AUBRY
Jean demeura stupéfait. Que pouvait-on lui vouloir ? Pourquoi l'appeler ainsi brusque-
ment? M. Aubry était-il retombé malade? Le laconisme de cette dépêche TelYrayait.
Retourner aux Pervenches?... C'était accepter une souffrance morale au-dessus de ses forces. Mais bientôt l'idée de se rapprocher de Marie- Thérèse, de lavoir, de satisfaire ainsi son unique désir, lui fit surmonter, dans une poussée de joie, ses appréhensions et ses craintes.
La journée était trop avancée pour qu'il pût partir le soir même; il télégraphia qu'il arriverait le lendemain. Ayant appelé Rousseau, le vieux chef d'atelier, Jean lui donna les instructions nécessaires pour que rien ne restât en souffrance tandis qu'il serait à Étretat. Puis il fit ses préparatifs de départ.
Le jour suivant, durant l'inaction forcée du voyage, Jean reste absorbé, tour à tour inquiet de cet appel des Aubrj^ et perdu dans la contemplation intérieure de celle qu'il allait revoir. Entre ce tourment et cette joie, il demeure tellement replié en lui-même, que rien du dehors n'attire ses regards. Il ne voit pas la campagne normande fuir sous ses yeux dans l'opulence de ses riches cultures; il ne s'aper-
çoit même pas de l'attontion d'une jeune femme qui voyage dans le môme compartiment. Que lui importent les champs fertiles et les jolies femmes I Son grand amour le détache de tout. La fièvre dévorante de l'amour, qui est la vie des forts, le possède ; il s'y abandonne avec Jjlie, avec délices, et puise dans son ivresse sans cesse renaissante, la résistance nécessaire pour supporter le néant de sa vie. Chaque jour, il aime Marie-Thérèse davantage; elle le sait et jiourtant, dans quelques semaines elle sera la femme d'un autre...
Cette lancinante pensée pftlit son visage, et donne à son regard une expression singulière.
Tout à coup, il croit comprendre : On le fait venir parce que M. Aubry, encore convalescent, ne peut s'occuper des formalités du mariage ; on l'attend pour le charger de ce que cet événement nécessite de courses et de démarches. Voilà pourquoi il doit tout quitter, accourir en hâte; cette raison de son voyage lui paraît si simple, maintenant, qu'il s'étonne de ne l'avoir pas eue plus tôt présente à l'esprit. Mais cela est au-dessus de ses forces,
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et cette mission il refusera de l'accomplir; non ! même pour l'amour de Marie-Thérèse, la chère cruelle inconsciente , il ne remplira pas cet oflQce; ce lui serait trop douloureux. Si l'on exige cela de lui, il aura recours à Jacques, son ami, son frère, qui lui épargnera ce martyre. Enfin Jean est arrivé; le train s'arrête, et bientôt la voiture des Ghanzelles le dépose devant le perron de la villa ; un domestique, debout près de la porte, prend la valise de Jean, tandis que celui-ci, anxieux, le questionne :
— Gomment va M. Aubry, François?
— Monsieur va bien, l'air de la campagne lui réussit, il a déjà très bonne mine. Monsieur Jean veut-il monter dans sa chambre? Tout le monde est sorti ; on n'attendait sûrement monsieur que par l'express du soir.
Jean suit le domestique.
Dans sa chambre, la même qu'à son dernier séjour aux Pervenches, il est repris par ses souvenirs. Le temps n'a fait qu'aggraver sa souffrance, puisque l'irrémédiable va s'accomplir.
Pendant qu'il change de vêtements, la pensée fort loin de la coutumière besogne, ses yeux surprennent sur la grande glace une image qui l'étonné. L'homme reflété là ne se trouve plus si loin de l'élégance de ceux qu'il enviait autrefois. Il sourit, railleur.
— Je commence à comprendre pourquoi j'attirais l'attention de cette jeune femme en wagon; ce succès est dû à mon nouveau tailleur, sans doute. Après tout, continue- t-il rageusement en se regardant encore, puisque les femmes sont sensibles à ces formes extérieures d'une élégance qu'on peut acheter, pourquoi n'ai-je pas essayé plus tôt de devenir semblable à ceux qui leur plaisent? Mais fou, triple fou I j'aurais beau être l'homme le mieux mis de Paris et de Londres, Elle verrait toujours derrière mon habit l'enfant vagabond recueilli par charité, le souffleur de verre, l'ouvrier aux mains autrefois brûlées et rudes.
Il se jette sur un fauteuil, renverse sa tête en arrière, et reste là, repris par son désespoir...
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^- Jean I Jean 1 descendez, je vous attends !
C'est, dans le jardin, la voix de la bienaimée qui l'appelle.
Jean se redresse. Du fond de la chambre, par la fenêtre ouverte, il voit la pelouse verte se fleurir de la nuance tendre d'une robe d "été.
Ah 1 pourquoi cette voix sonne- t-elle si joyeuse, à l'heure même où une telle soufïrance le fait trembler au point qu'il ne trouve plus la force de descendre?
Sur le pas de la porte, une dernière émotion le retient encore. Que va-t-il voir en bas? Hubert MarthoU auprès d'elle, sans doute? Que de courage il lui faudra pour se contenir encore I
11 arrive sur le perron. En l'apercevant, Marie-Thérèse s'écrie de nouveau :
— Jean, venez!
Ce nom, prononcé par la voix adorée, remue le jeune homme au plus profond de son être. Une clameur sortie de la terre, répétée par toute la flore du jardin, chantée par les mille voix de la nature, ne l'eût pas ravi davantage. Et, dans une admiration passionnée, il contemple la jeune fille dans la grâce de sa beauté,
arrêtée silencieuse près d'un massif d'azalées roses dont elle semble émerger, Heur vivante. Elle demeure là, en effet, n'osant plus avancer, prise d'un sentiment singulier qu'elle n"a pas prévu ; car celui qui vient vers elle en ce moment, c'est l'homme qu'elle aime, celui dont la pensée la remplit tout entière de tendresse et d'espoir.
Soudain, une pudeur inquiète, une timidité étrange la trouble, et elle ne sait plus quels mots prononcer pour faiie à Jean l'aveu que, hors de sa présence, elle croyait si facile.
Jean s'approche, et, tentant de raffermir sa voix :
— Bonjour, Marie-Thérèse; votre père va bien , n'est-ce pas ? En arrivant , j'ai eu par François de bonnes nouvelles. Gela m'a rassuré; son télégramme m'avait alarmé.
Tantlis qu'il parle, la jeune fille s'est ressaisie:
— Oui, le calme, le repos, font grand bien à mon père. Rien ne vaut la campagne et l'air delà mer pour les convalescents. Et vous, Jean, n'avez-vous pas aussi besoin de cet air vivifiant, après tant de peines et de fatigues?
— Est-ce pour cette raison que votre père m'a fait venir? Croyez-vous réellement que je trouverai ici... en ce moment... le repos qui pourrait m'être salutaire?
Marie-Thérèse, maîtresse d'elle-même maintenant, dit en souriant avec coquetterie :
— Je le crois, Jean ; je le crois si fermement que c'est moi qui vous ai télégraphié. Où donc seriez- vous mieux qu'avec nous? ne sommesnous pas votre vraie, votre seule famille? Et que c'est mal de toujours vous faire supplier de venir, de ne jamais nous offrir cette présence qui nous est à tous si chère... Non! ne protestez pas I jette-t-elle presque gaiement, en frappant délicatement d'une fleur à longue tige le bras du jeune homme, qui tressaillit sous l'effleurement de cette caresse.
Et, après un malicieux grand soupir étouffé, elle ajoute, coquette :
— Je sais : les hommes sont ainsi; ils nous aiment et nous négligent... c'est leur manière... il faut bien se résigner à les prendre comme ils sont!
— Ahl Marie-Thérèse, Marie Thérèse! gronde
sourdement la voix de Jean, pourquoi vous jouer de ma douleur? Pourquoi avoir eu la cruauté de m'appeler? Votre tranquille joie me lue...
La physionomie tourmentée de Jean lui donne une beauté nouvelle. Comme Marie- Thérèse le regarde avec une tendresse émue, il continue:
— Me croyez-vous donc si fort que je puisse encore résister au supplice de vous voir auprès d'un autre? Dites, pourquoi m'avez-vous appelé? à quoi puis-je donc vous servir? Ah! si c'est votre amitié à tous qui m'a fait quitter Créteil, vous au moins, vous qui saviez... Pourquoi n'avoir pas trouvé un prétexte, aûn de me dispenser de ce voyage? Votre amour pour votre fiancé vous ôte-t-il donc toute pitié I Vous êtes cruelle... cruelle...
Marie-Thérèse glisse doucement sa main dans la main de Jean en murmurant :
— Laissez-moiainsi... comme autrefois, quand j'étais petite, et marchons un peu, voulez-vous?
Et elle l'entraîne, silencieuse, à travers le jardin, vers la terrasse qui domine la mer. Là,
elle prononce avec une expression de volonté sérieuse :
— Non, je ne suis pas cruelle ; je voulais vous voir, Jean; j'avais besoin de votre présence: les jours me paraissent si longs sans vous... si abominablement longs 1
Jean la regarde, étonné au point que c'est seulement après un silence qu'il prononce lentement :
— Vous trouviez les jours longs?... Que me dites-vous? qu'osez- vous me dire?... n'étes-vous pas ici avec celui que vous aimez ?
— Maintenant, oui... fit la jeune fille en pressant la main qu'elle tenait encore.
Mais elle la quitta aussitôt et d'un air grave :
— Jean ! j'ai une importante confidence à vous faire. Depuis deux mois, je ne suis plus la fiancée d'Hubert MarthoU, je me suis dégagée des promesses qui nous liaient...
Une pâleur mortelle envahit le visage de Jean et tout son corps trembla.
— Je deviens fou... balbutia-t-il. Je n'ose comprendre... dites! oh I dites 1...
La jeune fille continua :
— Rien n'est plus simple que ce qui s'est passé dans mon cœur. J'ai reconnu que je m'étais trompée, que je n'avais jamais aimé Hubert.
— Vous ne l'avez jamais aimé?... Jamais aimé?... répéta Jean. Est-ce vrai? Alors comment aviez- vous accepté ces longues fiançailles?
— Le sais-je? il y a tant de hasard dans nos déterminations... Et puis, à ce moment-là, une surprise de la situation nouvelle... J'avoue que tout d'abord Hubert ne m'a pas déplu... quelle raison avais-je de rejeter sa demande? Je ne me savais pas aimée par... un autre... Tout cela est très simple... très triste aussi... Il ne faut pas m'en vouloir, Jean ! Nous vivons si futilement, nous autres jeunes filles! nous nous connaissons à peine; nous sommes sans lumières sur nous-mêmes, et personne ne nous guide dans l'éducation de notre cœur ; nos mère? n'osent pas... rien n'est alors plus facile que de prendre un banal attrait pour un sentiment capable de se hausser jusqu'à l'amour.
— C'est vrai... Ce que vous dites est juste et vrai... Ahl Marie-Thérèse! Marie-Thérèse!
Et, bouleversé, Jean balbutiait:
— Libre, vous êtes libre I
La jeune fille répondit avec finesse:
— Non, Jean, non, je ne suis pas libre; si je me suis reprise, c'est que, pendant ces froides fiançailles, j'ai senti toute ma tendresse aller vers un autre...
— Un autre?...
— Ahl Jean, n'avez-vous pas enfin deviné? Comme halluciné, il la regarde et, dans le
trouble, dans l'émoi empreints sur le radieux visage, Jean lit l'aveu que les lèvres de Marie- Thérèse n'osent prononcer.
Éperdu, il la rapproche de lui dans un mouvement passionné.
— Est-ce possible? Marie-Thérèse, je vous en supplie, parlez ! dites-moi encore que c'est moi... Est-ce possible? moi!... moi!...
Alors la jeune fille penche sa tête contre l'épaule de Jean, et murmure dans un souffle :
— ... Jean, je vous aime...
Une sorte d'éblouissement fait tomber Jean sur un banc et lui ôte la force d'enserrer d'une étreinte ce corps charmant.
Alors, prenant les mains de Marie-Thérèse, restée debout devant lui, il la regarde de toute son âme; elle lit sur le visage du jeune homme l'intensité de son émotion. Il est transfiguré; l'or du soleil se reflète dans ses noires prunelles, pénètre d'ambre sa pâleur; un bonheur surhumain anime ce visage dont les lèvres frémissantes sont impuissantes à prononcer des paroles.
— C'est vrai? c'est donc vrai?... répète-t-il, moi ! moi I...
Anxieux et incrédule, ne pouvant croire encore à son bonheur, il demande :
— Comment se peut-il que cette immense joie me soit venue? Comment, pourquoi m'avezvous aimé?
— J'ai connu par vous la grandeur de l'énergie, la beauté de l'esprit de sacrifice, et vous êtes entré dans mon cœur en me faisant apprécier la noblesse d'une âme généreuse, éprise de devoir et de travail.
— Vous exagérez; je n'ai rien fait que de très simple.
— Je sais bien que vous ne trouverez aucnn
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mérite à vos actions; mais je suis plus clairvoyante. J'ai de l'expérience maintenant, ajoutet-elle avec un malicieux sourire. Je sais combien est digne de respect l'homme qui travaille courageusement, et quels obstacles le destin se plaît à semer devant lui pour briser ses volontés. Je sais que c'est un rude combat que liATcnt ceux qui commencent l'existence dénués de tout, comme mon père, comme vous, et qui sortent vainqueurs de toutes les difficultés. Pourquoi donc ne seraient-ils pas nos héros, ceux-là? Ont-ils moins de mérite que ces chevaliers d'autrefois qui combattaient en champ clos sous leurs armures, et que l'on acclamait pour quelques coups de lance bien donnés? Les femmes les aimaient pour leur bravoure.
N'avez-vous pas fait davantage, vous autres, qui sortez triomphants et grandis de cette lutte pour la vie, aujourd'hui si âpre? Pourquoi ne vous admirerions-nous pas? l'énergie et la persévérance de vos efforts ne valentelles pas mieux que des exploits de carrousel? Jean, les yeux fixés sur la jeune fille, l'écoutait avec ferveur.
— Oli ! Marie-Thérèse I dit-il avec une admiration émue.
Il se leva et, Tattirant vers lui dans un élan de tout son être :
— Il m'est donc enfin pennis de vous dire que je vous aime?
— Oui, mon Jean...
— Marie-Thérèse, je vous adore... Mou aimée, mon aimée, ètes-vous sûre de nejam.'iis trouver trop rudes ces bras qui vous étreignent ?
— Non, puisque je vous aime...
Et, tendrement, la jeune fille inclina sa tête sur le cœur de son fiancé. Dans un ge>fe antique de protection et d'amour, il l'entoura de ses bras et la serra contre lui avec une ardeur silencieuse.
L'étreinte de cette caresse grave et forte pénétra Marie-Thérèse de douceur; une sécurité lui vint d'être retenue là comme dans un étau, par ces mains câlines et puissantes. Pressée contre celte poitrine d'homme, elle percevait les battements de son cœur; leur force, leur fréquence, l'afflux tumultueux du sang dans les
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artères, clamaient pour elle un hymne sacré et triomphant.
Elle sentait ce que le don d'elle-même mettrait désormais de beauté idéale et de généreuse énergie dans la vie de celui qu'elle aimait.
C'était vrai : Jean emprisonnait son rêve entre ses bras; il tenait contre lui la femme uniquement aimée. Cette possession exaltant son âme, il se sentait prêt à accomplir les plus grandes œuvres humaines.
Longtemps, debout sur la terrasse, ils demeurèrent enlacés...
L'horizon infini s'étendait devant eux. La mer soulevait son sein d'argent et, haletante, semblait attirer vers elle le disque rouge du soleil.
Une traînée d'or, pareille à un chemin lumineux, commençait presque à leurs pieds pour se perdre dans l'immensité; elle leur parut le symbole de la route qui s'offrait à eux et qu'ils suivraient désormais.
Une émotion intense les pénétrait. Ils prirent cette clarté pour le rayonnement du bonheur qui inondait leurs âmes; cette chaude lumière
semblait émaner d'eux-mêmes et s'épandre en joie sur le monde.
Ils ne se trompaient pas; l'amour est le flambeau qui éclaire l'humanité triste, le seul qui sème de quelques étincelles de joie et d'ivresse le rude parcours qu'il nous faut suivre du berceau à la tombe.
La Bicoque, ÉtretaU 1901-1902.