qui l'avait retenu près de Marie-Thérèse s'était envolé au souffle de la fortune adverse, et il ne pensait même plus à mettre quelque façon pour substituer au doux visage qui lui plaisait pourtant encore, celui de miss Maud Watkinson, jeune beauté américaine à laquelle il venait d'être présenté chez la comtesse Husson.

Celle-là, certes, s'intéressait à ce qui se peut inventer de plus excitant en fait de distractions de toute espèce. S'il n'eût pas été fiancé, il aurait pris plaisir à rechercher la société de cette jeune Yankee. On la disait très riche; mais, à part cette qualité essentielle, elle était protestante et de famille incertaine, et répondait fort peu à la seconde partie du programme

tracé par madame Marlholl qui, sans doute, n'accepterait jamais celle bru d'Outre-Atlanlique.

Le souvenir de miss Maud Watkinson rappela à Hubert qu'il était invité pour le lendemain à une partie de golf où elle devait se trouver chez les de Brimont, à Compiègne.

Depuis quelques temps, obsédé par les malheurs qui éprouvaient Marie-Thérèse, et croyant liienséant d'y prendre quelque part, il avait - ou dans ce qu'il appelait la retraite, c'està-dire que, sauf le club et quelques dîners d'intimes, il s'était montré rarement dans le monde. Mais les paroles dites à Marie - Thérèse le déliaient. Évidemment, si ses fiançailles devaient se prolonger, il ne continuerait pas cette vie d'anachorète. Pour le moment il avait bien assez sacrifié aux liens superficiels qui l'unissaient à la jeune fille, il lui était permis de se distraire, et il conclut en son for intérieur :

— Demain, sans plus tarder, je partirai pour Compiègne; on m'oublierait si l'on ne me voyait plus chez les de Brimont ni aux chasses à courre du marquis de Gerfaut. D'ailleurs, je

tomberais malade dans cette maison des Ghanzelles; ils sont d'un lugubre à désespérer, depuis que la maladie les a frappés et que la ruine les menace 1 Quand je suis resté là une heure, je sens qu'il me pousse des cheveux blancs. Même pour Marie-Thérèse, — résumat-il, essayant de se placer à un point de vue psychologique, pour se persuader qu'il avait raison, — pendant quelque temps il vaut mieux que je la voie moins souvent. Je ne puis aimer dans la tristesse, et j'éprouve un tel ennui devant les faces de malades et les yeux en larmes, que j'aurais bientôt toute la maison en grippe. Pour rien au monde je ne voudrais voir cette pauvre amie constater que je prends chez elle de la mauvaise humeur.

Ce fut donc par pure charité qu'Hubert se résolut à se rendre plus rarement chez les Aubry. En même temps il jugea que, dans son état d'esprit, il lui serait bon de se divertir, et, comme il passait devant les Variétés, il y entra et loua une baignoire, aûn d'y aller le soir même en joyeuse compagnie.

Loin de décroître, la maladie de M. Aubry sembhiit chaque jour s'aggraver; il avait d'intolérables douleurs de tète; le moindre bruit,

répercutant dans son cerveau endolori, lui causait une vive soulîrance; aussi évitait-on tout ce qui pouvait troubler son repos. On parlait bas, on marchait en étouffant ses pas; la maison , si gaie autrefois , semblait habitée maintenant par des ombres tristes et silencieuses. De la rue même ne venait plus aucun bruit. On avait pris soin d'étendre devant la maison une épaisse couche de paille pour assourdir le bruit des chevaux et des voitures.

La lumière aussi était proscrite de la chambre (lu malade, la vision s'accompagnant chez lui d'une sensation douloureuse, on le gardait dans l'obscurité des volets clos et des rideaux tirés, à la lueur tremblante d'une veilleuse. Dans ces conditions, rester près de lui pendant des journées entières devenait une réelle fatigue ; n'ayant jamais été malade, M. Aubry ne montrait aucune patience. En dehors de Jean, il ne tolérait dans sa chambre que sa femme et sa fille, et ne voulait être soigné et servi que par elles.

Gomme garde-malade, Jacques ne comptait guère ; son père ne pouvait supporter la maladresse de ses gestes. Le jeune homme était naturellement brusque et, malgré son bon vouloir, se pliait peu aux circonstances : les meubles, les porcelaines, les fioles semblaient trembler à son approche. La nuit, on ne pouvait compter sur lui ; l'atmosphère lourde de la chambre l'endormait promptement, et les vagues plaintes de son père étaient impuissantes à le réveiller.

Le plus souvent Jean veillait donc M. Aubry. Celui-ci d'ailleurs l'appelait sans cesse, ayant

le besoin constant de l'avoir auprès de lui pour l'entretenir des affaires de la Verrerie. Généralement le jeune homme calmait ses inquiétudes ; mais parfois il avait fort à faire, lorsque la nécessité d'obtenir une signature s'imposait. Alors M. Aubry sortait de son morne abattement pour tomber dans une sorte de fièvre exaspérée. Il tenait Jean debout pendant des heures, l'interrogeait, et parfois la nuit entière s'écoulait en discussions interminables. La patience du jeune homme demeurait inaltérable et il passait, sans se plaindre, du labeur de ses jours à la fatigue de ses nuits.

Marie-Thérèse s'habituait aussi à compter sur sa présence. Lorsque sonnait l'heure de l'arrivée de Jean, elle guettait son pas dans l'escalier. Tout d'abord elle le fit machinalement, anxieuse de voir son père plus tôt calmé; mais un soir, surprise d'attendre Jean si fébrilement, elle s'étonna... Comme son camarade d'enfance la préoccupait depuis quelque temps 1 Était-il donc un homme nouveau, ou l'avaitelle méconnu jusque-là?

Elle dut s'avouer que son intérêt pour lui

350 HÉSITATION SEiNTIMEiNTALE

avait été, pour ainsi dire, paralysé longtemps par des considérations tout extérieures, les manières de Jean n'ayant pas toujours eu cette aisance de convention qu'on rencontre chez les hommes d'un certain monde.

Oui, elle le reconnaissait; l'enveloppe jugée «quelconque» l'avait induite à ignorer Tàme de cet être supérieur. Combien en ce moment elle déplorait ce snobisme qui, tant de fois, lui avait fait prêter plus ou moins d'attention bienveillante aux jeunes gens selon le mérite d'apparences superficielles et futiles ! Jean, d'ailleurs, ne choquait plus les idées exagérées qu'elle avait sur la nécessité d'une certaine recherche dans la tenue ; au contraire, la simplicité élégante du jeune homme lui plaisait, elle s'harmonisait avec cette nature de lulleur infatigable qui ne ménageait ni son temps, ni ses forces. N'était-il pas mieux ainsi, que s'il eût rempli les conditions oiseuses et un peu ridicules que les goûts légers de la jeune fille réclamaient autrefois?

Assise dans le grand fauteuil, près du lit de son père, et ne pouvant dans cette obscurité

se livrer à aucune occupation pour aider les lentes heures à s'écouler, elle passait ces instants de loisir forcé à élucider les pensées nouvelles qui naissaient dans son esprit.

Bercée par le tic-tac monotone de la pendule, elle appuyait sa tête lasse contre le haut dossier du fauteuil, laissant errer ses regards de la flamme du foyer aux ombres qui dansaient sur les murs, et sonireait à Plubert et à Jean.

Marie-Thérèse possédait ce sens critique, cet -prit d'analyse qui sait démêler dans un fait autre chose que l'incident banal. Depuis que les jours se passaient pour elle en longues rêveries, celle soirée où s'étaient rencontrés les deux jeunes gens, lui était bien souvent revenue à la mémoire, et la scène de l'abat-jour brûlé, qui l'avait fait rire d'abord, lui suggérait maintenant de sérieuses réflexions.

Toute l'opposition de caractère, existant entre ces deux hommes, lui apparaissait dans le geste impulsif qu'avait eu chacun d'eux, en agissant sous l'influence de l'instinct. Ce geste l'éclairait sur la différence complète de leurs deux indivi-

dualités. A la façon dont s'étaient comportés Jean et Hubert dans cette circonstance où, n'ayant pas le temps de la réflexion, ils obéissaient à l'essence même de leur nature, Marie- Thérèse comprenait que l'attitude de l'un et de l'autre était la franche expression de leur éducation et de leur milieu. De déductions en déductions, un jugement raisonné se formulait dans l'esprit de la jeune fille.

Certes, elle ne mettait pas un instant en doute la bravoure d'Hubert, et ne s'exagérait pas non plus l'importance de l'acte de Jean. Ce n'était pas par manque de courage que celui-ci , habitué des salles d'armes, recourait à un domestique pour éteindre des papiers enflammés; c'était tout simplement pour ne pas accomplir une besogne qui lui paraissait indigne de lui. A ce sentiment se joignait une certaine impuissance physique : il appelait à son aide par ignorance, ne sachant pas plus éteindre un feu que l'allumer.

Il existe dans les puits souterrains, au plus profond des entrailles de la terre, des animalcules qui vivent et se reproduisent depuis

HÉSITATION SENTIMENTALE 3b3

des siècles dans ces couches obscures, et ne remontent jamais vers la lumière du jour. En mère économe, ennemie du gaspillage, la nature enlève à chacune de ses créatures les organes qui lui sont inutiles. Ces habitants des régions ténébreuses n'ayant pas besoin du sens de la vue, toute trace d'œil a fini par disparaître de leur anatomie. Il en est de même pour l'homme; en lui se transforment et s'atrophient au moral comme au physique toutes les facultés inemploj'^ées. Hubert représentait d'une façon précise le type de l'homme tel que l'ont fait ses habitudes, dans un décor de luxe machiné et facile. Il ne sait plus se donner aucune peine pour l'accomplissement des besognes de tous les jours. Désaccoutumé d'une existence rude et difficile, il n'a rien gardé de son énergie primitive. Alors, ces gestes qu'il ne fait plus, n'ayant nul besoin de lutter contre les obstacles que dressait autrefois devant lui la nature, il les a oubliés, et quand par hasard des difficultés se présentent, il se trouve ignorant, impuissant et désarmé.

Marie-Thérèse n'allait pas jusqu'à regretter

l'homme des cavernes, défendant sa compagne au fond des grottes, avec l'épieu et la hache de pierre; mais elle voyait avec regret ce que deviennent les fils de la bourgeoisie, qu'une éducation imprévoyante éloigne comme à plaisir de tout esprit d'initiative et de tout effort individuel. En général, chez eux, l'énergie a disparu; et si l'on cherche cette primordiale vertu de l'homme, on ne la retrouve plus guère que dans l'âme des êtres contraints à la lutte pour se faire une place au soleil.

Toutes les jeunes filles, même les plus sensées, sont un peu romanesques. Marie-Thérèse Fétait-elle lorsqu'elle s*imaginait quelque adversité la forçant de vivre en un lieu désert avec le compagnon choisi? Elle se vo^'ait ainsi, dans une petite maison perdue au fond des bois, ne pouvant tirer secours d'un personnel asservi, ne devant compter que sur l'homme qui serait auprès d'elle. Si c'était Hubert, que deviendrait-elle? que saurait-il faire pour assurer son existence et la protéger?... Tandis que Jean?... Rien ne l'embarrasserait, sans doute, dans l'épreuve de cette vie sauvage, où il faudrait

lutter pour se défendre, agir pour subsister. Il serait bien celui auprès duquel la femme n'aurait rien à craindre, l'être véritablement fort contre qui, confiante, elle appuierait sa faiblesse.

En découvrant qu'il lui venait un peu d'anitirtume à cette pensée, elle en conclut pour se railler :

— Heureusement ces choses n'arrivent pas à nous autres filles riches, d'être réduites à vivre comme aux premiers jours du monde; nous n'avons pas besoin que nos fiancés nous apportent des qualités qui ne sont plus de notre temps... C'est égal, je suis sûre que, grâce à sa réelle et complexe valeur, Jean saura mndre sa femme heureuse, car si physiquement il est fort, intellectuellement il sait penser...

Elle en était là de ses rêveries quand la voix faible de M. Aubry appela :

— M;irie-Tliérèse?

La jeune fille se leva et, penchée sur le lit :

— Que désirez-vous, père?

— Quelle heure est-il ?

— A peine sept heures.

— Comment se fait-il que Jean ne soit pas encore là?

L'impatience de M. Aubry commençait à se manifester avec la fièvre du soir, et son énervement alla croissant jusqu'à l'arrivée du jeune homme.

D'une voix tendre, Marie-Thérèse tâchait de le calmer :

— Il n'est pas en retard, vous savez qu'il ne peut être ici avant huit heures.

— Aujourd'hui il a dû faire certaines démarches dont j'attends anxieusement le résultat ; il le sait et devrait se hâter !

— Ne vous agitez pas, père chéri, dit Marie- Thérèse en inclinant son doux visage sur le visage du malade, Jean va venir.

M. Aubry regarda tendrement sa fille :

— Ma chère petite, comme tu es dévouée 1 Je suis exigeant, n'est-ce pas?

— Mais non, papa; seulement, je crains tant que vous ne vous énerviez! Le médecin vous recommande le calme, vous le savez ; il faut être sage, père chéri.

M. Aubry se tut un instant, puis il reprit :

— Dis-moi? pourquoi ne me parles-tu pas de Marlholl, et pourquoi ne monte-t-il plus me voir?

— Je pense qu'il a peur de vous fatiguer.

— Ah! fit distraitement M. Aubry qui paraissait suivre une idée; demande-t-il de mes nouvelles au moins? Il me semble qu'il ne vient plus très souvent; on ne t'appelle plus tous les jours pour le recevoir comme dans les premiers temps de ma maladie.

— Il espace un peu ses visites; sans doute il s est rendu compte que je n'avais guère le loisir de le recevoir; en ce moment je ne me sens tranquille qu'auprès de vous.

— Me dis- tu la vérité, mon enfant? interrogea M. Aubry d'un air attristé.

— Mais oui, père; pourquoi cette question?

— Parce que... j'ai certaines inquiétudes... je veux en parler à Jean...

— Confiez-les-moi ?

— Ce serait inutile; tandis que Jean verra clair, lui ; je veux en parler à Jean.

— A Jean? protesta la jeune fille effrayée, je vous en prie, papa, ne parlez pas d'Hubert à

Jean A quel propos d'abord? Que peut-il savoir à son sujet?

— Il est de bon conseil et j'ai besoin de connaître des choses que lui seul... Est-il enfin huit heures? Descends, demande s'il n'est pas arrivé. Je suis sûr que ta mère ou Jacques le retiennent en bas.

^- Vous ne voulez pas que je reste?

— Mon, non, je suis fort, ne t'inquiète pas inutilement. Va, petite, va, et envoie-moi Jean.

Au moment où elle sortait de la chambre, Marie-Thérèse en se penchant sur la rampe de l'escalier vit Jean; alors, soucieuse de ce que son père pourrait lui dire à propos de son fiancé, bien qu'elle jugeât cette action peu correcte, dan?; son grand désir de savoir elle se jeta précipitamment dans le cabinet de toilette 'qui donnait sur la chambre, et, cachée derrière la tenture, elle écouta.

— Enfin, te voilà, Jean! gronda M. Aubry, d'une voix un peu haletante, tandis que la porte s'ouvrait. Comme tu viens tard! Tu savais bien que je serais tourmenté aujourd'hui en atten-^ dant les nouvelles. Pense combien ma situation

est horrible : me sentir si menacé, et être là, immobilisé, incapable de me mouvoir, et même (le penser! ajouta-t-il, en portant les mains à son front, dans un geste de visible souffrance.

— Croyez- moi, mon cher maître, si vous étiez plus calme, vous seriez déjà debout.

— Plus calme 1 plus calme ! c'est facile à dire. Gomment veux-tu que j'assiste impassible à la crise que nous traversons ?

— Je voudrais que vous eussiez en mon savoir-faire une entière confiance, répondit Jean qui évidemment voulait éviter les questions de chiffres et d'atTaires.

— Ah ! mon pauvre Jean, je l'ai tout entière cette confiance, va !

— Eh bien, s'il en est ainsi, pourquoi vous inquiéter? Je vous affirme que je parviendrai à rétablir notre crédit et à remettre notre maison dans l'état où elle était, grâce à celte fabrication à très bon marché dont j'ai eu l'idée cet été. Je vous en prie, cessez de vous tourmenter ; je suis sûr de l'avenir. Vous pouvez me croire, puisque je vous l'affirme; voudrais-je vous tromper? Les modèles que j'ai fait rapidement

exécuter ont plu. Nous avons déjà de très importantes commandes, ce qui m'a permis de prendre des engagements à échéance fixe, pour les paiements qui vous préoccupent; notre ancienne vente marche toujours, et marche même particulièrement bien ; le présent et l'avenir sont assurés , je vous en réponds , croyez-moi, mon cher maître.

— Tu accomplis des tours de force... ton énergie, ton initiative, me confondent... Ah I mon Jean, tu me sauves...

— Mais non, mais non, rien n'était en péril; je vous aide, tout simplement.

Tandis que le jeune homme parlait, Marie- Thérèse le regardait : comme son visage avait changé sous la triple influence des tourments de son cœur, de son activité cérébrale et des veilles multipliées I Sa figure brune avait pâli, s'était affinée ; ses grands yeux noirs, brillants de fièvre, accompagnaient singulièrement le sourire résigné qui détendait les lignes carrées de son menton volontaire. Enfin l'âme apparaissait sous la rude enveloppe et donnait maintenant une beauté à sa physionomie sévère. La voix

vibrante, chaude, avait un grand charme lorsqu'elle prenait, comme en ce moment, une autorité mêlée de douceur.

— C'est bien, j'ai foi en loi, reprit M. Aubry, qui s'affaiblissait. Tu réponds de l'avenir et du présent de la Verrerie ; mais un autre présent me préoccupe : je m'inquiète de la situation subitement faite à ma fille par la faute de ces coquins... En fiançant cette petite, j'ai pris des engagements, et, ceux-là, lu ne peux pas m'assurer que je les tiendrai ?

— Pourquoi? répondit Jean, très calme; il s'agit de savoir quels engagements vous avez pris ?

Mais M. Aubry s'exaspérait :

— Tu ne comprends donc rien ? Tu devrais pourtant prévoir qu'ayant fiancé ma fille, j'ai promis une dot... Oui, quinze mille francs de rente et trois cent mille francs d'argent liquiae. Mes affaires embrouillées vont-elles me permettre de faire sortir cette rente chaque année de la maison ?

Jean, tout en aidant M. Aubry à se soulever sur ses oreillers, dit alors :

— On peut s'arranger de façon que vous

teniez vos promesses sans toucher aux rendements de la fabrique, indispensables à notre production et à la reconstitution du capital englouti dans la banque Raynaud.

— Comment? dis vite? Par quels moyens?

J'ai cherché, je n'ai rien trouvé... •

— C'est très simple. Tant que la maison ne sera pas complètement remise à flots, je renonce à mes appointements ; de ce fait, voilà déjà dix mille francs de rente assurés à votre fille; madame Aubry, en économisant dans la maison, aura vite trouvé les cinq mille francs complémentaires. Pour le capital de trois cent mille francs, je rapporte au fonds social les cent mille francs que vous m'avez fait gagner. Vous les mettrez dans la corbeille, en priant M. Martholl de vous accorder un peu de temps pour lui redonner les deux autres cent mille francs. Ceci donnera au jeune ménage quelques années d'absolue sécurité, même si la fabrication allait mal, ce que nous n'avons pas à redouter, convenez-en, patron.

Pris d'une grande émotion, M. Aubry murmura d'une voix tremblante ;

— Jean, mon enfant, je ne consentirai jamais à de tels sacrifices, jamais, mon fils... mais je te remercie; c'est bien, c'est grand ce que tu me proposes là si simplement; c'est d'un noble cœur. Tu as gagné cet argent en économisant, je ne puis l'accepter, ce serait te spolier.

— Ne dites pas cela, mon cher maître, vous me rendez malheureux ! Comment ne comprenez-vous pas la joie que j'ai à reconnaître dans de si infimes proportions, tout ce que vous avez fait pour moi? Si Jacques eût pris l'initiative de ce que je vous propose, l'auriez- vous accepté? Avouez-le, vous auriez consenti Alors ne me refusez pas, sinon vous établiriez ainsi une différence entre Jacques et moi, et je ne vous croirais plus lorsque vous m'appelleriez votre fils.

— Jean ! Jean I — se contentait de répéter M. Aubry, que sa faiblesse et son émotion dominaient. — Oui, tu es bien aussi mon fils I

— Laissez-moi tout combiner comme je l'entends. J'exige que pour le moment vous ne vous occupiez de rien. Si votre cerveau travaillait moins, vous seriez déjà rétabli : soyez donc

calme, je vous en prie. Quant au mariage de Marie-Thérèse, ne le retardez pas pour cette misérable question d'argent. Il est impossible que vous refusiez d'assurer le bonheur de votre fille par de si simples arrangements.

— Son bonheur?... Voilà bien ce qui me préoccupe... Si tu savais combien la pensée que ma fille peut se ressentir de ce qui est arrivé me rend malheureux I

— Elle n'en souffrira pas, il ne faut pas qu'elle en souffre 1 assura Jean de sa voix énergique. Elle ne saura rien, jamais, de notre combinaison ; les choses se passeront comme si cette catastrophe ne nous avait pas atteints... Ahl mon cher maître, tout, pourvu qu'elle soit heureuse 1

— Mais, dit avec hésitation M. Aubry, qui cherchait un moyen de refuser l'offre généreuse de Jean, peut-être Martholl souscrirait-il à de nouvelles conditions?... Il aime Marie-Thérèse...

— Je vous en prie, ne risquez aucune démarche dans ce sens. Ce ne serait pas agir avec dignité, croyez-moi; cela ne servirait qu'à

jeter le discrédit sur nos affaires. Et puis, songez donc? si ce monsieur montrait quelque froide méfiance pour des propositions venant modifier les conventions?... Est-ce à nous qu'il appartient de mettre le doute et l'alarme dans l'âme de Marie-Thérèse? Elle croit en cet homme; elle l'aime... Cher patron, je vous en prie, faites sans hésiter ce que je vous conseille.

— Mais que deviendras-tu, toi, mon Liifant? Je te dépouille. Et puis tu peux te tromper? Si, malgré tes intelligents efforts, notre maison ne se relevait pas?...

La voix du jeune homme mollit dans une inflexion de tendresse :

— Pensez d'abord à Marie -Thérèse, à elle seule; qu'importe le reste! il s'agit d'elle, ne vous occupez pas de moi, je n'ai aucun besoin. Pourvu que je travaille jusqu'à mon dernier souffle et que vous me gardiez ma place auprès de vous, je vivrai résigné, sinon heureux...

Marie-Thérèse, qui prêtait une oreille attentive à cet entretien, se sentit incapable d'en entendre davantage ; elle quitta le cabinet de

toilette par la porte de service, et se réfugia dans sa chambre pour y pleurer.

Ainsi, voilà ce que Jean voulait faire pour qu'elle pût épouser Hubert Martholl? Jean qui, s'il eût été semblable à bien d'autres hommes, aurait dû employer sa volonté à créer des obstacles à un mariage détesté. Ce n'était donc pas assez de souffrir en silence? il voulait encore donner tout ce qu'il possédait... Quelle àiiie généreuse et rare I L'admiration que la jeune fille éprouvait lui fit subitement sentir ce que la conduite si peu affectueuse d'Hubert avait de singulier. Pourquoi donc la rareté de ses visites se trouvait-elle coïncider avec le mauvais état des affaires de M. Aubry? Pourquoi avoir exprimé le désir de reculer leur mariage? Était-ce bien seulement la délicatesse, l'unique souci de la laisser tout entière aux soins qu'exigeait le malade, qui avaient dicté à Hubert cette proposition ?

Oui, oui, elle comprenait maintenant; il craignait qu'elle n'eût plus de dot, et prenait ses précautions. Il savait sans doute que la Verrerie était atteinte par le désastre de la banque

Raynaud. Vraiment, son fiancé faisait triste figure à côté de ce Jean que, dans sa petitesse d'esprit, elle avait considéré pendant des années comme d'une caste inférieure à la sienne. En ce temps-là, elle croj'ait donc à une aristocratie d'argent ? Quelle honte elle ressentait en constatant qu'elle n'avait rien su deviner de la valeur morale de cet humble, et qu'il fallait de telles circonstances pour la lui révéler! Alors elle s'accusa d'ingratitude, elle dont l'amour de Jean faisait une idole. Uélas I c'était bien sur l'autel qu'il lui avait élevé, qu'il apportait en holocauste son cœur déchiré et le fruit de vingt ans de labeur...

On frappa à la porte; la femme de chambre venait la prévenir qu'on l'attendait pour le dîner. Elle se leva, alla vers une glace; comme la trace de ses larmes était visible encore, elle ne voulut pas descendre, craignant d'inquiéter sa mère, et puis surtout elle n'osait plus revoir Jean. Elle répondit que, fatiguée, elle se mettait au lit. En effet, une lassitude l'envahissait, elle aurait voulu dormir, ne plus penser, entrer dans ce repos qui libère de tous

soucis; mais sa surexcitation trop grande retardait le sommeil bienfaisant. Ce n'était pas sur les ténèbres qu'elle fermait ses yeux encore humides, mais sur l'image de Jean, emprisonnée sous ses paupières closes. Elle revoyait ce mâle visage, tandis que, penché vers M. Aubry, il expliquait de sa voix chaude son rude et multiple travail, et les décisions à prendre pour ne point retarder le mariage annoncé. Quelle âme énergique et tendre elle découvrait en lui ! Par un phénomène singulier, elle était moins touchée de son désintéressement que de cette passion silencieuse qui ressemblait à un culte. Tous les flirts éclos autour d'elle l'avaient peu préparée à ce noble et grand amour qui s'exprimait avec tant d'abnégation. Quels mots de tendresse avait donc prononcés Jean? Aucun. La. passion pure qui le dévorait n'avait pas besoin de paroles pour que la jeune fille fût sûre de sa profondeur, plus sûre que de celle qu'un autre, il y avait peu de temps encore, par tant de déclarations et de serments, lui aflirmait ressentir.

— Hubert et moi nous nous sommes dit des

mensonges très doux, songeait- elle, mais lui, qui n'a pas osé parler, comme il a su trouver le chemin de mon cœur !

Puis elle se jugea trop sévère pour Martholl; en somme elle ne pouvait rien lui reprocher de décisif qui pût motiver ce revirement. Son admiration pour la conduite de Jean suffisait donc à la rendre injuste? Elle soupira, ne comprenant plus rien à ce qui se passait en elle. Et cependant, dans ce chaos d'impressions, elle voyait encore assez clair pour s'effrayer du bonheur qu'elle éprouvait d'avoir inspiré un si grand amour. Émue plus profondément qu'elle ne l'aurait voulu, elle resta éveillée de longues heures, tour à tour goûtant une joie singulière à faire revivre les incidents qui lui avaient révélé la passion de Jean, puis désolée et pleine de remords à la pensée de ce qu'elle croyait être sa défection à l'égard d'Hubert.

Il était déjà fort tard dans la nuit lorsqu'il lui sembla entendre des plaintes. Elle se leva, passa en hâte un long peignoir blanc et, ouvrant sa porte, perçut en effet des gémissements qui venaient de la chambre de son père.

Elle y courut.

Jean était penché sur le lit.

— Qu'y a-t-il ? interrogea-t-elle tout bas, anxieuse.

A sa voix, le jeune homme tressaillit et répondit sans se retourner :

— Il souffre... Je ne le trouve pas bien... il n'a pas encore pris une minute de repos.

— Pourquoi n'avez-vous réveillé personne ?

— C'était bien inutile; il n'y a rien à faire qu'à lui donner la potion calmante prescrite par le docteur, mais cette fois elle ne le calme guère ; il a eu tout à l'heure une courte syncope, je crois qu'il est un peu mieux; je viens, d'ailleurs, de téléphoner au médecin.

Jean passait doucement sur le front moite de M. Aubry un mouchoir imbibé d'éther. Marie-Thérèse s'inclina sur le lit, et, entourant de son bras la tête de son père, elle le contempla avec une tendresse inquiète. Ce masque douloureux, envahi par une barbe grisonnante et mal taillée, était-ce le visage d'autrefois? Ce rapide changement, survenu chez un être ai

cher, la remua de douloureuse pitié au plus profond d'elle-même.

Soudain cette physionomie morne prit une autre expression. M. Aubry parut sortir de sa torpeur, il promena autour de lui des yeux sans regard, et un vague sourire disjoignit ses lèvres desséchées. Puis, passant sur son front une main hésitante comme pour ramener ses pensées, il se mit à parler vite, à voix basse et entrecoupée :

— C'est toi, Jean?... ah! oui, je savais bien que c'était toi qui me sortirais de ce trou, hors des ténèbres. . . tu as un bras robuste. . . robuste. . . oui, oui, je t'attendais... je savais que tu allais venir... oh! j'étais mal, si mal!... mais tu os là... ôte la pierre... ici, ici, sur ma poitrine, sur ma tète.

— Ah ! mon Dieu ! s'écria Marie-Thérèse etïVayée, il a le délire!... Père?... Père?.. Je suis là... je t'aime... père, m'entends-tu? Oh ! père ! père ne délire plus 1

M. Aubry continuait:

— Tu sais, Jean... mon fils, mon vrai ûls.. oui, toi, Jean... j'ai trouvé le moyen .. celt

t'étonne... attends... attends... Ah! ahl ah! Voilà... voilà... le moyen 1...

Et M. Aubry attirait Jean vers lui de ses mains tremblantes.

— Écoute, je vais te dire le moyen... ah! ah! tu seras bien heureux... Écoute-moi... je vais te donner le... Ah! mon Dieu... Je... quoi?... quoi? donner. . .donner. . . mon. . . ma fille chérie. . . oui... c'est çal... Marie-Thérèseà toi... à toi! tu travailleras pour elle, toi... pour qu'elle soit toujours heureuse... Jean? Jean? promets... promets...

Jean, pâle jusqu'aux lèvres, avait d'abord essayé d'arrêter M. Aubry ; mais à mesure que ce dernier pariait, le jeune homme était envahi par une émotion si poignante qu'il restait muet, écoutant affolé les paroles de fièvre du malade, et les sanglots étouffés de Marie- Thérèse.

Tout à coup, M. Aubry parut apercevoir sa fille:

— Tu es là aussi ma chérie?... je suis heureux... toi... lui... réunis... garde-la bien, Jean... garde-la!... ne la laisse pas prendre...

par... le malheur I le malheur!... garde... garde...

Et, d'un suprême effort, saisissant entre ses mains les deux têtes inclinées vers lui, il les rapprocha l'une de l'autre dans une étreinte.

Jean tressaillit tout entier en sentant contre son visage la chair parfumée de Marie-Thérèse, et la caresse de ses cheveux.

— ...Voilà... ainsi... c'est bien! poursuivait M. Aubry, je puis m'en aller... ah! vous voir tous les deux là... sur mon cœur... restez, restez...

Il ouvrit les bras et retomba calme sur ses oreillers.

Une atmosphère troublante planait sur eux, et Marie-Thérèse, à bout de forces, continua de sangloter sur l'épaule de Jean.

Affaibli par les fatigues et les veilles, hors d'état de commander plus longtemps à ses nerfs, encore exaspérés par les paroles de M. Aubry, de plus en plus affolé par le contact de Marie- Thérèse qui, défaillante, s'appuyait contre lui, Jean ne put résister. Entourant la jeune iille de ses bras, il la serra contre lui et d'une voix ardente, passionnée, il dit enfin son secret :

— Marie-Thérèse, je vous aimel Elle balbutiait éperdue, sans force:

— Mon Dieu! mon Dieu!...

L'heure qui venait de s'écouler avait été si angoissante pour leurs âmes troublées que, n'ayant plus conscience de rien, ils restèrent ainsi dans les bras l'un de Tautre, croyant vivre un rêve.

La jeune fille fut la première à se ressaisir; elle écarta les bras de Jean et, lui montrant la fenêtre :

— Il faut ouvrir, dit-elle, nous ne voyons plus mon père.

Jean obéit.

Une pâle clarté d'aube naissante entra dans la chambre.

Sur sa couche, le malade s'était assoupi ; ses traits tout à l'heure contractés par la souffrance, se détendaient peu à peu ; la respiration devenait moins haletante, plus régulière.

Marie-Thérèse, épuisée, se blottit dans le grand fauteuil, tandis que Jean, revenu vers elle, se penchant sur le dossier :

— Marie-Thérèse, prononça-t-il d'une voix

grave, me pardonnerez- vous jamais d'avoir osé?... Dites au moins que je suis excusable, dites-le, je vous en prie? Depuis si longtemps j'écrase mon cœur et je scelle mes lèvres, afin de vous cacher ma folie 1 Mais tout à l'heure les paroles que j'entendais n'étaient-elles pas de nature à me faire perdre la raison ? Je sais bien qu'il ne me faut pas garder d'espoir ; je n'en ai jamais eu, je vous le jure ; je sais que vous en aimez un autre... Ces paroles, je les ai prononcées malgré moi, mon amie, ma sœur, en vous sentant pleurer sur mon épaule. Je vous en prie, dites que vous me pardonnez?... Je ferai ce que vous voudrez, je ne vous verrai plus, je renoncerai à la seule joie que j'aie encore : celle de vous contempler. Je puis tout supporter, excepté votre blâme.

Et comme la jeune fille restait muette, affolée par cette situation nouvelle qu'avait créée l'aveu de Jean, il ajouta, interprétant mal son silence:

— Mais regardez-moi donc, comprenez combien je souffre I Est-ce que je ne mérite pas votie pitié ? Ah 1 ayez pitié 1 Ayez seulement pitié !

Involontairement, elle tourna vers lui sa tête renversée sur le coussin. En rencontrant les regards de supplication qui brûlaient dans ce pâle visage, elle fut envahie par une étrange angoisse, et, pendant que Jean implorait :

— Je vous en supplie, Marie-Thérèse, dites que vous n'êtes pas irritée contre moi... pardonnez !

L'émotion de la jeune fille devint si forte que sa gorge serrée ne put livrer passage à aucun son ; alors, aussi incapable de formuler ce qui se passait en elle que de se soustraire aux sensations qui l'agitaient, elle lui tendit la main et détourna les yeux.

Qu'aurait-elle dit, d'ailleurs, puisqu'elle ne se reconnaissait pas le droit de prononcer les paroles qui montaient de son cœur à ses lèvres?

En cette heure décisive, elle était prise tout entière; Jean lui avait révélé l'amour véritable, celui qui sort vibrant et farouche de l'humanité. Ah! ce cri qui résonnait encore à ses oreilles, quelles fibres il remuait en son cœur ! Elle le sentait clamé par le sang et par la chair, par l'esprit et par l'âme de l'homme

qui l'avait jeté ! Magie de la voix humaine, la parole d'amour brûlait son cœur et la pénétrait d'une douceur incomparable.

Pourquoi était-elle liée? Pourquoi ne pouvait-elle pas briser cette banale promesse, et donner à Jean, non seulement la joie de lui pardonner, mais encore l'ivresse d'accepter son amour?

Dans cette triste chambre close, sous la froide lumière matinale, Marie-Thérèse, meurtrie par une veillée douloureuse, laisserait sortir de ses lèvres l'aveu sincère. Il ne lui serait plus arraché dans une fête par l'excitation, mauvaise conseillère, ni exhalé dans le bruit et le mensonge pour la confusion d'une amie trop coquette. Si le souvenir d'Hubert ne l'eût poursuivie ainsi que la conscience du devoir, comme elle se fût jetée dans les bras de celui qui demeurait frémissant à côté d'elle I

Épouvantée de l'élan irrésistible qui la soulevait, et voulant échapper à la tentation de montrer à Jean son visage éperdu de tendresse, elle se leva et quitta la chambre sans prononcer un mot.

Jean la vit s'éloigner, et crut avoir perdu pour toujours tout ce qui lui restait encore d'elle : sa confiance et son amitié. Il fut pris d'une douleur immense dont l'acuité l'étonna ; il avait cru souffrir jusqu'alors ; pourtant ce n'était rien en comparaison de ce qu'il éprouvait en ce moment, torturé par la certitude d'être devenu ridicule ou odieux à celle qu'il aimait.

Après cette crise, M. Aubry fut plusieurs jours en danger. Pendant quelque temps les médecins jugèrent son état désespéré. Enfin, les soins dont on l'entoura, unis à la force de sa constitution, triomphèrent de la maladie.

Hubert était venu prendre des nouvelles, mais de plus en plus il se sentait glacé à la vue de cette maison triste et de cette famille éplorée. D'ailleurs, ce qu'il apprenait sur les risques que courait la Verrerie augmentait encore sa réserve et sa contrainte. Sa mère et lui considéraient avec une inquiétude croissante les événements probables : la mort de

M. Aubry et, peut-être même, la maison déclarée en faillite.

Madame Martholl conçut des craintes tout à fait sérieuses. Ne se souciant pas que son fils s'enlizât dans une situation fâcheuse, elle devint pressante et persuasive. Hubert se montra docile aux exhortations maternelles; il ne parut pas vouloir s'entêter à témoigner à Marie-Thérèse des sentiments hors de propos; cependant, faible, hésitant, il n'osait se décider à susciter une franche rupture. Avec obstination, madame Martholl se mit en quête de quelque trouvaille « honorable » pour les tirer d'embarras; mais son imagination, rompue pourtant aux habiletés diplomatiques, restait inféconde, ne lui offrant que des moyens évasifs et dilatoires. Enfin, à force d'apporter à cette idée qui la hantait toutes les ressources de son esprit fin et délié, elle s'avisa d'un expédient.

Un jour, à bout de patience, comme son fils revenait de la rue de Vaugirard apportant de très mauvaises nouvelles, elle lui dit :

— Mon cher Hubert, il faut en finir, et ne

pas vous éterniser dans cette situation. Si vous ne brusquez pas les choses, nous pouvons être surpris par les événements et nous trouver dans l'impossibilité de nous dérober. Plus vous attendrez, plus il vous deviendra difiQcile d'échapper aux responsabilités qui vous menacent. Et puis, quelle attitude prendrez-vous sous le coup de certaines émotions? Le spectacle de la douleur et de la mort nous rend sensibles, et vous risquez de ne point agir raisonnablement, influencé par la vue d'une fiancée en larmes.

Hubert trouvait bien que la prudence de sa mère prenait des allures quelque peu machiavéliques, mais il ne lui en voulait pas ; il savait qu'il faut être indulgent aux compromissions où se hasarde parfois l'amour maternel. Celui de madame Martholl lui fit enfin trouver le fameux moyen « honorable » .

D'après ses conseils, Hubert devait dire a sa fiancée que madame Husson venait de tomber malade à Valrémont, où elle était allée passer quelques jours. Lui et sa mère se voyaient dans l'obligation de partir pour entourer de leurs

soins affectueux cette excellente amie qui les appelait et comptait sur eux.

Hubert mit ce projet à exécution, au moment où l'état de M. Aubry inspirait les plus vives inquiétudes ; il annonça à Marie-Thérèse qu'il serait absent pendant quelques semaines.

La jeune fille accueillit avec soulagement la nouvelle de ce départ; les visites d'Hubert lui devenaient pénibles depuis qu'elle avait constaté la tiédeur de son amour, comparé à celui de Jean.

Elle souffrait aussi dans sa droiture qu'elle jugeait en faute. Cette nuit de douleur et de délire où les paroles de son père lui révélèrent l'état d'âme de Jean avaient mis entre elle et Hubert un détachement imprévu. Souvent déjà elle aurait voulu lui confier l'affection grandissante qu'elle ressentait pour Jean, et lui dire les sacrifices qu'il était prêt à faire afin que leur mariage ne fût pas retardé. Mais comment aborder une telle question sans commettre une indiscrétion vis-à-vis de Jean, et laisser entrevoir une suspicion vis-à-vis d'Hubert? Elle craignait d'humilier injustement ce dernier en lui

déclarant qu'elle ne deviendrait sa femme que s'il la prenait sans dot, ne trouvant digne ni de lui, ni d'elle, d'accepter le sacrifice de Jean,

Tout en souhaitant sortir du labyrinthe où ses pensées se perdaient, elle ne trouvait pas le sentier que sa conscience tourmentée lui suggérait de prendre pour se retrouver sur la grande route où elle évoluerait loyalement.

Mille scrupules l'arrêtaient ; si elle avait été sûre que son fiancé ne souffrît pas d'une rupture, elle eût sans hésitation dégagé sa parole. Mais, en fait, Hubert n'avait rien dit qui parût justifier, de la part de Marie-Thérèse, un si soudain changement d'idée. Qu'il voulût rompre des fiançailles datant de six mois, pour cette misérable question d'argent, lui paraissait une supposition grave et nullement justifiée. En effet, pourquoi soupçonner Hubert d'avoir été seulement épris de sa dot ? H trouverait peutêtre tout naturel de renoncer aux avantages pécuniaires qu'elle ne pouvait plus lui apporter. D'autre part, elle s'apercevait aussi d'un certain détachement chez son fiancé, mais cette impression n'était nullement une certitude. Ce doute,

qui lui venait d'une attitude nouvelle d'Hubert, qu'elle croyait basé sur de trop prévoyants calculs, ne le cultivait-elle pas dans son cœur parce qu'il lui laissait une autre espérance?

Mais les jours de douleur qu'elle traversa, disputant son père à la mort, l'éloignèrent pour un temps de ce qui n'était pas cet unique et pieux souci. Ce fut seulement quand le mieux attendu permit enfin à toute la famille de vivre dans une atmosphère de délivrance, que Marie-Thérèse se retrouva en proie aux mêmes irrésolutions d'autant plus que, pendant ces heures cruelles, Jean avait continué à se montrer d'un dévouement admirable, luttant à la fois contre la ruine et contre la mort. Le pauvre Jean, près d'elle, gardait comme une sorte de honte. Il la fuyait, n'osant plus la regarder. Si leurs mains se frôlaient, tandis qu'ils relevaient ensemble les oreillers de M. Aubry, il pâlissait d'angoisse, et dans le silence de la chambre, Marie- Thérèse percevait les battements précipités de ce cœur contre lequel elle s'était, une nuit, appuyée si tendrement.

Pendant combien de temps encore parvien-

drait-elle à cacher au jeune homme la place, chaque jour grandissante, qu'il occupait dans sa pensée?

Quant à Hubert, son absence se prolongeait. Ayant appris l'amélioration soudaine survenue dans l'état de M. Aubry « il en profitait», avait-il écrit, « pour rester à Valrémont chez madame Husson qui désirait garder ses amis auprès d'elle. >

Marie-Thérèse, ne sachant comment juger la conduite de son fiancé, n'osait pourtant pas se décider à rompre, quand une conversation l'éclaira et lui fournit la solution qu'elle cherchait.

Depuis que leur cher malade était hors de danger, elle et sa mère recevaient les personnes qui venaient prendre des nouvelles du convalescent. Parmi les plus empressées se trouvaient madame Gardanne et sa fille ; la sollicitude de cette dernière ne s'appliquait pas seulement à la santé de M. Aubry, et un sujet qui piquait bien autrement sa curiosité l'induisit à la médisance.

Un jour, n'y tenant plus, Denise s'informa :

— Que fais-tu donc d'Hubert ? On ne le voit plus ici.

Màrie-Thérèse, embarrassée, se contenta de répondre évasivement :

— Peut-être vient-il à d'autres heures que toi, ce qui expliquerait pourquoi tu ne le rencontres pas.

Mais Denise avait prêté une oreille distraite à la réponse faite à sa question; dans le même ordre d'idées, elle venait de faire une découverte autrement importante.

— Tiens 1 s'exclama-t-elle soudain, indiquant le doigt de sa cousine, tu ne portes pas ta bague ?

— Ma bague ? dit Marie-Thérèse en rougissant du ton d'étonnement simulé qu'il lui fallait prendre, je l'aurai oubliée sur ma toilelle.

En réalité, depuis quelque temps, elle négligeait à dessein de mettre le rubis cabochon de ses fiançailles; elle s'était aperçue que Jean avait toujours les yeux invinciblement attirés par le scintillement de cette pierre chatoyante, sur laquelle semblaient tomber toutes les caresses de la lumière. Aussi, avec une délica-

tesse instinctive, ne vouJant pas placer journellement devant ses regards un symbole qui ne pouvait que l'affliger, elle ne portait plus sa bague. Depuis plusieurs jours déjà l'anneau reposait dans son écrin.

— On ne doit jamais quitter sa bague de fiançailles, déclara sentencieusement Denise.

— Que veux-tu? J'ai été si tourmentée, j'ai passé par de telles angoisses, qu'il n'y a rien d'étonnant à ce que j'aie oublié de mettre aujourd'hui un bijou.

— Ce n'est pas un bijou, c'est ta bague, reprit encore Denise.

Puis, bien décidée à aller jusqu'au bout de son sujet, très sûre que sa finesse naturelle l'avait conduite sur la bonne piste, elle continua :

— Est-ce que Hubert n'a pas su que mon oncle avait été si mal?

— Pourquoi me demandes-tu cela?

— Mais pour une raison bien simple; c'est qu'il ne se trouvait pas auprès de toi, alors que tu étais dans la peine.

— En effet, répondit Marie- Thérèse qui, par un excès de délicatesse, ne voulait pas accuser

Hubert, il a dû s'absenter quelques jours avant la dernière crise qui faillit emporter papa.

— Et tu ne Tas pas rappelé? Je suppose qu'il serait revenu au lieu d'aller aux courses d'Ascot; Bertrand l'y a rencontré... Hubert était sur un mail garni de femmes très chic, et où tout le monde, lui compris, avait l'air de joliment s'amuser, paraît-il ; Bertrand a même reconnu miss Maud Walkinson, tu sais? cette Américaine si riche dont on a tant parlé cet hiver, et que l'on voit partout avec la comtesse Husson.

— Je ne connais pas miss Maud Watkinson, fit Marie-Thérèse, cherchant à réprimer sous un air de grande indifférence l'étonnement que lui causaient les paroles de Denise. Depuis quatre mois, je vis en recluse... Mais dis-moi, à propos? la comtesse Husson ne vient-elle pas d'être fort souffrante à Valrémont où elle était allée passer quelque temps ?

— Tu rêves, ma pauvre Marie-Thérèse! Malade à Valrémont, la comtesse Husson? C'est impossible; on n'a pas cessé de la voir partout: au Bois, à l'Opéra le vendredi, aux quinzaines de la chanoinesse de Beaufort, aux raouts des

Champerré, à la garden-party de l'ambassade d'Angleterre, à la fête des Drags à Auteuil... que sais-je encore?

Marie-Thérèse se sentit envahie par un sentiment de joie indéfinissable; elle acquérait enfin la preuve manifeste de la défection d'Hubert! Quanta Denise, l'air heureux avec lequel sa cousine recevait ces révélations la confondit. Elle n'osa plus lui servir les phrases consolatrices qu'elle avait préparées, en bonne personne qui songe à panser les blessures qu'elle a faites.

— Ce n'est pas possible, se disait-elle devant ces yeux riants qui la regardaient, elle joue la comédie; on n'accueille pas ainsi la nouvelle d'une conduite aussi étrange de la part d'un fiancé !

Dans l'autre coin du salon, madame Gardanne, de très bonne foi, mettait un zèle non moins charitable à instruire sa belle-sœur de la rencontre qu'avait faite Bertrand aux courses d'Ascot.

La pauvre madame Aubry, qui n'avait pas les mômes raisons que Marie-Thérèse pour

accepter allègrement cette confidence, se montra désolée. Lorsque madame Gardanne et Denise furent parties, elle appela sa fille, et son air affligé prouva à Marie-Thérèse que sa tante, comme sa cousine, s'était complue aux mêmes propos.

La jeune fille prit le bras de sa mère, appuya sa jolie tête sur l'épaule maternelle, et dit tendrement :

— Chère maman, soyez tranquille, je n'ai pas de chagrin.

— Tu sais donc? questionna madame Aubry. Marie -Thérèse sourit :

— Qu'Hubert est allé aux courses d'Ascot, qu'il a menti, et qu'il s'amusait pendant que nous étions si tristes ? Non seulement cela m'est égal, mais j'en suis follement heureuse...

Madame Aubry ne comprenait plus. Effarée d'une confidence si inattendue, elle balbutia :

— Tu es heureuse?

— Maman, je ne veux plus épouser Hubert Martholl ; depuis quelque temps je cherchais un motif pour rompre nos fiançailles ; je n'avais alors que le prétexte de ma désaffection,

et il me semblait cruel de l'invoquer; je ne l'osais pas par délicatesse. Mais à présent je suis dégagée. La bizarre conduite de M. MarthoU me rend libre, libre, libre 1 quelle joie !

— Que s'est-il donc passé? Pourquoi n'ai-je rien su de la transformation de tes sentiments ?

— Je viens de vous faire la moitié de ma confession, mère chérie, — et subitement le visage de la jeune tîUe devint très rose, — voici l'autre : j'aime Jean.

Madame Aubry releva avec douceur la tôte de sa fille, toujours blottie contre elle, et, grave, interrogea :

— Tu aimes Jean? En es-tu bien sûre?

cette fois ne va pas te tromper. Il en souffrirait tant, celui-là 1

— Ah 1 mère, comment ne l'aimerais-je pas, après tout ce qu'il a fait pour nous ?

— C'est bien parce qu'il a été un fils admirable que je te mets en garde contre un entraînement de cœur qui n'est peut-être pas de l'amour, mais seulement une grande , une chaude reconnaissance; car, hélas I ce n'est pas

toujours en accomplissant son devoir qu'un homme s'attire l'amour d'une jeune fille I

— Mère, ceci est une critique que mérite la légèreté de mon premier choix ; elle me montre plus nettement encore ce qui se passe en moi. Jean a accompli plus que son devoir envers moi aussi ; ne le savez -vous pas ?

Et comme madame Aubry la regardait d'un air interrogateur, Marie-Thérèse raconta la conversation qu'elle avait surprise, le sacrifice de Jean qui voulait remettre son avoir au fonds social de la Verrerie, afin d'assurer à Marie- Thérèse la possibilité d'épouser un autre que lui, bien qu'il l'aimât en silence depuis longtemps déjà. Pendant que la jeune fille disait encore comment, à son tour, depuis le retour de Jean elle avait senti l'amour vrai, l'amour fort, pénétrer lentement en son âme, Jacques entra.

Dès qu'il fut mis au courant des sentiments nouveaux que Marie-Thérèse venait d'exprimer, il embrassa joyeusement la jeune fille.

— Je te félicite, ma petite sœur ; cette fois ton choix me rend vraiment heureux. Et puis,

nÉSITATION SENTIMENTALE 393

me voici délivré d'une grande responsabilité; l'attitude de MarthoU m'inquiétait ; on le voyait dans tous les endroits où l'on s'amuse, sans aucun souci de notre tristesse. Je ne savais si je devais t'avertir, je craignais de te causer du chagrin. Maintenant, je comprends sa tactique. On m'avait prévenu qu'il ne cessait de recueillir de tous côtés des renseignements sur notre situation financière. Ne la trouvant plus de son goût, il désirait reprendre sa parole, et, pour ne pas se donner un rôle trop odieux, il s'est arrangé pour que la rupture vînt de nous. C'est assez bien imaginé. Qu'en penses-tu, Marie-Thérèse?

Gravement, la jeune fille dit :

— Je pense que parmi tous les services que Jean nous a rendus, le plus appréciable est de m'avoir fait comprendre en quels efforts réside la grandeur d'âme. Combien j'aurais souffert d'être la femme d'Hubert Martholl, en découvrant un peu chaque jour la nature légère de cet être uniquement guidé par l'égoïsme !

— Ma petite sœur, Jean nous a tirés des pires désastres : la faillite et la mort de notre

père, car père en serait mort. Grâce à une invention nouvelle, Jean relève la maison, rétablit notre crédit et nous sauve des plus grands malheurs.

— Mes enfants, la Providence semble vouloir nous rendre au centuple ce que nous avons fait en élevant cet orphelin, prononça madame Aubry d'une voix émue; qu'il soit béni !

Un attendrissement subit et intense, tout de <.Tatitude et de tendresse pour Jean, les envahissait.

— Quelle joie de pouvoir à mon tour le rendre heureux 1 l'idée de mon propre bonheur s'augmente à la pensée de celui que je me sens capable de lui donner. Mère, si vous saviez comme il m'aime !

— Mais qu'allons-nous faire? Tu semblés oublier que tu es encore la fiancée d'Hubert Martholl, ma fille...

— Voulez-vous me permettre de lui écrire? Je prends ainsi, très simplement, l'initiative de la rupture qu'il désire ; il ne pourra que m'en savoir gré.

— Agis comme tu voudras, ma chérie, j'ai

confiance en la bonté de ton cœur et en la droiture de ton esprit.

— Maintenant, je vais encore vous demander quelque chose, à toi, mère, à toi, Jacques : promettez-moi de tenir secrètes, pour père, pour le monde et surtout pour Jean, les résolutions que j'ai prises. Je veux laisser le calme se faire dans nos esprits avant de recommencer une vie nouvelle. N'est-ce pas, vous me laisserez la joie de lui apprendre que je ne suis plus la fiancée d'Hubert? Et surtout vous ne lui révélerez pas que je l'aime!

Après avoir obtenu la promesse qu'elle réclamait, la jeune fille monta joyeusement dans i>a chambre et écrivit aussitôt à MarthoU.

Revenu la veille de Londres, MarthoU se réveilla de fort méchante humeur. La première pensée qui se présenta à son esprit fut le regret d'avoir laissé la forte somme sur le champ de courses d'Ascot, où il avait vu se dérober à la fois ses espérances et le poulain qui les portait.

Hubert n'était pas beau joueur ; homme d'ordre, très respectueux de l'argent, il détestait perdre. 11 avait joué à Ascot par entraînement, pour se mettre à l'unisson des amis qui l'entouraient; mais comme la perte subie allait déséquilibrer son budget pendant quelque temps, il en ressentait beaucoup d'aigreur. Les

soucis d'argent qui le menaçaient l'amenèrent à penser à tout l'ennui qu'il aurait, pendant le cours de son existence, d'être obligé d'imaginer sans cesse des combinaisons financières afin de vivre décemment. Grand Dieu ! dans quels embarras il se débattrait si, se mariant, il ne faisait pas un riche mariage !

— Marie-Thérèse est bien charmante, pensait-il, mais plus je réfléchis, plus je vois quelle folie ce serait de l'épouser dans les circonstances actuelles.

Encore somnolent, il ouvrit les yeux, regarda autour de lui et éprouva une sensation de vive jouissance à contempler les choses confortables et élégantes qui l'entouraient, songeant:

— Ne suis-je pas heureux ainsi? Me marier pour mener une existence agréable, exempte de soucis pécuniaires, passe encore I Mais aller m'enfermer dans un petit appartement, être servi par un personnel peu nombreux, comment m'y résigner à moins d'être timbré?

Et comme Hubert était raisonnable, il s'absorba dans la recherche de ce qui lui restait à faire pour se dérober, tel le poulain d'Ascot.

Dans ce rez-de-chaussée meublé d'un style anglais très pur, époque de la Reine Anne, la vie intime se déroulait selon les règles d'un protocole sévère tout britannique. Hubert fut interrompu dans ses réflexions par l'entrée de son valet de chambre anglais — comme les meubles — qui apportait le thé et le courrier.

Le jeune homme jeta sur son courrier un coup d'oeil distrait, mais ayant aperçu, parmi les lettres et les journaux, une large enveloppe scellée d'un cachet de cire blanche, il eut un geste d'inquiétude.

— Une lettre de Marie-Thérèse I murmura-t-il surpris. Pourquoi m'écrit -elle ? Est-ce qu'elle trouverait mon absence inquiétante? bigre ! voilà qui ne cadre guère avec mon projet d'en finir I

Il brisa le cachet et lut:

« Je viens vous dire adieu, Hubert, et j'espère que vous n'en ressentirez pas trop de chagrin. Je ne voudrais aucunement surprendre votre bonne foi ; j'ai cessé d'être cette Marie- Thérèse qui vous plut, il y a un an. Éclairée par ces mois de fiançailles et les événements

récents, je juge nos goûts si contraires, notre façon de penser si opposée, qu'il vaut mieux, je crois, renoncer à unir nos destinées. Nous avons une manière trop différente de concevoir l'emploi des jours. J'ai bien réfléchi, j'ai même essayé de me conformer à vos désirs ; mais, vraiment, cela ne m'amuse guère, de m'amuser ! Je suis sûre que vous n'aimeriez pas longtemps une compagne si peu mondaine. Croyezmoi, nous avons fait fausse route.

» J'aurais donc scrupule de priver quelque jeune fdle, belle et charmante, d'une situation que j'occuperais sans plaisir, alors qu'elle lui seriit, sans nul doute, une source de distraotions et de joies.

» Une autre raison me détermine encore à vous parler ainsi. Vous souvient-il des projets d'avenir que nous formions ensemble? J'y ai discerné ce fait singulier: je n'étais pour vous que l'accessoire d'un décor de fête. Vous ne m'avez jamais dit : tf Vous serez mon amie, ma compagne sûre et fiflèle ; quelle joie j'éprouverai certains soirs quand, seul enlin près de vous, je goûterai la paix du foyer et le charme de l'intimité ! »

» Je ne crois pas me tromper, n'est-ce pas ? en affirmant que jamais des idées aussi terre à terre n'ont été formulées par vous? Bien au contraire, vous me disiez : « Nous mènerons grand train ; nous recevrons beaucoup, nous sortirons davantage ; nous profiterons des yachts de nos amis, et, si nous héritons de la comtesse Husson , nous ferons courir. Une écurie de courses , voilà mon rêve. » Hélas ! c'est si peu le mien I Plus j'y pense, plus m'est démontrée l'impossibilité de me lier à vous pour une existence pareille. D'ailleurs, sa réalisation dépend d'une condition essentielle : beaucoup d'argent. Moi, je n'y suis pas forcément indispensable. . . Une compagne plus mondaine, ravie de s'atteler avec vous dans cette course vers la joie, ne vous sera pas difficile à rencontrer. Quant à ce que je devienne cette compagne, c'est maintenant tout à fait irréalisable, pour cette raison péremptoire et très simple : je n'ai plus de dot. Je n'en ai plus, parce que je refuse absolument celle que veut me donner ma famille.

» Mon père m'adore, vous le savez, et mal-

gré certaines affaires ennuyeuses qui ont atteint la fabrique, il s'imposerait les plus durs sacrifices pour m'assurer la dot et la rente promises... Ne jugez-vous pas qu'il serait bien étrange que la vie de travail menée par mon père ne servît qu'à maintenir dans le luxe et les plaisirs deux êtres jeunes et forts, tandis qu'il devrait continuer son dur labeur et se condamner, pour nous, à une existence médiocre et gênée? Vous dites comme moi, n'est-ce pas : nous serions méprisables d'accepter une pareille situation.

t> Certes, je ne le mets pas en doute, vous êtes assez gentleman pour m'épouser sans dot; mais jamais mon père n'y consentirait ; il se regarde lié envers vous par ses promesses. Aussi, vous le voyez, dans cette alternative il ne me reste plus qu'à vous dire adieu.

j> Pendant un certain temps j'ai été la fiancée de votre choix ; vous l'avouerai-je? cette préférence n'a pas été sans me flatter; c'est une sorte d'estimation de ma petite personne qui donne une certaine valeur au don que j'en ferai plus tard à mon mari.

» J'espère que vous êtes complètement rassuré sur la santé de votre amie, madame Husson, qui vous causa, ces temps derniers, tant d'inquiétude. Quelle bonne idée elle a eue, pour se rétablir, de se faire accompagner par vous à Ascot, au moment des courses! A ce trait, j'ai reconnu une parfaite amie, soucieuse de rendre aimables à ses familiers toutes les corvées imposées. Vous eussiez certainement moins éprouvé de plaisir à l'entourer de vos soins affiictueux à Valrémont, que dans ce gai décor d'Ascot, où il était convenable que vous fussiez ces jours derniers. »

Et la lettre se terminait par un correct et banal adieu. Quand il en eut achevé la lectiuv, Hubert ressentit une courte révolte. Il prenait presque pour un afïront l'initiative de Marie- Thérèse rompant leurs fiançailles. Le croyaitelle donc incapable de l'épouser sans dot?

Il sourit bientôt de cette dernière étincelle chevaleresque qui flambait encore en lui. Tout ne s'arrangeait-il pas mieux ainsi ? La lettre lo

tirait d'un extrême embarras. Il la relut, pesa les mots, analysa les phrases...

Celle qui avait écrit ces lignes si mesurées, si finement ironiques, paraissait bien détermin ■ à persister dans sa résolution ; ni emportement révélant une colère jalouse, ni reproches exigeant des explications, ni mise en demeure d'aucune sorte. Évidemment, on ne le renvoyait pas avec le secret espoir de le ramener. Il était étonné, et ne comprenait rien à ce caractère de femme. Un instant sa fituité se froissa du peu de regrets qu'il laissait. Assez vite, cependant, il revint à des sentiments plus pratiques et sut gré à Marie-Thérèse d'avoir compris ses intentions. Quel service elle lui rendait en lui épargnant l'embarras de reprendre sa parole! en agissant ainsi, elle le mettait à l'abri de tout reproche d'indélicat<>sse.

Comme elle était clairvoyante, fine, pleine de tact, spirituelle, cette Marie-Thérèse 1 Peutêtre était-ce dommage de la perdre? Mais il jugea qu'il s'attendrissait inutilement ; puisque les événements prenaient cette tournure, lui, il n'avait plus qu'à s'incliner.

Les rayons de soleil qui étincelaient sur le plateau d'argent y ramenèrent ses regards.

— Quoi encore? fit-il en prenant une autre enveloppe. Ah ! une lettre de cette bonne Husson.

Et il lut :

« Mon cher enfant,

» Nous dînons ce soir à Armenonville. J'ai décidé de faire des folies ; nous irons ensuite à la fête de Neuilly. Je compte sur toi et sur deux ou trois autres amis pour nous y conduire. C'est une fantaisie de mon aimable petite Watkinson. Sois exact: Armenonville, ce soir, huit heures.

» Ta vieille amie,

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