‹ Hétérogénie; ou, Traité de la génération spontanee, basé sur de nouvelles expériencesChapitre 21 sur 50 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

METAPHYSIOIE.

Certains savants se révoltent à l'idée que des êtres organisés puissent sortir fortuitenaent de la matière amorphe. Ils n'y ont pas songé, car la cause est jugée affirmativement et sans réplique; il ne s'agit simplement ici que de savoir si le phénomène se continue avec la succession des siècles, ou s'il a été anéanti à tout jamais.

Personne ne contestera, je Tespère. qu'au moment du fiatlux toute la création d'alors fut évoquée du néant; le chaos s'organisa, les globes se dispersèrent dans l'espace, et de la matière sans forme et sans vie, la toute-puissante main de Dieu fit surgir les animaux et les plantes. Cette première phase de l'organisation ne fut donc qu'une véritable génération spontanée s'opérant sous l'inspiration divine !

Pour quelques-uns, la question de la génération spontanée est un imprudent défi jeté à la face de la religion ; question formidable s'il en fût. qui, selon eux, sape les bases de nos croyances et renvei^e les lois de la terre et du ciel! fraveurs illéiïitiLijes. car si le phénomène existe, c'est que Dieu a voulu rcrn-

ployer à ses fins ; et nous ne pouvons y voir que l'une de ces mystérieuses voies, aussi variées que merveilleuses, qui forcent notre front à s'incliner en présence (le sa sagesse infinie. A ceux qui ne le concevront pas, nous nous contenterons de répondre par ce verset, que l'un de nos poètes a si noblement interprété.

Qui vides multa^ nonne custodies? qui aperlas liabes aiires, nonne audies? (îs, xliii, 20.)

Étrange anomalie! c'est cette suprême intelligence qui sonde les profondeurs des cieux, pèse les globes disséminés dansi'immensité; puis, trop à l'étroit sur sa plage terrestre, s'élance dans les sphères de l'intini et pénètre les mystères incréés; c'est cette même intelligence, inquiète, audacieuse, qui enchaîne impérieusement la main de Dieu, et lui défend d'animer d'une étincelle de vie quelques molécules inertes!

C'est ce même homme aussi, dont à chaque instant le cerveau crée spontanément la pensée immatérielle, qui prétend qu'il ne peut rien surgir de la matière! On le voit, à son gré, rêver des régions imaginaires, se bercer de visions féeriques, et c'est lui qui, si magnifiquement doté par la libéralité divine, prétend lui arracher le sceptre de la création !

Si Dieu renverse parfois les lois immuables qui régissent Tunivers, pour susciter au milieu de nous ces niiracles qui étonnent le vulgaire et fortifient la foi; si à sa voix suprême les murailles s'écroulent, les morts sont ressuscites, n'est-ce pas le comble de l'orgueil que de lui contester le pouvoir de créer un ciron? Et si, à un moment donné, il a plu au sublime architecte de tant de merveilles d'anéantir quelques

MÉTAPHYSiyLE. 97

fragments de son œuvre, pourquoi donc vouloir lui défendre d'en combler les lacunes? aux Mastodontes, aux Rhinocéros, aux Hippopotames, aux Éléphants, qui animaient autrefois le sol que nous foulons aujourd'hui, ont succédé d'autres races d'animaux ; tout a changé à la surface de la terre, et, durant notre éphémère passage sur celle-ci, nous, nous prétendons effacer les impérissables traces du passé et limiter les phénomènes de l'avenir!

Il est certain que parmi les savants qui ont repoussé l'existence de la spontéparité, beaucoup ont été dominés par de respectables convictions : oppressa gravi sub religione (1). Mais rien n'autorise ce zèle insensé, et tout, dans le vivant spectacle de la création et dans notre conscience intime, proteste contre lui.

La Genèse dit bien qu'après le sixième jour Dieu se reposa. Mais quel est donc le verset du livre sacré qui nous annonce qu'il s'impose de ne jamais reprendre son œuvre? Où donc est-il dit qu'après ce repos, il ait brisé ses moules et anéanti sa faculté créatrice?

Enfin, si Ton prétendait que c'est faire décoger la majesté suprême que de l'astreindre à de journalières innovations; pour ne pas immobiliser le génie créateur dans l'éternité, ce qui serait la négation de l'omnipotence divine, n'est-il pas possible d'admettre que celui dont les mains ont façonné le germe de tant d'êtres merveilleux, ait, avant d'abandonner son

(1) Lucrèce, De rerum naturâ, lib,

Page 1