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œuvre, posé des lois dominatrices de la matière et de la vie, déterminant les circonstances dans lesquelles la puissance organisatrice peut se manifester et donner naissance à de nouvelles combinaisons. Ces lois, en définitive, ne seraient qu'ua parallèle de celles qui régissent la génération sexuelle, la scissiparité, la gemmiparité, etc.
Les théories des hétérogénistes, loin d'énerver les attributs du Créateur, ne font qu'en augmenter la divine majesté. Si parfois, dans le silence de son laboratoire, le savant produit l'évolution de quelque être nouveau, son orgueil ne saurait s'abuser; il sait qu'il n'est là que l'ouvrier intelligent qui réalise les conceptions du sublime maître. Il s'est borné à placer la matière dans les circonstances où, conformément à la loi suprême, la force organisatrice devait s'y manifester : ainsi fait le chimiste lorsqu'il produit un cristal inconnu!
Nous nous abritons sous l'éclat des plus vives lumières de l'Église; mais si cela n'était pas, à ceux qui nous le reprocheraient nous répondrions avec saint Augustin : que la science et la théologie s'avancent par des sentiers divers, mais que toutes deux mènent à la connaissance de la vérité (1).
De place en place, en effet, l'Écriture proteste contre ce repos dans lequel on veut inutilement enchaîner l'esprit de rEternel, et tout semble, au contraire, y indiquer que celui-ci n'est jamais inactif. Moïse lui fait
(I) Duo sunt quœ in cognitionem Dei ducunty creatio et Scrip tura.
dire : je tue et vivifie, comme si c'était Tœuvre de tous les instants (1).
Lorsque Dieu commence à débrouiller le chaos, les commentateurs se trouvent embarrassés pour exprimer l'état des choses à la suite de ce premier grand acte de la suprême volonté. La terre était informe et en désordre, et Jérémie la compare à un pays désolé, ravagé (2) ; les ténèbres régnaient à la surface de l'abîme, et l'Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux.
Telle est la version de la Septante. Mais S. Cahen pense que le dernier membre de phrase pourrait bien n'exprimer que l'action d'un vent violent qui labourait la surface de l'abîme (3); et selon le rabbin Jarchi, le texte exprime mot à mot l'action de l'oiseau qui plane ou qui couve (4).
C. Morton, dans ses Recherches ethnologiques, a donné une traduction rigoureuse du verset de la Bible qui commence le récit de la création, et qui a été l'objet de tant de commentaires. Voici sa version :
Dans le commencement Élohim créa Tuniversalilé des cieux et l'universalité de la terre. Et la terre fut tohu et bohu (5), masculin et féminin, principes disloqués ou confondus, paraphrastiquement « sans forme et en masse confuse ; » et les ténèbres furent sur la face
(1) Moïse, xxxii, 39.
(2) Jérémie. Comp. Cahen, Genèse, i.
(3) Caheis , La Bible avec l'hébreu en regard, ou les principales variantes de la version des Septante. Paris, 1834, p. 1.
(4) Jauchi, Comment, in Pentateuchum. Naples, 149i.
(5) r/io/ioM ua6o/ioM, littéralement, selon J. A. B. Bost., Dict. do la Bible. Paris, 1849, t. I> p. 231 .
100 HÉTÉROGÉME.
de l'abîme ; et (le souffle) l'esprit d'Eloliim plana comme un oiseau qui descend sur la face des eaux (l).
Saint Basile dit aussi qu'à l'origine de la création les eaux couvraient toute la surface de la terre ; et, en suivant la version syrienne, qui, selon lui, se rapproche le plus du sens exact de l'Écriture, que l'Esprit-Saint en planant sur Tabime, les échauffait et les fécondait, semblable à un oiseau qui couve ses œufs, et, en les échauffant, en excite la puissance vitale (2).
Nous avons fait quelque attention au texte de la Genèse, parce que, comme Texpiime Luther, Scriptara jmmum intelligi débet grammaticè antequam pos sitexplicari theologicè (3).
Il est évident qu'après avoir décrit la création d'une si large manière, l'auteur inspiré de la Genèse n'en reparle plus, et que rien, dans ce livre, n'autorise à supposer qu'il puisse advenir une répétition de l'action créatrice. Nous le savons, mais rien non plus n'y autorise à prétendre que l'Esprit divin s'est imposé de ne jamais retoucher son œuvre! cette immense épopée occupe à peine quelques lignes, et sans doute qu'après avoir esquissé si brièvement un si grandiose tableau, on ne devait pas s'attendre à y rencontrer des détails sur les actes subséquents; ils
(1) s. G. MoKTO^, Types ofmankind, or Ethnological researches. ï^iladelphie, 1854, p. 562.
(2) Saint Basile le Grand, Homélies sur l'ouvrage des six jours. Lyon, 1827, p. 380.
i3) Comp. Gliddon. Archœological iiiliu nclion lo the Xîh chapter of Gcncsis. Supr. à Moi.TOX, p. 575.
découlent naturellement de l'intelligence suprême et de l'incessante activité du Créateur.
Cependant, de place en place, nos livres sacres protestent contre l'immobilité dont on prétend frapper la création. Nous avons déjà vu qu'on rencontrait dans le livre des Juges quelques faits qui sembleraient dériver de l'hélérogénie (1). Mais dans d'autres endroits les indices sont bien autrement manifestes, bien autrement irrécusables.
L'audace du Psalmiste, par exemple, ne s'arrête pas aux étroites considérations qui enchaînent notre époque. Dans ses chants inspirés^ lorsque ses pensées s'élancent vers la région des nuages, abandonnant l'esprit de Dieu à ses mobiles inspirations, il s'écrie dans l'une de ses brillantes métaphores :
Emittes sp'irilum tuum et creabuntur, et renovabis faciem tervœ; averlente autem tefaciem, turbabuntur ; au fer es spiritum eorum et déficient, et in pidverem suum revertentur (2) .
Lorsque dans un autre endroit le Psalmiste proteste que les limites de la terre sont dans la main de Dieu, il est évident qu'il fait une allusion à la volonté du Créateur, pouvant à son gré suspendre ou continuer son œuvre (3).
L'idée de l'action incessante de l'Éternel sur la création ne surgit pas seulement dans l'esprit de ceux qui méditent ce sujet, mais an trouve même, de
(1) Historique, p. 10 Bib. sac. Juges, xiv, 14. Ecdésiaste , m, 20.
(2) Salomon, Psalm. cm, 30.
(3) Salomon, P;.nlm. xr.iv, 4.
place en place, des passages des saintes Écritures qui YÎennent la confirmer. Ainsi, lorsque le Christ était poursuivi par les Juifs pour avoir guéri un malade, le jour du sabbat, il se retourne en leur disant, Pater meus iisque modo operatur, et ego operor^ Mon père travaille jusqu'à maintenant, et je travaille aussi (i).» Tous les commentateurs ont considéré cette phrase comme signifiant que Dieu avait travaillé jusqu'à présent, constamment, sans cesse, toujours (2). «Dieu s'était reposé au septième jour de la création, dit Gerlach en s'inspirant de l'œuvre de saint Matthieu; mais ce repos n'était que la joie du Créateur, prenant son plaisir au bonheur de la créature qui venait de sortir de ses mains. Or, ajoute-t-il, la conservation du monde, et surtout son rétablissement après la chute, exige l'action créatrice de Dieu, sans aucune interruption (3). »
Dans sa magnifique définition de la création, saint Jean s'exprime comme si elle s'exerçait sans discontinuer. C'est un acte du Dieu éternel et tout-puissant, s'écrie-t-il, par lequel il appelle à l'existence, des choses visibles et invisibles, matérielles et spirituelles (4).
Les opinions d'Aristote sur la génération spontanée eurent presque autant de sectateurs que saphi-
(i) Évangile selon saint Jean, chap. v, 17.
(2) Gerlach, L. Bonnet et Ch. Baup, Le Nouveau Testament. Paris, 1846, p. 365.
(3) Gerlach, Le Nouveau Testament, avec notes explicatives. Paris, 1846, p. 365.
(4) Saint Jean, Apocalypse^ iv, H. Ps. cxlvui, 5. (Bost, t. I, p. 227.)
losophie, et Ton n'est pas surpris d'en retrouver quelques vestiges dans les écrits des Pères de l'Église eux-mêmes. Saint Augustin s'exprime ainsi dans un passage de ses œuvres : « Ut omitlam aliter de homine nasci filium^ aliter capilliim, pediculuniy lumbricuniy quorum nihil est filius, etc. (1). »
Enfin la preuve manifeste que les prétentions des hétérogénistes n'ont jamais dérogé à l'orthodoxie, c'est que nous ne sommes absolument aujourd'hui que l'interprète des opinions de l'un des plus grands philosophes chrétiens, de ce même saint Augustin que nous venons de citer. C'est sa thèse que nous développons ici avec l'assurance et la précision que nous donnent les sciences au dix-neuvième siècle. Voici ce qu'il dit dans ses lettres sur la Genèse : « La pro- « duclion desêtres vivants et animés n'élait complète « et terminée que d'une certaine manière dans leur « principe et dans leur cause, en ce sens que la terre « et les eaux, en passant du néant à l'être, avaient « reçu en même temps le pouvoir d'amener au jour, K à l'époque fixée, les êtres vivants destinés à ré- « pandre dans les airs, dans les abîmes des mers et « sur tous les points du globe, la vie et le mouve- « ment qui forment le plus bel ornement de la na- « ture... Ainsi les êtres vivants n'ont apparu dans « l'état actuel que dans le temps, ou autrement dit, « par le déroulement successif des siècles (2). »
Saint Jérôme, ce génie audacieux des beaux temps de l'Église, combat aussi avec nous pour restituer a
{{) Saint Augustin, Enchiridion, cap. xv, (2) Id., Lettres sur la Genèse.
iOi nÉTÉROGÉNIE.
l'Éternel sa puissance suprême. Dieu, dit-il, ne cesse pas d'être Créateur cl d'être continuellement agissant. Selon lui, la nature, soit matérielle, soit spirituelle, est dans un mouvement permanent ; et celte vie permanente, cette puissance d'action est un caractère ou plutôt le grand caractère de la Divinité (i). Ce principe de saint Jérôme, comme le dit M. Benoît de Matougues, est la base de toute philosophie, et en cela il est d'accord avec les savants de nos jours (2).
Enfin, si la question de l'hétérogénie était aussi brûlante que le prétendent certaines consciences timorées, eût-on vu des Pères de l'Église en devenir eux-mêmes partisans? eût-on vu aussi le béatifié Albert le Grand, l'ami de saint Thomas d'Aquin, et plusieurssavants jésuites tels que les Kircher (3), les Fabri (4), et les Bonanni (5), l'embrasser sans le moindre scrupule? Et l'un de ces ardents défenseurs de la foi eût-il dédié au pape Alexandre MI, l'œuvre dans laquelle il traite cette question avec une audace à nulle autre pareille (6) ?
La philosophie moderne, dépouillée de tout le mys-
(i) Saint Jérôme, (Euvres de saint Jérôme. Paris, 18il. — Traité contre saint Jean, écêque de Jérusalem (préface, p. 26).
(2) B. DE Matougues, Saint Jérôme et son siècle, 1841 (préface (lorédition du Panthéon littéraire).
(3) Kircher, M undus subterraneus. Amiierdam, 1778.
(4) Fabri Tractatus duo, quorum prior est : De plantis et de generalîone animalium, posterior : De homine. Paris, 1666. *
(o) Bonanni, Obseroationes circa viventia quœ in rébus viventibus reperiuntur, cum micrographiâ curiosâ . Rome, 1691.
(G) Le père Kircher a dédié à ce pape son ouvi-age le plus célèbre, le Mundus subterraneus. Édit. d'Amsterdam, 4 778.
ticisme qui l'enchaînait naguère, ne vient-elle pas elle-même prêter un auguste appui à la thèse de l'hétérogénie? Elle restitue à la matière sa véritable dignité en Tassociant intimement à l'esprit, et, par cette étroite combinaison, elle en explique d'une plus satisfaisante manière les mobiles mutations. La philosophie de la nature conduit à cette conclusion, car, ainsi que Heine en convient lui-même, elle n'est qu'un développement du panthéisme ancien (1). L'école allemande, après avoir successivement dédaigné le matérialisme de Locke et l'idéalisme de Leibnitz, en est revenue au panthéisme de Spinosa, qui forme le point initial et la base des doctrines de Fichte (2) et de Schelling (3). En effet, ces deux philosophes enseignent qu'il n'existe qu'un seul être, le moi, l'absolu ; et qu'il y a identité entre l'idéal et le réel (4).
Il n'est pas à dédaigner, en traitant un sujet aussi abstrait que le nôtre, de rechercher quels sont les procédés par lesquels on peut s'aventurer dans son étude. Nous avons reconnu que la route la plus sûre était de suivre, presque toujours, cette méthode expérimentale qui, depuis Galilée, a tant fait progresser les sciences naturelles, et qui consistée prendre pour point de déparî l'observation des phénomènes, à en rechercher les causes, conformément à ce que l'on appelle Vàmélhode à posteriori, méthode que nossa-
{\) H. Heinr, De l'Allemagne. Paris, 1855, 1. 1, p. 109.
(2) J. FiCHTE, Doctrine de la science.
(3) Schelling, Idées pour servir à une philosophie de la nature. ^4) H. Hei.ne, De V Allemagne. Paris, 1335, t. I, p. ifio.
vanls les plus profonds nous conseillent tous pour éviter l'erreur (1).
Cependant pour élucider l'importante question de la génération spontanée, ce n'est pas trop d'appeler à son secours toutes les ressources de l'esprit humain, et de mettre en œuvre ses plus nobles facultés. Là aussi on peut répéter ce que dit Is. Geoffroy Saint- Hilaire, en parlant des sciences naturelles en général : L'observation, l'analyse sontindispensables; mais elles ne suffisent pas; le raisonnement, la synthèse ont aussi leurs droits (2). Mais pour arriver à la découverte de la vérité, à' la vraie science, selon l'expression de la philosophie germanique, il ne faut abuser ni des moyens de Galilée, ni des inspirations de Schelling.
Après avoir traversé des époques d'inexplicable crédulité, nous sommes tombés dans un excès contraire. En embrassant la voie de l'expérimentation, nous avons affecté le plus profond scepticisme pour tout ce qui n'en découlait pas; nous avons ainsi tari une des plus fécondes sources de tout progrès, le critérium de l'intellect, qui discute et qui juge. Nos devanciers en avaient abusé, mais nous, nous l'avons trop dédaigné. Si Zenon et les stoïciens subordonnaient toute la nature à l'action d'un feu vital intellectuel; si Aristote admettait que les éléments et les astres sont dominés par un agent universel intelligent (3) ;
(1) Chexrevl, Lettres sur la méthode en général. Paris,l856, p.l2.
(2) Is. Geoffroy Saiist-Hilaire, Histoire naturelle génér aie. PariSy J854, t. I, p. 317.
(3) Arjstotr, De cœloy cap. ii et xii.
si Descartes prétend qu'une flamme vitale pénètre le cœur des animaux et en règle tout le mécanisme (1) ; si Gassendi considérait comme une sorte d'âme du monde la chaleur latente qui pénètre les globes et l'espace (2) ; enfin, si saint Thomas, pour expliquer une métaphore de Job et de saint Matthieu (3), a pu penser qu'il existait des espèces d'âmes dans les astres et les cieux (4), faut-il, à cause de ces écarts de l'imagination, nier l'attraction planétaire et le principe vital? On n'oserait le prétendre. Il en est de môme de l'hétérogénie; quoique certains naturalistes aient poussé trop loin leurs prétentions, en lui attribuant une fantastique puissance, il n'en est pas moins positif qu'elle s'exerce dans une sphère déterminée, plus modeste, il est vrai, mais que ses résultats sont évidents.
Ainsi que le dit Is. Geoffroy Saint-Hilaire, dans son magnifique ouvrage, Texpérimentation, telle que la conçoit Scheliing, n'est que la vérification d'une idée préexistante; et d'après lui on ne doit condescendre à interroger les faits matériels que pour constater, en quelque sorte, les prophéties de l'intelligence (5). Mais, selon nous, le philosophe allemand sacrifie ici l'un des plus féconds résultats des expériences ; car si fréquemment celles-ci ne torturent la matière et
(1) Descartes, Traité des passions, art. 9. Paris, 1844, p. 508.
(2) Gassendi, Phijsic, 1. 1, p. 158.
(3) Métaphore dans laquelle il est question des vertus des cieux. (Job, cliap. ix; saint Matthieu^ chap. xxiv.)
(4) Tract, de indulgentiâ.
(5) Is. Gf.oefkoy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1854, t. I, p. 308.
l'organisation que pour les faire déposer en faveur des théories préconçues, souvent aussi lesavant,en voyant des phénomènes insolites, inattendus, surgir pendant ses opérations, en déduit à posteriori des lois que jamais son esprit n'eût fait éclore spontanément.
Professer une théorie opposée, c'est sacrifier l'utile moitié des recherches expérimentales. Nous, nous avons essayé de les mettre en œuvre sur leurs deux faces et de leur donner ainsi toute leur force.
Pour la recherche des majestueux phénomènes de la création, il ne faut ni trop oser, ni trop craindre ; rintelligence et l'expérimentation ont leurs écueils, étonne les évite qu'en les unissant étroitement : c'est là la vraie science. L'esprit seul, dans son infinie fécondité, édifie dans l'immensité du vide, et l'expérience reste souvent stérile si ses résultats ne se trouvent ni vivifiés, ni agrandis. 11 ne faut se laisser entraîner ni par les témérités des philosophes de la nature, ni par la timide réserve de V école des faits ; il faut savoir observer et oser, c'est làquenous conduit la méthode philosophique introduite dans la science par l'immortel E. Geoffroy Saint-Hilaire (1).
C'est, armé du flambeau dont on lui doit les premières clartés, que nous voulons ici nous avancer.
En se bornant à une étude philosophique ou spéculative de la nature, on se plonge dans un inextricable dédale, et l'esprit se perd au milieu des plus chimériques conceptions : c'est le règne de la sco-
(1) Comp. Geoffroy Saint-ÎIilaire, Philosophie anatomique. Paris, 1818. — Seures, Anatomie transcendante, Mém. inséré dans les Ann. des se. nat.y 1827, p. M.
lastiquc replacé sur le trône des sciences modernes! Schelling impose le plus modeste rang aux observateurs, et prétend qu'il leur serait aussi difficile d'édifier un système que de traverser V Océan sur un brin de paille {\). Mais on pourrait lui demander si c'est toujours à priori que nos plus illustres savants ont conçu ces systèmes magnifiques devenus la gloire de notre époque? Rœmer cherchait-il à préciser la vitesse de la lumière quand il découvrait la différence d'immersion des satellites de Jupiter (2)? Goethe avaitil rêvé la structure du crâne, quand, en se déchirant sous ses pieds, une tête de Mouton la lui révélait au milieu d'un cimetière du Lido (3)?
Lorsque toute notre carrière a été consacrée à l'expérimentation, nous ne pouvons accepter, avec Schelling, que la pensée est la source de toute vraie science, et que les faits sans théorie n'expriment rien (4)! Ce que nous voulons, c'est que l'intelligence soit fécondée par les faits, et, que, dans ses déductions les plus audacieuses, elle s'appuie toujours sur les éléments du connu pour en abstraire les théories. C'est là la vraie science, qui ne peut être que l'expression philosophique des faits acquis et développés dans toutes leurs conséquences.
Nous faisons entrer largement dans la science de la nature, le même élément intellectuel que le chef
(i) Schelling. Traduction de Bénard. p. 177.
(2) RoEMER, Mémoires de l' Académie des sciences, 1673.
(3) Goethe, OEucres d' histoire naturelle. Paris, 1837.
(4) Schelling, ZeUschrift. \>:00. (Annales). Sur la spéculation et l'expérience en physique, p. 305. Traduit par lîénard.
i 1 0 HETEROGENIE.
de la philosophie allemande y introduisait, mais, contrairement à lui, nous, nous voulons des théories essentiellement déductives, et non des théories intuitives] car, selon Schelling, si l'observation et l'expérience ont à intervenir dans la vraie science, c*esl; non pour découvrir, mais pour vérifier les conceptions de notre esprit.
Ainsi, sur ce vaste champ clos où depuis si longtemps luttent, sans victoire décisive, tant d'adversaires d'un haut mérite, nous venons jeter un élément nouveau ; c'est le large exercice de la pensée, s'appliquant à scruter des masses de faits pour en déduire des lois.
L'histoire naturelle estessentiellement une science de faits, comme le dit Cuvier (1), mais elle resterait bien au-dessous de ses splendeurs, si on l'enserrait dans le pur examen de ceux-ci (2). La science de la nature ne s'élève au niveau de la philosophie que lorsqu'on y associe l'exercice des plus hautes facultés humaines, et les expériences et les observations n'ont de prix qu'autant que l'intelligence en déduit toutes les conséquences. C'est ce que nous avons prétendu faire aujourd'hui, non plus en opérant sur des bases restreintes, mais en étendant immensément le champ de l'observation, en multi-
(1) Cuvier et Valenciennes, Histoire naturelle des poissons, Paris, 1828, 1. 1, p. 1.
(2) Cuvier, Nouvelles Annales du Muséum d'histoire naturelle,
Comp. Is. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire naturelle générale des règnes organiques. Paris, 1844, t. l, p. 289.
pliant à Tinfini les expériences, et en ne déduisant aucune loi de celles-ci en particulier, mais en tirant nos conclusions de ce que nous présentait leur ensemble. Ainsi, la pensée et l'expérimentation OiU pu s'avancer avec une certitude presque mathématique.
Nous ne prétendons pas pousser la hardiesse de la pensée jusque dans les sphères de l'inconnu, et oser dire comme Schelling, que celle-ci est la science tout entière (1); mais ce que nous voulons, c'est qu'elle apparaisse largement sur la scène de l'expérimentation, et que la majesté de ses conceptionsviennc corroborer les faits et en déduire des lois stables. La science de l'observation ! mais c'est celle du vulgaire, et prétendre y restreindre le savoir et le génie c'est les faire descendre de leur trône élevé. Que les témérités de l'intelligence aient leur libre coui's. dans nos laboratoires ou au milieu de nos bibliothèques, nous l'accordons bien volontiers; mafs qu'au moins, lorsqu'elles apparaissent sur la scène de l'enseignement, elles ne s'y montrent qu'avec la corroboration de l'expérience et de l'observation.
Nous nous résumons en disant que ce que nous voulons, c'est la doctrine de l'illustre E. Geoffroy Saint-Hilaire, ce sont : les faits d'abord, et leurs conséquences ensuite, c'est là la.science complète (2) ;
(1) Schelling, Philosophische Briefe liber dogmatismus undkriticismus. 1795. (Lettres philosophiques, dogmatiques et critiques.)
(2) Et. Geoffroy Saiist-Hilaire, Considérations et rapports nouveaux d'ostéologie comparée {Mém. du Miisénm, t. X, p. 184). —
car, comme l'exprime Henri Marlin, il serait illusoire de supposer que la découverte des formules biologiques pût se faire à priori (1).
On a poussé beaucoup trop loin le scepticisme, lorsque l'on a jugé la question qui nous occupe, et généralement ses antagonistes ont considéré comme un axiome, qu'il fallait repousser tout ce qui se dérobait à l'investigation matérielle. Mais nous ne consentons pas à ce que l'on écarte ainsi le plus noble attribut de noire nature, l'exercice de la raison, consacré à la démonstration de la vérité. Nous demandons que celle-ci jouisse de toute sa prérogative, en prenant pour point de départ l'expérimentation. Si, au milieu de ses infinies combinaisons , elle peut mal interpréter quelques faits , lorsqu'elle n'aspire qu'à statuer sur l'ensemble d'un immense nombre de ceux-ci, il nous paraît que ses prétentions sont réellement bien légitimes.
Nous n'avons voulu suivre ici ni cette science uniquement rationnelle, spéculative, philosophique; ni celle qui nous restreint à l'observation matérielle. Nous avons emprunté des ressources de toutes parts, pour féconder notre œuvre. Tantôt nous nous soQimes appuyé sur l'autorité des faits, et tantôt sur les déductions qu'en peut abstraire la pensée ; tantôt sur l'observation, tantôt sur les commentaires de l'in-
Principes de philosophie zoologique. Paris, 1830, p. 188, 189. — Comp. Victor Meunier, Histoire philosophique des progrès de la zoologie générale. Paris, 1840, p. 78.
(1) Hejnri Martin, Philosophie spiritualiste de la nature. Paris, 1849, t. I, p. 41.
telligence. Nous avons employé les deux éléments : la méthode empirique et la méthode rationnelle.
La matière organique subit un incessant travail de décomposition et de désagrégation, véritable cycle de vie et de mort, dans lequel elle se trouve à jamais enchaînée, et qu'elle parcourt en présence des siècles qui passent et servent de muets témoins à la renaissance et aux perpétuelles funérailles des êtres. Telle est la loi suprême, tout naît et périt tour à tour; l'homme et la Monade elle-même ne sauraient s'y dérober. De tout temps l'intelligence humaine s'est efforcée de débrouiller quelles sont les mystérieuses puissances qui président à celte immense arène de destruction permanente et d'efforts organisateurs.
Les recherches sur l'origine des choses ne semblent-elles pas un attribut de notre esprit inquiet et témérairement investigateur? Ne voit-on pas la même tendance se révéler dans toutes les cosmogonies, dans tous les écrits des philosophes, comme pour rappeler que Dieu même tradidit mundum disputationibus eorum ?
Cette puissance qui produit à la surface du globe ce mouvement intime de la matière, durant lequel celle-ci s'anime et expire tour à tour, était regardé par Kircher comme le Monde archétype ou idéal des Égyptiens, Miindiis archetypus, qu'il appelait aussi Mimdus causœ causarum (1). Ce mythe, n'est-ce pas cet immense mouvement générateur qu'engendrent partout la matière et la vie, la substance et l'esprit?
(1) Kircher, OEdipus œgyptiacus. Romce, 1053, t. II, p. 404.
Mais si ce grand acte générateur de la nature est partout ostensible, les mystérieux pliénomènes par lesquels il s'opère sont Tobjet de perpétuelles dissidences parmi les philosophes et les savants, et ceuxci se trouvent partagés, à cet égard, en groupes fort distincts. William Wliewell, auquel on doit d'importants elïorts tendant à introduire l'ascendant de la philosophie dans les sciences, a fort bien tracé, à ce sujet, la limite des différentes écoles qui ont successivement régné dans celles-ci (1).
Trois hypothèses ont tour à tour été exhumées pour expliquer les phénomènes de la vie, et sont devenues le partage de trois écoles distinctes.
Dans la première, tous les actes de l'organisme se trouvent sous l'empire des lois qui régissent la matière brute. Les physiciens atomistes de l'antiquité ont été les promoteurs de ce grand système, seulement, l'obscurité qui régnait alors dans les sciences les restreignit à de vagues généralités ; mais les modernes ayant mieux scindé les connaissances humaines, il se manifesta parmi eux plusieurs sectes trèstranchées.
Les uns ne voyant uniquement dans la manifestation de la vie que des phénomènes de mécanique et d'hydrodynamique, pour eux tout s'y réduit à un simple jeu de leviers et de siphons. Sanctorius, Boerhaave, Borelli, Keil, Robinson et Sauvages peuvent être regardés comme les chefs de cette phalange de physio-
(I) W. Whewëll, The philo sophxj of the indactioe sciences. Loiidon, i847, t.I, p. 518.
MÉTAPHYSÎQLE. 115
logistes que l'on a appelés lalromécaniciens (1). Les autres, transformant les organes \itaux en de véri tables niatras de chimie, réduisaient l'existence aux simples lois des affinités de la matière; telle était l'école des lalrochimistes, dont Sylvius et T. Willis furent les principaux apôtres (2), et que l'illustre Newton lui-même parut sanctionner (3). Mais ce fut T. Willis surtout qui lui donna un grand renom, en prétendant expliquer une foule d'actes physiologiques par les seuls phénomènes de la fermentation (4).
Ces deux écoles ne sont en réalité que des reflets de la philosophie cartésienne et, Ton peut en somme considérer Descartes comme en ayant été le principal promoteur par sa métaphysique (5).
Les partisans de la seconde école, au contraire, détrônent la matière et n'expliquent la vie qu'à l'aide d'un principe immatériel, intelligent, qui en régit et en domine mystérieusement tous les actes : c'est là l'école du spiritualisme. Dans l'antiquité, ses chefs étaient Platon, Aristote etGalien(6). Durant
(1) Comp. Sanctorius, ir5 de staticâ medicinâ. Venise, 1614. BoERHAAVE, InstituUones vei mediccB. Leyde, 1708.
BoRELLi, Demotu animalium. Romae, 1680.
Keil, Tentaminamedico-phijsica.'Lox\à\'&'S>, 1718. RoBiNsoN, Traité de l'économie animale. Londres, 1738. Sk\]\ AGES, Physiologiœ elementa. Avenione, 1754.
(2) Sylvius, Opéra medica. Xms[e\., 1679.
(3) Haller dit dans ses œuvres : Neque magna illa mens Newtoni^ ita ah hypothesium amore pura fuit , quin ex fermentatione humorum, spiritus in ipso corde generari conjecerit.
(4) T. Willis, De fermentatione . In opéra omnia. Genève, 1680.
(5) Descartes, Traité des passions, etc.
(6) Galien, De formatione fœtus. — Galicn admettait trois sortes
116 HÉTÉIIOGÉME.
l'époque moderne, ce furent Paracelse, Van Helmont(l) et Stahl (2), qu'on s'étonne de ne pas compter au nombre des chimiàtres.
Cette école, ainsi que celle qui précède, porta l'empreinte du génie de ceux qui en furent les adeptes : ses doctrines sont tempérées par une philosophie rationnelle, quand elle est dirigée par des hommes d'un génie élevé; mais elle tombe dans les extravagances de l'illuminisme, lorsqu'elle se trouve dans les mains des fauteurs de la Cabale ou de l'Alchimie (3). W. Whewell lui donne même alors le nom à' école mystique (4), lorsque ses partisans, et tel fut Paracelse, font intervenir les esprits élémentaires, les salamandres et les gnomes, dans l'accomplissement des phénomènes de la vie (5).
Enfin, vient la troisième école, ou le vitalisme^ qui dérive frauduleusement des deux autres. Selon celle-ci, les phénomènes vitaux ne résultent ni d'un principe immatériel, intelligent, ni des lois qui régissent les corps bruts, mais d'une force particulière inhérente à l'organisme. C'est celte force qu'on a
d'âmes : une âme végétative pour les plantes; une âme sensitive qui s'y ajoutait chez les animaux; et enfin une âme raisonnable qu'on rencontrait, en outre, chez Thomme; (i) Van Helmont, Ortus medicinœ. Amsterdam.
(2) Stahl, Theoria medica vera. Physiologia.UaAe, 1737.
(3) Ainsi Paracelse , dominé par ses errements cabalistiques, admettait aussi que les astres influençaient directement nos organes. Le soleil agissait sur le cœur, la lune sur le cerveau, Vénus sur les organes génitaux.
(4) W. Whewell, The philosophy ofthe inductive sciences. Lon- (Jon, 1847, t. h p. 548.
(5) Paracelse, De vitâ rerum naturalium.
appelée principe vital. Cette école, qu'on a nommée aussi école oi^ganiciste, ne remonte pas au delà du dix-septième siècle ; on en trouve les premiers rudiments dans les œuvres de Glisson, savant anatomiste de Cambridge ; mais elle a surtout été illustrée dans ces derniers temps par les Bichat et les Broussais(i).
Cette prétendue propriété vitale n'est qu'un emprunt fait à l'animisme ancien, dont seulement l'école moderne a fait un usage moins rationnel. Les philosophes de l'antiquité et les stahliens de notre époque entouraient d'un certain prestige ce principe animateur; aucun lien ne l'unissaità la matière qu'il régissait souverainement : c'était un être d'une essence suprême. Les vitalistes d'aujourd'hui le font descendre de ses régions élevées, et immolent sa suprématie en l'enchaînant étroitement à l'organisme dont, selon eux, il semble plutôt le résultat que le coordonnateur.
Quelle que soit l'autorité et le génie de ceux qui ont propagé le vitalisme, il est cependant évident que s'il y a une mutuelle influence entre la matière et le principe de la vie, ce principe n'en dérive certainement pas. Il est évident qu'un agent coordonnateur domine toutes les manifestations vitales, mais aucune des écoles ne l'a suffisamment défini.
(1) Glisson^ Tractatus de naturâ substantiœ energeticâ. Londre?,
Bichat, Recherches physiologiques sur la vie et la mort. Paris,
Broussais, Examen des doctrines médicales. Paris, 1821 . — Cours de phrénologie. Paris, 1830.
lis HÉTÉROGÉNÎE,
Deux systèmes sont seulement restés en présence aujourd'hui : l'un est celui de l'école de Montpellier^ qui représente V animisme }, l'autre celui de l'école de Paris, ÏOrganicisme,
La première école, sous les inspirations de Stahl et magnifiquement secondée par le génie de Barthez, s'est peut-être perdue par son spiritualisme exagéré (1), L'autre, éblouie par l'éclat des sciences modernes , en voulant trop leur emprunter, est menacée du même naufrage.
Ainsi que l'a dit avec une profonde raison un grand physiologiste de notre époque, M. Bérard, nous ne connaissons les causes premières de rien, et ces causes seront placées à tout jamais au delà de notre intelligence (2).
Et^ en effet, l'essence du principe vital est tout aussi difficile à déterminer que l'est celle du principe immatériel des slahliens. Quelques physiologistes se révoltent même contre son existence. « On a imaginé, dit Magendie, des propriétés vitales et je m'étonne que l'esprit puisse se contenter d'une semblable mystification (3). » Nous dirons avec plus de calme, que l'intervention de celles-ci n'explique pas mieux les phénomènes de la vie que ne le faisait l'animisme, qu'on a prétendu détrôner. A notre sens, les doctrines de l'école de Stahl auraient même un immense avantage sur le vitalisme, c'est d'être plus ingénieuses et plus élevées.
(1) Bkï^iiiEz, Nouveaux éléments de la science de l'homme. 1778.
(2) Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1848, t. I, p. 142.
(3) Magendie, Phénomènes physiques de la vie.
Les partisans de cette dernière école ne sont du reste pas plus d'accord entre eux sur le nombre des propriétés vitales, que ne l'étaient les successeurs de Stahl et de Van Helmont sur le nombre et les attributs des archées et des âmes. Les uns, avec Adelon, englobent toutes les propriétés vitales en une seule, qui est la sensibilité (1). D'autres multiplient celles-ci à l'infini, tel est Gerdy, qui en compte jusqu'à dixhuit (2).
Bichat etBroussais ont beau protester qu'il n'existe dans l'organisme que des tissus et des appareils excitables et vivants, et que l'animisme n'est qu'une entité chimérique ; notre sens intime se révolte contre une telle prétention; elle blesse la dignité humaine, et tout révèle au philosophe que si dans le jeu de l'organisme une foule d'actes peuvent avoir leur mobile dans des forces inhérentes à la matière elle-même, il en est d'autres, d'un ordre plus élevé, qui dérivent d'une puissance immatérielle.
S'il faut se garantir des écarts de l'animisme des stahliens, il faut non moins se préserver des efforts irrationnels de l'école moderne. M. Bérard se borne à penser qu'un arrangement particulier de la matière organique pourrait donner naissance à des phénomènes que ni la physique ni la chimie ne nous expliquent complètement, et c'est à eux seulement qu'il entendrait donner le nom de propriétés vitales ou
(1) Adelon, Physiologie de l'homme. Paris, 182S.
(2) Gerdy , Physiologie philosophique des sensations et de Vintelligence.'PsLns, 1846.
J20 HETEROGENIE.
mieux de propriétés organiques (1). Dans ce cas ce serait donc le corps brut qui, par ses combinaisons, produirait l'essence immatérielle.
Nous aimons mieux penser que le principe coordonnateur domine et régit l'organisme, que de croire que lliarraonieux ensemble des phénomènes vitaux est subordonné à la modalité de la matière vivante. Pour nous, le génie de l'architecte devance la construction de l'édifice, et les matériaux de celuici n'engendrent nullement l'intelligence qui préside à son admirable disposition. D'après nous enfin, la force vitale rassemble les particules et en forme des organes; mais cette force ne puise pas ses matériaux dans les éléments chimiques environnant le lieu où elle se manifeste, elle ne groupe que des molécules organiques binaires ou ternaires; car c'est en vain qu'on en voudrait saisir la manifestation là où se rencontreraient isolés les divers corps dont la combinaison constitue chimiquement l'organisme. Ce sont probablement ces molécules que M. Lebert nomme globules organo-plastiques (2).
Cependant, au milieu de ce conflit entre les orgaiiicistes et les spiritualistes, nous qui bientôt allons nous efforcer de saisir les premières traces du mouvement vital, nous devons préliminairement essayer d'indiquer quel doit être là le rôle simultané de la matière ostensible et du principe insaisissable qui l'anime.
(1) Bérard, Cours de physiologie. Paris, 1848.
(2) Lebert, Mémoire sur la formation des organes de la circulation du sang dans V embryon du poulet.
Lorsque la philosophie antique, avec Épicure , prétend que le groupement fortuit de myriades atomiques, purement matérielles et inertes, peut faire surgir des images animées et sensibles, c'est là une hypothèse qui est aussi confuse que le chaos d'Hésiode. Mais si l'on admet que les atomes eux-mêmes sont animés, ainsi que le prétendaient quelques sages de la Grèce, on conçoit alors qu'une pensée, qu'un sentiment en dirige les combinaisons, et que de celles-ci peuvent surgir des êtres aux formes variées à l'infini, et se reproduisant avec les mêmes caractères lorsque des combinaisons , qui ne sont plus l'effet d'un hasard incommensurable , se présentent de nouveau. Envisagée ainsi, l'hypothèse des alomistes devient beaucoup plus élevée et plus sérieuse, et les hommes les plus éminents, tels que Bayle etLeibnitz(l), ne dédaignent pas de la prendre en considération.
On admet bien sans conteste que c'est par une force spéciale, un mode particulier de sensibilité, l'affinité, que les molécules, s'attirent et se combinent pendant les opérations de la chimie. Pourquoi donc voudrait-on que les molécules qui se groupent pour former l'organisme fussent dépouillées d'une qualité que l'on accorde si libéralement aux particules
minérales? Si les molécules qui entrent dans un être organisé ne sont point aussi somptueusement partagées que le voulait Démocrite, au moins faut-il abso-
(i) Bayle, Dictionnaite philosophique. Paris, 1820, t. IX,p. i78. — Leibnitz, Monadologie. Paris, 1842, p. 392.
Jument leur accorder un mode spécial de sensibilité, qui régit et domine leurs combinaisons. DeBlainville n'était pas éloigné d'admettre une espèce de sensibilité dans les molécules minérales (1) et M. Trécul ne \ient-il pas de décrire des cristaux organiques vivants (2)?
Les plus ardents partisans de Thétérogénie ne renouvellent nullement aujourd'hui l'hypothèse surannée d'Épicure. 11 semblerait absurde de soutenir que les Monades inorganiques peuvent en se groupant engendrer spontanément le plus simple organisme. Les défenseurs actuels de la génération spontanée émettent que celle-ci ne peut se produire qu'aux dépens des corps organisés subissant les phénomènes de la décomposition, ou dans l'intérieur des corps vivants. Selon eux l'énergie avec laquelle se manifeste la spontéparité et l'élévation organique des êtres qu'elle engendre dépend du plus ou moins d'abondance de matériaux au sein desquels les nouveaux êtres créés se sont développés (3).
Les doctrines del'organicismc pâlissent en présence des merveilleux phénomènes de la vie ; tout atteste qu'une sagesse suprême a réglé le cours de ceux-ci, et qu'ils ne peuvent être abandonnés au caprice de
(j) DeBlainville. Dans le moment où les molécules composantes s'attirent, dit-il, pour former la molécule composante, il y a réellement quelque chose de la vie. {Anatomie comparée. Strasb., 1822^ Introd., p. 15.)
(2) Trécul, Comptes rendus 1858.
(3) BuRDACH, Traité de physiologie. Paris, 1837, t. I. Bremser, Traité zoologique et phijsiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1837, p. 70.
la matière aveugle ; aussi, à toutes les époques, voiton les philosophes et les naturalistes s'efforcer d'évoquer des causes mystérieuses, des êtres incorporels, pour jeter quelque lumière sur l'existence des animaux et des plantes. L'antiquité se fit remarquer par ses tentatives dans cette direction, et le moyen âge religieux tomba dans les exagérations du spiritualisme le plus outré.
Comme s'ils étaient encore sous l'ascendant de la scolastique, Adanson et Kepler multiplient les intelligences au sein de la matière, pour en expliquer les plus insaisissables mystères. Rien n'arrête même l'astronome allemand : craignant d'abandonner les astres errant sans guide dans l'espace, et troublant l'harmonie des cieux, il leur accorde une âme directrice qui coordonne leurs courbes savantes; il va même jusqu'à les considérer, ainsi que la terre, comme de grands êtres organisés dont les montagnes réprésentent l'ossature, les fleuves l'appareil vasculaire, et les volcans les bouches destinées à leur servir d'émoncloires (1).
Dans presque toutes les cosmogonies on semble indiquer que l'esprit divin est en quelque sorte infiltré dans chaque fragment de la création : Jovis omnia plena, disaient les anciens. Cette pénétration indéfinie des parcelles de la Divinité dans toutes les mo-
(1) Adanson accorde des âmes aux plantes^ et, selon lui, chacune d'elles en a même plusieurs. {Familles des plantes. Paris^ 1763, t. 1, p. 32.
Kepler, De stellâ Martis. — Harmon. mundi, 1619.
léculesde la matière, ce panthéisme, enfin, qui anime d'un souffle divin tous les atomes, né au sein de l'antiquité et ressuscité par la moderne philosophie allemande, ne vient-il pas prêter son appui à l'hétérogénic?
Selon les panthéistes. Dieu pénètre tout le monde matériel et son esprit remplit tous les espaces intermoléculaires. Saint Augustin pour rendre ce fait palpable au milieu de l'harmonie des globes, compare Dieu à un grand lac et le monde à une éponge qui nage au milieu et se gonfle de sa divinité (1). Mais les successeurs deKant vont plus loin, et pour eux la matière n'est pas seulement imprégnée de l'esprit divin, elle est une parcelle de Dieu même.
Cet esprit immatériel, intimement unià la matière, ne doit-il pas en régler les mouvements, en présider les transformations et lui imposer des lois ? là, la faire apparaître par la succession harmonieuse delà génération, ailleurs l'animer spontanément ?
Ce principe suprême, identique avec la substance du monde, d'après les audacieuses conceptions des Spinosa, des Kant et des Schelling, se révèle déjà dans l'existence presque automatique des plantes comme dans la vie sensitive et mobile des animaux (2) ; et il se révèle surtout chez l'homme, cette plus haute manifestation de la création, lui dont l'intelligence est déjà assez exquise pour isoler sa propre individualité de la nature objective; chez l'homme,
(l) H. Heine, De VAllemagne. Paris, 1853, t. T^ p. 78. (2)SpmosA, Tractatïistheologico-politicus. Amst., 1670.
OÙ, d'après la philosophie allemande, la divinité arrive à la conscience d'elle même (1).
Nous ne voulons pas rétrograder jusqu'aux doctrines de Van Helmont el; de Stahl, en prétendant que l'organisme est le résultat d'une puissance architectonique inhérente à l'âme, et que celle-ci se fabrique en quelque sorte le corps qu'elle habite. Mais sans ravaler à ce rôle l'essence immatérielle de la vie, il faut bien qu'il y ait une harmonie intime entre le choix des matériaux et le principe immatériel qui doit les animer, et que des lois suprêmes en déterminent la corrélation.
11 est évident que pour Stahl, l'âme est à la fois le principe de la vie organique et celui de la pensée; mais ce puissant promoteur de tous les ressorts de l'existence matérielle et intellectuelle perd de ses prérogatives en siégeant chez les animaux ; cependant il est évident que Stahl accorde également à ceux-ci une âme architectonique, et, comme le dit M. Lemoine, les passages abondent dans son œuvre pour le prouver (2). C'était une conséquence des doctrines du grand philosophe, puisque pour lui l'âme est le principe vital, et que c'est ce principe qui édifie et conserve l'organisme (3).
Dans son chapitre sur le conflit entre l'âme et l'organisme, J. Mùller, qui s'est inspiré des idées de deux métaphysiciens allemands , Herbart et
(i) H. Hei^e, De VAllemagne. Paris, 1855, 1. 1, p. 83.
(2) Lemoine, Slahl et l'animisme. Paris, 1858, p. 83.
(3) ^lAUL y Disquisitio de mechanismi et organismi diversitate, p. 83.
12G HÉTÉROGÉME.
Bobrik (1), admet que, outre la force vitale qui est inhérente au germe, celui-ci possède une aptitude latente aux phénomènes intellectuels ou qui dérivent de l'âme, et que celle-ci y établit ses manifestations à mesure que les appareils où elle réside se développent eux-mêmes. L'illustre physiologiste, qui se rapproche ainsi des doctrines de Stahl, compare les relations qui existent entre l'âme et l'organisme aux rapports des corps impondérables et de la matière (2).
Nous devons avouer que lorsque l'on fouille fort avant dans les primitives manifestations de l'organisme, les voiles s'épaississent et les difficultés abondent. En suivant les philosophes on tombe souvent dans les exagérations du spiritualisme; en marchant avec les physiologistes on se surprend matérialiste. La vérité plane entre les deux opinions opposées.
Enhardis parles témérités de Leibnitz, les premiers observateurs des Microzoaires se sont égarés en attribuant des facultés d'élite à d'aussi frêles animaux. En effet, ne les a-t-on pas vus, avec Gleichen (3) et Crusius, se plonger dans le dédale de la métaphysique (4), et, renouvelant à l'égard de ces animalcules,
(1) Herbart, Lehrbuchzur psychologie. Kœnisberg, 1834. BoBRiK, System der logik. Zurich, 1838.
g (2) J. MuLLER, Manuel de fliysiologie. Paris^ 1851, t. II, p. 536.
(3) Gleichen, Dissertation sur la génération, etc. Paris, an VII, p. 144.
(4) Le professeur Crusius va jusqu'à prétendre que leur âme surpasse en perfection celle de certains animaux. — Christ. Aug. CïiVin Anleitung-uber, etc. (Manière de bien penser sur les événements naturels). Leipsig, 1749, part. II, p. 120. — Comp. Roesel, Hécréations entomologiques, p. II, p. 544.
les prétentions de quelques philosophes et de saint Basile lui-même, relativement^ l'àmedes bêtes (1), discuter gravement pour établir si les Infusoires en possèdent une ou non ! C'est par de tels errements qu'ils ont si profondément déprécié l'hétérogénie.
L'étude du principe vital est l'une des plus difficiles que Ton puisse offrir à la sagesse humaine ; et plus on examine les systèmes des philosophes^ plus on tombe dans l'incertitude.
Le principe de vitalité dérive-t-il des Monades de Leibnitz,ces atomes de la nature, ces éléments des choses, comme il les appelait aussi! monades qu'il considère comme de véritables automates incorporels (2), ou comme des forces qu'on peut assimiler à des points métaphysiques, ayant quelque chose de vital et une espèce de perception (3), et qu'il va même jusqu'à dire qu'on pourrait appeler âmes (4) ?
La succession de la vie à la surface du globe enchaîne la matière dans un cercle étroit auquel elle ne peut se soustraire : elle est successivement attirée et repoussée par des phénomènes incessants. Mais les particules organiques, tantôt intimement unies, et formant des organismes, et tantôt à l'état de liberté dans l'espace, n'en sont pas moins animées d'une vie latente, qui paraît n'attendre que leur groupement
(1) Saint Basile, Hexaémeron, OMVOEuvre des six jours. Lyon,
(2) Leibnitz, Monadologîe. Paris, 1842, p. 391 .
(3) Leibnitz, Système nouveau de la nature et de la comimtnicationdes substances. — Euler, int., p. 15.
(4) Leibnitz, Monadolocjie. Paris, 1842, p. 392.
pour se manifester ostensiblement, 11 semble que pour les molécules organiques, il n'y ait pas de mort réelle dans toute l'acception du mot, et qu'il n'y a pour elles qu'une transition à une nouvelle vie ; c'est ce quePlenck(l), Bremser(2) et Tre\iranus(3) ont parfaitement senti.
Brachet embrasse la question d'une manière élevée. Selon lui, la vie de la matière organique dérive d'un principe qui lui est étranger, le principe vital, qui se répand dans toutes les parties de l'être organisé, par l'intermédiaire du système nerveux ganglionnaire, dont il prétend même reconnaître l'existence dans l'organisation végétale.
D'après ce physiologiste, quoique ce principe vital ne puisse être isolé de l'organisme, il n'en a pas moins une existence indépendante, distincte à la fois de la matière et de l'âme intelligente, et pourtant il est intelligent lui-même puisqu'il préside au développement des organes et qu'il en règle les lois physiologiques. Brachet pense que celui-ci stagne dans « un vaste réservoir ou tourbillon vital, qui enveloppe le globe terrestre, et que c'est de lui que part cette
(1) Plenck dans son Hygrologia, s'exprime ainsi :
« Terra nostrœtelluris putredinis producta absorbendo nigra et fertilissima evadit, hinc plantis praestantissimum prsebet pabiilum. Hinc elucescit morte, et putrefactione hominis corpus non perire, sed duntaxat ejusdem strucluram organicam deleri , et perenni circulo elementorum unius destructionem alterius esse generationem. »
(2) Bremser, Traité zoologique et physiologique sur les vers intestinaux.P^ris, 1837, p. 89.
(3) Trevirakus, Mull., p. i.
étincelle de vie qui anime chaque être organisé... et à lui qu'elle retourne toutes les fois qu'elle abandonne le corps (1). »
Cette idée qui fractionne d'une manière indéfinie l'essence vitale et la matière,est extrêmement avancée. En subordonnant ainsi l'arrangement de la matière à la rencontre du principe qui le régit et le domine, on arrive à la production de l'hétérogénie dans tout et partout.
Mais si le sens intime nous révèle facilement quelles sont les diverses puissances qui président à toutes les manifestations organiques , leur pondération et leur modalité nous offrent d'insolubles difficultés, lorsque nous tentons d'en élucider la portée. Faut-il, en sapant toutes les m.erveilles de l'organisme, ainsi que le fait Guilloutet, ne voir dans lesdiverses fonctions vitales que le simple jeu des forces attractives et répulsives du calorique (2)? Et ce sont de tels adversaires que l'on oppose aux Stahl et aux Barthez!
La grave question de l'essence des corps avait été l'objet de longues méditations de la part d'Euler. Ceux-ci , selon lui, sont constitués par deux principes liés étroitement ensemble, l'un matériel et l'autre spirituel, donnant lieu aux remarquables phénomènes de la vie (3). Comme l'a dit Barthez, il faut reconnaître que toutes les parties dé l'organisme ont
(1) Brachet, Physiologie élémentaire de l'homme. Paris^ 1855. C^;) GuiLLOuTET^ Nouvelle théorie de la vie. Paris^ 1807, p. H. (3) EuLER, Lettres sur divers sujets de physique et de philosophie. Paris, 1843, p. 208.
une faculté vitale et même une sorte de perception, ce qui peut seul expliquer les divers actes qui s'accomplissent dans les corps vivants (1).
Mais c'est à la moderne philosophie de la nature qu'est due la démonstration la plus incisive de V éternel antagonisme qui règne entre V esprit et la matière, l'idéal et le réel ; et enfin l'établissement de ce parallélisme qui s'observe dans la plus sublime conception de la création, l'espèce humaine (2) !
Toutes les cosmogonies s'accordent sur ce point, c'est que la matière a précédé le souffle divin qui l'anime (3). Le livre fondamental de notre foi s'exprime dans ce sens, lorsqu'il nous dépeint les scènes imposantes de la création. Celle-ci n'a été qu'un grand acte de la volonté de Dieu réagissant sur l'inertie de la matière préexistante, et lui intimant la vie et le mouvement. Quelques philosophes chrétiens pensent aussi, avec Gassendi, que le texte sacré ne dit nullement que le monde a été produit de rien, mais au contraire qu'il a été formé à l'aide d'une substance inapercevable, ex invisâ materiâ (4).
Il est évident que les êtres organisés sont sous l'empire d'un principe vital, sans lequel toutes leurs fonctions s'anéantissent ; mais les liens qui enchaînent cet agent immatériel à la matière elle-même,
(1) Barthez, Nouv. éléments de la science de l'homme, i. I, p. 48.
(2) Gomp. Bremser , Traité zoologique et physiologique sur les vers intestinaux. Paris, 1837, p. 74.
H. Heine, De l'Allemagne. Paris^ 18S5, 1. 1, p. 77.
(3) BoRY Saint-Vincent, Dict. class. d'hist. nai., art. Matière, t. X, p. 248.
(4) Gassendi, Physica, t. I, p. 163.
sont loin d'être connus. L'esprit qui coordonne la marche des organismes est-il éternellement lié à leur ensemble matériel, ou change-t-il seulement d'édifice à mesure que ceux-ci se succèdent? Qu'est devenu ce régulateur de tous les actes âe la vie chez ces Rotifères, ces Tardigrades, ces Vibrions, que, dans leurs expériences, Spallanzani (1), Donné (2), Gérard (3), voyaient tour à tour périr et renaître? On rapporte que des Microzoaires exhumés des profondeurs de la terre, où ils gisaient compris dans des roches extrêmement anciennes, ramenés à la lumière, reprennent la vie au contact de l'eau, comme s'ils venaient de s'engourdir (4)! Mais où donc s'était réfugié cet immatériel agent qui régissait anciennement ces imperceptibles êtres? Est-il resté près d'eux pendant tant de milliers d'années de sommeil, ou un esprit nouveau s'y est-il mêlé au moment où le hasard les a rappelés à l'existence? Il faudrait s'expliquer pour savoir si la vie est restée latente dans les cadavres de ces anciens contemporains du déluge, ou si une force vitale nouvelle vient les ranimer au moment de leur immersion !
C'est en exagérant à l'extrême les plus simples phénomènes de la vie, que certains philosophes ont perdu la cause qu'ils voulaient défendre. Ainsi il y a des forces souvent définies, sinon expliquées, qui
(1) Spallanzani, Opuscules de physique animale et végétale. Paris, 1787, 1. 11, p. 203.
(2) Donné. Cours de Microscopie, Paris, 1844.
(3) Gérard, Dict. univ.d'hist, 7iat.,art. Génération.
(4) Id., ihid., p. 60.
président aux mutations de la matière et à la formation des corps bruts et des êtres organisés ; et c'est en voulant les élever au rang des plus hautes facultés, que souvent les sophistes anciens ont soulevé tant de répulsion. A des prétentions qui dérogeaient à la simple raison on a répondu par une dénégation formelle. Par exemple, évidemment, il existe une force qui préside au groupeaient des molécules ; quoique insaisissable, toutes les ressources de l'inteUigence se réunissent pour la démontrer. Mais Démocrite l'a rendue ridicule en professant que les atomes avaient une âme, car la lecture de saint Augustin ne nous permet pas de douter en effet que ce philosophe ait enseigné que les atomes étaient animés. Democrkiis, d\i-\\, hoc distare in naturalibiis qiiœstionibiis ah Epi" euro dicitur, qiiod iste sentit inesse conciirsioni ato-
moriim vim quamdam animalem et spiritalem
Epicurus verô neque aliqiiidin principiis i^emim ponit prœter atomos ( 1 ) .
Pourquoi donc ainsi, par de stériles observations de laboratoire, vouloir intervenir dans le domaine des faits que la suprématie de la pensée résout avec bien plus de profondeur et de maturité que le microscope et la pointe du scalpel? Les anatomistes ont trop de tendance à se laisser entraîner aux exigences du matérialisme. Il y a deux parties dans tout être organisé : la substance grossière qui le compose, et la puissance vitale qui en régit et coordonne tous les éléments; et c'est cette dernière cependant que. l'on
(1) AUGUST., Epist. LVI.
oublie, elle qui, au fond, en constitue la seule essence biologique; c'est tout à fait comme si, en faisant l'histoire des splendeurs monumentales d'une cité, on omettait qu'on les doit à la féconde intelligence de ses architectes ! Nous, nous admirons l'organisme, et nous oublions l'élément intelligent qui le met en mouvement; nous voyons la matière, nous n'apercevons pas la vie.
Mais hâtons-nous de proclamer, en achevant ce chapitre, que quelques penseurs ont sondé la question d'une manière élevée, et parmi eux on peut citer en première ligne Burdach et Treviranus.
La théorie de Burdach relativement aux grandes mutations vitales qui se manifestent à la surface du globe se trouve résumée dans les lignes suivantes : « La génération, dit l'illustre physiologiste, est la « réalisation de la tendance à la totalité ou à l'indi- « vidualité; les deux directions de la nature dyna- <.( mique et matérielle se réalisent simultanément « dans le produit organique ; une pluralité de parties « en activité continuelle se trouve englobée dans une « forme déterminée, et ramenée à l'unité d'action « par le conflit ou la réaction mutuelle des activités « diverses. Cette réunion de ce qui était isolé dans le « corps inorganique, fait que le produit organique « de la nature ressemble davantage à l'univers; son « corps est un monde en petit, un microcosme, et « l'unité idéale de sa vie une émanation de l'âme du « monde ; le particulier y devient individu et tout, « par le fait de sa participation à l'infini. Chaque « chose terrestre est une partie de l'univers et prend
134 HETERO GENIE.
part à l'idée primordiale. » Ainsi, selon Burdach, le même esprit unique qui produit l'univers, y crée des individualités portant en soi le caractère du tout, et c'est ainsi que primordialement la yie apparaît sur la terre comme génération spontanée(l).
Déjà Gleichen avait touché le côté philosophique de la question. Il lui semble qu'il serait peut-être plus noble de supposer que la sagesse suprême a imprimé des lois immuables aux éléments de l'organisation, que d'admettre qu'elle en dirige à chaque instant la force plastique, pour coopérer à l'incessante fécondité de la nature (2).
Après s'être reposé de ses expériences et en avoir médité les résultats, Treviranus est arrivé à professer, comme dernière conclusion, qu'il existe dans toutes les parties du globe une matière absolument indestructible et d'une incessante activité, et que c'est d'elle que dérivent les végétaux et les animaux les plus simples et les plus complexes ; elle est l'essence du plus humble Byssus et du Chêne altier ; de la Monade invisible et de la monstrueuse Baleine. Il pense que cette matière invariable dans son essence, mais variant comme les circonstances, peut prendre toutes les apparences des corps vivants dans ses multiples et infinies combinaisons. Matière amorphe pendant son état de Hberté, mais revêtant toutes les formes des
(1) Burdach, Traité de physiologie. Paris, 1838, t. II, p. 336.
(2) Gleichen, Dissertation sur la génération, etc. Paris, an VII , p. 109.
corps organisés pendant le temps que dure leur existence (1).
En effet, en considérant les forces décomposantes qui s'emparent des grands organismes, et le résultat de leur désagrégation, on voit que chacun de leurs atomes n'abandonne momentanément ses affinités, que pour rentrer dans une autre sphère d'attraction active et vivante, après avoir éprouvé un temps d'arrêt entre deux existences, un stage momentané, entre les perpétuelles oscillations de son activité vitale. Aussi, en considérant abstractivement chaque molécule organique, est-on tenté de se demander, si elle ne recèle pas quelques étincelles de vie, Laleat scintilhila forsan?
Mais le principe vital ne préside pas à la formation de l'ovule par les mêmes procédés qu'à l'exercice de la pensée ou du mouvement. Le premier acte est tout à fait intime et résulte de lois préétablies, qui opèrent sans que l'individu en ait conscience, et qui peuvent se manifester sur une foule de points, sous une foule de formes. Les actes du mouvement, au contraire, résultent du libre arbitre de l'individu. Ce n'est pas plus l'organisme qui engendre un nouvel être par son concours intelligent, que ce n'est celui-ci qui régit l'acte respiratoire. Chacun de ces phénomènes est le résultat de l'action vitale, dont le seul souffle a animé et a primitivement fait surgir l'organisme aux dépens de la rhatière; et c'est ce même souffle vital qui peut, loin d'un ovaire, comme
(1) TREVIRA^^us, Biologie, t. II.
dans le sein de celui-ci, présider à l'évolution primaire des êtres de la création.
A l'aide de cette conception, l'on n'abandonne plus les combinaisons de la matière aux chances inespérées du hasard, et chaque particule animée a son but et ses instincts de combinaison. Ainsi se trouvent réfutées les imposantes objections de Galien et de Plutarque (1).
Lorsque, contrairement aux idées généralement reçues, nous venons ici prétendre que ce n'est pas la mère qui forme l'œuf, par un mouvement expansif de son organisme, mais que c'est, au contraire, l'ovule qui recèle en lui-même toute sa puissance architectonique, nous sommes loin d'être le seul qui professions cette idée. Stahl la soutenait déjà de son temps. « Le fœtus, dit-il, et toutes les parties qui l'enveloppent et le contiennent immédiatement, jouissent d'une vitalité qui leur est propre et non étrangère (2). » C'est là, mot à mot, ce que nous prétendons soutenir aujourd'hui.
Les hétérogénistes peuvent se partager en deux groupes distincts : les uns, à l'exemple de Lamarck, considèrent les agents physiques comme suffisants pour déterminer la matière brute à s'organiser; les autres, au nombre desquels on compte Redi lui-même, suivant M. De Quatrefages, et surtout Rudolphi, Oken, Morren et Nordmann, admet-
(1) Plutarque, ic^t;. Colot. — Comp. Bayle, Dict. hist., t. VI p. 178.
(2) Stahl, Theoria medica vera. Halse, 1737, p. 385.
tent une force plastique existant dans les êtres \ivants, et pouvant y produire certains êtres organisés (1). On voit, parce qui précède, que nous appartenons à la dernière école.
(IJ De Quatrefages, Rapport sur Vhelminthologie (Ann. se. nat. zoolog. 1854, t. I, p. 8).