‹ Hésitation sentimentaleChapitre 3 sur 4 · MATHILDE HUSSON · texte numérisé non relu

MATHILDE HUSSON

Madame Husson, forte d'ailleurs de l'approbation et des encouragements de madame Martholl, depuis quelque temps ne cachait plus ses projets. Elle avait toujours considéré d'un œil malveillant le mariage d'Hubert avec mademoiselle Aubry.

Ayant décrété que le jeune homme ne se marierait que sous ses auspices, ces fiançailles conclues loin d'elle, sans qu'elle y eût pris la moindre part, ne lui parurent jamais orthodoxes. Aussi répétait-elle sans cesse qu'Hubert et ses « espérances » valaient une plus grosse fortune. Mise au courant des incidents fâcheux survenus dans la famille Aubry, elle unit tous ses efforts à ceux de madame Martholl pour qu'Hubert ne commît pas la faute d'entrer dans une famille que la ruine menaçait.

La chance lui ayant fait rencontrer la fameuse grosse fortune entre les jolies mains de miss Maud Walkinson, elle employait de savantes manœuvres pour mettre constamment en présence son protégé et la jeune héritière. D'accord avec la mère d'Hubert, elle vantait devant lui ces jeunes gens qui, modernes argonautes, savent enlever les Toisons d'Or. L'exploit récent du jeune duc de Castillon, qui s'était couvert de gloire en pareille aventure, faisait naître l'espoir au cœur de bien des mères. Madame Martholl ne fut pas à l'abri de cette contagion, et, depuis lors, rai-

sonnablement, elle habitua son esprit à dos concessions.

D'ailleurs une bru protestante est suscepli!)le de se convertir sons rinfluence de pieuses exhortations, et ramener au giron de Notre Sainte Mère l'Église une brebis égarée, n'est-ce pas faire œuvre pie?

En continuant à dépouiller son courrier , Hubert découvrit une petite boîte soigneusement enveloppée. Il l'ouvrit : c'était l'écrin sur le velours blanc duquel reposait le rubis cabochon.

— Si le projet de la baronne Husson marche à souhait, voilà qui compensera ma \wrte d'Ascot, pensa-t-il sagement. Ce rubis ira dôlicieu.sement à la brune Maud. Je ferai seulement refaire une monture avec des brillants; quelque chose de plus éclatant s'harmonisera mieux avec son genre de beauté.

Hubert ferma l'écrin, le remit sur le plateau, non sans étouffer un soupir; même il marmura :

Qui sait?... Enfin! cela vaut peut-être mieux ainsi ... Ah ! Marie-Thérèse ! vous êtes pourtant s' jolie !

Puis, philosophiquement, il absorba son thé, étendit la main, prit un journal, et se mit à lire.

Ce fut là toute l'oraison funèbre de ce qu'Hubert avait cru un moment être, de sa part, un très merveilleux et très délicat amour.

Vers la fin d'août Jean, seul dans le grand bureau de la verrerie de Créteil, songeait tristement. Il faisait une de ces lourdes chaleurs déprimantes, qui semblent retarder encore la faite des heures moroses. Cette température orageuse, pesant sur la nature, arrêtant le chant des oiseaux et le murmure des feuilles, exaspérait les nerfs malades du jeune homme.

Assis devant sa table de travail, dégoûté de toute besogne, dans un accablement physique et moral qu'il n'avait encore jamais ressenti si angoissant, il suivait d'un œil morne les nuages noirs qui envahissaient peu à peu tout ce qui

restait de bleu au ciel. Et, pareilles aux noirs nuages, ses idées sombres se pressaient houleuses, meurtrissant son cerveau.

L'effort tenté, l'abandon complet de soi, les richesses d'un cœur dévoué jusqu'au martyre, à quoi cela servait-il ? Chaque jour, contre toute justice, il sentait plus pesant le fardeau de son isolement. Pourquoi aussi avait-il laissé cette passion l'envahir au point d'avoir tout brisé en lui ? Jean voyait avec terreur s'anéantir son courage, et sa foi en l'avenir. Il savait qu'il n'aurait jamais plus aucun bonheur. Une seule chose subsistait encore à ses yeux : la nécessité de faire son devoir par reconnaissance pour M. Aubry. Cette pensée le maintenait fidèle à son poste.

Souvent il se reprochait de se laisser vaincre par un pessimisme dangereux. Devant son irapuissance à retrouver le calme ot la maîtrise de sa volonté désemparée, il s'accusait de faiblesse et d'égoïsme; mais il ne pouvait vaincre sa tristesse grandissante. Les soucis d'affaires avaient au moins cet avantage, qu'en occupant son esprit ils faisaient momentanément diversion à son chagrin; mais cette ressource désespérée

lui manquait depuis que la calme reprise des travaux remplaçait en lui la fièvre du surmenage de ces derniers mois, et que, délivré des inquiétudes p(^cuniaires, il voyait la fabrique, de nouveau, prospérer.

Mais était-ce l'énervement causé par ses fatigues ? Il se sentait pris, ce jour-là, de révoltes encore inconnues à son âme. Il les promenait, sans pouvoir les dissiper, entre ces murs où il avait grandi; il errait, désemparé, dans cette fabrique qui renfermait tout son passé, retenu là par la force de l'habitude et par son devoir, cherchant partout ses vieux souvenirs demeurés si vivants.

Chaque évocation du passé lui redisait son amour, la joie, le soleil de sa jeunesse.

Dans un de ces fours, n'avait-il pas cuit luimême toute une minuscule vaisselle de poupée? Il se rappelait, comme si ce souvenir eût daté de la veille, le bonheur éprouvé en recevant pour prix de la surprise faite à la fillette, les frais baisers de sa bouche rose. Toujours, partout, c'était elle qu'il retrouvait, toujours Elle. Que faire pour l'oublier?

Recouvrerait-il jamais le repos d'esprit, sinon l'oubli, môme en ne la voyant plus?

Il en\'isa2:ea ce qu'il deviendrait lorsqu'elle serait mariée, emmenée par Hubert, parlie au loin, emportant tous les rêves d'amour poses sur elle. 11 ne sembla pas possible à Jean de vivre sans cette présence dont le charme l'envoMlait depuis si longtemps. Alors, dans un accès de ra":e intérieure, il eut le mauvais reirret de s'être dévoué. N'aurait-il pas dû plutôt laisser les événements s'accomplir, la maison s'eîfondrer? Marie-Thérèse sans dot, qui sait ce qui fût arrivé? Du moins, elle eût va alors ce qu'était capable de faire pour elle ce Jean qu'elle dédaignait. II se serait mis au travail avec acharnement afin de lui reconstituer une fortune.

Repris de défaillance morale, il pensa :

— A quoi bon? Marie-Thérèse ne m'aime pas, et rien ne saurait, pour moi, changer son cœur.

La dernière fois qu'il avait vu la jeune fille, c'était à la gare Saint-Lazare.

Depuis cinq semaines les Aubry étaient par-

tis pour Étretat, le médecin ayant conseillé d'emmener le convalescent à l'air de la mer. Tandis que Jean aidait les voyageurs à se caser dans le wagon, leurs adieux lui révélaient une tendresse nouvelle, émue et reconnaissante; il gardait comme un trésor la vision du radieux sourire de Marie-Thérèse, et de la longue pression de sa main fine.

Mais fallait-il donc s'étonner de cela? Parbleu ! les Aubry étaient assez intelligents pour avoir conscience du tour de forcequ'il venait d'accomplir pour eux. Elle aussi, sans doute, lui portait maintenant un intérêt affectueux, touchée des soins donnés à son père, et des heureux résultats de ses efforts pour relever la Verrerie. Et n'était-ce pas une grâce suprême qu'elle parût avoir oublié les paroles de folie par lesquelles, dans l'enfièvrement d'une nuit d'angoisse, il avait laissé échapper son secret ?

Peut-être en riait-elle à présent? venant du vieux camarade, de l'ouvrier qui comptait si peu, cela ne valait même pas la peine de se fâcher! Non, elle ne comprendrait jamais combien il l'aimait.

Et maintenant, quand la reverrait-il?

Hubert Martlioll l'avait rejointe, sans doute. Leur mariage ne pouvait plus être diiïéré, puisque M. Aubry était guéri, et que les aflaires s'arrangeaient... Ah I la terrible, la douloureuse jalousie qui tenaillait le cœur et le cerveau de Jean quand il évoquait cette heure si proche! Il cherchait ce qu'il pourrait faire pour ne pas penser à ces fiancés heureux, réunis là-bas, aux Pervenches, dans un décor de fleurs, de verdure, de sève surchauffée par l'été... Et le malheureux défaillait de douleur.

Comme il se levait pour aller à la fenêtre respirer un peu d'air frais, on frappa. C'était son domestique qui lui apportait une dépêche. Jean l'ouvrit, pressentant qu'elle venait d'Étrelat, et il lut :

« Ai besoin de toi, viens immédiatement, nous t'attendons.

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